Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de VIGAN, Jean-Claude Lattès ; 437p. ; 19 € ; 2011.

Par ce récit familial qui gravite autour de Lucile, sa mère, Delphine de Vigan tente de mettre à distance cette succession d’années noires jusqu’au 25 janvier 2008, « annus horribilis » pour elle. La mort d’une mère n’est-elle pas, comme le scande le poète Wystan H.Auden « un monde qui s’effondre » ? Mais à la question : Pourquoi écrivez-vous ? la narratrice répond inéluctablement :« à cause du 31 janvier 1980 », date chevillée au corps, moment du « basculement irréversible ».

Dès la première page le lecteur est fracassé par l’annonce brutale et le cri de détresse, de désespoir de la narratrice. Le noir Soulages drape la défunte qui git inerte sur son lit. Delphine de Vigan nous retrace l’enfance de Lucile, née d’une fratrie nombreuse, la préférée du père. Lucile, enfant pétrie de générosité, à l’air triste, surnommée « blue-blue », « un rempart de silence »,tenaillé par la peur. Elle brosse, dans la première partie, une magnifique galerie de portraits très détaillés, ceux des parents (Liane : la formidable conteuse, « lutin infatigable » dont les frasques apportent une touche de légèreté ; Georges : père intransigeant), et des neuf enfants. Les réunions familiales joyeuses, ou les vacances de la smala à la mer (ambiance : sea, sex, sun) ou à la campagne, leurs jeux sont hélas entachés par les deuils, comme si la famille était frappée de malédiction. Puis défilent l’adolescence de Lucile, son refus de jouer « ce simulacre de douceur », ses envies de fuguer, cette lassitude d’être admirée, photographiée. Lucile : une beauté stupéfiante, héritée de Liane, qui capte la lumière et « pétille d’intelligence », mais cause de son malheur : « ça m’a coûté cher », confiera-t-elle. Comment ne pas être aimanté par ce visage de la couverture qui sourit « d’une obscure douceur » au lecteur ? Sa vie d’adulte est détaillée : son mariage, la naissance de ses deux filles, sa séparation, ses relations amoureuses chaotiques, ses différents emplois, sa plongée dans la drogue, ses tentatives pour s’en sortir, les multiples déménagements et ses internements suite à ses délires, ses premiers troubles de bipolarité détectés, ses rechutes, ses accidents, la maladie, l’opération et son combat abandonné. Le lecteur est confronté à une succession de drames, de surprises renversantes (la lettre de Lucile laissant entrevoir son mal-être et la révélation choc supposée être « un des facteurs déclenchant de sa maladie ») dans ce champ de ruines, traversé par « l’alcool, la folie, les suicides ». Les secrets familiaux sont dévoilés (le tabou autour du décès de Jean-Marc, l’enfant adopté ; Tom, le frère handicapé). Parmi ces non-dits, l’attitude du grand-père Georges qui causa un profond traumatisme chez Lucile. L’auteur se dédouble en narratrice et en fille (passant du elle à je) pour décrypter les failles qui ont conduit sa mère « femme blessée, meurtrie murée dans sa solitude » au désastre, à sa déchéance. Elle traque les indices qui pourraient expliquer l’acte final. N’est-ce-pas l’addition de tous les coups durs qui a ébranlé son équilibre psychique ? Quant à la narratrice et sa sœur, on devine leur scolarité perturbée, d’être ballottée du foyer paternel à celui de leur mère, d’une tante, leur désarroi de voir leur mère corsetée « dans une camisole chimique », d’appartenir à une famille ravagée de douleur ? Bien qu’ayant souffert de carence affective, ayant vécu des relations conflictuelles, Delphine de Vigan a su déployer les ailes de la tendresse pour protéger Lucile et l’évoque avec nostalgie : « Sa voix lui manque ». Elle convoque les moments de grâce de Lucile, « grand-mère ultra protectrice », exerçant « la même attraction, fascination » sur son entourage, ses goûts dont celui pour l’écriture « plus obscure » dont elle loue « les fulgurances poétiques ». Dans la troisième partie elle met aussi en exergue « sa remontée vers la lumière, sa renaissance », sa réussite professionnelle, « sa plus grande victoire » : l’obtention de son diplôme d’assistance sociale, à 50 ans. Pour Delphine de Vigan « cette Mère Courage » a l’étoffe d’une héroïne de roman.

La narratrice a recueilli les confessions de sa famille, après avoir gagné leur confiance. Elle thésaurisa le maximum d’archives, regroupa les photos, consulta son journal, écouta des enregistrements, visionna le DVD de l’émission de télé et laissa s’écouler deux ans avant d’entreprendre la rédaction de « ce chantier ». Elle se remémore  ses périodes de doutes, en proie à une pléthore d’interrogations (Ai-je le droit d’écrire… ?), se référant à l’expérience de Lionel Duroy qui se mit sa famille à dos. Elle s’est heurtée aux réticences de sa tante, Violette. N’est-elle pas « une sadique, un vampire avide de détails... » ? Hésitations, encore, car la disparition d’une mère est un sujet récurrent, maintes fois traité. Elle ponctue le récit par ces pauses où elle nous livre ses états d’âme. Elle ne cache pas que remuer ce passé lui causa cauchemars, nuits agitées, généra l’inquiétude de « l’homme qu’elle aime », fatigue, découragement, crainte de décevoir. Allait-elle supporter la charge émotionnelle d’écrire « ça, un vrai gâchis» ? De plus, elle fut amenée à combler le déficit de détails, car l’écriture ne lui a pas fourni « ces ultrasons indéchiffrables » qu’elle comptait percevoir. On peut subodorer que Delphine de Vigan  a souvent dû avoir envie de murmurer à son entourage la phrase de Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ».Cette absence de foyer stable, sécurisant, pour elle et sa sœur Manon, se reflète dans un de ses livres précédents : Jours sans faim où elle relate son anorexie, façon pour elle « d’anesthésier la douleur ».

Si la narratrice reconnaît avoir été rebelle à l’adolescence, elle se découvre une âme d’infirmière pour assister Lucile, secondée par sa sœur Manon, lorsque celle-ci doit lutter contre la maladie.

D’où son incompréhension doublée de ce sentiment de culpabilité (n’aurait-elle pas été présente au bon moment ?) quand le mot fin tomba.

La narratrice ne nous épargne pas notre deuxième gifle. La scène finale, reprenant la dramatique découverte annoncée au début, revêt une intensité insoutenable avec l’ajout de la lettre posthume. Delphine de Vigan signe un roman autobiographique bouleversant, contenant toute sa souffrance ses douleurs, mais aussi son admiration pour le courage de cette mère aimante devenue inaccessible.

Elle mêle ses souvenirs et ceux de sa famille afin de cerner au plus juste cette femme si lumineuse que les vicissitudes de la vie ont éclipsée trop vite. Elle confie avoir écrit ce livre « empreint d’amour » non pas pour y trouver un refuge ou des vertus thérapeutiques, mais pour  mieux la comprendre. « L’écriture, confie-t-elle, ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ». Et de s’interroger sur notre connaissance de l’autre ? Ne reste-t-il pas une part de mystère ? En filigrane, elle soulève la question des facteurs génétiques responsables. Y aurait-il à chercher du côté de « la psycho-généalogie ou des phénomènes de répétition transmis d’une génération à une autre » ? Elle  offre à Lucile un « cercueil de papier » si touchant que le lecteur sensible risque de finir essoré. Je glisserai volontiers ici la réflexion de Charles Dantzig « Tout vivant est un cercueil. Il transporte avec lui le souvenir des morts qu’il a connus ». Hommage double, à la mère qu’elle tente d’approcher et à Alain Bashung que l’auteur choisit en fond sonore. Un résultat incommensurable que « cet élan, de la narratrice vers Lucile », couronné par le prix du Roman Fnac. Si Delphine de Vigan  engrange les critiques élogieuses, elle n’oublie pas de les partager avec ceux qui l’ont soutenue, en particulier sa sœur Manon, leur témoignant sa gratitude en fin de roman. Avec pour viatique, le titre du journal de Claire Fourier « Je ne compte que les heures heureuses », elle pourra avancer plus apaisée. N’a-t-elle pas réussi à « perpétuer ce mythe, dont elle est le produit » pour ses propres enfants, en droit de savoir ? La voici « délivrée », convaincue que cette mère les aimait « de tout cœur », mais c’est au tour du lecteur d’être habité, à jamais, par cet ouvrage qui suscite empathie et admiration à l’encontre de Delphine de Vigan.

Ne lui fallait-il pas posséder une force de caractère exceptionnelle, une pugnacité inépuisable pour faire face à toutes les épreuves que l’auteur dut traverser, pour surmonter ces séismes émotionnels, dont cette perte indicible ? Un roman dense et puissant qui laissera une empreinte indélébile.

Nadine Doyen

Amélie Nothomb

Tuer le père, Amélie NOTHOMB, roman ; Albin Michel ; 151p. ; 16€.

Amélie Nothomb débute son roman à Paris , à l’occasion du dixième anniversaire du club l’Illégal.

Pourquoi la narratrice s’est-elle immiscée dans cet univers inhabituel, rendez-vous des magiciens les plus prodigieux ? Savait-elle qu’elle y puiserait la trame de ce roman ?

C’est déguisée en son propre personnage, chapeautée, une coupe de champagne (son péché mignon) pour se donner une contenance qu’elle avisa deux individus singuliers. Renseignements pris, intriguée, elle s’intéressa au passé de ces deux américains. Quel pouvait-être le lien entre eux ?

« C’est une longue histoire », nous prévient-on. La narratrice nous déroule le parcours atypique de Joe Whip, depuis son conflit avec sa mère. Dès 14 ans, il est livré à lui-même, s’établit à Reno et devient « la mascotte des bars ». Doté de facultés d’assimilation stupéfiantes, il développe sa passion pour la magie, se perfectionne en autodidacte, visionnant des cassettes. Repéré pour ses dons, il est aiguillé vers Norman Terence, reconnu comme le plus talentueux magicien. Celui, très vite, sidéré par la virtuosité de son élève, accepte son rôle de Pygmalion. La narratrice ausculte les relations  entre ce couple « deux êtres superbes, à l’allure hiératique, des totems » et l’enfant recueilli. Norman le considère comme son fils. Mais que peut-on ressentir quand le fils prodige à qui on s’est dévoué, engrange les succès, les ovations et vous cause d’amères déceptions ? Amélie Nothomb s’attache à souligner la fascination que Christina exerce sur ce jeune adolescent pour qui elle reste un mystère, « ébloui par sa beauté ». Celui-ci s’arme de patience, étant tombé amoureux de cette « femme interdite », la couvre de fleurs, heureux de savoir que «  Christina lui avait gardé sa virginité florale », fait vœu d’abstinence en attendant d’avoir dix-huit ans pour assister à son spectacle et la séduire. Il idéalise son amour « d’un seul tenant, se préparant pour les grandes choses, des extases supérieures », Désir obsessionnel « de posséder Christina ». Parviendra-t-il à ses fins ? Goûtera-t-il au territoire de la volupté ? Il découvre déjà les affres de la jalousie devant les retrouvailles grandioses du couple. Laissons le suspense au lecteur.

Le 28 août 1998 marquera un tournant dans la vie de Joe. La cité nomade, Burning Man, à quelques heures de route, « bientôt un mirage pour Joe ». Si Charleville est réputé pour son festival de marionnettes, Chalons en Champagne pour ses spectacles déambulatoires de pyrotechnies, qui connaît celui de Burning Man, se déroulant dans le désert de Black Rock au Nevada ? Grâce à Amélie Nothomb, voici une lacune de comblée. La narratrice nous faisant remarquer l’incontournable suprématie de l’anglais pour le mot fire dancer comparé au français danseur de feu, et de conclure que les deux mots « jetés l’un contre l’autre, aussitôt crépitent ensemble ».

Dans ce roman, Amélie Nothomb fait l’apologie de la créativité, de l’adresse, des prouesses physiques des performers capables de rivaliser d’ingéniosité, de se dépasser, prenant parfois des risques, sublimant leur grâce, leur souplesse. Elle exalte la sensualité des corps, la beauté des gestes (Christina libérant sa chevelure), des chorégraphies et le choc esthétique généré. Elle baigne le lecteur  dans cette ambiance à la Woodstock (nudité des corps, ateliers de sexe tantrique, de body art (thème cher à l’auteur), « polyphonie constante ».Elle décrit le site « gigantesque cratère de poussière blanche entouré de montagnes décharnées », la vie de cet immense campement avec moult détails et nous restitue ce bouillonnement, cette ivresse de communion. Une note poétique s’infiltre avec le halo de lune. Spectateurs pétrifiés de peur, accoutrés étrangement : « tutus roses, queues-de-pie jaune à rayures violettes, bottes de fourrure orange », consommant « des substances illicites » sous le manteau. Le public, en transe, décolle, se retrouve souvent dans des états seconds, des « bad trips » peu recommandables. Des artistes au sommet de leur art, comme Christina «  cette ménade pour qui il y a de la volupté à prester devant les connaisseurs » et qui remplit d’extase ses admirateurs. Un monde interlope, que Joe a l’intelligence d’éviter. Mais ne sera-t-il pas tiraillé plus tard par l’appât de l’argent pour rêver de devenir croupier à Las Vegas ? N’avait-il pas appris la triche dans ce but ? Le mystère nimbe l’inconnu belge que Joe croisa et lui causa des déboires.

Les rebondissements pimentent le récit, les relations de deux hommes se dégradent. Joe a-t-il vraiment voulu « tuer le père » ? Est-il aussi ingrat que Norman l’affirme ? Pourquoi Norman a-t-il décidé de le filer, de lui « gâcher sa vie », ce qui justifie sa présence à l’Illégal ? Serait-il devenu fou comme ce fils Joe, aliéné ?

Comme les experts qui déclinent le feu «  cet élément sacré » sous de multiples formes, le sculptant, le façonnant, Amélie Nothomb jongle avec les braises, irradie son roman de « mots incandescents », et nous familiarise avec le vocabulaire spécifique.

Elle réussit à nous surprendre et nous émerveiller en nous embarquant à ce festival, nous plongeant dans un monde insolite, féerique, à la Tim Burton, qui a souvent irrigué notre enfance. Elle nous offre une parenthèse enchanteresse, hallucinante, rayonnante de bolas lumineuses, phosphorescentes, suscitant la rêverie, nous laissant des brûlures dans le cœur et des étoiles dans les yeux.

Amélie Nothomb nous offre un voyage dépaysant.

Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel

Et rester vivant, Jean-Philippe BLONDEL ; Buchet-Chastel ; 245 p. ; 14€50.

A la manière de Woody Allen dans « Stardust memories », par flashback, le narrateur remonte aux sources de sa tragédie familiale, et nous plonge dans « ses ténèbres, ce tsunami interne », son maelström émotionnel. Une longue traversée en noir et blanc avant le retour à la lumière et vers les couleurs. Il nous livre toutes ses interrogations, ses réactions quand tout a basculé, se retrouvant orphelin à 22ans et prend conscience de « de ne plus avoir de filet de sécurité ».

Aller à la conquête de la Californie, nourri par l’American dream, des lectures de Kerouac, c’est l’idée du narrateur quand il se retrouve anéanti par des drames successifs irréparables. L’été 86, il embarque ses deux béquilles, Laure et Samuel « les seules personnes à qui il tienne », avec pour but final : Morro Bay, lieu mythique pour le narrateur, habité par la chanson Rich. Le lecteur suit les pérégrinations jusqu’au Mexique du trio très soudé qui suscite bien des interrogations quant à leurs liens ambigus. Leur allure de beatnik les rend suspects dans cette Amérique puritaine. En louant une voiture, il confie à l’employée l’urgence de cette « parenthèse » avant de trouver sa voie.

La rencontre avec Rose fut « un moment inoubliable » pour le narrateur et lui laissera une trace indélébile, tout comme l’intermède musical au piano, doux instant de partage, avec « les notes comme onguent » et un clin d’œil à Echenoz. Unique et lénifiante son expérience dans le désert, en tête à tête avec sa confidente, « son talisman », à l’écoute de l’univers et de la beauté environnante. Sa disparition alarme ses compagnons de route. Il leur fausse compagnie, gouverné par son obsession : rallier Morro Bay. Besoin de solitude pour imprimer « tous les détails » une dernière fois et renaître, car le narrateur ne conservera que ce qui « s’incruste dans la mémoire ».

Les lieux parcourus sont des tremplins pour les réminiscences du narrateur. La forêt de séquoias ravive ses souvenirs de pique -nique familial. L’océan lui rappelle ses étés dans les Landes. Par touches, il évoque cette mère complice avec qui il vécut quelques années seul, ce frère qui était tout l’opposé de lui, ce père responsable, « qui voulait le tuer », avec qui il cohabita, évitant le sujet douloureux. Auprès de ce père, froid comme le marbre, qui ne peut plus réagir, il laisse éclater sa colère, lui assénant ses quatre vérités, dans une scène poignante. Monologue caustique, dévoilant la dérive du couple, la complicité de la mère avec son fils cadet et ses envies d’évasion. Elle aussi rêvait d’Amérique. Avec une pointe d’humour noir, l’auteur déplore que les seules « à avoir échappé belle », ce sont ses dents de sagesse, soulignant le « gâchis ».

Jean-Philippe Blondel a déjà glissé des éclats autobiographiques dans ses précédents ouvrages, mais dans celui-ci, il ne cache pas sa volonté d’exorciser son double traumatisme, encaissé trop jeune, à 22ans « âge de malédiction temporaire ». Par l’écriture, il se libère de ce « fardeau », il élimine « le poison ». Comme le serpent qui mue, l’auteur quitte « son océan gris » y noie l’horrible réalité, ouvre les vannes à « ces vagues qui attaquent les digues », éponge sa peine, apprivoise les couleurs, retrouve « l’ocre du Grand canyon, le colibri au corps bleu et menu », admire l’orange, le mauve du ciel, se souvient des reflets du soleil sur la coupe en cristal et renonce à remplir son journal arborant « du vert, du jaune, du violet ».Il se sent « lumineux », épanoui, heureux d’entendre «  les rires de ses filles », stimulé par « leur vitalité, leur énergie ». Il livre un exemple de survie : passé le choc et la douleur, il a appris à vivre avec les absents et a compris l’ironie de cette phrase trop souvent entendue « On a toute la vie ».

Le mot « enfin » dans la dédicace semble sonner une délivrance.

Comme le déclare Bernard Pivot dans Les mots de ma vie : « De tous les verbes, c’est vivre qui a le plus beau participe présent ». Jean-Philippe Blondel adresse un puissant message de reconnaissance et de gratitude à ses sauveurs, avec en fond sonore la musique de Lloyd Cole «sa planche de survie ». Si le narrateur a le don de briser le cœur par un sourire, l’auteur a le don d’émouvoir par les mots à qui il confie l’indicible. Il signe un roman cathartique, bouleversant.

Une résilience remarquable. Un bel hymne à l’amitié et à la famille qui régénère le lecteur.

Nadine Doyen

La chronique de Nadine Doyen

Touriste, Julien BLANC-GRAS, éditions Au diable Vauvert, 262 pages ; 17€ Certains, comme Julien Blanc-Gras, voyagent par « vocation » ou pour leur profession. C’est à un voyage immobile, par procuration, que nous convie l’auteur. Mais « Lire, n’est-ce pas élargir sa géographie ? » Cette assertion de Jean-Luc Furette illustre à merveille Touriste, ce roman dédié à Ératosthène, dont la couverture est  déjà une invitation au dépaysement.

Le goût pour l’évasion a germé chez cet écrivain globe-trotter dès son enfance, ayant troqué le nounours pour un globe terrestre, apprenant à lire en parcourant les atlas, séduit par la magie des cartes, et s’endormant « en serrant la planète ». Mais il dût attendre d’avoir en poche son passeport, « sésame » pour la liberté. Il débuta sa quête d’identité à Londres et se souvient de cette Amazone qui le baptisa à la Guinness dans un pub, gâchant ses sonnets. Puis il part à la recherche de Bouddha, sur les traces des Beatles. Il embarque le lecteur dans ses road trips, pérégrinations aux antipodes avec quelques escales ou retour au bercail, caricaturant « les descendants d’Erasme », radiographiant avec acuité les touristes croisés, les autochtones, les civilisations les plus perdues et posant un regard d’écologiste sur cette terre en danger, gangrenée par la déforestation. Les paysages les plus divers défilent .Il nous plonge au cœur des réalités : censure, misère, trafic de drogues.

En voyageur aguerri, il ne se plaindra pas de « la moiteur qui gondole ses pages et ramollit son âme ».Pas facile de « trimballer l’Occident avec soi » dans certains pays et d’être catalogué de gringo ou d’être un appât lors d’une soirée « baile funk » bal populaire)!

Il nous livre ses expériences, ses prises de risques en choisissant de ne pas suivre les sentiers battus au Brésil et d’explorer des favelas. A Medellin, il opte pour « le dark tourism » en mémoire d’Escobar. Il narre avec humour son odyssée dans le désert marocain, ses déconvenues : « partager le désert avec un troupeau de Bretons », les nuisances subies : son agression par « une orgie de criquets priapiques, son attaque par une horde de singes ». Il fustige celui qui pollue par sa sonnerie de portable « un endroit aussi magnifique » et redoute « l’allemandenshort ». Il interviewe le business man, pointant le luxe offert à celui qui voyage en classe affaires. Il souligne l’incongruité des lois lors des contrôles de sécurité  ou un excès de vitesse sur piste.

Il nous fait partager ses extases, ses expéditions avec des chercheurs et  conte ses frayeurs (saut dans le vide). Ne plus avoir de quoi « immortaliser ses traces », cette nature généreuse est pour lui la meilleure façon d’engranger chaque trésor, d’absorber la beauté environnante, la laisser s’incruster dans la mémoire. Il est  émerveillé par « la parade clignotante des lucioles », fasciné par « le spectacle aquatique des hippopotames ».Inédit ce concerto dans la brousse, sorte de « rave tropicale ». L’auteur souligne la fuite du temps et la différence entre l’homme et la nature, opposant la végétation persistante à l’empreinte éphémère de l’humain « simples passagers d’une époque ».

Julien Blanc-Gras se considéra  comme « un piètre spécimen » le jour où il « rata la vague », faute d’avoir été « au bon moment au bon endroit »!

D’où quelques conseils distillés comme «  Voyager seul est le meilleur moyen de ne pas le rester longtemps ». Il met en garde « Un voyage sans une embrouille n’est pas un vrai voyage », déclare-t-il, après avoir été redirigé vers Bruxelles. Mais l’auteur sait positiver, en effet, le voici en mesure « d’écrire sur la belgitude ». Parfois il se laisse guider par des mots merveilleux, des noms magnifiques : Cartagena de Indias (au top des plus beaux noms de ville), Tataouine pour échapper aux « adeptes du tourisme canalisé », lui l’intello et poursuivre sa lecture de Dostoïevski.

Julien Blanc-Gras nous offre un carnet de voyage captivant dont le titre est emprunté à une chanson. Ce roman drôle, riche en anecdotes, aux destinations variées (Inde, Polynésie, Guatemala, Chine, Madagascar…) est traversé par les légendes, les senteurs, épices, encens, les cris d’animaux, les musiques des contrées visitées. Julien Blanc-Gras nous confie avoir songé à « s’engager dans l’humanitaire ». Ayant essuyé un refus, « faute de pouvoir sauver le monde », il choisit de le raconter. Ce n’est pas le lecteur qui va s’en plaindre, au contraire il fait son bonheur.

Un ouvrage idéal pour les sédentaires assoiffés d’ailleurs.

A glisser dans la poche pour les aventuriers, toujours en partance. «  Voyager pour donner un sens à sa vie » et constater en sillonnant tous les continents que « le paradis n’a pas d’adresse ».

Le lecteur n’a pas le droit de rater cette lecture passionnante et roborative.

Spéciale rentrée littéraire 2011

Nadine DOYEN

  • Les souvenirs, David FOENKINOS, Gallimard ; 266p. ; 18,50€.

David Foenkinos se sentit prêt une fois « avoir accumulé la mélancolie nécessaire » et traversé une zone « d’instabilité ». Son point de départ la perte d’un grand-père tant aimé. Il confie aux mots son désarroi, l’indicible.

A la manière de Perec ou Mastroianni, le narrateur égrène un chapelet de souvenirs, piochant dans les siens, ceux de ses proches, rebondissant sur ceux de Modiano, Gainsbourg, Gaudi et  ceux de bien d’autres personnalités, avec la régularité d’un métronome. De cette plongée dans la mémoire, il exhume des images d’une netteté sidérante. Revisiter son enfance avec ce grand-père c’est ouvrir le tabernacle des moments de félicité et de complicité. Très vite, l’attention du lecteur se focalise sur la grand-mère que le fils veut « sécuriser », en la plaçant dans une maison de retraite.

L’auteur aborde avec une bonne dose d’humour, noir parfois, et « un moral d’acier » la question sensible à laquelle beaucoup sont confrontés : celle du devenir d’une personne dépendante, parfois atteinte de « cette saloperie » d’Alzheimer. Il soulève les problèmes liés à la déchéance physique ou psychique, l’acharnement thérapeutique. Plongé dans cet univers, le narrateur est taraudé par une pléthore de questions, se projetant à cet âge. Il fustige son ingratitude quand lui aussi réalise qu’il l’abandonne. Il pointe les mésententes dans les fratries, décortiquant l’attitude de son père. La disparition de Denise, cette grand-mère encore capable de folies, relance le récit. Le narrateur, veilleur de nuit, éperonne le lecteur quand il se transforme en véritable limier, épinglant certaines institutions. Est-elle en danger ? Toutes les hypothèses les plus loufoques défilent. Va-t-il réussir à retrouver ses traces ? L’angoisse est à son paroxysme. Tout s’accélère. On suit, comme un travelling, la course poursuite du narrateur sur l’autoroute et ses prospections à Etretat.

La vie conjugale des protagonistes est digne d’un feuilleton, chaotique, « un manège de montagnes russes ». Attendre sa promise dans un cimetière est assez insolite tout comme y donner son premier baiser. Mais « l’amour est un pays compliqué ! » et le narrateur en fait les frais: « Une famille qui part en lambeaux ». Il a souffert de « l’étroitesse affective de ses parents, des ombres pour lui ».Des parents à la retraite « embourbés dans la haine », une mère « femme cougar ». Le narrateur, devenu « veilleur de chagrin, VRP de la vie », va s’interroger sur la notion du bonheur et radiographie son couple. Après son désert affectif, « une vie sexuelle qui ressemblait à un film suédois », il succombe au charme de Louise «  sa troisième étoile », évoque la première étincelle, les débuts incandescents, « l’élégance des fragments de la séduction », l’arrivée du fils « tel un monument dans les griffes d’un japonais »,puis comment les liens se fissurent, se délitent, la tentative de se rabibocher lors d’un voyage à Barcelone (jouant un remake de John Lennon et Yoko Ono en « visitant la plus belle partie de la ville : leur lit »), puis Louise « une éclipse » , et enfin la joie d’être parent célibataire. Quand « la douleur amoureuse se transforme en météorite de fantaisie », c’est du grain à moudre pour l’écrivain, « plus besoin de courir après les idées ». Il sait nous tenir en haleine quand les couples tardent à divulguer la révélation annoncée. Son psy, il va le trouver par hasard dans une station-service, en la personne du caissier. Ne va-t-il pas lui donner, à deux reprises, un conseil d’homme averti et lui apporter « une virgule dans sa déprime » ? « Les lieux ne sont ils pas mémoire ? Il y découvre « la beauté de ce refuge extra géographique, sa poésie anonyme » et l’avantage des Twix !

Contraint de mettre momentanément sa vie professionnelle entre parenthèses, le narrateur peut compter sur la compréhension de Gérard, son patron qui voit en lui un successeur potentiel, un fils adoptif, et même un futur James Joyce, l’encourageant à concrétiser son ambition d’écrivain.

Les lecteurs Foenkinosphiles prendront plaisir à traquer ces mots récurrents que l’auteur se plait à injecter dans chacun de ses livres comme : polonais, cravate, femme suisse, cheveux, la rhapsodie des rotules, sans oublier la scène du baiser, devenue mythique.

David Foenkinos explore des paysages plus autobiographiques. Il met en scène un narrateur dont le passé familial, les blessures, les fractures affectives ont nourri son inspiration et son imagination.

Ne fallait-il pas qu’il vive des choses, traverse des épreuves, des turbulences et constate que « La vie est une machine à explorer notre insensibilité » avant que « le roman fasse son premier pas et que les mots avancent vers lui »? Occasion pour l’auteur de rappeler que « les romans ne se cachaient pas entre les heures fixes mais dans l’infidélité ». Dans un subtil fondu enchainé se succèdent des scènes bouleversantes (la dépression de la mère, les retrouvailles de la grand-mère avec Alice, la surprise d’anniversaire), poignante comme « les dernières jours de la vie d’une femme » ou truculentes, hilarantes (comme le destin du tableau de la vache, la scène au commissariat, le délire alcoolisé des futurs mariés et l’achat précipité de leurs tenues, les adieux sur un quai de gare et le fantasme du narrateur sur les chevilles ,le quiproquo chez la coiffeuse, un cycliste bousculant une femme lisant dans le métro !). Gravité et légèreté s’équilibrent. Pour son dixième roman, David Foenkinos nous offre un récit enlevé, attachant, votif. Ne rend-t-il pas la vie à ses grands parents par la seule force de la mémoire ? Cette déclaration d’amour d’un petit-fils pour sa grand-mère a pour écho cette pensée de Kawabata, citée par l’auteur : « La mort donne l’obligation d’aimer ».Drôle son cortège de trouvailles fulgurantes (« le bar ? Une version alcoolique du phare », les disputes géométriques ou « L’amour rend presque aveugle ; c’est une affaire de millimètres »). Absurdes ou ridicules certaines situations (le père mesurant son fils, le suspense en attendant que les parents ouvrent), dignes du théâtre de boulevard. Originale cette construction à rebonds, avec notes en bas de page, digressions et un goût prononcé pour les listes. Tous les ingrédients réunis pour un film à la Woody Allen, avec flashback en noir et blanc sur le passé des protagonistes. Si le narrateur déplore « l’éclat de sa médiocrité » à ses débuts, l’auteur signe un roman d’une certaine gravité, prometteur à bien d’égards, mâtiné de tendresse, d’élégance et osons le clamer de Délicatesse !

N’aurait-il pas déjà semé en jalon le mot Occupation, thème probable du roman suivant ?

Dans cette traversée des souvenirs « La seule chose qui nous appartiennent vraiment », des premières fois « suprématie des souvenirs », David Foenkinos nous offre un kaléidoscope de sentiments extrêmes et un komboloï d’émotions qui laisseront une empreinte indélébile.