Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Quelqu'un a déjà creusé le puis

 

  • Quelqu’un a déjà creusé le puits, Marc Dugardin ; Mortemart : Rougerie, 2012

Pour Marc Dugardin, la poésie est expérience de soi et du monde ; mieux, c’est un moyen de rendre visible l’insaisissable vérité de l’être.

pourtant

c’est toujours une visite inattendue

qui ouvre nos yeux sur la réalité du

monde

Placé sous le signe de la « déchirure intérieure » liée en partie à l’enfance, ce livre s’offre comme étant une tentative de reconstruction par le verbe d’une identité désincarnée. En effet, dans ce recueil, l’écriture allie la simplicité de la langue à la complexité du sens pour évoquer avec authenticité et lucidité la reconstruction de soi (il s’agit d’une aventure intérieure se vouant à assiéger un passé pour célébrer un devenir). Explorant les couches profondes du moi, le poète tente d’accéder par la parole aux régions les plus intimes de l’être où s’érigent les forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose.

écrivant

n’écrivant pas

il ne faut pas raconter d’histoire

il ne faut qu’être ce vivant

transpercé d’une longue minute de

silence

Bref, il s’agit moins ici pour le poète de dévoiler un être déjà là de toute éternité que d’engendrer des visibilités autres. C’est pourquoi, au détour de chaque page, le poète s’interroge sur l’essentiel de la vie, s’emploie à fuir les évidences qui nous sont offertes, tente de redéfinir à chaque instant les contours de la carte de l’être et cherche à réconcilier l’homme avec la vie.

au bout de la plaine

le vide

interminable

un fil

la danse

d’une minute heureuse

En conclusion, on peut affirmer que ce recueil initie un mouvement perpétuel susceptible de nous aider à mettre en joue une vie (qui ne va pas de soi !) se révélant à tout instant dans l’instant du désir…vrai.

Brusque

Quelle boucherie

ce langage que l’on pénètre

comme un corps sur une table

d’opération !

mais après tout

c’est quoi

vivre

sinon un miracle qui a du sang

sur les mains ?

©Pierre SCHROVEN

Conjurations de la mélancolie/Joseph Bodson ; Bruxelles : Le Non-dit, 2012

Joseph Bodson Photo de Renaud Van Buylaere

Joseph Bodson Photo de Renaud Van Buylaere

  • Conjurations de la mélancolie/Joseph Bodson ; Bruxelles : Le Non-dit, 2012

D’après Pierre Reverdy, cité dans le recueil, la poésie est dans ce qui n’est pas. Dans ce qui nous manque. Dans ce que nous voudrions qui fut. Elle est en nous à cause de ce que nous nesommes pas. Et précisément, dans ce recueil, Joseph Bodson poétise chaque parcelle du monde, interroge le mystère du vivant et respire avec son cœur les êtres et les choses qui fondent son quotidien. Pour Bodson, la poésie est expérience de soi et du monde, engagement de l’être tout entier voire épreuve de connaissance requérant aussi bien l’esprit que le cœur.

« La vie est-ce la vie est-ce la vie ou bien seulement

Au fond du jardin le rire du temps

La mort tout au fond qui nous attend la vie est-ce

Une caresse du vent ou bien

un péché de jeunesse ? »1

Car qu’on ne s’y trompe pas, « Conjurations de la mélancolie » n’est en rien un recueil faisant la part belle au spleen voire au désenchantement face au monde comme il va. En effet, dans ce livre, Bodson se range ostensiblement du côté des forces de la vie et nous fait don d’une poésie généreuse, pleine de tendresse et…d’exigence. Malgré ses craintes face à la fuite du temps qui efface et creuse des « rides » sur toute chose, le poète préfère évoquer les joies simples d’ici et célèbre au passage l’amour, la nature et les proches…De même, s’il consent à l’idée selon laquelle nous sommes matière d’énigme, complainte murmurée dans la pénombre d’un jardin oublié, le poète ne manque jamais au détour de chaque page, de célébrer la merveille d’être là(le sens de l’existence se résume à la simple joie d’exister, à la joie d’être soi-même et de s’exprimer à travers ses actions/Spinoza). On est ici en présence d’une poésie demeurant en prise directe avec le vécu d’un poète pour qui l’amitié, l’amour, le mystère, la passion et la fraternité sont indispensables pour maintenir la vie en vie.

« Car c’est pour lui, sans doute, que ce feu devait brûler. Pour ce regard dormant sous les paupières closes. Pour lui, qui n’a pas besoin de venir pour être présent. L’un est multiple en ses sentiers. Nous n’avons plus besoin de partir, nous le savons, à présent : ce qui s’en va, c’est ce qui demeure ».

Bref, le poète nous livre ici une parole « éveillée » qui touche nos sens, accueille la grâce et tente de découvrir derrière les moments de la vie quotidienne un mystère en suspens ; dans ce recueil, Joseph Bodson révèle toutes les présences qui germent dans le vide des jours et recherche une vérité, ici et maintenant, pour faire de chaque instant une lueur à vivre.

« Pour allumer un feu. Sensible et mystérieux. Celui qui dort en nous, et qui doit s’éveiller ».

 

©Pierre SCHROVEN

Falaises de l’éclair, Jean Dumortier 

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  • Falaises de l’éclair, Jean Dumortier ; Bruxelles : Le Non-Dit, 2011.

Chaque poème de ce recueil semble avoir été acheminé par la marée d’un cœur qui se donne sans condition. En effet, au détour de chaque page, Jean Dumortier vise à transmettre une vision lumineuse et joyeuse du monde, célèbre l’infinité de l’être tout en proposant une vision qui veut encore croire en un monde meilleur.

Véritable cri d’amour adressé aussi bien à la femme aimée qu’à l’univers tout entier, ce livre tend à mettre en avant les forces actives de la vie, s’oppose aux violences du temps et approche le secret perdu d’un bonheur apte à conjurer la mort. En ce sens, la poésie de Dumortier nous incite à effectuer un pas vers la lumière d’une pensée s’ouvrant aux clartés de la terre ; en ce sens, la poésie de Dumortier cherche à nous donner l’amour de la vie…

En conclusion, on peut affirmer que Dumortier est moins un auteur qu’une vie qui respire ; poète engagé dans son temps, il médite sur la condition humaine et ouvre en nous les rideaux d’un éveil susceptible de nous aider(à qui jamais ne s’éveille rien ne sert de rêver) à retrouver le goût de l’essentiel ; à savoir, la simple joie d’exister et d’aimer…

Je vais comme l’éléphant de mes forêts

Cœur battant dans le silence du bonheur

Poème de joie, poisson volant de mes hémisphères

tu t’élances au-delà du temps qui passe

Faon dans sa course vers sa mère

et si tôt conscient de la fragilité des choses

Tu t’ébats en abordant mes cieux multiples

Poème de joie, je t’embrasse au couchant de la vie

En lianes de promesses, fais vœu

pour que l’éphémère n’ait raison de nous

et que la solitude, dans son manteau noir

ne nous maintienne au friselis des eaux

◊Pierre Schroven

Ossature du silence, Isabelle Lévesque

 

  • Ossature du silence, Isabelle Lévesque ; préface de Pierre Dhainaut ; encres de Claude Lévesque ; Edition Les Deux-Siciles,2012.

Ce recueil ne « se donne pas » au premier coup d’œil. En effet, le lieu de la poésie d’Isabelle Lévesque est « hors vue » (libérée du déjà vu !). ici, chaque mot opère une rupture avec la réalité donnée et semble installé dans la mouvance que cache le sensible ; ici, chaque mot semble chargé d’un silence volant vers l’infini ouvert…

Feu rivé

canal d’hommes autour

la danse un tour

une lueur

les cailloux frottés sont devenus

la carcasse limée

feu passé

de main en main

serrer le ciel

Au détour de chaque page, Isabelle Lévesque montre le côté incertain de tout ce qui est visible, doute du caractère définitif de la réalité, met de l’infini dans le fini et montre qu’à l’intérieur de tout ce qui est, il reste de l’inconnu, de l’invisible voire des forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose.

Déconcertée

l’allumette a crépité de l’ombre

quel bruit tendu au silence

n’est plus la nuit

son tissu ment

l’étoile

ne crépite et cesse

atonie

le soir apaise

Bref dans ce recueil, Lévesque bat en brèche l’apparence des choses, dévoile le réel dans sa dimension mouvante et sauvage tout en développant une force d’énigme à même de déborder le seul individu dans ses identifications. Cependant, malgré l’énigme qui le porte sur les récifs d’un monde sans espace ni durée, Ossature du silence distille une poésie qui, non contente de sauter les barrières d’un temps sans aiguilles, ose un chant qu’on devine au bras de tout ce qui s’envole avant d’être à portée de mains.

Deux roues tracées chemin

repris le pas de l’aubépine

fines aiguilles

sans printemps

comme cœur trébuche

◊Pierrre Schroven

En partance, Guy Jean 

 

  • En partance, Guy Jean ; Trois Rivières : Editions d’art Le Sabord, 2010.

«… En partance, c’est la recherche au cours de voyages du souffle humain tissé entre l’heure et le lieu. C’est l’exploration de l’âme humaine dans ses amours, sa violence, ses espoirs et ses velléités… ». Ce passage extrait de la quatrième de couverture résume parfaitement les thèmes abordés dans le recueil ; à savoir, la fuite du temps, les guerres, l’amour, l’exclusion sociale, la mort, la problématique de l’écriture, le dogme religieux et bien d’autres encore… Mais s’il ne fait aucun doute que la poésie de Guy Jean est une poésie « de chair et de sang », il n’en demeure pas moins qu’elle tente aussi d’approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète.

Toutefois, si elle demeure profondément ancrée dans le quotidien, cette poésie n’a rien d’anecdotique. Car si le poète s’emploie à dénoncer les dérives d’un monde dont les valeurs(la vitesse et l’utilitaire) sont loin d’être en concordance avec nos aspirations profondes, il cherche aussi à nous communiquer sa fièvre d’exister. Ici, la poésie est conçue comme un acte libérateur, un acte de résistance voire un chant d’espoir ; ici, la poésie est une langue de liberté, d’égalité et de fraternité ; ici, la poésie éveille le réel, exorcise un présent aliénant et constitue un moyen de fondre l’espoir dans le désespoir ambiant.

A travers ce recueil, le poète questionne la vie et le temps tout en posant un regard sans concessions sur les enjeux d’un monde où tout reçoit une échelle de valeur en fonction de son utilité ; à travers ce recueil, le poète nous met en présence d’une poésie lucide qui intègre le vivant pour maintenir la vie en vie…

Je me résigne et adresse la parole au chien sauvage

les yeux brûlés de hurlements qui secoue de ses griffes

les griffes métalliques installées sur mon histoire

ses instincts portent ma rage, mes envies

je le garde enchaîné

pour qu’il déchire de ses crocs la nuit

pour que mes rêves s’égarent et se dessinent aux murs d’une caverne

les voix emprisonnées dans son nom

◊Pierre SCHROVEN