Denis Grozdanovitch

L’exactitude des songes, Denis Grozdanovitch, éditions du  Rouergue 2012, 125 pages, 22€. – L’écrivain photographe

Le lectorat fidèle de Denis Grozdanovitch connaît l’écrivain, « le plus nietzschéen des tennismen ».

Le voici dans un autre registre, nous dévoilant son talent de photographe. Passion qui remonte à l’enfance après avoir reçu son premier Kodak. Depuis, son Minox en bandoulière, il bat la campagne  ou arpente des horizons lointains. Son œil, sans cesse aux aguets a moissonné une multitude de clichés déclinés en noir et blanc ou en couleur. Il nous offre une succession de vues : gros plan , plongée, contre plongée, plan rapproché, panoramique, grand angle.

Dans l’introduction, l’auteur explique son besoin de souvenirs d’images, de figer des moments intimes, de capter la beauté d’un paysage, de visages. Il souligne « la faculté sensorielle de la photo de ressusciter les émotions ».

Partageant son temps entre la campagne et la capitale, il a pu engranger un éventail d’images très contrastée. Certaines dégagent le calme absolu, la solitude, la froidure des scènes hivernales (rappelant « les primitifs flamands »), la lenteur, mais d’autres émanent les lumières et la chaleur du sud. Rien n’échappe à « cet éternel chasseur d’images » qui déploie son art du détail.

L’objectif se focalise sur une façade du 16ème dont « l’aspect rococo, les moulures grumelées » rappelant le style de Gaudi ou saisit « la grâce désuète d’une vigne ».

Denis Grozdanovitch a glissé quelques clichés plus personnels, plus intimes : on fait connaissance de Judith, « à la beauté égyptienne », la complice de toujours à qui l’ouvrage est dédié, d’Émilie (leur fille), de Madeleine : la grand-mère de l’auteur. Il nous laisse entrevoir son bureau parisien, un huis clos où il écrit, lit, rêvasse, en sirotant du thé, entouré de ses « objets fétiches » dont un de « ses éternels carnets » et la pointe Rodring.

Il convoque la figure paternelle, l’éditeur  de Gracq : José Corti, des amis disparus. Il rend hommage  aux artisans (sculpteurs sur bois, ébénistes) dont le savoir-faire l’émerveille.

Il exhume sa période estudiantine, quand il fréquentait le quartier latin.

Si, selon la photographe Dominique Isserman : « On n’épuise pas un visage », il en est de même pour les paysages, toujours en devenir, d’un instant à l’autre. L’écrivain photographe met en exergue la douce beauté des jardins à l’abandon. Il nous fait partager ses souvenirs d’adolescent, ses voyages. « Les voyages ne nous conduisent pas seulement à découvrir de nouveaux lieux, mais aussi des richesses intérieures »: pensait Durell. La lumière d’Italie rayonne, contrastant avec le clair obscur d’un café parisien. Les rues de Florence et de Sienne font écho au dernier roman de Denis Grozdanovitch : La secrète mélancolie des marionnettes. Il nous offre une escapade à Corfou, dans le sillage de Ritsos. Ile qui lui inspira le poème : « Les enfants et les hirondelles à Corfou » publié dans La faculté des choses. A Lisbonne, il récite Pessoa, tout en débusquant « les herbes folles sur la balustrade » d’un palais en ruines.

Comme Manet, il décline sa fascination pour les gares. Il nous embarque à bord d’une micheline ou d’un TGV, nous fait plonger dans ses pensées devant l’infinitude des étendues où l’homme est absent. Il ouvre son grand angle sur « la vastitude des cieux ».

On sillonne la France du Mont-St-Michel à l’Aveyron, en passant par la région nivernaise. L’auteur sait nous imprégner de « la pluvieuse celtitude » qui baigne la côte bretonne, restaurer une atmosphère festive de Noël. Il puise ses sujets dans la vie quotidienne : du linge qui sèche, des assiettes, une vitrine, une station de métro, un vélo d’enfant : « objet dérisoire », pourtant.

Après avoir parcouru cet ouvrage éclectique, le portrait de « l’observateur mélancolique », aimant la compagnie d’un chat, se dessine en filigrane : amateur de vélo, de randonnées pédestres, goûts pour les cimetières, pour les jardins à l’abandon où règne « l’imbrication envoûtante du touffu et du géométrique ». On subodore la patience du photographe pour capter les jeux de lumière, comme un rai de soleil matinal qui sublime la porte de l’abbaye de Corbigny. Déambuler dans les rues, les ruelles, sur les marchés, à l’affut de l’inédit, de l’insolite, d’un décor magique, lui procure une jubilation incommensurable. Sensibilisé aux pratiques novatrices de l’artiste américain Rauschenberg (pour qui la photographie est «  comme tailler un diamant »), à Auxerre, ce fut « un surgissement inopiné, une composition murale fortuite » qui lui procura une extase instantanée.

Sa prédilection pour les bistrots dès potron-minet le conduit à musarder, pratiquant « l’art difficile de ne presque rien faire », comme dans ce café du jardin du Luxembourg, photo de la couverture. Une parenthèse enchanteresse pour « les désoeuvrés de son genre, au cœur du maelström » où le temps se plie, un refuge, un havre de paix, à l’écart de « cette course effrénée actuelle ».

Denis Grozdanovitch signe un ouvrage plein de charme, de sérénité, d’un esthétisme raffiné, restituant un témoignage du passé. Il y a cristallisé  des instants suspendus, des moments inoubliables. Il a immortalisé des lieux à jamais disparus, remplacés par du béton. Des lieux mémoire d’entreprise florissante s’étant délitée comme « ces friches industrielles ou ces carrières éventrées ». Un souffle de poésie, une note de nostalgie traversent les commentaires, laissant deviner la sensibilité de l’auteur. Il instille une ambiance zen, épinglant « l’agitation des hommes », « la gabegie industrielle » ainsi que « ces cités déshumanisées ».

Denis Grozdanovitch s’est constitué une galerie de photos, au fil des saisons, d’une richesse inouïe, où se côtoient l’abstraction, le réalisme des natures mortes, des portraits, et la belle indifférence de la nature. Une belle invitation à s’attarder pour en savourer la quintessence.

« Un merveilleux rempart contre l’oubli », pour Denis Grozdanovitch, tout comme « La beauté serait peut-être la faculté qu’ont les choses d’être là ».

Denis Grozdanovitch, estampillé « iconoclaste, inclassable »reste incontournable.

Nadine Doyen

Vincent Lambert

Havana Club, Vincent LAMBERT, Éditions  L’Harmattan, Roman (111 pages – 13€). Dans son introduction, le narrateur se retourne sur son enfance qu’il résume en deux notions antinomiques : amour et haine. Il rend aussi  hommage à sa grand-mère « une perle » qui lui inculqua le goût de l’inconnu. C’est vers Cuba « rêve majeur d’une vie mineure » que nous embarque le narrateur. Un premier contact avec La Havane mémorable, douché par une violente et incessante drache. Il nous fait partager ses pérégrinations, semées d’embûches (collision, crash, rencontres improbables, égarement).Une sorte de voyage initiatique au cours duquel le narrateur mène sa propre révolution. Ne va-t-il pas détériorer la voiture louée ? En lui prélevant l’antenne «  offrande divine » qu’il remet à un enfant (agissant en disciple de Fidel), en ôtant les enjoliveurs, il manifeste sa rébellion et poursuit la destruction sabotant l’autoradio, éliminant les signes de modernité, de luxe.
Friand d’exotisme sexuel, il alterne conquêtes féminines (auto stoppeuses, touriste, femme de chambre) et masculines. Désireux de satisfaire ses pulsions, il se livre à de multiples expériences, qui tournent parfois au fiasco (refus de la partenaire, gifle, panne de libido d’où « un flop moral ») et l’obligent à partir. La scène la plus marquante pour le narrateur fut sa rencontre avec Gunther « l’Instable seigneur de Germanie », doté « d’une arme d’un gros calibre » qui « voyageait pour l’entretien de son inestimable sexe ». Ce dernier réussit à hypnotiser le narrateur de sa voix douce et son regard caressant. Leurs furtives étreintes le conduisent à penser que « les langues ne devraient servir qu’au sexe ». Au fil du récit nous croisons toute une galerie de personnages (des révoltés, des révolutionnaires, l’Enfant) et explorons l’île : la vallée de los Ingenios (où le narrateur s’initie à couper la canne à sucre à la machette), la sierra Del Escambray, les villes (Trinidad : « région sucrière désaffectée », Varadero), traversées par des airs de salsa, la musique de Carlos Puebla.
Le narrateur convoque les fantômes d’écrivains qui ont fréquenté l’île : Hemingway, Garcia Marquez. Le passé de Cuba est évoqué : « Les Yankees qui ont déversé leurs déchets du onze septembre ». En filigrane le régime politique et Fidel, les soubresauts de la révolution, les stigmates de l’assassinat du Che sont évoqués ainsi que l’ouverture du pays à la mondialisation et aux dollars.
A la fin du roman, l’heure du bilan s’impose : les regrets « des choses manquées », d’une enfance volée, la solitude. Le narrateur décline ses interrogations existentialistes qui n’ont cesse de le tarauder « Pourquoi penser, savoir, aimer et haïr? », et livre une satire du Monde, habité par le mal, les vices et sa vision résignée de la finitude de l’être humain : «  Amour périssable, vie dérisoire », ayant cessé sa quête du bonheur. De même, il se demande, non sans un certain humour, pourquoi tant de nationalités et pourquoi il est belge, si ce n’est « pour rire ».
Dans son post-scriptum, le narrateur revient sur son ambition d’écrire un roman nourri par cette  épopée cubaine soulignant les doutes de l’écrivain, la difficulté de maîtriser les protagonistes quand ceux-ci sont rebelles au risque de les supprimer. Toutefois, ne déclare-t-il pas qu’écrire, c’est « laisser des traces, ça vous construit des éternités précieuses » ? rappelant la pensée de Jules Renard : « Chacune de nos lectures laisse un graine qui germe ».

Nadine Doyen

Frédéric Vitoux

Frédéric Vitoux de l’académie française – Jours inquiets dans l’ile Saint-Louis, Fayard – 299 pages- 19,50€. Frédéric Vitoux instille le mystère dès le titre. En situant l’intrigue du roman dans l’île Saint-Louis, il nous offre deux facettes du lieu aux antipodes.
D’une part le passé historique, convoquant les sommités qui ont rayonné à l’hôtel Lambert. On croise les fantômes de Chopin, d’un poète polonais. Il y ressuscite la librairie’ L’Étrave’ qui reçut de nombreux cadors de la littérature dont Roland Dubillard  ainsi que le bistrot ‘Rendez-vous des mariniers’ fréquenté par une pépinière d’ auteurs: Rémy de Gourmond, Céline,Hemingway pour qui  « Paris était une fête ».Il se remémore « l’érotisme de la lecture » et «  les extases procurées » à « écarter les pages » de ces livres non massicotés.
D’autre part on sent le pouls de cette île vibrer avec ses commerces d’où les rumeurs se propagent vite. A l’heure de Paris Plage, « la musique de bastringue » trouble « cette île inventée». Pourquoi  ce lieu à l’écart des agitations, en retrait , calme «  un luxe de silence », où les résidents se connaissent devient subitement estampillé « Dracula- sur- Seine »?

Que se trame-t-il dans l’île Saint-Louis « immuable face au fleuve » pour qu’elle perde sa quiétude ?
Frédéric Vitoux y a installé une atmosphère  automnale à la Simenon. Sous la pluie, l’île prenait des allures de décor de film « avec la mélancolie des réverbères reflétés par les pavés et l’eau noire de la Seine » «à charrier des cadavres ». Les traces de sang sur le trottoir intriguent, génèrent la psychose chez les insulaires. L’angoisse s’empare des protagonistes du roman. Qui sont -ils?

Charles, avocat, veuf  souffre de solitude, et trompe son ennui par la lecture. Sa vie va basculer quand il offre l’hospitalité à   Dorothy,  la fiancée de son neveu, venue de Londres pour un stage à Paris. Ils s’apprivoisent. Un tsunami intérieur déstabilise Charles quand celle-ci  dépose un baiser furtif sur ses lèvres. Il appert qu’un fossé de génération « un bloc d’années » et de culture les séparent. Ce qui donne une scène pétrie de tendresse paternelle, suscitée par le T.shirt qu’arbore Dorothy. Charles lui explique que le corbeau est en lien avec Edgar Poe , natif de Baltimore.
La personnalité de cette anglaise s’affirme, revendiquant sa liberté. Leurs différences peuvent-elles être  « un rempart infranchissable »? Charles va-t-il se laisser vampiriser par Dorothy « cette grande bringue au léger strabisme »?ou la renvoyer à son neveu?
On croise et suit le quotidien des  locataires de l’immeuble ( la concierge, addict aux jeux vidéo, un professeur en retraite, soucieuse de l’avenir de Toma, son protégé) où réside Charles.

La paranoïa est à son paroxysme quand Toma ( employé garagiste, logeant juste à côté de Dorothy) se retrouve témoin d’une agression. Traumatisé , il  redoute une nouvelle mauvaise rencontre.
Un  sérial-killer rôderait-il? La police va-t-elle  confondre le coupable, en recoupant tous les témoignages?
Le mystère entoure Jean Lefaur dont la visite laisse Charles perplexe. N’aurait-il pas dérobé un livre de sa bibliothèque qu’il essaye de monnayer?
Quant à Dorothy, refusant de dormir dans sa chambre de bonne, après avoir été menacée par un fou, ( s’agirait-il du même individu?), elle trouve auprès de Charles un refuge, une oreille bienveillante, une épaule réconfortante.
Frédéric Vitoux tient le lecteur en haleine jusqu’à ce que le carillon des cloches de l’église Saint-Louis annoncent le retour à la normalité, à la tranquillité d’esprit.

Les personnages de Frédéric Vitoux partagent ses propres goûts pour  Dumas, Venise, Rossini,  le fleuret, le cinéma, l’art, la beauté ainsi que son attachement à son quartier.  Charles semble le double de l’auteur quand il confesse qu’ « il existe très peu de livres qui bouleversent leurs lecteurs au point  de les transformer à jamais »., précisant que pour lui ce fut ceux de Céline. Les lieux sont mémoire, pourtant  « personne ne sait plus rien, il n’y a plus de mémoire de l’île »,déclare Pierre.
Zelda, « la petite chatte noire »,sait manifester sa présence quand la conversation s’anime.
Le questionnement sur la fugacité du temps, «  le zapping des sentiments», les réseaux sociaux sur le net qui rendent les liens avec autrui virtuels sont au coeur du roman.

Avec une plume d’épéiste , l’auteur signe une satire du monde politique et médiatique actuel: les magouilles éditoriales, les  journées spéciales , les manifestations pour la retraite, les banquiers « tous des canailles ». Il étrille la situation de la France contemporaine: « ce pays décadent qui manifeste et qui ne veut rien foutre » pour Marc.
Il dénonce ce Paris Plage qui draine des individus peu fréquentables.
Il fustige ceux qui ont une prédilection pour le gore et la presse toujours  à l’affût du sensationnel.

Si la culture va à vau-l’eau, Frédéric Vitoux témoigne d’une vaste culture cinéphile et littéraire. Il nous gratifie d’une pléthore de références et d’une lucide définition de la culture: « c’est d’abord ce qui reste quand on s’est mis à l’abri de l’écume de l’actualité, laquelle vous éclabousse et vous empêche de voir ».

Frédéric Vitoux se montre aussi habile dans l’art du portrait , du suspense que dans la peinture de Paris à deux époques. Son évocation de l’île Saint-Louis est teintée de nostalgie.
Comme Amélie Poulain a mis en exergue un arrondissement de Paris, pourquoi ne pas initier une déambulation littéraire sous la houlette de Frédéric Vitoux, arpentant les quais , les ponts de Paris?

Nadine Doyen

Philippe Besson

Une bonne raison de se tuer , Philippe BESSON, Julliard ; 321 pages ; 19€. Ce n’est pas dans un château toscan que Philippe Besson a écrit ce roman, mais en Californie, sûrement au Joey’s café, où un des habitués « l étranger français » semble le double de l’auteur, en exil, désireux de fuir « la capitale trop abrasive ». Lieu idéal pour côtoyer des êtres cabossés, ébréchés, étiolés qui entrent  en scène et en sortent comme les comédiens dans un théâtre, évoquant des tableaux de Hopper.

L’auteur renoue avec la fresque américaine, déjà présente dans un précédent roman (La trahison de Thomas Spencer). Comme repère temporel : le 4 novembre 2008, « une date qui s’inscrira dans la mémoire collective » puisqu’elle voit la consécration d’Obama. Los Angeles avait déjà inspiré Philippe Besson dans Un homme accidentel, il pose un regard différent, sur cette ville horizontale, ayant choisi de « la raconter de l’intérieur ». Ville où « personne ne regarde personne, personne ne marche », l’anonymat est garanti, mais « où il est difficile de trouver sa place », déclare l’auteur.

Le titre : Une bonne raison de se tuer, extrait de la citation de Pavese en exergue, interpelle et préfigure la trame dramatique.
Philippe Besson fait défiler, en parallèle, les destins de deux protagonistes : Laura et Samuel, remontant  le cours de leur vie, depuis leur enfance, jusqu’au moment où tout chavire. L’art de l’auteur est de distiller les éléments de façon parcellaire, tout en lâchant les faits majeurs. D’une part la décision irrévocable de Laura, employée au Joey’s café. Bien que « nimbée de mystère », l’écrivain aurait-il décelé qu’ « elle était en train de se noyer » dans cette ville de la démesure qui ne lui  « accorde ni douceur ni attention » ? Le compte à rebours, tel un condamné à mort, tiendra le lecteur en haleine, jusqu’au dénouement inéluctable.
D’autre part Samuel, le peintre hippie, ivre de peine, fracassé par cette perte insondable, l’absence irrémédiable de son fils, Paul, cherche à comprendre. « On ne meurt pas à 17ans », réaction faisant écho à la phrase culte de Rimbaud.
Tel un limier, le narrateur traque tous les indices qui ont conduit au drame de Paul et ceux qui pourraient justifier la détermination  de Laura.
Les points communs entre Laura et Samuel s’esquissent progressivement.
Tous deux ont vécu le délitement de leur couple, puis la séparation.
Tous deux se remémorent les instants de complicité avec leur progéniture, font défiler des séquences de leur harmonie familiale, mais ils sont très vite rattrapés par l’ennui, la morosité, la lassitude, la vacuité et une incommensurable solitude. Laura est habitée par le sentiment d’inutilité, se sent lâchée par ses fils. Elle souffre de n’être plus « qu’un poids mort » pour eux. N’aurait-elle pas été déroutée par le coming out de Vincent ? Son fils cadet « insaisissable, fuyant », « si beau, si angélique ».
Laura a eu du mal à concevoir « que le confort d’une maison peut l’emporter sur l’amour maternel ».Ce qui frappe c’est leur état d’apathie, de léthargie, sans ressort, accomplissant des gestes mécaniques, d’automates. Samuel « se débat dans un brouillard, les chairs à vif ». Il est d’autant plus dévasté qu’il restera un « père sans descendance ». Leur état second les rend indifférent à l’euphorie qui enflamme tout un pays, aux militants pour le mariage gay, à « cette rumeur de l’histoire en marche ».
Tous deux trouvent leur instant de sérénité sous la douche, au contact de l’eau, source de « bien-être, ce baume », ou pour Samuel en s’abandonnant à la merci des vagues.
Leur refuge ? Une amie pour Laura, un café pour Samuel. Leur retour à la réalité ? des sonneries, une voix familière. D’où une digression du narrateur sur l’impact des voix.
C’est à bord d’un ferry que ces deux « naufragés » vont se croiser, partager « la fraternité des éclopés » et s’épancher, avec parcimonie toutefois. Car « un inconnu, c’est le déversoir idéal ». Leur dialogue sera-t-il suffisant pour se comprendre ? S’épauler ? d’autant que Laura n’est pas indifférente au charme de Samuel ?
La tension atteint son paroxysme quand s’égrène le chapelet des dernières fois. La fébrilité de Laura, lucide, grandit à mesure que l’échéance se rapproche.
Le mystère de l’adolescent au bermuda jaune est résolu avec la révélation de sa vérité, soulevant la question : Peut-on  mourir d’aimer , à sens unique ?
Philippe Besson confirme son talent d’explorateurs des âmes et nous livre des portraits d’une profonde justesse. Qu’elle est poignante, son héroïne, dans la maîtrise implacable de son destin. Philippe Besson, en expert du sensible, sait se couler dans la peau de ses personnages foudroyés (homme et femme). Il les sonde, fouille leur passé, souligne leurs fragilités, exhume leurs pensées intérieures, leurs atermoiements. Le tout, en courts chapitres, dans un style fluide, sans affectation.
Il aborde les thématiques de la pérennité du couple, de la solitude, de la carence affective, l’égoïsme des enfants et celle du suicide, souvent le reflet de la société ou miroir de la famille explosée. On retrouve le thème de l’océan, cause de noyade.
Il développe l’idée que les lieux sont notre mémoire. Pour Samuel, l’église et le lycée vont convoquer des souvenirs inoubliables. D’où ses multiples interrogations liées au chagrin du deuil et sa conviction de la nécessité de ne conserver que les heures heureuses, « les images radieuses, des lucioles » pour « tenir la distance ». Laura aura besoin de revoir la maison de son enfance, à Newport Beach.
Philippe Besson explore la relation mère/fils. Il pointe la « platitude » des échanges, les conversations superficielles, « le manque de connivence » et la difficulté pour une mère de découvrir le coming out de son fils. Une manière de souligner combien la banalité des rapports quotidiens est précieuse ainsi que le lien familial indépassable.
Il réussit, grâce à son habile construction, à suspendre l’attention du lecteur jusqu’au point final. L’épilogue percutant laisse le lecteur tout chamboulé, en empathie avec ceux qui restent. Ironie grinçante de la scène finale, au vu de l’hypothèse de Samuel.
Mais une interprétation n’est-elle pas toujours erronée ?
Le rideau peut tomber, Laura a tiré sa révérence. On serait tenté de penser comme Oscar Wilde que les rôles ont été mal distribués pour ces « deux sinusoïdales ».
Philippe Besson signe un roman qui véhicule l’horreur du vide, de la béance soudaine. Il donne voix au deuil, au manque, au renoncement. Ce récit est susceptible d’apporter du réconfort à ceux que la culpabilité taraude toujours après une telle épreuve, d’inciter à être plus attentif aux autres afin de débusquer le moindre indice et plus ouvert au dialogue. Le refrain de la chanson de Louis Chedid : « On ne dit pas assez aux gens qu’on aime qu’on les aime » vient conforter cette idée.
A quand le roman qui relate « un huis clos entre un père et son fils » sis « sur la côte atlantique française » ? Philippe Besson nous aurait-il divulgué un scoop ?
En attendant, laissez-vous happer par ce roman puissant, irrigué de mélancolie.

Nadine Doyen

Valentine Goby

Banquises, Valentine GOBY, Albin Michel ; 247p. ; 18€, 2011.

La narratrice débute son roman à Roissy, d’où, en 1982, s’envola Sarah pour le Groenland et d’où part, sur ses traces, Lisa (photos de sa sœur en poche), vingt-huit ans plus tard, laissant mari et enfants. Va-t-elle réussir à lever le mystère ?

L’histoire de Sarah, disparue, se reconstitue au fil de la narration, par flashback. Son portrait se dessine sous le regard d’une mère, d’un père, d’une sœur, comme une construction polyphonique, en brassant les souvenirs, en feuilletant les albums, en visitant sa chambre. Sarah partageait avec sa meilleure amie Diane la même passion pour la musique, et leurs airs préférés (Gould, Purcell, Liszt, Beethoven…) résonnent en fond sonore. Glenn Gould n’avait-il été aussi attiré par le Grand Nord ?

La narratrice analyse avec subtilité comment l’absence est perçue par chacun des membres de la famille et l’entourage, depuis cette attente interminable, propice à forger mille hypothèses. Elle montre  comment elle les a minés, a modifié leur vie et laisse entrevoir les fissures: « ensemble et séparés, un couple soudé par cette perte en même temps qu’au bord de la rupture ».

Lisa, la sœur invisible pour les parents, choisit à quinze ans l’anorexie pour exister, voyage, enseigne à l’étranger. Besoin de donner un sens à sa vie. Elle mûrit le projet d’écrire « pour tenir, pour exister », guidée par l’empathie et la nécessité de « faire entendre sa voix. Sa vérité. Son Idée du Nord ». L’écriture n’a-t-elle pas démontré son rôle cathartique ? La littérature comme un baume, un onguent lénifiant. Lisa « cette enfant périphérique, méconnue », liée à Sarah par une profonde affection sororale, pourrait la garder présente en consignant son destin tragique. Lisa cesse ses investigations quand elle réalise « qu’en marchant sur les traces de Sarah , elle la perd encore ». Elle optera pour « le scénario du krivittoq », nom désignant celui qui « se retire volontairement du monde ». Lisa n’est-elle pas venue « pour ça, la fin d’un mensonge, la nudité, pour comprendre comment c’est arrivé » ? Et pour y puiser la trame de son livre.

Valentine Goby sait distiller les couleurs contrastant avec « l’immensité grise des icebergs ». Indigo le ciel ou « strié de roses, traversé par les carlingues cramoisies ». Jaune la ligne frontière de la peur. Rouge et pastel une guirlande d’appâts. « La nuit une déclinaison de roses, de bleus, de gris ». Orange le gilet fluorescent, rose clair les rigoles, « or, mauve la lumière tombante ». Les icebergs sont « greffés d’étoiles argentées ». Vertes les aurores boréales.

L’auteur égrène des références littéraires (Jørn Riel, et Wassamo et les titres lus par Lisa), artistiques, apportant des précisions dans les tableaux dépeints : « les flétans aux joues trouées, ouïes béantes, obscènes et superbes comme une toile de Schiele ».

Valentine Goby continue de développer le thème récurrent des corps. « La joie organique » éprouvée par  Diane et Sarah « sentant les feux d’artifices allumés dans leur ventre ». Lisa se souvient de ce « geste d’amoureuse » de Sarah, caressant la joue de Diane. Le corps qui perd huit kilos, c’est celui de Lisa, devenu « ce trou bordé de peau ». Celui qui « a séparé son corps et son cœur », c’est le père, par amour pour cette mère qui a flanché. Le corps qui sait « intégrer celui de l’autre, s’y mouler, sonder les organismes détraqués sans machines », c’est celui de Sylvie, médecin.

L’intérêt de ce roman est double. D’une part, Valentine Goby explore la souffrance au sein d’une famille dévastée, confrontée à la disparition de la fille ainée, prête à remuer ciel et terre. Elle souligne la difficulté de faire son deuil quand les seules reliques sont un sac. Elle déroule le ténu fil d’espoir auquel la mère s’accroche et montre comment cela conditionne le quotidien, isole. Elle décline toutes les initiatives du père pour retrouver goût à sortir. En filigrane, elle laisse entrevoir comment la perte de son double a fracassé Sarah, la plongeant dans un « immense chagrin » et peut-être à la dérive. « Elles s’aimaient », confirme la mère. Cachaient-elles ce lien ?

D’autre part, Valentine Goby soulève la question du réchauffement climatique. Ayant pu constater de visu l’état de la banquise « un délitement qui afflige, spectacle désolant », elle attire notre attention sur l’avenir de la planète. L’engloutissement de la banquise n’annoncerait-il pas « un engloutissement du monde » ? L’auteur excelle à décrire cette nature grandiose et sauvage, « image invitant au voyage et à l’oubli », le mode de vie des pêcheurs. Les odeurs d’iode, de citron, de poisson, de lavande nous parviennent, ainsi que de multiples bruits (cliquetis, claquements, crack, chuintement, hurlements). Elle révèle une triste réalité (nombreux suicides, la décharge) et pointe ce sentiment d’impuissance. Elle rend compte de l’horrible carnage perpétué dans les meutes après nous avoir offert des pages magnifiques sur ces chiens du Groenland « l’impact doux de leurs pattes, foulant et éparpillant la neige en gerbes de strass ».

Sa plume puissante sait enregistrer comme un sismographe les moindres palpitations des cœurs, nous communiquer l’angoisse, la tension quand la plateforme bascule. Le rythme fiévreux, caractérisé par le fréquent recours aux énumérations (pléthore de verbes, de noms), imprime chez le lecteur l’état d’âme des protagonistes.

Valentine Goby signe un roman émouvant, hanté par le spectre de Sarah, « un livre tatoué comme une peau ». Tout vivant n’est-il pas un cercueil transportant avec lui le souvenir des morts qu’il a connus? selon Charles Dantzig.

Nadine Doyen