Barnabé Laye, poèmes, Franceleine Debellefontaine, sculptures, Le feu de nos empreintes, L’Harmattan, Agga.

 Épilogue

                                           « Le sculpteur redeviendra le médiateur de la Parole. » M.B 


Quand le sculpteur redevient le médiateur de la parole le geste du sculpteur pour Franceleine Debellefontaine est un acte de naissance, le mystère de la Parole pour le poète Barnabé Laye en est le souffle vital.

Dans « La Parole et le geste » réside toute une symbolique confirmant l’union du sculpteur et du poète. Il y a toujours une périlleuse ambiguïté de vouloir parler d’un poète, alors à plus juste raison si ce poète fusionne avec un sculpteur. Comme la poésie la sculpture est en quête de caresses, dont nous imaginons bien le poli du bronze ou de la pierre et le lustrage et affinage du vers. Ici lorsque l’on évoque la Parole, inévitablement on est saisi par le geste. La poésie et la sculpture sont très certainement deux modes de création parmi les plus anciens dans l’histoire de l’humanité. 

Barnabé Lay

L’alchimie est parfaite, nous effleurons la transmutation et de cette union hors du commun émergent des compostions ayant la densité de l’or. Le poète change déjà le souvenir en avenir, alors que le sculpteur cristallise la forme de la matière pour lui insuffler le miracle de l’éternité.

Ce recueil « La Parole et le geste » est une véritable mosaïque poétique, sorte d’azulejos de la pensée, les textes sont plus beaux, plus poignants les uns que les autres. Pour savoir s’en approcher nous avons le sublime à portée de main. Barnabé Laye appartient bien à cette catégorie rare de poètes élus pour enluminer l’humanité. Par l’envoûtement de leurs poésies ils se font médiums, apôtres de la révélation, protecteurs de la beauté.   

Barnabé Lay et Franceleine Debellefontaine

Franceleine Debellefontaine et Barnabé Laye ont fait de cet ouvrage un hymne d’amour. 

Au cœur des incendies et brûlures de la vie la poésie devient un baume bienfaisant.

Unité, est le mot clé, beauté, le principe imposé. Les volutes de pierre enivrent la musique de l’encre, l’écoute du silence s’impose.. Nous sommes en permanence tirés entre deux mondes qui pourtant ne forment qu’un, car si ce n’est pas le verbe qui se marie à la matière, c’est exactement l’inverse qui se produit 

Le poète, Barnabé Laye soulève une question majeure, que deviennent et où vont les paroles perdues ? Ne vous posez pas trop la question et laissez-vous transporter par le rêve, habitez la Parole, voyez dans le poème l’écume fragile et éphémère qui porte la vie.

Lorsque le poète se voit comme messager de la Parole perdue, le sculpteur se sent géniteur de l’œuvre pérenne. Il y a toujours chez le poète cette nécessité de retour aux racines mères et cette force palpable il va la chercher dans l’harmonie et l’équilibre des sculptures. Alors le poème donne sens à la sculpture. 

Ainsi au terme d’un long cheminement, d’incertaines errances, le poète poursuit son chemin de vérité et s’en retourne au silence en transmettant le fruit de sa Parole au geste du sculpteur, qui signe après signe, trace après trace va immortalisé dans le marbre le poème de la complicité.

Jacques GUIGOU, Monostiches, l’impliqué, décembre 2024, 28 pages, 20€

Une chronique de Marc Wetzel


  « Iode est là et mémoire monte (…)
Astres sur littoral les rochers de la jetée
taisent leur finitude » (p.10 et 12)

Trois de ces « monostiches » (de courtes formules, semblant se découper d’elles-mêmes, des vers qui s’isolent à leur tour comme des véhicules de mots qui viennent se ranger ou se garer là où la pensée le leur indique, alors qu’elle-même continue sa route) sur la grosse soixantaine du recueil, se ressemblent assez pour qu’un petit commentaire veuille les rassembler :

« Soudain sur le quai

le coup de patte de ce qui n’apparaît pas » (p.3)

On est sur un quai pour attendre, ou observer, un départ ou une arrivée; d’un autre ou de soi. Quand on voit apparaître le moyen de transport, ou son voyageur, le quai comme tel disparaît. On ne l’aménage que pour accéder au transitoire, et passer à autre chose. L’accostage, l’embarquement, l’adieu faits, le quai se quitte, s’efface, s’oublie (jusqu’au prochain rendez-vous). Mais l’inapparent aussi, suggère Jacques Guigou, a son quai – et son défaut de présence, lui, déménage ! La déception a une rude manière d’arriver, qui renverse ses aveugles.

« Le devin du rivage s’avance vers ce qui

n’a pas été dit » (p.8)

Un devin « avance » ce qu’il devine. Il propose l’avenir qu’il sait, lui. D’où parle-t-il ? Du « rivage » d’un présent, toujours, qu’il partage, de moment en moment, avec les non-devins (les rivés au temps, les aveugles à ce qui se forme). Les non-devins, eux, sont sérieux, ternes, prudents : ils avancent vers ce qui a été dit ! Ils témoignent du formulable, ils attestent de l’exprimé, ils commentent la simple affaire (en cours) de vivre. Le devin, au contraire, c’est un peu le locuteur invisible qui double (on ne sait trop quand ni à quels rangs) la cohorte des bavards. Les bavards, qui n’en ont rien su, comprennent qu’on les aura insensiblement bougés de place : un vent blanc aura sans doute slalomé entre leurs dégaines – et, le devin ayant changé l’issue, personne ne saura plus qui gagne !

« Sur ce rivage un jour viendra porteur de

ce qui n’a jamais commencé » (p.11)  

La part de ce qui n’a jamais commencé dans ce qui est là est difficilement déterminable, est trompeuse. Si chacun sent bien que sa crampe, sa quinte de toux, sa fièvre ou l’averse du soir ont (il y a peu) « commencé », pour son propre corps ou pour l’atmosphère dehors, c’est moins patent : qu‘on se soit un jour devenu apparaît peu. Et si la marée, le brûlis, l’éclipse se savent datés, la mer, la forêt et la Voie Lactée font moins facilement leur âge exact. Il y a très peu de candidats naturels à l’éternité : l’énergie, la lumière seule peut-être (le pouvoir de faire jour). Mais ce qui donne le jour à l’éternel même (qui n’a rien de forcément sacré, qui est le simple perpétuel tissu de la présence, la litanie d’être), cela, seule une rare vaillance poétique sait en épier le signal. Pour décharger l’éternel, peu de dockers partants, disponibles! 

On a, comme on voit, retenu ces trois monostiches (un peu commentés) pour la commune « négation » qu’ils contiennent (qu’ils arborent, qu’ils assument) : « ce qui n’apparaît pas« , « ce qui n’a pas été dit« , « ce qui n’a jamais commencé » – et la question est : pourquoi convoquer ainsi ces états privatifs, ces sortes d’absences militantes ? Pourquoi une telle attention, chez notre poète, à ce qui manque de présence, de sens ou d’origine ?  Quelques pistes :

D’abord on est un vieil homme (l’auteur est né en 1941), on sait qu’on a longtemps vécu, et on le sent moins à la fatigue ou à l’oubli qu’au rapprochement accéléré de tous nos moments de vie entre eux. Notre vie, de mieux en mieux saisissable comme ce que nous aurons bientôt été, confond, devant la fin qui vient, les présents (notables) qui l’ont constituée. Toutes les périodes de ce qui a été se mêlant, s’indistinguant peu à peu, nous hante d’autant, par contraste, ce qui n’a pas été. Comme dans une fête, une réunion de famille : plus tout le monde est là, plus les absents se voient. Ce qu’une existence ne fut pas éclate au moment de n’être bientôt plus. Adossé à l’immense caravane des événements d’une vie, ce qui n’a pas été, qui en ferme la marche, prend toute la place. « Avec le temps tous ses présents se rapprochaient » (p.25), et, isolé, comme seul survivant de l’élan épuisé de vie, « le désêtre a passé son trench-coat » (p.15) 

Ensuite, on a, depuis presque toujours, parlé et pensé. L’homme est un être qui peut et veut savoir ce qui le conditionne, et qui conditionne à ce savoir ce qu’il fait de lui-même. Il se parle pour pouvoir agir sur sa pensée, et parle aux autres pour changer la leur. Ses buts – qui par principe ne sont pas encore – agissent en lui, et, parce qu’il parle et pense, il est le seul animal à agir sur ses buts, et à pouvoir changer ainsi ce qui n’est pas encore. Accédant aux conditions de ce qui est présent, l’homme est l’être hanté par ce qui ne l’est pas. Il a ainsi prise sur ce qui n’est pas – et en tout cas, par l’imagination, sur ce qui n’apparaît pas; par l’invention verbale, sur ce qui n’est pas dit; par la mémoire il remonte en amont de tout ce qui a déjà commencé. « J’oriente le temps vers une durée sans prélèvement » (p.15) : la formule est très énigmatique, mais l’énigme, justement, est, par cela même, formulable. Et un poète est quelqu’un qui devine, dans la présence même des choses (ici, celle de la mer), ce qui est plus vieux que son esprit même : il chante, non l’âge de son esprit, mais ce qui devait ne pas avoir commencé pour le permettre. C’est dit ici comme un oracle sobre, familier, comme le constat content qu’on aura été pensant de justesse, et qu’on rend volontiers son tablier de mots (puisqu’on l’avait emprunté à l’intendance intemporelle) : « La mer annonce maintenant cette agonie du temps qui précède le poème » (p.13)

Enfin, le réalisme foncier de l’auteur (il croit absolument que les choses sont là par et pour elles-mêmes, qu’on y chante ou les arpente ou pas) est chez lui un souci de justice (et un pari de réparation !). Les idéalistes s’imaginent que leur moi est hors des choses et ne leur doit rien. Jacques Guigou sent, à l’inverse, que les choses sont, toujours déjà, à leur insu, leurs propres sujets mutuels : oui, les éléments (« les entrées maritimes », « les rochers de la jetée », « les vols des étourneaux », « les vents de mars », »le sec et le salé s’obstinant sur le sol », « les platanes de la place », « les graves chorégraphies des crabes », « le jazz de la vague qui déroule son phrasé » …) ont affaire les uns aux autres, et les êtres qui sont faits d’eux ont pour tâche de s’en arranger, pour défi de « faire l’affaire », pour mérite de développer ce à quoi ils se doivent, et de se vouloir bien relais de ce qu’ils ignorent à jamais. Les choses ignorent être au service du monde, et constituent ce qui pourtant ne leur apparaît pas, ne leur est pas dit, est au-delà, toujours, de ce qui les fit commencer. Le poète fait parler les choses pour penser ce qui n’a pas besoin de leur apparaître, de leur être dit, de dépendre d’elles … pour exister, pour être puissance de présence, pour suivre de loin, comme une voiture-balai infinie, tout ce qui, hôte d’univers, dispose du peu de soi-même.

Cette insistance éternelle (qui fait de tout existant, avant tout, le simple effort de s’obtenir suivi de la grâce de s’effacer) exclusivement et magnifiquement chantée par ce poète est, bien sûr, sans Ciel vivant, sans voeu de vaine survie, sans désir de résurrection (une vie de l’au-delà serait plutôt saisie, comme en Extrême-Orient, comme une insupportable punition. D’une fâcheuse réincarnation, à contre-nirvana, « qui dira le regard de l’évadé repris » …, p.15 ?), mais l’espérance poétique (nette, claire, partageable) est là, comme une attention de la parole à ce qu’elle ouvre, permet et sauve. « Nos pas à jeun d’une espérance » (p.21) trouvent de quoi formuler leur nourriture et nourrir l’enfance perpétuelle du Tout :

« Espère l’arrivée du mot

qui contient tout » (p.22)

« Prends ce qu’il te faut d’espoir

aux lèvres avides du nourrisson » (p.16) 

Et, ainsi :

« Aime ce littoral vierge de sacrifice » (p.27)

© Marc Wetzel

Jacques Guigou

« PAPA A TROP MANGÉ ! » – Roman de Béatrice GAUDY

« PAPA A TROP MANGÉ ! » – Roman de Béatrice GAUDY


               Le jeune narrateur qui raconte sa vie de famille entre sa mère, son père, sa grand-mère et deux ou trois amies, se dit heureux jusqu’à ce que son père se mette à dévorer des monceaux de viande crue, qui le rendent féroce. On pense aussitôt aux histoires d’ogre des contes de Perrault. Mais Béatrice Gaudy, fidèle traductrice du poète Ferrucio Brugnaro (  »Non voglio tacere ») révolté contre les abus du patronat, ne nous montre-t-elle pas un danger ? En effet, par le choix du narrateur tout d’innocence, d’obéissance et d’affection, l’auteur nous décrit avec force détails du quotidien une situation remplie de surprises et d’enseignements : la façon de se nourrir n’aurait-elle pas un sérieux impact sur la manière de se conduire dans la vie ?

             Ce père qui se dit « médecin », est un étrange praticien, qui dévore 5 kilos de viande crue par jour et qui œuvre dans le secret de son cabinet où il reçoit des patients auxquels il mesure le tour de bras et de cuisse pour au final noter leur poids afin d’établir  »un régime grossissant ». Rien de très inquiétant, il y a tant de charlatans à notre époque, pourquoi ne pas décider de grossir plutôt que de maigrir ? Ne dit-on pas que les personnes corpulentes ont meilleur caractère que les maigres ? Le peuple américain n’a -t-il apparemment pas choisi cette voie grâce à la mode des hamburgers ?

              Toutefois, il n’est pas interdit ici, Béatrice Gaudy ayant une vision attentive de la société, de faire la relation avec les autres abus de pouvoir et autres lieux  »d’engraissement » tels les fermes-usines où l’on produit à la chaine des animaux sans se préoccuper de leur bien-être pourvu qu’ils présentent de bons gigots ou foies gras au final et d’énormes profits ! Terrifiantes usines à viande que maudirait un Brugnaro épris de respect des plus faibles, et fervent amoureux de la nature et de la liberté.

             Il n’est pas inutile de parler des abus de pouvoir que l’on rencontre chez les pères qui sont pédophiles et pratiquent l’inceste impunément, sans compter ceux qui obligent leurs enfants à avoir la même religion sectaire qui n’offre aucune échappatoire puisque là, le pater familia profite alors des prérogatives sans limites accordées à un  »dieu » : ici  »Papa a trop mangé » devient un ogre intouchable.

              Bien sûr, grâce aux qualités d’écriture de Béatrice Gaudy, tout est présenté sous l’aspect d’un conte humoristique relaté par l’enfant, et surtout lorsque le diagnostic autoritaire du  »papa médecin » s’établit ainsi :

 « Vous êtes trop maigre, il vous manque un kilo, trente trois grammes, neuf milligrammes ! »

S’ensuit alors un régime non moins ubuesque :  »un demi poireau trois fois par jour ! »

L’absurdité de la prescription fait verser la tension en direction de l’humour mais ne nous en interpelle pas moins : Deviendrait-on à la fois idiot et sûr de soi, voire violent lorsqu’on est addict à la viande de façon aussi monstrueuse ?

            Voilà que ce papa se met à vociférer pour rien, à exploser de colère suivie d’insultes et menaces : une attitude inattendue pire que s’il s’agissait d’un ivrogne, présentant  »un visage d’écrevisse cuite avec de grosses veines saillantes » et  »une corpulence entre buffle et taureau’‘. On est en présence d’un carnassier préhumain qui se nourrit d’énormes quantités de viande crue.

           Une histoire à dormir debout ? Non ! Une histoire à ne pas fermer l’oeil de la nuit tant on prévoit quelque violent mauvais tour à chaque instant du quotidien de ce fameux  »papa » qui s’enivre de sang cru et de puissance agressive. D’autre part, des gens de son entourage disparaissent…Ont-ils juste deviné qu’il valait mieux s’éloigner ?…

On sait qu’il n’y a pas si longtemps, à l’occasion de famines dues aux guerres, ou à des accidents d’avion dans la brousse, certains humains ont dévoré leurs semblables.

De l’état de  »bon vivant » passerait-on vite au sauvage cannibale agressif et dangereux ?

Tout abus est dangereux pour la santé, soit !

Qu’en conclure ?

             Par son personnage fortement apparenté à l’ogre des contes de Perrault, ce fameux  »papa »  ne serait-il pas ce monstre caché autoritaire, sans respect ni délicatesse, gros consommateur de viande qui s’ignore et qui justifierait les fermes-usines, ces enfers où les animaux ne voient ni la lumière du jour, ni la terre ?

             Nul doute que ce fameux roman ne fasse  »un tabac » dans les milieux végétariens bien renseignés sur les dangers, tant pour l’homme que pour la planète, des abus de nourriture carnée.

En devenant des viandards ne sommes-nous pas en train d’éliminer l’humanité, dans tous les sens du terme ?

             Il faut rendre grâce à Béatrice Gaudy d’avoir su parler d’un problème tout en ne donnant aucune leçon. Un vrai plaisir que son style imagé très personnel, son vocabulaire où s’insèrent des mots rares qui nous interpellent tels que ce passage où, à table, la mère et le fils  »bavardinent » tandis que le père  »dévore » .

             C’est un vrai  régal que de rencontrer ici ou là des mots sortis du langage courant, des mots ou phrases que l’enfant découvre , tels que :

 »mémé Léontine est  »émerillonnée » ; le petit narrateur en est resté  »épaplourdi », avec ici ou là quelques imparfaits du subjonctif que nous signale de façon amusante par avance le jeune narrateur qui vient probablement de les apprendre et qui nous confie par ailleurs ceci : »Ecrire, c’est comme rire ou crier. C’est la liberté !’‘Il faut aussi noter les prénoms des personnages: Ghiribeld, Jehin, Gésuald… qui nous catapultent habilement dans l’ambiance du conte !

           Voilà pourquoi cette histoire pleine d’humour et d’humeur, sur un fond de vérité criante concernant les travers de notre époque en matière de nourriture, en matière aussi de relations familiales, d’autorité par rapport au père ou au chef, est un vrai bonheur et pourrait se résumer ainsi : 

 »Dis-moi ce que tu manges,( oui, mais dis-moi aussi et surtout comment tu te comportes en privé, et de quelles idées tu t’abreuves), et je te dirai qui tu es ! »

Ara Alexandre Shishmanian, La Létale de la lune – Épopée lyrique, traduction du roumain par Dana Shishmanian et Ara Alexandre Shishmanian, Phos (ΦΩΣ), 2024, 172 p., 12 €.

Ara Alexandre Shishmanian, La Létale de la lune – Épopée lyrique, traduction du roumain par Dana Shishmanian et Ara Alexandre Shishmanian, Phos (ΦΩΣ), 2024, 172 p., 12 €. ISBN : 978-2.9525042-87.


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Ara Alexandre Shishmanian, né en 1951, exilé roumain en France, historien des religions et de la littérature, est aussi un poète prolifique, avec déjà six recueils traduits en français par Dana Shishmanian dont on connaît par ailleurs la propre production poétique. La Létale de la lune qui paraît aujourd’hui dans une traduction cette fois à quatre mains par Dana Shishmanian et l’auteur, s’inscrit dans la même note surréaliste sous l’égide de la lune que certains autres recueils comme Orphée lunaire (2021).

On peut aborder de plusieurs façons ce livre hors norme que je rapprocherai seulement des Chants de Maldoror. Soit dans l’ordre des 58 tableaux, après avoir pris connaissance de la copieuse préface de Dana Shishmanian, riche de précieuses indications tant sur les sources de cette épopée intime que sur le sens général qui se dérobe facilement sous le verbe foisonnant et souvent énigmatique. Ou bien entrer tout de suite dans le texte en suivant l’ordre des tableaux et ne venir qu’ensuite à la préface pour chercher un éclairage complémentaire. Ou bien, dernière possibilité, le prendre comme un recueil de poésie ordinaire où chaque poème peut se lire indépendamment des autres. C’est alors considérer ce livre étrange où la liberté de l’auteur éclate à chaque page, tant sur le plan du récit que celui du style, comme un appel à la liberté du lecteur, lequel s’autorisera à s’en saisir comme il l’entend, s’arrêtant sur tel passage où le lyrisme d’Ara Shishmanian s’accorde à sa propre sensibilité et, aussi bien, survolant tel autre passage, trop étranger. La poésie n’est pas un roman dont le sujet, s’il nous captive, oblige à une lecture continue, quitte à sauter certains passages. La poésie se rapproche davantage du tableau ou du morceau de musique. Elle fait appel à notre sens esthétique davantage qu’à notre entendement. Dans une exposition de peinture, certains tableaux nous touchent, tandis que d’autres du même peintre nous laissent indifférents et nous passons après un simple coup d’œil. De même pour les poèmes. C’est cette lecture butinante que nous avons pratiquée, aussi ne trouvera-t-on ici presque rien qui puisse éclairer le lecteur sur le message que l’auteur a voulu délivrer (la préface y pourvoit amplement) mais, espère-t-on, suffisamment d’arguments pour le convaincre de la beauté qui surgit si souvent au fil des pages de ce livre. 

Comme il se doit dans un texte qui affiche son caractère lyrique dès le sous-titre, l’auteur est omniprésent, un vieux narcisse aveugle, un homme âgé donc, conscient de ses insuffisances et – ajouterai-je, des incertitudes de son discours – comme de la présomption qu’il peut y avoir à se vouloir en être le héros, même malheureux. L’auteur dit aussi je suis le remord et la brume et encore je fais semblant de vivre pour découvrir où je pourrais me retrouver. Personnage spectral, donc, hanté par la létale de la lune du titre, qu’il nous présente ainsi : 

La létale de la lune apparaît toujours nue • disparaît presque invisible • toujours illisible • baignée de cette pudeur équivoque • dont le soupçon s’échappe…

Le texte apparaît comme une suite de paragraphes scandés par des « • », sans majuscules, avec de nombreux « – », construisant un long poème de vers libres (où l’on préférera peut-être voir plutôt de la prose poétique). Le registre mêle tendresse cachée et cruauté ouverte. 

Il y a bien de l’amour mais qui ose à peine s’avouer : qu’est-il, cet invraisemblable départ – tissé d’ajournements indéfinis • sinon un grand silence – une grande syllabe muette – un mot plus imprononçable que le nom de dieu • un mot ou nous nous cachons tous les deux • moi de toi – et toi, de mon amour •

… et qui semble de toute façon bien incertain et davantage lié au malheur qu’au bonheur, ce prétendu amour qui n’est que la souffrance d’un pacte blessé –

Pas d’éros, en tout cas, sans son thanatos : oh ! chaque jeune et belle créature génère autour d’elle une aurore létale

Rien de moins défini, ceci dit, que le sexe : non il n’y a pas ici de nostalgie d’une quelconque origine perdue – mais seulement un inattendu absurde – vertigineux de miracle • un absurde – vertigineux vestige de l’orgie bleue que l’on contemple par un interminable – transsexuel crépuscule

Qui est pourtant partout présent : pâle il caresse le vagin des vallées, le roi-lune – les traîneaux rêveurs des seins – le clitoris des horizons, enneigé sous le solitaire et sous l’ombre • 

Sexe et violence, enfin : un vélo au roues brutalement déflorées comme le pubis cru d’une fillette violée • et l’herbe aldine – aux fils soulignés par des éclaboussures étrangères comme un graisse de la lune – hantée par les fragiles sabliers

On mesure sur ce dernier extrait la richesse de l’écriture du poète, « l’herbe aldine » venant juste après le « pubis violé », par exemple. Rappelons que le mot « aldine » renvoie aussi bien à un type d’écriture italique créé en 1499 par un certain Francesco Griffo à la demande de l’imprimeur vénitien Alde Manuce qu’au signe typographique, dit « feuille aldine » dû au célèbre Garamond (en 1549), une feuille avec la tige particulièrement ramifiée. On imagine ainsi « l’herbe aldine » aussi bien comme de l’herbe couchée sur un côté que de l’herbe enchevêtrée à l’image de la tige de la feuille aldine. La suite de ce bref extrait n’est pas moins intéressante avec le contraste entre « graisse de lune » qui laisse une impression d’épaisseur, de lourdeur et les « fragiles sabliers ».

Aucune incompatibilité entre le lyrisme et la crudité du langage, voire un certain humour : ce qui reste – un reliquat de vie comme un dernier rêve • ou peut-être juste une ironie éjaculée vers le sexe d’une fille – plus sec qu’un crâne de bouffon • la nostalgie de quelque poète qui joue au ping-pong avec la mort – ou l’orgasme d’un pendu qui refuse de devenir la gomme de son propre testament absent – à jamais non écrit • oui, entre un glome et une gomme – quelle autre trace pourrait subsister

On aura noté, ici, l’énigme de ce pendu qui refuse de devenir la gomme d’un testament inexistant complétée par l’assonance, purement gratuite, glome (une partie du sabot des équidés) / gomme (même s’il existe une gomme spéciale pour nettoyer les chevaux). 

Les images surréalistes abondent, comme dans cette évocation de la peur comparée à une petite fille à la pâleur douce qui ne peut – de la coquille étrangère de l’escargot – jamais plus descendre • Tandis que l’on conçoit aisément la frayeur d’une petite fille perchée au sommet du rocher dont elle ne sait redescendre, imaginer cette enfant perchée sur une coquille d’escargot nous transporte dans un monde de fantasmagories.

Si la peur n’est pas bleue chez Shishmanian – un poncif à éviter, évidemment – il introduit cette couleur là où l’on ne l’attendrait pas, pour créer d’insolites effets. On a déjà rencontré « l’orgie bleue », voici trois autres exemples pris dans les dernières pages du livre :

  • combien est pleine de bleu cette coupe plus vacillante qu’une étincelle •

des vortex de bleu impondérable perdus en des lointains incolores •

une corde de bleu m’attire dans les sentiers – presque un raisin par un hiver ailé

On note à nouveau le goût des contrastes : pleine / vacillante (pleine, la coupe est lourde donc a priori stable), bleu / incolores – et des comparaisons improbables : corde / raisin. Il serait intéressant d’éclaircir cette attirance du poète pour le bleu (d’autres exemples sont cités dans la préface), plutôt que le rouge, par exemple, qui apparaît bien plus rarement (quoique deux fois sur la même page :

une eau de mer calme et étrange – plus rouge que le vin • (expression reprise à Homère) ; 

la femme enduite de nuit et d’abject crépuscule – avec la poitrine cramoisie et les seins rouges de désespoir et de solitude blessée

Sans torturer la syntaxe, Shishmanian sait néanmoins créer la surprise autant par l’agencement des mots que par l’insolite de l’image. Ainsi dans le vers une louve à la forêt électrique que bleu j’embrasse • où l’on note, à nouveau, le mot « bleu » curieusement antéposé, même si la formulation demeure correcte.

Au-delà des questions de forme – bien sûr essentielle en toute poésie et qui est ici particulièrement travaillée – la surabondance des images le plus souvent insolites, parfois indéchiffrables crée chez le lecteur une sorte de vertige. Rarement la langue aura-t-elle eu un tel effet sur « lalangue ». Même si l’intellect peut se raccrocher à de belles et profondes pensées, comme l’insatiable extase athée de l’homme qui se vide du divin, ou cette définition de l’âme : une solitude de passage – voici l’âme de l’homme une solitude servie par d’humbles oublis

Que ma mort apporte l’espoir, Poèmes de Gaza, Édition bilingue arabe-français, OrientXXL, Éditions Libertalia, Novembre 2024, 230 pages, 10€


Cette édition a été préparée par Nada Yafi, Jean Stern, Charlotte Dugrand, Bruno Bartkowlak et Nicolas Norrito  et comporte des poèmes consécutifs à l’offensive israélienne du 7 octobre « Glaive de fer » et des poèmes d’avant le 7octobre. La guerre impitoyable livrée par Israël à la bande de Gaza et aux Palestiniens remonte bien plus loin que le 7 octobre 2023. L’offensive n’a en fait jamais vraiment cessé, revendiquée par Israël sous l’expression cynique de « tondre le gazon ».

Les poèmes de ce livre témoignent du dénuement de la population et de ce qu’elle subit. Les mots ne servent pas à fabriquer des pamphlets amers mais trouvent souvent le chemin de la simplicité pour évoquer un quotidien qui ne l’est pas. Certains poèmes ont été écrits sous le feu des balles, d’autres dans l’urgence d’apporter un témoignage, d’apaiser la douleur, de construire un espoir, de mesurer l’ampleur du désastre. Des femmes, des hommes, des enfants meurent, d’autres tentent de survivre avec des blessures qui probablement ne guériront pas. Des poètes se taisent. Des vies se tarissent. 

« Dans chaque poème vit l’âme d’un être humain, qui l’a entreposée là. Il faut les lire avec cette attention-là« . C’est ce qu’écrit dans sa postface, « J’aurais voulu être un magicien », l’écrivain palestinien Karim Kattan. Il nous demande aussi de mesurer l’ampleur du silence. Des pages blanches, rien que du vide et du silence. Une place immense laissée par ceux qui se sont tus, qu’on a tués, qu’on a réduits au néant.

À l’image des poèmes cités pour cet article, ce que réclament les textes du livre, c’est le respect, le droit à être un humain, de vivre à l’air libre. 

« Une étoile disait hier
À la lueur de mon coeur
Ô lumière
Nous ne sommes pas de simples passants

Ne vacille pas!
Sous ta clarté
Marchent encore
Quelques promeneurs errants »

Hiba Abu Nada, poétesse et romancière de Gaza née en 1991 dans une famille de réfugiés, tuée par un bombardement le 20 octobre 2023


À travers les yeux de trois enfants –  – Fidad Ziyad

« Je vis ce génocide à travers l’imaginaire de trois enfants
Le premier se cachait sous les draps
En disant je voudrais être un fantôme
Pour que les avions ne me voient pas
Le deuxième disait, du fracas des navires de guerre
C’est la voix de la pieuvre dans la mer
Et le troisième, une petite fille: je voudrais être une tortue
Pour cacher tout le monde
Sous ma carapace

Ô toi la main de l’imaginaire
Berce le sommeil de ces petits
Préserve pour eux tous ces rêves
Ô toi la main de l’imaginaire
Ne va pas plus loin que l’horreur du réel »


La guerre ne s’était pas endormie   —  Othman Hussein

« Elle était tranquillement assise, la guerre
Puis elle s’est levée timide les premiers jours
Dissimulant son visage et son souffle
Le premier mort aura un nom et un numéro
Et peut-être se rappellera-t-on jusqu’à la couleur de ses chaussures, fera-t-on résonner trompettes et tambours
Il aura de la chance
« Le martyr » dira-t-on de lui
… Puis les nombres se multiplient
Sans numéros et sans récits
La guerre s’est enfin dressée, grande discorde funeste
Elle ne s’était point assoupie, comme elle l’avait prétendu »


 Un pays oublié dans les valises des migrants  — Hachem Chaloula

« Chaque centimètre que je foule est désormais une tombe »

« Un enfant tombe tel une feuille du figuier de la vie
Et tombe avec lui la pluie du coeur d’une femme-rivière
Telle est l’histoire de notre automne, abattu dans un carnage
Qui s’étend du Nil à l’Euphrate »

« Nous sommes nés du cri
Nous y avons vécu mille ans
Sans nous demander de quelle gorge nous étions sortis
Et soudain tout s’est tu
Plus de gorge pour le cri
Alors quelqu’un a dit
Qu’une épopée avait dissous nos traces »

Pour ouvrir cette édition bilingue français-arabe figure un poème de Mahmoud Darwich, poème écrit en 2000 et intitulé « Mohammad » en hommage à Mohammad Al Durra, cet enfant de Gaza froidement abattu par un sniper israélien, alors qu’il se blottissait contre son père, lequel tentait désespérément de le protéger. J’en reprends ici quelques morceaux.

« Mohammad
Il se niche dans le giron de son père,
Oisillon affolé
Par l’enfer qui tombe du ciel, retiens-moi père
De m’envoler là-haut
Mes ailes
Sont encore trop frêles
Pour ce vent fort
Et la lumière est si noire

Mohammad
Il veut juste rentrer à la maison
Sans bicyclette sans chemise neuve
Retrouver les bancs de l’école
Le cahier de grammaire et de conjugaison »

Lorsque j’ai entamé la lecture de ce livre, je venais de finir « Chaque jour, est un arbre qui tombe ». La merveilleuse écriture de Gabrielle Wittkop et l’intelligente structure du roman m’ont fait comprendre que chaque jour, chaque instant de vie disparaît de manière irrévocable et s’éloigne de nous pour ne jamais revenir que sous la forme d’un souvenir que la mémoire ne cesse de réécrire. Un arbre tombe, un univers s’écroule avec lui à jamais. Mais au lieu de se satisfaire de cette prise de conscience, il y a chez Wittkop le refus de se résigner. Elle fait face, elle fait front. 

Les poèmes de Gaza résonnent aussi de cette fatalité de la mort qui révulse, qu’on refuse en tout état de cause. Pour survivre, il faut se familiariser avec la mort sans jamais s’avouer vaincu. Quand elle est omniprésente et s’impose à nous avec la constance, la violence et la brutalité d’une guerre qui ne finit pas, quelle doit être notre réponse? Qu’est-ce qui pousse un être humain à en détruire un autre? Une haine profonde, une discorde aveuglée? Comment empêcher l’anéantissement? La dérive suffisante qui veut nous faire croire que l’autre n’est qu’un ennemi, un monstre, un terroriste, un animal, un vulgaire chiffon, un déchet. 

Il est des saisons terribles où les oiseaux se taisent, où les insectes ne bourdonnent plus, où les sèves végètent, où les arbres meurent. Le silence devient absence. Le monde s’effondre. Quand un arbre tombe, quand un être humain disparaît, on comprend ce qui s’écroule avec lui. Une vie, un réseau de vies, une architecture complexe, un temps long, infiniment long. Un univers. Une peuplade, des civilisations. Une culture. 

Ce livre n’a évidemment pas l’ambition de répondre à ces questions mais il interpelle ses lecteurs, écoutons ces voix multiples avant qu’il ne soit trop tard. Définitivement trop tard.