Mathieu Simonet

Mathieu SimonetLes carnets blancsSeuil– (173 pages) La vie à deux implique des compromis. Baptiste , à la veille d’emménager avec le narrateur soulève l’épineuse du devenir des archives volumineuses de Mathieu. Envisage-t-il de garder ses journaux intimes ?de les relire?de s’en défaire?Mais qu’y a-t-il consigné?

Sa vie d’adolescent en quête d’identité, sa nette attirance pour les garçons, sa difficulté à assumer les remarques quant à « ses airs de PD »,à  déclarer son amour à Thibaud,  ses premières expériences sexuelles , l’ambiguïté des relations à trois « les corps qui se plient dans un étrange ballet, l’extase », ses souvenirs d’enfance, ses études, ses phobies, ses rêves, ses lectures( Sagan, Radiguet, Wilde, Proust) , ses références cinématographiques.

De sa famille « un champ de ruines » , on découvre des parents séparés, des secrets familiaux , des relations sororales chaotiques. Mais aussi l’angoisse d’être atteint par la maladie du père et l’éprouvant accompagnement de la mère dans son combat contre le crabe. Être confronté à cette double épreuve, si jeune, nécessitait une échappatoire.

Il lui fallait aussi vaincre les préjugés du père pour qui « l’homosexualité est contre nature et à l’origine d’une malformation mentale ou physique »et ménager sa mère qu’il drape de tendresse , dont il recueille des confessions sur sa naissance et qui suscite l’empathie.

La rédaction de ses carnets fut pour Mathieu « un rempart qui lui permit de vivre avec détachement certains éléments factuels », de se débarrasser de l’indicible et de se mettre à nu. Mais aussi la prise de conscience des limites dans la vie mais pas en littérature (absence de tabou) et de la liberté de l’écrivain à mêler réalité et fiction. La réaction de Baptiste l’oblige  toutefois à s’interroger: Peut-on dévoiler son intimité sans risque de choquer,de gêner?, à se censurer et à se limiter à l’essentiel dans l’intérêt du lecteur.

Ces pages sont jalonnées de réflexions sur le parcours initiatique de l’écrivain en devenir.

Depuis la remise du manuscrit, les affres de l’attente, les refus successifs, la peur du point final , d’être dépossédé de son « mille-feuille au goût de plâtre ou de framboise ».

Il reconnaît le rôle thérapeutique de l’écriture: « Écrire,c’est faire de la chirurgie d’instinct . Elle me console comme on ne m’a jamais consolée»et compare le travail de l’écrivain à celui du sculpteur: « Je rabote, je polis , malaxe, fusionne ». Il souligne le pouvoir de la poésie capable d’apporter « force, courage, patience »ou de véhiculer sa flamme « Ton visage de Slave aux longues mains d’amour /Qui caressent mon corps, insolence timide »ou sa colère.

L’originalité de cet ouvrage: mosaïque d’extraits de lettres, de carnets, d’interviews, de poèmes, de conversations, de confidences,de blogs, réside dans la multitude de  façons(parfois très insolites) dont Mathieu Simonet a  orchestré la  destinée de ses carnets  , après leur relecture et les instructions interactives proposées au lecteur. Ces dispersions, « ces tueries artistiques, geste ludique et joyeux », impliquant des centaines de complices, ont opéré comme une catharsis et tendent à prouver que le diariste a atteint le statut d’adulte,  « qu’il a franchi le pont entre l’écriture quotidienne et le projet de roman » amorcé avec les manuscrits avortés.

Nadine Doyen

Denis Grozdanovitch

La secrète mélancolie des marionnettes – Denis Grozdanovitch –  Éditions de l’ Olivier

Denis Grozdanovitch nous offre son premier roman dédié à Éric Rohmer, après avoir jugulé ses doutes, ses craintes. Ne va-t-il pas en « ajouter un de plus à la somme incommensurable »d’ouvrages publiés? Encouragé par son amie libraire Elvire avec qui, chaque semaine, il décortique l’actualité littéraire, il revisite la définition du roman. L’auteur, conscient que l’engouement du public est pour «du sensationnel, du cafardeux, du sexe pervers, de la violence et beaucoup de commisération» va puiser la trame dans ses carnets, dans ses lectures et se nourrir de ses rencontres lors de son séjour en résidence d’écrivains, près de Florence, tenue par la contessa Silvina «ancienne beauté réputée».

Fréquentant des aristocrates, des gens huppés, ayant sympathisé avec les voisins, côtoyant des touristes zombies, le narrateur poursuit son étude des travers de ses semblables et nous livre une belle galerie de portraits dont le sien. On assiste à sa reconversion de «robots lance-balles» à rat de bibliothèque, puis écrivain. Ce qui n’est pas sans intriguer Amalia (la mère du prince Ernesto) pour qui «le tennis est un art suprême et la littérature de l’énergie dépensée en pure perte».

Partageant avec Emilio la passion des échecs , il trouva un partenaire confirmé, développant la thèse  que «les jeux subliment l’essence des relations humaines».Il sera présenté à Roberto «le montreur de marionnettes, bateleur, conteur, à la merci de ces fantoches de tissu et de papier mâché» dont la philosophie est de vivre en marge de la société, en toute quiétude, «dans le ciel de l’imagination». Grâce à ses pupazzi «éternellement jeunes, enthousiastes», il se trouve plongé «dans la féerie intemporelle, la folie rocambolesque» Le lecteur privilégié assistera au spectacle concocté par Roberto , point d’orgue du roman, sans craindre chauves-souris, araignées. Ce serait volontiers qu’il se joindrait à la troupe euphorique pour trinquer «à la comédie du monde, à la secrète mélancolie des marionnettes ,à la santé des fantoches, à la merveille mécanique des pantins, à leur intemporalité à notre grandeur dérisoire, enfin à l’amour », ravi de ce divertissement.

Le narrateur aura-t-il appris à «ne plus considérer les choses trop sérieusement ,à plaisanter dans l’adversité et l’art de rire de ses propres déconvenues»?

L’auteur laisse ici entrevoir son talent de dramaturge qui vient s’ ajouter à son glorieux passé sportif.

En filigrane il ne se prive pas d’étriller la politique du moment et brosse un portrait de l’Italie peu complaisant: «une nation de lourds secrets de familles, de sociétés mafieuses, du crime organisé, de luttes de pouvoirs».Il fustige ces nantis qui participent à la défiguration des campagnes, du littoral.

Avec le père Antonin, il commente ces instants de communion , cet envoûtement ressenti dans cette église. Ces deux êtres intermittents pour qui «la conversation devait demeurer un jeu de raquettes et de bondissantes paroles souples» prennent plaisir à deviser sur la religion, la foi, leur scepticisme, la mort. Avec Stella ils tentent d’échapper «à la peste consumériste et cultivent la graine spirituelle» déplorant que les gens ne sachent plus regarder ce qui les entoure et apprécier la beauté des lieux et édifices .Le pittoresque de Florence, la lumière, les collines de la verdoyante toscane, le paysage paradisiaque de «cette île errant dans l’abîme bleu du ciel, les reflets aquatiques de l’Arno» l’auteur sait les mettre en valeur et capter des détails en les photographiant, instantanés mnémographiques  «La beauté, avait murmuré son professeur c’est peut-être/la faculté qu’ont les choses d’être là!», nous confie Denis Grozdanovitch dans son recueil poétique.

La littérature fut l’occasion d’un jeu où chaque pensionnaire exposa sa relation à la lecture et l’écriture. Le narrateur confie écrire dans le but de «s’insérer dans la chaîne des générations, de recueillir ce qui mérite d’être sauvé et de transmettre»,ressuscitant Anne de Noailles, tombée dans l’oubli: « j’ai soulevé entre mes mains/une amphore de poésie/et je l’ai portée à vos lèvres».

L’entreprise romanesque débutée par le narrateur sur le plan littéraire dévia avec les retrouvailles inespérées d’Anna-Livia, cette belle cinéphile rencontrée vingt ans auparavant dans un cinéma parisien. Il emprunte à Ritsos sa poésie pour sublimer cette parenthèse «dans les courants de la volupté » et s’interroge sur les arcanes de la création poétique. Anna orchestrera leurs adieux de façon théâtrale. N’est-ce pas une façon de rappeler que pour Shakespeare «Le monde était une scène où chacun était un acteur»? , métaphore que file l’auteur en allégeant que «nous sommes sans doute une hallucination de la grande manipulatrice universelle, la déesse Kali».

Les amoureux des chats et des chiens seront comblés puisqu’ils traversent le récit. Pour Denis, le chien fut «un Mercure envoyé par les dieux farceurs du destin» qui le conduisit dans les bras d’Anna. Pour le libraire florentin «Les chats sont nos maîtres discrets dans l’art d’apprivoiser le temps et nous devrions apprendre d’eux comment économiser notre énergie».

Les amoureux de l’Italie succomberont aux charmes des villes de Florence, Sienne , Venise.

Les aficionados de Denis Grozdanovitch retrouveront l’auteur «inclassable mais indispensable» du Petit traité de désinvolture, des Merveilles oubliées du Littré, le roger-bontemps; la veine poétique de La Faculté des choses et sa propension aux citations:Pessoa «dormons comme une barque abandonnée», Montale «son apparition solaire faisait fondre le gel du cœur»,Tchekhov,

Tennessee Williams, Saba «Ce qu’il n’a pas connu du temps ni de l’espace/L’art le peignit pour lui de plus belles couleurs/Et le chant lui donna plus de douceur encore

Ils retrouveront L’ art de prendre la balle au bond quand le narrateur, double de l’auteur se montre «déterminé à saisir» celle que lui lance Anna ou dans le réflexe de s’ emparer d’ un livre «à la manière dont d’anticiper un passing sur un court de tennis»

Ce roman se lit comme une succession de scènes ( départ épique, Vesoul, réceptions, partie de tennis, d’échecs, flâneries dans les librairies, excusions sur une île).L’ auteur marie dans un bel  équilibre: dialogues, conversation inspirée ou amoureuse et descriptions détaillées; mouvements et pauses méditatives lénifiantes; conjuguant mélancolie et humour. Le style érudit, digressif peut dérouter par la longueur des phrases, le vocabulaire châtié, mais il ne doit pas faire obstacle. Mieux vaut faire son miel de ce récit dense, enrichissant, truffé de références littéraires ( Ortese, Buzzatti) et partager cette joie contemplative . La vraie littérature n’est-elle pas «celle qui permet de contempler le monde à distance, comme un spectacle, de se sentir partie prenante, en empathie et dégagé»?ou «une façon de vivre intensément, de rehausser le niveau banal de la vie, de l’enrichir de commentaires qui l’enluminent dans les marges comme un vieux livres d’heures»?

Ce livre peut être considéré comme  un plaidoyer pour la survie de la lecture et de la littérature.

Nadine Doyen

Charles Dantzig

La diva aux longs cils – Charles DantzigGrasset ( 362 pages – 20€ )
Ce florilège, au titre aguicheur , fut coordonné par Patrick Mc Guinness, poète et traducteur, professeur de littérature française et comparée à Oxford . Il débute par trois essais sur la poésie et des inédits . La poésie n’ est-elle pas cette déesse qui nous fait rêver?
Charles Dantzig nous révèle que sa fascination pour la poésie remonte à son enfance . Son talent fut détecté très tôt: «  Le génie était là. Le Nobel m’ espérait ». Il explique pourquoi il cessa,  avant de reprendre l’ écriture après l’ adolescence . Il adopte un ton plus confidentiel pour s’ adresser à ce cercle d’ initiés qu’ il nomme « les Persans »! Il développe sa conception de la poésie : « la combinaison d’ une forme étudiée et d’ une émotion communiquée ».Elle n’ est pas un « acné. Elle raisonne plutôt qu’ elle pressent ». « En poésie , tout est concentré .On doit adapter une posture parfois enfantine , parfois naïve » . Il en bannit les mots «  vagues et intimidants , quintessence , ineffable » ou recueil conférant une idée de vrac . Pour Charles Dantzig , la poésie est « un adolescent insolent et délicat qui a besoin d’ un grand salon et d’ air pur » . «  Elle ne sert à rien » , tout comme la lecture , au risque d’ en choquer quelques uns . Il souligne ce qu’ elle n’ est pas : «  de l’ athlétisme, du joujou, du divertissement, mais un  tiraillement entre son et  image , entre forme et émotion ». Il déplore qu’ en France elle soit reléguée « dans une boîte à bibelots » . Il reconnaît s’ être éloigné d’ « pur prosateur » dont  « le vice est de haïr la poésie ». Pour lui , « la réussite de la poésie consiste à créer ou à évoquer des images par un rythme ». Il insiste sur la «  conformation du poème à voir ». , accordant une attention particulière à  l’ esthétisme dans la présentation: calligrammes , dispositions obliques qui flattent l’ œil . Les deux pages de « Cirquerie »offre des vagues de fantaisie quant à la topographie ( en carré ,en escalier…)
La poésie qui supporte mal « les vêtements étriqués » exige une mise en page aérée .
Il souligne sa volonté de créer une unité , un sujet précis pour ses séries de poèmes .
Les avions sont un thème récurrent , en mémoire de  Clément Adler . L’ auteur s’ interroge sur leur utilité  . Il nous fait voyager  en Europe, transiter dans des aéroports : « lieux mornes , comme s’ils voulaient nous donner des remords » . Deux mots suffisent à dépeindre une île grecque : «  Beauté- Néant » .Il brosse avec ironie  un tableau de l’ Acropole , assaillie par des hordes de touristes , égrenant ses conseils aux guerriers grecs « gare gare/on vous mitraille », aux colonnes « cessez de danser »  , aux masques tragiques « fermez la bouche , aux nymphes « promenez vous dans les bois! »
On fait halte à Venise « qui tangue »; à Londres ;  à Rome . On visite à Oxford l’ Ashmolean et  le Pitt Rivers Museum , à Paris le Louvre . On longe la Seine « au col de vison »,admire « le circonflexe/Du Pont-Neuf qui prend un air de Marquet ».On assiste à une corrida à Nîmes, on décolle de la baie des anges, survolant « l’église russe reine de pique ». On dîne au bord du Bosphore . Toujours en mouvement , on vole vers New-York et voit se détacher « le gland du Chrysler building » . Les tours jumelles  inspirent à l’ auteur des paroles prémonitoires : « Quilles que quelques uns voudraient voir renversées », poème pourtant écrit avant 2001, précise l’ auteur .
La mort  « aux cuisses creuses » s’ invite en barque sur les « eaux du Léthé », escortée par un chanteur death metal, ou Achab le macchabée ; les allitérations s’ enchaînent : aïeul/glaïeul/deuil…
La lumière du soleil couchant  filtre : « vomissant de longs nuages lie de vin ».
Les nuages viennent titiller notre imaginaire : « Une trace de gomme sur papier Canson » , « craquelés comme une purée qui sèche, falaises de neige, Etretat du ciel , chantilly de vagues».
Dans le bestiaire , défilent la méduse « abat-jour 1900 de brocante », le poulpe qui se « prend pour une diva d’ Hollywood , les rossignols « employés par les vaches/ à sucrer leur ennui ».
Le corps déploie sa sensualité sur les plages , près des piscines , dans l’ océan « rassasié qui postillonne ses embruns ». Les corps s’ enchevêtrent , les mains se mêlent ,les doigts se peignent, les pieds se nouent dans : L’ union des corps . « Fugace le sexe agace ». L’ auteur douterait- il de la sincérité des sentiments pour conjuguer amours avec imparfait et  faire rimer «  cœur avec trompeur » ? , « ce cœur , un répondeur qui prend les messages » . On capte les yeux  « en filet de pêche, en harpon, coniques, fendus, de panda, les verts clins d’ œil des douleurs» . On succombe à l’ œil cerné « d’ un astrakan de cils ».Ceux de la diva sont empreints de tristesse . D’ autres «  couleur trottoir , brillaient, sous une taie de larmes, quand la hache de soleil écarta les corps » .
De multiples voix nous parviennent, dont celle de la poésie,  mécontente de son sort « bloquée dans ses élans, toisée, raillée , qui se venge à son tour, en toisant « leurs pensées-spasmes » .
A noter le poème dédié à Patrick McGuinness, celui qui initia le projet de cette anthologie   . Il  déroule une guirlande irlandaise truffée de références littéraires  et de quelques pastiches de vers célèbres : « Demain, dès l’ aube , à l’ heure où verdit l’Irlande,Heureux qui comme Ulysse… » .
Le vers final « Je sauterai dans l’ eau qui me rompra en deux » tisse le lien avec la thématique de l’ eau des Nageurs et confère son unité à cet ouvrage poétique , de fort tonnage, éclectique, servi par une langue  travaillée  méticuleusement , un vocabulaire recherché , une note allègre , drôle et un humour pétaradant. On croise un aréopage de noms: Genet, Marlowe, Joyce, Chénier, Mallarmé, Verlaine, Pollock. Sa  richesse magistrale  s’ impose d’emblée , l’ auteur ayant recours à  une pléthore d’images.
L’ auteur s’ interroge sur ce qu’ un écrivain lègue à la postérité, convaincu que « Rien ne s’ oublie et d’ abord pas le passé », ne serait- ce que pour alimenter « la grossiste à images 24heures sur 24 ».
Et l’ auteur de conclure par « Nous n’ en finissons pas de ne pas disparaître »! .
Comme lui , on peut remercier le professeur McGuinness pour ce choix savamment réalisé.
Charles Dantzig appartient à cette catégorie des poètes très accomplis qui « savent  communiquer des émotions . Tout est dans la feinte, comme en escrime » .Ses fervents lecteurs  le lisent avec délectation « pour danser avec lui » .

Nadine Doyen

André Blanchard

Autres directions – André Blanchard – Le Dilettante (220 pages-18€) – L’ « ange gardien » nous revient avec son septième carnet et nous fait partager ce qui meubla ses pensées   de 2006 à 2008.

Dézinguer, s’ indigner , André Blanchard s’ en donne à coeur joie dans ce nouvel opus intitulé Autres directions . Il s’ insurge d’ abord contre cette vie speedée ,  cette frénésie de la consommation de certains lecteurs qui voudraient voir l’ auteur produire comme à la chaîne ,un ouvrage chaque année . Il nous rappelle qu’ « être dilettante , c’ est être cigale , il écrit donc quand ça lui chante! ».

Il n’ est pas tendre à l’ égard de cet écrivain « qui roule en Rolls », de « ces pollueurs à gages , ces spécialistes du décervelage aux salaires mirobolants » qui fédèrent  des foules de fans . Il s’ interroge sur l’ avenir de la culture en voyant « l’inculture prendre du galon » , rejoignant ainsi  Pierre Jourde convaincu que « C’est la culture que l’ on assassine »  . Il déplore le déclin de la lecture , l’ engouement pour des bestsellers ( comme les romans de Marc Levy) , cette « grosse littérature » .De même , côté littérature jeunesse , il souligne que des auteurs «  au parfum du filon » savent prendre la relève de ce marché florissant .

Il accuse Todorov d’ avoir massacré l’ enseignement de la littérature « en y imposant un vocabulaire barbare », par contre il encense Raphaël Sorin pour «  tenter de redonner de l’ éclat » à Forlon ou Calet .  Il pointe les éditeurs qui ne misent que sur les rentrées de thunes et sont favorables à la publicité pour les livres à la télé.

Il se range dans le camp des nostalgiques de la dictée d’ antan qui contribuait à la maîtrise de l’ orthographe , choqué de constater que celle-ci «  va à vau-l’ eau ». Pour exemples , il cite : « Les nouvelles horaires » de l’ office du tourisme , ou l’ enseigne d’ un restaurant: « La rose noire » .

L’ invasion de l’ anglais dans notre langue peut insupporter les puristes , mais l’ auteur rappelle que des « aînés illustres: Stendhal , Balzac» ont eux aussi pratiqué de tels emprunts .

Il nous fait partager ses nombreuses lectures ( Mauriac, Léautaud , Drieu , Bernard Frank,faisant partie des favoris), se nourrissant des journaux de Green , de Calaferte , de l’ abbé Mugnier( qui préférait  fréquenter des écrivains ) , de Brandys(plein de de choses qui excitent l’ esprit),  de la  correspondance de Flaubert dont il admire le travail. Pour  lui , « c’est recevoir l’ égal d’ un formidable coup de pied aux fesses », une vraie claque , surtout si l’ écrivain est en train de « glander » ! Achetant souvent ses livres sur des brocantes , il nous montre que parfois nos lectures peuvent «  se combiner à la queue leu leu » . Il nous entretient de ses carnets précédents ( Contrebande, Pélerinages « écrit sur la tombe de Calaferte ») , des retouches nécessaires , de ses échanges avec son éditeur Dominique Gaultier, de la difficulté de choisir un titre,  laissant entrevoir ses doutes . En 2007, il avoue avoir été déçu par Modiano( «  qui ne l’ a pas fait décoller») mais il fut « sidéré »par Ce qui est perdu de Vincent Delecroix : « un modèle , c’est irrésistible, l’ humour qui s’ acoquine avec l’ érudition » précise-t-il .

En 2008 sa préférence revient à Annie Ernaux  pour Les années .

En 2001, envahi par une vague de spleen , il reconnaît avoir trouvé son viatique dans «  cette lumière au loin qui est la littérature » .

Il s’ interroge sur l’ état de la poésie , peinant à citer des noms de poètes français , sans craindre d’ offusquer le lecteur féru de poésie . Il commente l’ actualité: la tournée de la Mitterranderie , l’ avènement d’ Obama , la nomination du directeur de la Villa Médicis, soulagé d’ avoir « échappé au pire », les transformations du centre ville de Vesoul : pestant contre ces dalles propices aux chutes.

Il n’ hésite pas à démolir des films : dans Sagan , la façon dont Bernard Frank est présenté ( terne, lourdaud , quasi benêt) lui déplaît . Il considère comme « pure niaiserie »un commentaire sur un  film de Philippe Claudel . Il brocarde les réformes sur l’ apprentissage des fondamentaux à l’ école primaire , le système de remplacements des professeurs absents ainsi que  « ces redoutables usines qui  apprennent aux futurs enseignants à en suer » . Il épingle le président « tout terrain » et sa «  trouvaille magique », ou l’ humoriste qui se rendit au Vatican . Il autopsie la presse ne manquant pas de nous faire entendre ce qui le révolte , l’ irrite .Il débine les expos  « qui roulent le public » .

André Blanchard  s’ étant forgé une réputation d’ « écrivain misanthrope », peu médiatique,  intrigue et voit ses lecteurs débarquer dans sa galerie de Vesoul , sise « dans un bâtiment du 18ème siècle, sous des voûtes à se rincer l’ oeil,» . Il nous livre quelques anecdotes avec malice et humour .

Parfois il est obligé de faire l’ homme de ménage , d’ où , un jour,  la présence insolite de son vieil aspirateur, laissant perplexe les visiteurs et l’ auteur de nous glisser : « Comme quoi le recyclage des poubelles par l’ art contemporain , c’est entré dans les têtes », critiquant également le langage abscons de certaines expositions . Il y voit défiler des visiteurs de toutes sortes  .

Lors des journées du patrimoine , il se métamorphose en berger pour guider ses 300 moutons de Panurge . Le calme reviendrait- il à la belle saison , les dimanches quand tout le monde bulle à la campagne ? Inutile d’ y compter . « Un peuplade déjantée , d’ alcoolos, de barjots» envahit la galerie et lui fait subir « la fine fleur de l’ irrespect » au grand dam du gardien !

Plus déstabilisante pour l’ auteur , cette question d’ un enfant( «  en quête d’ une tête bien pleine; bien faite en option »), participant à un rallye dans Vesoul , colle qui le laissa « penaud » .

Quant aux « quémandeurs de dédicaces », pas vraiment les bienvenus , ils sont avertis: « c’est à la tête du client » ou selon son humeur du jour !

La mort rôde dans cet opus . Non seulement il évoque un cortège de  disparitions de proches , de gens célèbres , mais l’ approche de  la soixantaine et ses détours par le cimetière :  « l’ époque de notre vie où nous connaissons plus de gens sous terre que dessus » . Il nous prodigue quelques conseils pour prendre la vieillesse de vitesse et considère que « vouloir connaître l’ avenir est d’ un affreuse  bassesse » . Il se veut stoïcien et tire de ses maux « qui jouent aux endurcis » la leçon suivante : « nous mettre dans le crâne que nous ne guérirons pas , donc pactiser » afin de mieux cohabiter . Fumeur invétéré , il nous confie ses soucis de santé , l’ obligeant à troquer la cigarette pour  la pipe .De sa vie privée , rien ne filtre , à l’ exception de la présence de K. dont la mère , emportée par la maladie , leur a légué Filou .

On quitte André Blanchard , en compagnie de ses chats : Nougat qui doit s’ accommoder de Filou , le nouveau venu .

Les carnets d’André Blanchard se lisent et se relisent avec plaisir , chacun étant le reflet d’ une époque. Il ne mâche pas ses mots quand il livre ses considérations sur le monde littéraire .

Il dit ce qu’ il pense en toute liberté, avec humour ,  avec une ironie mordante,  il décoche ses coups de griffes portant un regard aiguisé sur le monde au galop .

La politique , l’ histoire revisitée à travers ses lectures ( le journal d’ Hélène Berr), la littérature , les aphorismes tissent la trame de ce nouvel opus . De page en page le lecteur s’ enrichit à découvrir  la pléthore d’ écrivains convoqués , à l’ instar de l’ auteur qui parcourut  « un siècle de vie littéraire , comme de rien tant l’ exaltation conduisait l’ attelage » . Raison de plus pour suivre sa suggestion :

« mettre en conserve pour l’ automne prochain ces bonheurs de lectures » .

N’ est-ce- pas une  façon  roborative de cultiver son jardin littéraire ?

Sans nicotine , André Blanchard se prétend « foutu » ; sans ses carnets le lecteur serait lésé !

Nadine Doyen

Chronique en avant gout d’une prochaine parution sur Traversées

Nadine Doyen a lu et commenté

Biographie de Pavel Munch, Pascal MORIN, La brune / Au Rouergue, 155p., 15,50€.

La disparition du sculpteur Pavel Munch a inspiré au narrateur cette biographie en 5 chapitres autour de la matière. Quel mystère entoure son évanescence ? Le biographe mène son enquête et retrace le parcours de cet artiste et décrypte le processus de maturation ainsi que la genèse de son art. Il s’intéresse d’abord à un cliché de lui, bébé, occupé à triturer la terre dont « il découvrit très tôt le côté malléable ». Malgré ses recherches, il échoue à retrouver les parents : un père évaporé et une mère défaillante. Les zones d’ombre, le narrateur les imagine. Il subodore donc qu’il fut initié au travail manuel, aux arts créatifs par une mère de famille voisine, venant au hameau le week-end. Avec ses filles, il aura appris à faire des suspensions en macramé, des dessous de plat en rotin. Il aura développé son sens tactile, son besoin de caresser la terre. Elle lui aura aussi inculqué le goût du travail et de la persévérance. Sa première production en argile « l’archange » représente un homme et sa bouteille. Dans ses carnets d’esquisses on remarque des étoiles sur la joue des visages « une réminiscence malhabile de Cocteau ». Au primaire, il découvre que l’odeur du plâtre frais est aussi enivrante que celle de la terre. Son perfectionnisme obsessionnel est décelé. Le narrateur poursuit sa quête d’informations, recueille des témoignages, des interviews, collecte des articles, des DVD, consulte son journal intime et se rend même sur ses traces au Lavandou. Tous ces éléments du puzzle ayant pour but de rendre crédible et authentique ce récit. Les années de pensionnat de Pavel Munch mettent en lumière son déracinement brutal, les humiliations subies, sa marginalité : le voilà, traité de tapette parce qu’il lit. Durant son internat il va être confronté aux jeux sexuels des autres, assimile leur vocabulaire, mais repousse leurs audaces, leurs avances, leurs provocations. Thierry, un ami d’enfance, à qui il avoue son  ignorance, l’initie et lui fait même une démonstration, ce qui alimente les fantasmes de Pavel. Quelques femmes vont jouer un rôle majeur dans sa vie. La première fut Roberta, une voisine anglaise chez qui il trouvait refuge et qui le baptisa Munchkin. Cette mère de substitution le comprenait, avait deviné son orientation homosexuelle. C’est d’ailleurs à elle qu’il avoua « sans détour qu’il aimait les garçons ». Elle sut le guider, l’encourager, lui apprit l’humilité, lui donna accès à sa bibliothèque de livres d’art (Rodin, Bourdelle). Elle l’aida à conjurer une déception, et grâce à elle il se familiarisera avec le vocabulaire spécifique à l’art. Il découvre le savon de Marseille, mais tailler cette matière solide n’égale en rien la jouissance de pétrir la terre. Il modèle alors des corps d’hommes qui s’entrelacent, se caressent, des colosses au sexe recourbé, dévoilant un côté érotique de son art. Avec Arnaud, il découvre le trouble à la vue de sa peau blanche, le plaisir de l’effleurer. « Il sait quelle chaleur, quelle douce urgence s’est glissée dans leur sexe à tous les deux ». Sa deuxième expérience fondatrice se déroula chez Martine, sur l’île du Levant, durant des vacances d’été. Il va prendre conscience de son attirance pour les corps masculins :« il veut découvrir les textures,, le goût des sueurs et des salives ». Il affiche son penchant pour la transgression, sans être entravé par la moindre morale. Il multiplie les liaisons, découvre la montée du plaisir.

Plus de deux cents personnages aux proportions démesurées s’alignent, en double rang, véritable armada « dressant un rempart autour de la bicoque ». Il se livre à un rituel surprenant : chaque matin, il saisit une figurine, la suçote, fait fondre la matière, par bouchées méthodiques, il la mange, l’avale. Deux autres femmes l’ont aussi guidé vers son choix professionnel. Danielle, professeur d’arts plastiques l’initia à des nouvelles techniques, lui inculqua la sidération de la beauté, repéra ses dons et sa domination sur les autres. « Il a dans les doigts une matière qui est sa vie même ». Son besoin d’innover, tel un avant-gardiste, lui donne l’envie de se rouler dans la peinture. Elle le dirigera vers un artiste qui travaillait le métal. L’homme de fer et l’homme de terre seraient devenus amants.

Aux Beaux-arts de Lyon, il fur remarqué par Monique, une plasticienne dont il suivant les cours. Elle lui permit d’exposer officiellement ses Cocons. Il croque de plus en plus de figures masculines, fréquente les bars gays, connait le vertige des corps. « Il se donne dans un abandon absolu », la nudité l’attire, il scrute les abdomens, les fesses, la pesanteur des chairs molles. Il croque la courbe des jambes. Sa jeunesse, sa beauté en font un objet de convoitise envoûtant. Personne ne lui résiste. Il séduit Maxence un galeriste parisien par sa verdeur innocente et rêve de conquérir le Tout-Paris. Son talent naissant, prometteur, est mis en exergue dans un catalogue. Il viendra chercher conseil auprès de sa protectrice Roberta. Hélas, il découvrit qu’elle était en train de larguer les amarres. Leur séparation est pathétique. Il quitte celle qui l’a élevé, lui a donné de la grandeur, la serre dans ses bras, pétri de reconnaissance. L’intensité de leur affection a illuminé ce récit. Le chapitre final qui réunit Pavel et son biographe prend un tour inattendu. La scène de leur nudité face à face, comme lors de leur première rencontre, a quelque chose de troublant, d’autant plus qu’elle se renouvelle. Par un jeu de miroirs, on assiste à l’effacement de Pavel, comme absorbé par son biographe « totalement habité par lui ». Pavel dormait en moi confie-t-il. Il était devenu le sujet de ses réflexions. Il s’était si bien superposé qu’il lui arrivait de se prendre pour le sculpteur. « Devant ses œuvres, j’étais devant les miennes ». C’est lui qui achève l’autoportrait de Pavel en réussissant à rendre le plaisir lisible dans ses yeux, dans la texture de la peau. « S’effacer, partir » était l’ultime prière de Pavel. Dans son quatrième opus, Pascal Morin s’interroge sur les arcanes de la création artistique, vrai nid de mystères. Il dresse un parallèle entre le sculpteur qui tel l’écrivain malaxe, triture, pétrit, élague, peaufine leur matière première. Tous deux naviguent sur une mer d’incertitudes, sont susceptibles de connaître le doute, la panne. Ils soulignent que le génie peut parfois être assimilé à la folie. Le talent n’est pas mesurable, mais l’originalité différencie d’autrui. Quant à l’art, il est aléatoire, tout comme la notoriété. Pavel supporte difficilement que « les gens s’intéressent davantage au discours sur les œuvres qu’aux œuvres elles-mêmes ».  Comment réagir à la dégringolade et à l’oubli, au passage de l’ombre à la lumière ou vice-versa ?  Il aborde aussi le rapport écrivain-lecteur, ce dernier ayant souvent tendance à confondre l’auteur avec son personnage et à ne plus faire la différence entre la réalité et la fiction. L’auteur reconnaît avoir voulu jouer avec son lecteur, l’égarer sur des fausses pistes en créant la confusion. On notera toutefois les similitudes entre Pascal Morin et Pavel Munch (initiales communes, enfance rurale) et entre le biographe et l’auteur (études de lettres). Le style nerveux de ce roman épouse les gestes du sculpteur à l’œuvre : il tranche, creuse, fouille, éventre la terre… La photo de la couverture dégage cette sensualité qui court en surface et rend l’ouvrage frémissant de désir. L’art n’est que sentiment comme le pensait Rodin. Pascal Morin signe un chef d’œuvre inoubliable qui se lit comme un catalogue d’exposition.

Chronique parue dans le n° 57 – Hiver – 2009 – 2010