Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.

Chronique de Marc Wetzel

product_9782070456895_195x320
Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.


« Nous avions traversé le jardin aux fougères,
L’existence soudain nous apparut légère
Sur la route déserte nous marchions au hasard
Et, la grille franchie, le soleil devint rare.

De silencieux serpents glissaient dans l’herbe épaisse,
Ton regard trahissait une douce détresse
Nous étions au milieu d’un chaos végétal,
Les fleurs autour de nous exhibaient leurs pétales.

Animaux sans patience, nous errons dans l’Éden,
Hantés par la souffrance et conscients de nos peines,
L’idée de la fusion persiste dans nos corps :
Nous sommes, nous existons, nous voulons être encore,

Nous n’avons rien à perdre. L’abjecte vie des plantes
Nous ramène à la mort, sournoise, envahissante.
Au milieu d’un jardin nos corps se décomposent,
Nos corps décomposés se couvriront de roses » (p. 185)

Michel Houellebecq le poète ne discute jamais (après deux cent pages, il n’a encore rien demandé à personne ; et personne strictement ne s’est adressé à lui). Ce n’est pas qu’il soit spécialement seul et suffisant ; c’est qu’il est une monade sans comptes à rendre, free-lance, ou comme créée pour être à son compte.

« Je tournais en rond dans ma chambre,
Des cadavres se battaient dans ma mémoire ;
Il n’y avait plus vraiment d’espoir.
En bas, quelques femmes s’insultaient
Tout près du Monoprix fermé depuis décembre »  (p. 157)
Et logiquement : il parle pour tous, mais à personne. Il constate autrui :
« Certains sont séduisants et partant très aimés ;
Ils connaîtront l’orgasme.
Mais tant d’autres sont las et n’ont rien à cacher,
Même plus de fantasmes ;

Juste une solitude aggravée par la joie
Impudique des femmes ;
Juste une certitude : « Cela n’est pas pour moi »,
Un obscur petit drame » (p. 44)

De même le poète ne se décrit jamais (il n’a pas de couleur ni de longueur de cheveux ; son poids répond aux situations ; il roule tous feux éteints parce qu’il est la lumière). Il est comme une caméra subjective, née comme ça (sans souvenir d’avoir un jour dû commencer à « tourner ») ; il est né (en tout cas à lui-même) organe d’observation, espion voyant. Et une caméra cachée aussi, mais sans effort de s’estomper, il l’est par simple chance de paraître insignifiant ; la Providence lui a donné d’être quelconque sans port particulier de masque. Il est partout chez lui parce que personne ne le voit nulle part changer quoi que ce soit à quoi que ce soit. Qui s’étonne, qui s’occupe d’un fantôme, en plein désert ?

« Au bout de quelques mois
(Ou de quelques semaines)
Tu t’es lassée de moi ,
Toi que j’avais fait reine.

Je connaissais le risque,
En mortel éprouvé ;
Le soleil, comme un disque,
Luit sur ma vie crevée. » (p. 138)

Il agit, comme il s’indigne, infiniment peu (il ne ramasse pas les balles perdues des enfants, il n’entre pas dans les épiceries réelles, il ne baille même pas quand il s’ennuie), mais a-t-on jamais vu une monade (même émancipée) bêcher son jardin, tourner un volant pour se garer, rajouter du petit-bois ? C’est un ingénieur, mais en vacances. Un médecin-légiste, mais retraité. Je crois bien qu’il s’arrange strictement pour arriver avant, ou après, les situations. Ce timing évite tout autant courage et lâcheté. Quand on en est à assembler les wagons du réel (quand c’est l’heure encore de former le convoi), le voyageur de commerce et le terroriste attendent, ensemble et normalement, sur le quai. Houellebecq est donc là, sur le banc, non pas avec eux (toute solidarité extérieure le gonfle), mais bien tous les deux (par précaution, ou embarras de choisir son camp). Il est un peu tout le monde (ce qui, forcément, brouille les initiatives, et égare les interventions), mais ça lui va bien :

« Le réseau des nerfs sensitifs
Survit à la mort corporelle
Je crois à la Bonne Nouvelle,
Au destin approximatif.

La conscience exacte de soi
Disparaît dans la solitude.
Elle vient vers nous, l’infinitude ;
Nous serons dieux, nous serons rois » (p. 206)

La vieillesse fait peur à l’amour, mais elle l’a oublié :

« Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes :
Merci je n’ai pas faim, mon fils viendra dimanche,
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches » (p. 49)

L’amour, lui, a la conversion facile, et bombe le torse devant la nostalgie :

« Le dimanche étendait son voile un peu gluant
Sur les boutiques à frites et les bistrots à nègres ;
Pendant quelques minutes, nous marchions, presque allègres,
Et puis nous rentrions pour ne plus voir les gens

Et pour nous regarder pendant des heures entières ;
Tu dénudais ton corps devant le lavabo,
Ton visage se ridait, mais ton corps restait beau,
Tu me disais : « Regarde-moi. Je suis entière,

Mes bras sont attachés à mon torse, et la mort
Ne prendra pas mes yeux comme ceux de mon frère,
Tu m’as fait découvrir le sens de la prière,
Regarde-moi. Regarde. Mets tes yeux sur mon corps » (p. 64)

Quels que soient le lieu et le moment de vie, on sent qu’il a, de justesse, survécu à l’épisode précédent. Ça n’est jamais la grande forme. Quand il est dans le réel (et ça arrive), c’est qu’il s’y est traîné. Il a, c’est vrai, la politesse de fermer la porte derrière lui (pour limiter l’arrivée de tombereaux de sang, d’odeurs insoutenables ; c’est comme un paravent courtoisement jeté en travers d’un sillage infernal). Étant une famille à lui tout seul, il garde logiquement ses secrets pour lui !

« La lumière évolue à peu près dans les formes ;
je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j’aille à la plage ;
Il est déjà sept heures. Probablement, ils dorment.

Je sais qu’ils seront là si je sors de l’hôtel,
Je sais qu’ils me verront et qu’ils auront des shorts,
J’ai un schéma du cœur ; près de l’artère aorte,
Le sang fait demi-tour ; La journée sera belle.

Tout près des parasols, différents mammifères
Dont certains sont en laisse et font bouger leur queue ;
Sur la photo j’ai l’air d’être un enfant heureux ;
Je voudrais me coucher dans les ombellifères » (p. 124)

Dans une remarquable préface, Agathe Novak-Lechevalier monte littéralement à bord du Michel Houellebecq et fait visiter ce navire amiral de lui-même, la flotte de cet unique exemplaire, – comme en radoub à l’horizon ! – sensation merveilleuse d’un post-it collé sur du vent, qui vaut toutes les boussoles. Défilent intelligemment, de notre auteur (saisi judicieusement où il se tient, c’est à dire encalminé dans l’infini), son génie du télescopage, le cynisme innocent, l’intérêt exclusif pris par son langage pour ce qu’il n’est pas, ses postures se dépassant les unes les autres – Baudelaire en Porsche, Lamartine en baskets, Neil Young en Buster Keaton, Héraclite en TGV -, l’ingénuité profonde (de celui qui se réjouit de mourir assez vite pour pouvoir ne pas capituler, de celui chez qui les mots de Dieu sont restés en travers de la gorge et qui en profite pour les essayer en lui, d’un gagnant de Loto remerciant follement les milliers de perdants de l’avoir financé), la clownerie payée pour structurer le désastre, l’amour qui pour monter à bord du don cherche la passerelle, l’apocalypse polie s’essuyant les pieds sur le paillasson. Que les préfaces sont belles quand elles sont utiles ; et qu’elles sont utiles quand elles nous montrent exactement ce qui nous aurait aveuglés ! Car la préfacière a raison pour Baudelaire, pour Lamartine, pour Neil Young etc.

« Le train s’acheminait dans le monde extérieur,
Je me sentais très seul sur la banquette orange
Il y avait des grillages, des maisons et des fleurs
Et doucement le train écartait l’air étrange.

Au milieu des maisons il y avait des herbages
Et tout semblait normal à l’exception de moi
Cela fait très longtemps que j’ai perdu la joie
Je vis dans le silence, il glisse en larges plages.

Le ciel est encore clair, déjà la terre est sombre,
Une fissure en moi s’éveille et s’agrandit
Et ce soir qui descend en Basse-Normandie
A une odeur de fin, de bilan et de nombre » (p. 191)

La poésie de notre auteur est un manuel de survie à usage unique. Houellebecq, pour parler aussi franchement que lui, se sait certes peu doué pour le sacrifice, pour l’écoute, pour le serment ; mais il aide ceux (et nous sommes nombreux) qui préfèrent être restés en vie demain à se poser la bonne question, à se concentrer sur une formulation décisive. Et ce serait, je crois, quelque chose comme : « A quelle ressource déterminée de soi (l’intelligence ? le style et l’art de plaire ? le sens de l’humour ? etc.) faut-il s’attacher à travailler d’abord, pour obtenir d’insister, pour savoir toujours, le moment venu (et les malheurs font qu’il vient toujours !) se rétablir dans le courant des êtres » ? Car, et cet égoïsme universaliste a quelque chose de généreux, il s’agit bien d’aider à retrouver un havre (p. 202), dans l’absolue intimité d’un travail sur soi. La méthodologie du paumé se tient portes ouvertes !

« L’être de perception est semblable à une algue,
Une chose répugnante et très molle
Foncièrement féminine
Et c’est cela que nous devons atteindre
Si nous voulons parler du monde
Simplement, parler du monde.
Nous ne devons pas ressembler à celui qui essaie de plier le monde à ses désirs,
À ses croyances
Il nous est cependant permis d’avoir des désirs
Et même des croyances
En quantité limitée.
Après tout, nous faisons partie du phénomène,
Et, à ce titre, éminemment respectables,
Comme des lézards

Comme des lézards, nous nous chauffons au soleil du phénomène
En attendant la nuit
Mais nous ne nous battrons pas,
Nous ne devons pas nous battre …» (p. 88-9)

Houellebecq est une sorte de pseudonyme biologique, comme un fruit volé par Michel Thomas dans l’arbre généalogique même ; c’est le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Elle l’avait recueilli et élevé au quasi-abandon par ses parents. Il a pris, comme auteur, le nom d’origine de la mère de son origine. Et la mère de l’Antéchrist (son géniteur fut, comme on va voir, une belle saloperie) ne lui fut pas une Antimadone !

« Mon père était un con solitaire et barbare ;
Ivre de déception, seul devant sa télé,
Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,
Sa grande joie était de les voir capoter.

Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse ;
La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait,
Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse
Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

Il mourut en avril, gémissant et perplexe ;
Son regard trahissait une infinie colère ;
Toutes les trois minutes il insultait ma mère,
Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe … » (p.52)

On lira la fin, – c’est à dire sa fin – dans le livre.
« A quoi bon s’agiter ? J’aurai vécu quand même, … » (p. 53)

Notre Nerval en bermuda n’aime pas deviner tout seul ; tant mieux pour nous !

 

©Marc Wetzel

Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.

Chronique de Marc Wetzel

9782081411753
Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.


La simple existence d’un aventurier du silence (comme l’est manifestement Erling Kagge, explorateur des Pôles, et ardent familier tant de l’auto-hypnose que de l’Everest) prouve que le silence est par lui-même aventureux, risqué ; ce petit livre établit que, si le risque du silence peut être fâcheux, voire mortel (par l’ennui, l’angoisse et l’isolement qu’il génère ou laisse prospérer), il est aussi un risque fécond et beau (comme peuvent l’être la paix, la sagesse ou l’humour), par la disponibilité, le repos et la plénitude qu’il promet ou symbolise.
Cette ambivalence du silence, d’emblée reconnue, est-elle pour autant aisément maîtrisable ? Dépend-il ou non du courage et de la lucidité des efforts de chacun que la face paradisiaque du silence (la calme ouverture à une présence qui se suffise) l’emporte sur l’infernale (l’oppressive oisiveté d’un mutisme universel) ? L’auteur montre avec justesse que les présumés charmes du silence n’impressionnent pas du tout les sourds, et que les sourds célèbres (tels Beethoven ou Edison) n’ont supporté le silence qu’à exacte proportion de ce qu’ils ont su faire entendre par ailleurs (les derniers quatuors ou l’invention du phonographe même !!). Quoi qu’il en soit, si

« Le silence que nous avons dans l’esprit se trouve à l’endroit où nous nous trouvons, quand ça nous convient, à l’intérieur de notre tête, et ne coûte rien » (p. 71),

cette « gratuité », et cette immédiate accessibilité du silence sont, d’après l’auteur lui-même, nuancées par l’exigence de « créer » son silence, en tout cas par l’impératif d’en créer les conditions, c’est à dire l’effort de

« rendre possible de trouver le silence partout » (p. 128)

Le silence est absence significative de bruit, et l’on comprend que cette signification change du tout au tout selon que le bruit (manquant) est vital ou mortel !
Quand manque la vitalité du bruit, alors le silence, en effet, se confond avec l’absence douloureuse de l’ennui (rien à faire, rien à vivre), de l’angoisse (rien dont s’assurer, tout à mourir) ou de l’isolement (personne à approcher, rien à faire vivre). Mais le bruit peut être mortel, et le bruit de la raison l’est peut-être.
La raison est établissement de rapports réguliers, prise en compte de relations nécessaires. Si le rapport est de cause à effet, la raison est explication ou application ; s’il est de principe à conséquence, elle est déduction ou justification ; s’il est d’opération à résultat la raison est calcul etc. Mais si la raison a évidemment l’ordre utile (établir des relations générales et nécessaires permet vérité objective, efficacité, et peut-être justice), elle a un très bruyant défaut, dit notre auteur, citant (bien) Heidegger : la rationalité, qui est le génie des moyens, qui a l’exploitabilité logique des ressources pour principe, se retourne fatalement contre ses usagers mêmes en les traitant à leur tour en ressources,

« … une ressource pour des organisations comme Apple, Instagram, Google, Snapchat, et au bout du compte pour l’Etat qui récoltera un maximum de données sur nous, grâce à notre aide bénévole, et qui pourra soit les vendre, soit s’en servir lui-même » (p. 75)

La raison, qui ne saisit les choses que par les relations qui les structurent ou qu’elles ont entre elles, manque donc leur substance propre, leur teneur de présence ; elle impose justement silence à tout ce qui lui échappe, c’est à dire à tout ce qui ne fonctionne ni en extériorité, ni impersonnellement (les premières fois, l’affectivité, l’expérience vécue), alors que le – véritable – silence, écrit l’auteur

« traite au fond de tout le contraire. Il s’agit d’atteindre l’intérieur de ce que tu es en train de faire » (p. 51)

alors que le divertissement est exactement l’inverse : la stratégie de fuir un présent qu’on est incapable de vivre pour lui-même, c’est à dire l’art d’atteindre l’extérieur de ce qu’on n’est pas fichu de faire ! Mais alors on voit l’enjeu de tout recours au silence contre la raison fonctionnelle ou ludique : ne pas laisser en retour ce silence, notre silence résolu et méthodique, faire le jeu de la déraison
(c’est à dire de la folie, de la violence ou de la bêtise) ! La leçon de ce livre espiègle et loyal est de savoir éviter l’usage déraisonnable de l’irrationalité (inévitable et salubre) du silence !
Et notre auteur y parvient en divers réjouissants registres :
Le socio-politique :

« Le bruit participe à créer une séparation entre les classes. A travers les sons produits par certains et qui en dérangent d’autres, les sons de seconde main, se révèlent de grandes différences sociales ; les personnes qui perçoivent un bas salaire ont généralement un environnement plus sonore sur leur lieu de travail que celles aux salaires les plus hauts, et les murs de leurs habitations sont moins isolants que ceux de leurs voisins. Les classes aisées vivent dans moins de bruit et respirent un air de meilleure qualité, leurs voitures sont moins bruyantes, tout comme leur machine à laver. Ces gens ont plus de temps libre et mangent une nourriture plus équilibrée, plus saine. Le silence fait désormais partie intégrante de ce qui distingue les vies moins longues, moins saines, moins enrichissantes des autres » (p. 67)

L’éthologico-écologique :

« J’adore me réveiller au son des oiseaux, mais des études ont été réalisées sur la réaction des volatiles aux bruits ambiants, qui sont de plus en plus forts dans les zones urbaines ; la conclusion a été que leurs chants changent. Les tonalités les plus graves disparaissent au profit de notes plus aiguës, dans le but de concurrencer les sons produits par les hommes » (p. 68)

Le pédagogico-religieux :

« Le premier livre des Rois raconte comment Dieu s’est manifesté devant Élie. D’abord, il y a eu un ouragan, puis un tremblement de terre et ensuite le feu. Mais le Seigneur n’était dans aucun d’entre eux ; Dieu arrive après, dans le « murmure d’une brise légère » ou dans une « voix de silence ténu », comme le propose l’une des dernières traductions de la Bible. J’aime cette idée. Dieu est dans le silence » (p. 80)

L’esthético-spéculatif :

« Selon le philosophe Denis Diderot, quelqu’un qui contemple une œuvre d’art intéressante est comme un sourd qui voit les signes muets d’un objet qu’il connaît. C’est une formule un peu alambiquée, mais elle est juste. Tu es sourd quand tu te tiens devant un tableau en essayant de comprendre ce qui est sous tes yeux. Fait intéressant, une telle supposition s’applique également aux peintures plus introverties de Marc Rothko. Ces grandes surfaces rectangulaires recouvertes de couleurs fortes et souvent sombres représentent, en un sens, le contraire du Cri (de Munch). Quand on les regarde, on a le sentiment qu’il y a en elles d’énormes batteries chargées d’énergie. « Le silence est si précis » a dit Rothko quand il a refusé d’expliquer ses tableaux avec des mots »  (p. 110)

A ce petit livre foisonnant et chaleureux, ne manque, je crois, qu’une caractérisation un peu synthétique et dense de l’acte même d’entrer dans le silence – qui est, comme l’auteur l’avoue lui-même, la méditation. Mais voici l’occasion alors, si je puis me permettre, de compléter l’ami Kagge par un passage d’André Comte-Sponville, qui en dit l’essentiel :

« Immobilité stricte. Silence complet. Attention pure, pour autant qu’on en soit capable. Attention à quoi ? D’abord à ce corps que vous êtes, ou qui est vous. (…) C’est jouer le corps contre l’ego, la respiration contre le mental, l’immobilité contre l’agitation, l’attention contre l’emportement. Pourquoi méditer ? D’abord pour la méditation elle-même. Attention de n’en pas trop attendre ! La banalité fait partie de l’exercice, comme sa répétition, comme la déception, parfois, qu’il suscite. C’est le contraire d’un miracle : juste un peu de réel à l’état pur, ou purifié, juste quelques instants de vie contemplés attentivement. (…) C’est comme un repos en acte : ne rien faire, mais à fond. (…) C’est comme une douche de silence, qu’on prendrait chaque matin. Rien là de mystérieux, de religieux, de sacré. Il ne s’agit que d’être présent, le plus consciemment qu’on peut, à ce qui passe et demeure, qui est le présent même » (art. Méditation, dans le Dictionnaire Philosophique, p. 620-1)

Dans le silence, dit (p. 65) Erling Kagge, il s’agit de soustraire quelque chose. Et, donc, grâce à ce livre, de ne plus se soustraire à cet effort même.

©Marc Wetzel

Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

136634_couverture_Hres_0
Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)


Franz Bartelt dédie ce polar au regretté Alain Bertrand avec qui il écrivit Massacre en Ardennes. Leur point commun ? Une prédilection pour l’air balsamique des Ardennes frontalières.
C’est d’ailleurs dans un triangle franco belge que Franz Bartelt campe son intrigue.
Le récit nous transporte dans un va et vient entre Reugny, ce village qui perd sa quiétude, Larcheville ( ville chère à l’auteur, anagramme de Charleville) et Bouillon.
A Reugny, notre attention se focalise sur deux pôles. Tout d’abord, l’hôtel du Grand cerf, qui fut le théâtre d’un fait divers, il y a plus de quarante ans. Thérèse Lendroit, qui dirige l’entreprise familiale, ne manque pas d’exploiter le filon, ayant transformé en musée la chambre où l’actrice Rosa Gulingen séjournait pour un tournage.
Une cassette exhumée d’une benne par Charles Raviotini fait revenir sur le devant de la scène la mort mystérieuse de cette vedette, « auréolée de gloire hollywoodienne ». L’idée de tourner un documentaire germe, et il dépêche Nicolas sur les lieux. Accident ou crime, saura-t-il la vérité ?
Le deuxième lieu est le Centre de Motivation, dirigé par Richard Lépine avec une discipline de fer, faisant penser à une secte. Le logement des stagiaires en cellule crée une atmosphère anxiogène. Silence imposé. Mieux vaut être ponctuel, respectueux du règlement pour éviter le renvoi. Mais cela fait le bonheur de Sylvie, taxiwoman, assurée d’avoir un client à mener à la gare.
Très vite nous sommes entourés d’une galaxie de personnages étonnants, bien trempés. Parmi les habitants du village, il y en a des récurrents comme l’idiot du village, en la personne de Brice Meyer qui communique surtout par onomatopées.
Soudain, l’annonce de la disparition d’Anna-Sophie, la fille de l’hôtelière, met le village sens dessus dessous. Les habitants s’organisent, déploient une incroyable et rocambolesque battue. Un hélicoptère déplacé. Le village presqu’en état de siège.
Puis, c’est l’ex-douanier que l’on découvre abattu, l’incendie de sa maison qui éclate.
Coup de théâtre, un troisième corps retrouvé plonge le village dans la consternation.
Il y a celui qu’on regrette, celui « qui n’a que ce qu’il mérite », celle que l’on recherche. L’auteur photographie les campagnes où « personne n’aime personne et le malheur des uns n’est que la réparation du malheur des autres ».
Et nous voici plongés au coeur de deux enquêtes en parallèle. Le mystère du chromo vient se greffer. Le village en pleine effervescence, assailli par les forces de police et les équipes de télévision, les journalistes.
L’excès, « qui met un peu de grandeur dans les petitesses de l’existence », chez Franz Bartelt touche déjà ses personnages. On se souvient de Gontrane dans Charges comprises. Voici le pendant masculin. Mais la surcharge pondérale de l’inspecteur Vertigo Kulbertus pose problème, car elle est croissante. On devine que c’est handicapant pour exercer un tel métier, d’ailleurs il ne cesse de compter les jours avant la retraite !
Le romancier,coutumier de l’ordre alphabétique, l’a choisi pour les aliments que le flic, à l’appétit gargantuesque, ingurgite ! Vu ce qu’il s’empiffre, Vertigo est sujet aux rots et pets ! « d’une puissance d’une explosion nucléaire » ! » Il a à cœur de produire son propre gaz carbonique » !
Voici donc un inspecteur, hors norme, dépêché à Reugny. On peut douter de son efficacité vu la façon dont il conduit les interrogatoires. Parfois de son lit et en caleçon ! Grotesque sa demande aux villageois de se présenter par ordre alphabétique pour les « travailler », « tous en ligne » . Tout aussi ridicule sa façon d’en faire les témoins de son repas. Hallucinant l’interrogatoire de Jack dos à dos avec Elisabeth, doublé d’une tirade théâtrale. Toutefois « ce Sardanapale » a su négocier « un marché amoureux » avec Elisabeth. Méthode contestable mais payante !
Le suspense est relancé à chaque victime recensée, mais aussi avec les prédictions d’une voyante qui voit plusieurs morts. Que se passe-t-il donc dans ce village où la mort s’invite pas moins de cinq fois ? Un serial killer rôderait-il ?
Le romancier ne rechigne pas à évoquer des détails gore, à vous écœurer d’horreur.
Une autre énigme intrigue le lecteur et Freddy, l’époux de Sylvie, routier, qui reçoit des messages d’une voix anonyme, l’avisant d’éventuelles incartades de sa femme.
L’hôtel devient le quartier général des deux enquêteurs, qui s’entendent à merveille, surtout pour vider les bocks, ce qui leur donne « l’ haleine métaphysique ».
« la bière sans mousse est une source intarissable de réconfort » pour les deux acolytes. Pendant ce temps, de sa vigie, Léontine, la grand-mère de la disparue, comptabilise leur orgie et se frotte les mains, en songeant à la recette !
En général, chez Franz Bartelt :ça dégomme (cf le recueil de nouvelles précédent ou son roman culte : le jardin du bossu),on «  beuque », on rembouge aux bières !
« La générosité se mesure en quantité de bière, pas en quantité de mousse. »
Dans ce polar foisonnant, ubuesque, Franz Bartelt brasse maints sujets. Il souligne le désintérêt pour la poésie, un genre peu vendeur. Il épingle, comme dans La bonne a tout fait, la police qui tarde à diligenter ses forces.
Parmi les constantes : il y a toujours un personnage passé par l’hôpital psychiatrique, des liaisons extra-conjugales (Sophie et Nicolas ), des piliers de bars dipsomanes, que l’on croise au bar de la mère Dodue, « à l’emphase commerciale inattaquable » !
Du côté du style, on retrouve les énumérations, de savoureux aphorismes : « La bizarrerie n’est pas incompatible avec la compétence », « La limonade et la philosophie ont toujours eu des affinités ». « Il y a des vérités qui demandent à être mûries longtemps ».
L’auteur rappelle, en toile de fond, que la France est un pays souvent en grève et sait restituer le langage des grévistes remontés (« On ne sait plus où donner de la bille »), décrire le bordel, la paralysie qu’ils créent dans Larcheville avec leurs « barrages hermétiques ». Larcheville qui rime avec « tuile » qui tombe, au sens figuré.
Durant la lecture, on se prend à jouer le détective novice, nous obligeant à des retours en arrière. Les ramifications se complexifient quand on remonte jusqu’aux racines de l’histoire personnelle de Richard Lépine et conduisent Nicolas Tèque à élargir son territoire géographique de recherches.
L’épilogue nous dévoilera-t-il les clés de tous ces mystères accumulés ? Puisque pour le romancier : « Il n’y a que dans les romans qu’on connaît le fin mot de l’histoire. »
Même loin de la salle de bains- musée, on baigne dans un vrai délire au moment de l’interrogatoire. Alors que cinq victimes ont eu des fins prématurées tragiques, le polar recèle des accents de comédie et des scènes époustouflantes.
L’auteur décline un hommage indirect à Simenon et Hitchcock.
Si Franz Bartelt ne peut prétendre aux prix décernés à Jack Lauwerijk, récompensant de la poésie, son roman peut briguer une autre reconnaissance pour son humour noir, son talent de dramaturge « sa patte inimitable » ! Dans son antre ardennais il a concocté ce « texte original », jouissif, mâtiné de poésie, recommandé comme ordonnance de l’été par Samuel Delage qui y voit un côté San Antonio et aussi chaudement conseillé par la librairie L’embarcadère de ST Nazaire. (1)
Un détour par votre librairie s’impose sans tarder.
(1) En podcast dans l’émission Fr3 Les petits mots des libraires du 6 juillet 2017



©Nadine Doyen

Philippe Jaffeux, Deux, Tinbad, Théâtre, 2017, 21€

Chronique de Lieven Callant

converture_deux
Philippe Jaffeux, Deux, Tinbad, Théâtre, 2017, 21€

White on White (Malevich, 1918)
La première fois que j’ai eu devant les yeux « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch, j’ai pensé que l’artiste avait posé le geste ultime, qu’ensuite plus aucun peintre ne pourrait plus chercher à représenter le monde en pensant que c’était l’un des buts ultimes de la peinture, de l’art. C’était comme si Malevitch venait de tuer la peinture.
Il est bien des poètes qui posent à leur tour des gestes aussi extrêmes, remettant en cause non seulement le rôle du poème, de l’écriture mais aussi et surtout le rôle du poète et de sa place dans le monde qu’on scinde à volonté en catégories de genres, de styles.
Je pense que Philippe Jaffeux est de ceux qui poussent la réflexion artistique et donc poétique jusqu’à une de ses ultimes étapes et ce dans chacun de ses textes qui sont particulièrement difficiles à classer.
Ici, pour « Deux » on nous annonce qu’il s’agit de théâtre et sont effet rassemblés par Jaffeux les ingrédients de base: Un semblant de dialogue, des répliques alternativement numérotées N°1 et N°2. Un espace à multiples dimensions: la scène. Des acteurs autant que les lettres de l’alphabet, symbole cher à Jaffeux se partageront les 1222 répliques. Une thématique centrale: IL.

« IL existe à l’intérieur d’un silence qui dompte sa rencontre avec un malentendu théâtral. » Notre hôte habite une représentation théâtrale de notre voyage »

IL est ce qu’on désigne, c’est l’autre mais c’est aussi soi-même considéré comme un autre. IL c’est un dieu, (le God d’ « En attendant Godot » comme l’on remarqué certains chroniqueurs) un être créateur qu’on entoure de mystère et de respect parce qu’il pose l’acte, parce qu’il parle.
IL, le langage. IL, la pensée basique. IL, îlot. Lieu réservé entre scène et coulisses, entre salle de spectacle et cour.
« IL » pourrait tout aussi bien être un signe graphique: deux lignes verticales, une ligne horizontale. Le L dessine un angle droit, le coin d’un cadre et ce qui permet de délimiter un espace et de l’orienter.
Rien ne pourrait m’empêcher de penser que si les répliques peuvent être permutées et partagées selon le choix des acteurs de la pièc,e qu’on ne puisse pas aussi permuter les mots, leurs significations et construire ses propres lectures en associant mots et images, connotations et sous-entendus grâce à ce que disperse dans ses textes Philippe Jaffeux. Les interlignages, les blancs, les silences, les transparences, les oublis, le vide, la page blanche sont récurrents et reviennent constamment sous diverses formes dans le texte. « Une paire de numéros » représente une variété presqu’infinie de possibilités. À moi, lecteur d’établir le courant, des corrélations inattendues entre les locutions que met à ma disposition Philippe Jaffeux. L’auteur ne tempère pas son texte par des virgules.
Comme la peinture « Carré blanc sur fond blanc »de Malévitch ou celle de Piet Mondrian choisie pour la couverture, le texte de Philippe Jaffeux pose la question de la représentation. De la perception et propose une révolution de nos convenances esthétiques, visuelles et mentales.
« Deux » de Philippe Jaffeux n’est pas sans me rappeler « La dernière Bande » de Samuel Beckett où très peu de moyens sont engagés pour créer une pièce de théâtre qui se veut être une rupture, une remise en question des possibilités du langage à porter une pensée et à faire sens. Chez Jaffeux aussi on se rend compte qu’il s’agit surtout du monologue que l’artiste entretient avec sa propre oeuvre, son propre système de construction dérisoire, absurde, inutile mais qui pourtant revient à la charge avec ses questions, ses fausses affirmations, ses détournements, ses révoltes.
Jaffeux cherche à rompre nos habitudes de lecteurs qui font de nous très peu souvent des acteurs. La plupart du temps, on reçoit un texte et on en devient le passif spectateur.
« Deux », reprend les éléments chers à Philippe Jaffeux. Une structure de phrases simple où un nombre défini de mots, de blancs, d’interlignages sont permutés. Ainsi les sens des mots varient quelques fois en fonction du contexte et des assemblages. « Corps » fait à la fois référence à l’enveloppe charnelle d’un être vivant et à la taille d’une typographie, la place relative qu’elle prend dans l’espace. Le corps lié à l’interlignage détermine donc la lisibilité d’un texte. Notre corps nous rend-t-il plus vivant?

Bien des phrases s’attribuent aussi des sens aléatoires qui ne sont pas sans me rappeler les langues de bois, les compositions littéraires volontairement hermétiques qui masquent souvent le manque d’idées de leurs auteurs ou ne se limitent qu’à rassembler des mots parce qu’ils partagent des syllabes aux sonorités identiques. Le texte comme le corps d’un vide spirituel, comme l’écorce de ce que nous sommes. Alors lorsque le texte de Philippe Jaffeux livré à un coup de dé, au hasart, à une méthode arbitraire, tourne fou, se moque de la signification, je me permets subtilement de croire que Philippe Jaffeux aime tourner en dérision toute volonté de complexifier inutilement le langage pour de fausses raisons esthétiques.
Ne voit-on pas d’ailleurs les deux lignes noires de Mondrian s’entrecroiser dans le losange d’une toile blanche pou signifier un nouvel espace en révolte avec un cadre trop rigide et qui tend à restreindre l’espace infini de la pensée et du rêve?

« Deux » fait également directement allusion au système binaire, langage à la base de nos ordinateurs. On trouve sur le net les explications suivantes:

«  Le système binaire est le système de numération ne possédant que deux chiffres : 0 et 1. Il utilise donc la base 2. Autrement dit, c’est une manière d’écrire les entiers naturels avec les seuls chiffres 0 ou 1.
C’est un système positionnel : les entiers s’écrivent comme une succession de 0 et de 1, mais la signification du 1 dépend de sa position dans le nombre : le chiffre 1 peut représenter un, deux, quatre, huit, seize, …
Les microprocesseurs des ordinateurs ne comprennent que le langage binaire. Soit le courant électrique passe, soit il ne passe pas. Mais il est facile de passer d’une base vers une autre. Par exemple 0 en base 2 est 0, 1 en base 2 est 1, 2 en base 2 est 10 et 3 en base 2 est 11. On peut également passer de la base 2 à la base 10. On peut même faire correspondre une lettre de l’alphabet à un nombre binaire en utilisant la table ASCII qui a été acceptée par tout le monde. C’est pourquoi on peut écrire sur un ordinateur : les lettres sont transformées en nombre binaire en utilisant la correspondance avec la table ASCII, nombre binaire que l’ordinateur peut comprendre.

L’élément IL comporte deux lettres, deux alternatives contraires, le 0 et 1, le oui le courant passe et le non, le courant ne pas pas. Philippe Jaffeux invente sa propre langue, sa propre mécanique et nous invite à le suivre en réinventant à notre tour la lecture. Pour nous guider, nous avons quelques consignes mais elles ne font certainement pas figures de règles absolues. Nous avons à marcher entre les lignes, à nous fier à notre intuition, notre imagination pour créer un sens si nous en avons besoin d’un.

©Lieven Callant

El bronce de los sueños, de Santiago Montobbio et Sofia Isus Revue en ligne RAL,M (Revue d’art et de littérature, musique), Le Chasseur abstrait éditeur, Mazères, 2017,

Chronique de Jean-Luc Breton

El bronce de los sueños, de Santiago Montobbio et Sofia Isus
Revue en ligne RAL,M (Revue d’art et de littérature, musique), Le Chasseur abstrait éditeur, Mazères, 2017,

(http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/santiago_montobbio-sofia_isus.pdf)

2338

« Cheval encorné », Pablo Picasso, 1917

La revue en ligne RAL,M vient de publier un curieux mais fort intéressant petit ouvrage de 40 pages consacré à un happening culturel qui a eu lieu en juin au Musée Picasso de Barcelone. Au cours d’une soirée autour du dessin de Picasso nommé « Cheval encorné », reproduit avant le texte, différents performers ont pu créer leurs propres commentaires, ou commentaires de commentaires, sous différentes formes : analyse orale, chorégraphie, dessins, poèmes.

L’objet culturel multiforme conçu lors de cette soirée (et dont le recueil, qui comprend des poèmes de Montobbio et des dessins de Sofia Isus, n’est qu’une partie) est tout entier sous le signe de la mise en abîme, puisque les dessinateurs ou le poète regardent une danseuse exprimer dans ses postures et dans son corps ce qu’elle ressent devant le dessin de ce cheval à la fois agonisant et triomphant, et se laissent guider par ce qu’ils voient ou entendent plus que par le dessin de Picasso lui-même.

C’est ainsi que, alors que le cheval étique du peintre est avant tout la mimesis d’une érection, l’érotisme des dessins et des poèmes de « El bronce de los sueños » est exclusivement celui d’un corps de femme progressivement libéré et révélé dans sa chair et dans ses formes, statufié par l’évocation du bronze contenue dans le titre.
Si on tente d’imaginer la situation de spectateurs assis dans une salle de musée et regardant les évolutions d’une danseuse, on se rend compte que presque tous leurs sens sont en alerte, la vue et l’ouïe, évidemment, mais aussi sans doute les odeurs, la chaleur, la moiteur, tout un ensemble de sensations qu’il devient nécessaire d’évoquer. Et le moyen que Montobbio découvre naturellement pour traduire cet ensemble de sensations diffus est un rythme haché, avec des vers très courts, comme des notations impressionnistes. L’impact sensuel de la beauté du corps en mouvement est rendu par ces notes brèves, qui créent des univers propres.
Mais Montobbio ne serait pas Montobbio s’il n’intellectualisait pas ses sensations. Il a beau clamer que « La vie, c’est le regard. L’art, c’est le regard », il ne peut se contenter d’être spectateur. Il met aussi en évidence les contradictions de la beauté, à la fois liberté et prison, désir de prédation et proie, réalité terre-à-terre du corps et élévation angélique, présent et moment d’éternité suspendue. Le recueil est donc aussi une occasion de s’étonner, s’interroger et méditer. Et si l’espagnol a le même terme (sueño) pour désigner le sommeil et les songes, et si le premier peut-être, comme en français, de plomb, on ne sait pas très bien si c’est lui ou si c’est le rêve qui est, comme le titre l’évoque, de bronze.
En tout cas, alors que, dans son recueil précédent, « La lucidez del alba desvelada », Santiago Montobbio envisageait de ne plus écrire de poèmes, ce retour en inspiration, par le biais d’un commentaire sur d’autres expressions artistiques, réjouit pleinement.

©Jean-Luc Breton