INVENTION DE LA TERRE – poèmes de Philippe Delaveau (Gallimard, 2016 – 120 pages.)

Une chronique de Xavier Bordes

 

INVENTION DE LA TERRE – poèmes de Philippe Delaveau (Gallimard, 2016 – 120 pages.)

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Depuis « Eucharis », le volume par lequel Philippe Delaveau est apparu chez Gallimard en collection blanche, le ton de sa poésie était donné. Ton que je retrouve dans quatre vers de la page 83 de son récent recueil ; un ton qui a toujours été le sien, qui en quelque sorte est celui qui habite fondamentalement sa voix (et sa poétique) :

Tout est contemplation d’éternelle promesse
ici dans l’éphémère vie qui passe et l’eau qui passe
et l’eau qui lave, l’eau solennelle qui rédime
pour l’autre vie qui creuse et nous parle sans fin.

« Tout est contemplation », voilà bien une formule typique de ce poète, à la fois réaliste, observateur, optimiste et élégiaque. Ce qui prouve que la tradition lyrique, malgré les sécheresses, le formalisme et le refus fréquent des images affiché par beaucoup de poètes de la « modernité », (qui se voudraient froidement, glacialement matérialistes et de ton incolore,) est loin d’être une composante défunte du poème. Cette tradition, outre la vision positive du monde qui rejoint le « j’ai lieu de louer » d’un St John Perse, s’appuie sur une langue dont la mélodie française, spécifique, est toujours présente comme si l’euphonie devait secrètement soutenir l’euphorie de « l’eucharisme », que je définirais comme la grâce reconnaissance d’être au monde. Cette grâce heureuse, bien entendu émaillée de constats parfois inévitablement douloureux, donne à la lecture des œuvres de ce poète un caractère, si j’ose dire « roboratif ». Après un trajet capricieux dans l’un ou l’autre de ses recueils, on a l’impression que le monde est moins affreux qu’on ne le pensait, que du reste quelque métaphysique Présence veille secrètement sur cet univers au sein duquel même le bonheur fait partie des possibles, en dépit d’une conscience aussi aiguë que chez tout un chacun,  – y compris les poètes du monde le plus sombre et le plus tragique -, des horreurs et des désastres qui émaillent tous les continents en notre siècle. De fait, cette présence, c’est la présence du langage-poème, d’autres diraient du verbe – in  principio erat… – qui ontologiquement en assure l’existence occulte…

Nous sommes des veilleurs dans le siècle, nous sommes
des veilleurs dans le froid de ce temps. (p. 84)

Il y a un bonheur et une volupté dans l’expression qui est un trait de la poésie de Philippe Delaveau, et qui pour moi propose un charme particulier, hors des modes et des expériences langagières en forme de cul-de-sacs, et ce charme, beaucoup de lecteurs, j’imagine, y sont sensibles comme moi.
Lire la poésie de Delaveau, c’est cesser de suçoter notre noir caramel d’amertume, pour revivre un moment dans un monde solaire que – en épuisant la tristesse -, la lumière équilibre.

                                                                          ©Xavier BORDES – Paris, 28/01/2015

Jacques ANCET – Les livres et la vie – « Petit essai d’autobiographie littéraire ». (Ed. Centrifuges, 120 p.)

Une chronique de Xavier Bordes

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Jacques ANCET – Les livres et la vie« Petit essai d’autobiographie littéraire ». (Ed. Centrifuges, 120 p.)

C’est toujours avec un vague malaise, un peu superstitieux peut-être, que je lis les autobiographies : leur auteur s’y dévoile comme à la fin d’une vie, présentant un bilan qu’il assortit généralement d’un occulte plaidoyer pro-domo. Cependant, lorsque le témoignage se développe autour d’un thème particulier (ici littérature et poésie) et plaide avec franchise pour l’exposé du lent processus d’évolution d’une passion créatrice, telle que celle du poète et traducteur Jacques Ancet pour la poésie, j’avoue que la curiosité l’emporte. Jacques Ancet dans ce livre décrit et résume un trajet d’écrivain depuis son origine jusqu’au présent, avec le charme des mémoires ; de surcroît pour un lecteur extérieur, il nous initie avec simplicité au cheminement d’un talent créateur, à travers les livres et les circonstances qui ont accompagné sa maturation. L’intérêt du livre est qu’il semble ne rien esquiver des joies et des déboires du poète en cours de conquête de son espace poétique. Les illusions et les désillusions, les problèmes théoriques ou pratiques qu’il se pose, de la conception de la littérature et de la poésie qu’il se forge, jusqu’à la résolution du difficile problème pour un poète nouveau (surtout) de trouver éditeur. Ce processus vital est l’occasion de diverses méditations, en passant, qui entremêlent la vie et la réflexion sur la vie, les livres et la réflexion sur les auteurs et les influences. De sorte que chaque page de ce regard en arrière nourrit aussi de ses surprises la méditation du lecteur toujours avide, comme moi, de connaître par où passent les germes de la création chez un artiste, poète ou musicien, et d’observer quelle sorte de cheminement les développe et les accomplit après toutes sortes de méandres labyrinthiques ! Il faut sans doute une certaine force intérieure pour consentir à exposer les ramifications intimes qui ont abouti à l’oeuvre riche et diverse dont Jacques Ancet peut exciper aujourd’hui. S’il ne fallait ici témoigner de cette richesse que par une seule citation, je choisirais ce passage-ci qui me semble d’une justesse, – euh, comment dire ? – irrémédiable !

Le voici, extrait de la page 71 : « […] Parler – écrire -, ce serait faire résonner le monde, en tirer une certaine résonance. Notre rapport au monde étant de part en part médiatisé, constitué, même, par le langage, toute parole véritable, parce qu’elle est une parole à l’état naissant, engendre d’une certaine façon un monde qui, lui-aussi, nous apparaît à l’état naissant. La poésie serait donc une parole qui suscite un monde. […] » Il me semble qu’une autobiographie littéraire qui nous amène avec une telle simplicité à des idées aussi inspirantes, mérite tout à fait d’intéresser au premier chef tous les amis obstinés de la poésie et de la littérature.

                                                                             ©Xavier Bordes. Paris, 22/09/2015.

LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Chronique de Xavier Bordes

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LE JOUR COMMENCE – Jacques Ancet (Poèmes – Ed. Tarabuste, Coll. Reprises).

Un certain nombre de poètes contemporains ont la prédilection de poursuivre la (respectable) tradition du lyrisme, inaugurée par Sappho six cents ans avant notre ère. Cette forme de poésie à mon sens présente trois caractéristiques principales qui me conviennent fort bien :

1) On n’y abandonne pas la beauté de la formulation et des images.

2) On n’y a pas renoncé à l’expression simple des sentiments, l’amour venant en premier lieu, que ce soit d’une personne, ou du monde à travers elle.

3) Une dose de mystère irréductible, mais naturel, spontanément ressenti, plane en arrière-plan du poème, et incite au rêve… Qui est bien l’un des plus magnifiques agréments de la vie.

Telle se présente à nous dès les premiers recueils, ici réédités, la poésie de Jacques Ancet, premiers recueils dont un certain nombre, recomposés et organisés forment la matière des 195 pages de ce livre intitulé « Le jour commence », qui nous montre combien était déjà mûrie, originale dans le naturel de ses métaphores, profonde dans son regard sur la vie, la poésie commençante du jeune Ancet – laissant présager la longue œuvre qui suivrait.

Lorsque je parle de poésie lyrique, aujourd’hui les lecteurs facilement imaginent romantisme, exagération, mièvrerie, comme si ces caractères étaient indissociables de tout ce qui a rapport à la belle expression des sentiments que la vie inspire aux auteurs lyriques. Comme si cette forme d’expression était incompatible avec une vision réaliste des choses. Si l’on y regarde de près, il y a beaucoup de réalisme efficace et simple chez un poète aussi délaissé aujourd’hui que Lamartine, dont l’oeuvre mériterait d’être réévaluée. En tout cas, en ce qui concerne Jacques Ancet, rien de mièvre, rien d’exagéré, rien d’enflé au sens romantique du terme. C’est une poésie dont le lyrisme serre de près la vision du monde propre à l’auteur, s’attachant au petit comme au grand, mettant des phrases rythmées et nettes sur les événements du quotidien sans leur ôter ni leur joie et leur lumière,  « l’incroyable beauté des choses » ni éventuellement leur tragique, « l’éphémère parfum d’un monde qui s’en va ». Je tire ces deux citations de la partie centrale du livre « Courbe du temps » dont je ne peux me retenir, pour résumer la voix de Jacques Ancet de donner ici un poème qui en est la synthèse :

 quand le regard devient regard

  la main s’arrête un peu

comme pour écouter 

la lumière à quatre heures

est l’or déclinant d’un fruit

le ciel plus pur encore

que celui de l’enfance cachée

dans le vert tremblement des poires

sous l’arbre s’incline une tête

selon la courbe de sa vie

vivre vivre blessure lente comme neige

J’aime fort cette voix de jeune homme, qui n’élude pas la blessure de vivre, non plus que ce qu’offre de beauté ce vivre. Il y a dans la poésie d’Ancet jeune des souvenirs imperceptibles de Jaccottet, de Follain (qu’il place en exergue d’une section du livre), d’André du Bouchet, totalement assimilés, et qui sont le tremplin d’un poète neuf dans les vers duquel, avec une égale intensité d’écriture, l’émotion « tombe juste » et renouvelle incessamment la richesse d’un univers humblement magnifique, lequel suscite le profond plaisir de lire, une méditation insistante, couplée à l’admiration du lecteur que je suis et que j’ai l’espoir, par cette note, de faire partager. La poésie moderne n’est pas affaire absconse de spécialiste, elle peut être simplement touchante, intelligente et belle, ouverte à tous : celle de Jacques Ancet, dont Traversées a publié naguère un bouquet d’inédits, en est la merveilleuse illustration.

©Xavier Bordes

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

 

POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE – Véronique Alexandre Journeau – (Ed. L’Harmattan, coll. L’Univers esthétique).

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On se souvient du fameux « Ut pictura poesis » (« ut poesis musica ut musica pictura »), dont le poète Horace avait émis le premier la formule. Le livre formidable POÉTIQUE DE LA MUSIQUE CHINOISE de Véronique Alexandre Journeau en est une confirmation flagrante, et qui mérite de susciter tous les enthousiasmes. On y découvre quels liens a tissés la civilisation chinoises entre l’art du langage, l’art du peintre, l’art du musicien (et du luthier). Entre langage musical et langage parlé, l’affaire se noue de façon particulièrement évidente puisque le mandarin est une langue tonale : ce qui explique qu’en groupe, surtout, les chinois soient obligés de parler très haut ; lorsqu’on chuchote, impossible d’émettre et de percevoir correctement les accents, pourtant déterminants pour la compréhension. Mais Véronique Alexandre Journeau, docteur en musicologie et en sinologie d’après le quatrième de couverture comme d’après la précision et l’érudition sensationnelles du livre, ne se contente pas d’explorer en profondeur cette relation sonore et rythmique. Elle montre également ce qui matériellement relie musique et langage, à savoir les instruments, la cithare (qin), la flûte (di), etc. tout en faisant connaître quel est leur rôle symbolique en relation avec le poème et la mélodie, à travers les timbres. Cependant, comme la musique chinoise est la traduction du monde, sinon le monde, nous dirions » audibilité de celle des sphères, quotidiennes ou sublimes, et qu’elle est donc une sorte de transposition audible du Taô (aujourd’hui les chinois transcrivent « Dao »), elle retresse des liens supplémentaires avec l’image, comme l’attestent souvent ces poèmes qui occupent volontiers les espaces disponibles d’une peinture exécutée traditionnellement au lavis d’encre en bâton sur papier Xuan. Il y a par conséquent dans toute l’histoire de la civilisation en Chine, une circulation cyclique entre les diverses formes d’expression artistique, qui dure et s’affermit et se polit depuis une poignée de millénaires avec un raffinement prodigieux : raffinement que ce livre nous dévoile avec une extraordinaire richesse et subtilité dans le détail. Les illustrations, les judicieux commentaires qui les accompagnent, la minutie de la mise en évidence de chaque propos, des correspondances évidentes que l’on n’aurait pas aperçues, l’érudition fabuleuse, tout dans ce livre m’a paru extraordinaire et matière à réfléchir à l’infini sur pareil témoignage de ce qu’une société peut obtenir de l’esprit humain et réciproquement. On sent que la personne qui a travaillé sur ce livre est à la fois véritablement compétente en musique, en calligraphie et écriture et donc, dans le contexte de la culture chinoise, forcément érudite aussi en poésie. C’est ce qui explique la clarté et le fouillé de l’information et de la documentation, tel(le)s que depuis Granet je n’avais pas vraiment eu l’occasion d’apprendre autant de choses sur l’Empire du Milieu, et donc sur la manière de penser et de sentir d’un peuple immense aussi bien par la population que dans le domaine de l’esprit. Je suis à titre personnel – mais je suis sûr que d’autres lecteurs vont partager mon avis – extrêmement reconnaissant à Véronique Alexandre Journeau d’avoir eu le courage de s’atteler à cet ouvrage, qu’elle dit modestement être « de vulgarisation », mais qui fera date, et qui est de nature à susciter l’enthousiasme autant du non-spécialiste curieux, que des lecteurs spécialistes plus concernés par les informations « techniques » que contient une somme qui mérite tous les éloges.

 

                                                                                      ©  Xavier Bordes

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

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DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes