Rentrée littéraire de septembre 2012

 

  • Parfums, Philippe Claudel de l’académie Goncourt – Stock

     

Dans ce recueil, Philippe Claudel déploie un accordéon de souvenirs d’enfance, d’adolescence. Ces courtes proses renvoient à des sensations olfactives, l’auteur déclinant tout une gamme : depuis les senteurs surannées, les fragrances les plus délectables aux odeurs les plus nauséabondes (fumier), écoeurantes, remugle.

En écho au tableau de Klimt de la couverture incarnant l’amour filial, Philippe Claudel parle en père attendri, regardant sa fille encore bébé dormir : « odeur de chair tendre, de crèmes et de talc ». Scène de tendresse dont l’auteur confie avoir été privé par son père peu démonstratif, mais compensée par une mère affectueuse.

En novembre 2011, l’auteur a choisi d’écrire Maison d’enfance , sur place, faisant ses adieux à cette maison « qui a perdu son parfum ». Il y convoque les souvenirs de son père (dont l’after-shave aux « arrogantes senteurs de menthol et d’agrumes » irritait ses narines), rend hommage à ses ancêtres dans « ce musée des vies défuntes », conscient qu’il devait garder traces écrites de tout ce passé.

Il évoque sa chambre mansardée où il découvrit son corps, la cigarette et où naquit son goût pour le cinéma. Il se souvient des « jeux cruels » auxquels il se livrait avec ses camarades, de sa vie de colon et des défis stupides.

Il se remémore un temps révolu : celui des bains au lavoir. Il ressuscite une grand-mère qui lui servait un bifteck parsemé d’ail « à la blancheur du jasmin » et de persil « à la senteur d’herbe vivante », des soupes parfumées.

Les traditions de décembre en Alsace offrent au palais des gâteaux « ensemencés de cannelle », « entêtante musique olfactive », le vin chaud.

L’attachement viscéral de l’auteur à l’Est de la France, à « cette Lorraine, paillasson de l’Europe » transparaît au fil des pages. Il s’étonne même, à « notre époque nomade » de n’avoir pas quitté son village natal de Dombasle. Avec le Munster : (source de différend au cœur de la famille), il nous livre une leçon de morale : ne pas se fier aux apparences. Il nous fait saliver avec la tarte aux mirabelles. Il confie avoir besoin de vivre à la lisière des forêts, pour « leur odeur luisante de résine ».

Il convoque Claude Gellée, et Émile Gallé, tous deux originaires de la région.

Il retrace sa période estudiantine à Nancy où il préférait l’Excelsior à la fac, se laissait envoûter par « l’odeur du café torréfié ». Il aborde une note plus grave quand il évoque la vieillesse, la maladie et « les odeurs d’eucalyptus, de camphre » des pommades, relents d’éther, de formol, la mort, « le parfum courbé » de la prison.

Il entremêle ses souvenirs d’adolescent ( les boums, les bals, les premiers baisers : « à l’odeur verte de l’angélique » des amoureuses qu’il séduisait sur la musique de Joe Dassin, la nudité et même le copain marginal qui cultive du chanvre indien).

Philippe Claudel ne cache son bonheur de sentir, chaque matin, au réveil la chaleur et le parfum du corps de son aimée.

Les textes défilent au rythme des saisons. La métamorphose de la nature se lit en contemplant « Le Gros Tilleul qui déploie son pollen farineux d’un jaune sourd ».

L’été rime avec goudron en fusion, moisson, conserves.

C’est en janvier que l’alambic donne naissance à « un moût entêtant et bulleux ».

Révolue aussi, l’époque où le chauffage au charbon diffusait « une fumée âcre ».

Au printemps l’acacia en fleurs exhale « des odeurs de miel et de primevère ».

L’automne apporte les brouillards, qui emprisonnent « les odeurs de la terre ».

Du kiosque parviennent « des effluves de tuiles moussues, de coke, de suint… ».

Un peu d’exotisme, en nous embarquant pour Venise ou Cuba où l’on sent «le rhum, la sueur et le cigare ». Quand il voyage, Philippe Claudel a pour repères l’église : « sa maison portative » où il retrouve cette odeur « de cire, de myrrhe et d’encens » et le marché qui distille un « mélange d’odeurs effroyables et délicieuses ». Ce qui lui fait affirmer que « Chaque mot diffuse dans la mémoire un lieu et ses effluves ».

Philippe Claudel recourt à une pléthore d’énumérations (pour évoquer la mort végétale des fleurs ou le contenu des « urnes transparentes », les légumes cultivés, les poissons, «  l’obituaire du petit commerce »), de comparaisons( « ses grands cils comme de fragiles et délicates persiennes ». Les descriptions sont d’une grande précision, riche en adjectifs. Le style est varié, le vocabulaire raffiné (« le jour abdique ». L’auteur affiche une propension à recourir à l’anthromorphisme : « Le fourneau attend, comme une bête affamée », « Les tomates pleurent leur jus ».

Il ne faut pas uniquement être ‘un nez’ pour apprécier ce recueil aux accents nostalgiques et poétiques (citant Baudelaire, Cendrars, Giono), car les couleurs s’y démultiplient : « Le ciel enfantera ses couchants roses, ouatés d’orange et de bleu pâle »; variations du « rose tyrien, au parme, au garance », une eau bleue « s’irise de vert » ; ainsi que les saveurs (salicorne crue, tisane, colle « au parfum d’amande fraîche » et les bruits (grésillement du lard, pétarades des bécanes, chuintement…).

A travers ses souvenirs revisités, Philippe Claudel nous fait partager des lieux, des aliments, des anecdotes, ses émotions, le tout lié à des odeurs, des personnes chères.

L’auteur s’y livre sur un ton confidentiel, avec pudeur et sincérité et nous offre « le fleuve merveilleux, mille fois ramifié et odorant, de notre vie rêvée, de notre vie vécue, de notre vie à venir ». Il glisse une pointe d’humour quand il décrit le différend causé par le Munster ou quand il compare les attributs masculins lors des douches.

Philippe Claudel signe un recueil à 63 entrées, sous l’égide de la remembrance, qui permet d’ exhumer son passé, ses goûts, ses connaissances halieutiques , ses lieux d’écriture et remonter à sa vocation d’écrivain.

A noter que la dédicace met en exergue la fidélité et le confiance entre un éditeur et son auteur.

L’atout de ce livre ? Il peut se savourer à petites doses, se lire dans le désordre, selon l’attrait des mots clés, classés par ordre alphabétique.

Parfums réveille, à coup sûr, nos propres souvenirs en titillant tous nos sens.

◊Nadine DOYEN

Philippe Claudel sera présent au salon du livre de Nancy

qui aura lieu les 14 et 15 septembre 2012

L’Idole, Serge JONCOUR

  • L’Idole, Serge JONCOUR, roman, poche.

Dans le roman L’idole, Serge Joncour s’intéresse à la célébrité sous l’angle sociologique, au vu de cette vague exponentielle de « pipolisation » née avec les télé-réalités. Il nous livre une réflexion approfondie sur les rouages de notre régime médiatique.

L’auteur met en scène Georges Frangin, citoyen lambda, chômeur en stand by, dont on suit la fulgurante ascension jusqu’au firmament de la célébrité. Un vrai vertige pour le narrateur qui laisse entendre sa voix intérieure.

Dans la première partie, Frangin, étourdi par ce chamboulement, cherche à comprendre ce qui peut bien l’avoir propulsé sur le devant de la scène. Serait-il le messie, investi d’une mission interplanétaire ? Il interroge ceux qu’il croise pour cerner l’engouement qu’il suscite. Il fouille dans ses souvenirs pensant y exhumer le fait justifiant cette vénération. Avec une pointe d’auto dérision, il en vient à conclure « qu’il n’est étranger à personne. Sinon à lui». Le lecteur, témoin de cette situation incongrue : véritable « hallucination collective », en reste aussi médusé.

Et de s’interroger. Aurait-il un sosie, un jumeau ?

Une fois accepté cette situation, Georges Frangin perçoit les avantages, les « délices » même de la notoriété. N’est-ce pas grâce à l’usufruit de son capital d’image que Frangin se retrouve convoqué au match France-Angleterre, pour donner le coup d’envoi ? On imaginerait volontiers un dessin de Sempé pour capter cet envol du ballon vers qui tous les regards écarquillés convergent.

Serge Joncour campe son héros dans de multiples scènes cocasses (ses premiers autographes), voire ridicules pour le plus grand plaisir du lecteur. On se régale de sa visite chez le toubib, de son accoutrement pour passer inaperçu (arborant le code des stars), de son dialogue de sourd avec un anglais dans une file au supermarché. On imagine sa consternation (tel Benny Hill) en déclenchant tous les appareils électriques (aux toilettes), sa panique, quand il se retrouve planté « en plein cœur d’un imbroglio de périphériques ». Confondant de drôlerie, la tirade dithyrambique de Frangin sur son blouson, face « aux furieux incontrôlables ». L’angoisse le taraude également quand il perçoit qu’une rumeur est vite colportée à l’ère des tweets.

Serge Joncour divertit par son style, ses comparaisons. La secousse le « détacha de la barre comme un fruit »; ses métaphores: sa scolarité, fut comme « un vestibule à ses futurs déboires ». Il cultive quiproquo (sur les mots poste, se saigner) et malentendu. Il surprend par ses formules imagées, inédites : « des vannes à décapsuler le sourire » ou « Ils se vidangeaient le rhésus dans la baignoire ».

Dans ce roman, Serge Joncour nous livre une subtile radioscopie de la société française, à travers ces addicts assoiffés de visibilité, coûte que coûte, même sur l’emballage d’un produit. Il distille des observations pertinentes sur l’actualité, sur la médecine, les fast-food, les parents aux « mioches mal élevés ». Il brocarde ces questionnaires mal formulés qui déroutent, les interviews aux questions absurdes.

Le tout virant à la satire.

Serge Joncour explore aussi les dégâts collatéraux (certains disjonctent, perdent pied avec la réalité, ne peuvent plus vivre dans la normalité), pointant les dangers de la surexposition et de la surmédiatisation. Le revers de ce star système n’est-il pas la solitude, le repliement sur soi, pour échapper aux hordes de paparazzis ?

Pour être crédible, il faut être passé à la télé, même si le livre n’est pas écrit !

L’occasion pour Serge Joncour d’étriller la prolifération de cette « chick lit » destinée à satisfaire des lecteurs friands de faits sulfureux, de scandales.

L’auteur nous dévoile les coulisses d’une émission télé et nous laisse entrevoir comment les invités sur les plateaux sont conditionnés, briefés, réduits à des pantins, des marionnettes n’ayant plus leur mot à dire. Il ne se prive pas de stigmatiser M.Raphaël, ce directeur de chaîne, épinglant son savoir-faire pour relancer la carrière d’un has been. Ne suffit-il pas de susciter la compassion, de s’inventer un exploit ?

Il dénonce ainsi cette culture du show business, fustigeant les télécrates qui tendent le micro à ces idoles, les consultent sur le sens de la vie ou les affaires du monde.

Le destin de Frangin pourrait se résumer en deux mots : gloire et décadence, corroborant le fait que « la célébrité est un capital fragile » et éphémère, ce que Warhol avait compris. Les nouveaux Rimbaud sont vite éclipsés.

L’épilogue révèle combien la chute peut être éprouvante pour celui qui fut porté au pinacle et adulé, ne serait-ce que lors d’une convocation au pôle emploi.

En abordant le sujet du vedettariat, Serge Joncour soulève une question cruciale : la célébrité est-elle un garant du bonheur, d’autorité, un gage de talent ?

Si les idoles ont un statut précaire, Serge Joncour, lui, mérite celui d’auteur confirmé.

Dans son roman L’Idole, Serge Joncour embarque, avec humour et ironie, le lecteur dans le sillage de Georges Frangin. Parcours de Monsieur Nobody à celui d’icône, émaillé de scènes hilarantes. Il signe un récit jubilatoire, empreint d’un ton virulent. Prolonger par le film Superstar, adaptation de Xavier Giannoli, s’impose.

(Sortie:fin août 2012)

◊Nadine DOYEN

Les corps fermés, Mathieu SIMONET

 

  • Les corps fermés, Mathieu SIMONET, nanoroman ou eBook, Éditions Émoticourt [R] ( 86 pages) (1)

Dans Les Corps fermés, le narrateur, Mathieu, se retourne sur son adolescence, et analyse en particulier sa place parmi les autres, et sa découverte des corps, pleins de mystères.

On retiendra qu’il s’était retrouvé, en 3ème, dans la catégorie des « coincés moyens ».

De surcroît, l’éducation catholique reçue lui inculque le sens de la générosité et du don, et lui oppose le sexe à la morale.

L’auteur égrène un cortège de souvenirs. Un voyage scolaire à Berlin, ses débuts au théâtre : une révélation pour lui, une opportunité de déverrouiller son corps. Car, jusqu’alors, il « sentait son corps bloqué, incapable de se déployer, de toucher d’autres corps ».

Le récit se centre sur l’éveil des sens et les surprises, les mutations que lui ont réservé son corps, comme s’il découvrait un monde étranger. Quand il se « prend en main », on pense à Daniel Pennac et son éloge de la masturbation.

Il se remémore et revit ses premières fois (première danse, premier baiser, première lettre d’amour) et décrypte ses émois amoureux (première jouissance). Il n’a pas oublié son angoisse face à cette fille racolée par son père afin de le déniaiser, ni le coup monté par Perrine. Sa naïveté fait sourire : « Je bandais sans comprendre pourquoi ». et souligne la carence de l’éducation sexuelle au lycée.

Introverti, il s’était inventé sa bulle. Son monde à lui ? « Le cimetière des graines », peuplé des garçons dont il était amoureux. L’élu du moment devenait dans ses rêves « l’amant d’une nuit ». Toutefois, il tisse des liens d’amitié avec Perrine, « le moteur » du club des « handicapés déglingués ». Un duo dont on suit la métamorphose et l’évolution jusqu’au Bac. On voit le narrateur se désinhiber, se décomplexer.

Les relations se compliquent quand Thibaud vient se greffer sur ce binôme.

Le récit se focalise sur la relation du narrateur avec Thibaud, « ce garçon aux cheveux bouclés » qui l’avait « hypnotisé », lors d’un camp et qu’il retrouve en seconde. En sa compagnie, Mathieu autopsie le mystère masculin : « une tour aux murs froids » renfermant des coffres. Ils se forgent leur langage : « le nougat, l’ennui, le Cap Horn ».

Mathieu évoque son conflit avec sa mère, concédant qu’à cet âge, on est rebelle et enclin à se haïr. Pourtant elle lui offrira la liberté en l’installant dans un meublé pour éviter qu’il change de lycée. Il pouvait alors recevoir Thibaud. Ces « Deux follets » vont s’apprivoiser, se confier, se dénuder, s’aimer, s’embraser, rire, découvrir que leur corps qui « s’accrochaient comme des lierres » est source de plaisir.

Les Corps fermés se clôt par une interrogation pour le lecteur. Les deux protagonistes seront-ils amenés à se recroiser ? Seront-ils capables de supporter le vide, le manque des deux ans d’absence imposés ? Craqueront-ils à nouveau ?

Les corps fermés se lit comme un journal intime, jalonné de désirs, de ruptures, de souffrances, de réconciliations. L’auteur nous fait partager son intimité, ses rêves érotiques, ses nuits magiques, sans tabou. Il nous dévoile sa prise de conscience, à l’adolescence, de son attirance pour les garçons après ses expériences avec les filles. Il nous confie ce grand chamboulement intérieur, ce moment où tout se décida quant à son orientation sexuelle. Un coming out précoce. En fond sonore : Barbara, Higelin.

Mathieu Simonet signe un roman d’apprentissage, dans lequel on retrouve cette sincérité déjà présente dans Les Carnets blancs et La Maternité.

(1) Éditions Émoticourt

24-28, rue de la Pépinière

75008 Paris

http://www.emoticourt.fr

◊Nadine DOYEN

Bohème, Olivier STEINER

 Bohème, Olivier STEINER, nrf, Gallimard, 223p. [R]

Bohème nous restitue la conversation soutenue entre deux protagonistes :

Pierre, metteur en scène, actuellement à L.A pour monter Tristan et Isolde et son admirateur jusqu’alors inconnu, Jérôme Léon, un rebeu, vendeur d’huiles dans l’île Saint-Louis.

A la source de leurs échanges, une brève entrevue à Madrid, au Prado après la pièce. Moment choisi par Jérôme (pseudo de Tarik Essaïdi, inspiré par le peintre Jean-Léon Gérôme) pour glisser à celui qu’il vénère un message et ses coordonnées, telle une bouteille à la mer. Intrigué, Pierre lui répondra avec un brin d’ironie : « Qu’est-ce qui est tombé sur moi ? Vous ? Je n’ai rien senti ».

Leur dialogue va se déployer sur « quatre espaces d’intimité » : textos, mails, téléphone et courrier.

Après la phase d’apprivoisement, la confiance acquise, ils s’épanchent, se confient leurs états d’âme, se promettent de ne plus se quitter, se bordent à distance. Leur viatique ? Donner et recevoir.

Jérôme décline son passé (un père distant), ses cauchemars, ado, dont il se délivrait en se masturbant, sa rupture récente ( blessure non cicatrisée), et dévoile de façon assez abrupte une liaison récente, sa fréquentation des saunas gays. Pierre ne cache pas être marié et père.

Au fil du temps, la magie des mots opère. Ils découvrent leurs affinités, leurs personnalités et s’enhardissent, s’enflamment, se stimulent. S’ensuivent d’innombrables échanges. Jérôme, une sensibilité à fleur de peau, de nature mélancolique, a baigné dans la tristitude ? Comme Pavese, il ne manque pas de bonnes raisons pour se tuer. Serait-ce prémonitoire ? L’écriture fiévreuse, virevolte.

Leur badinage va bifurquer vers le désir, le sexe et leur langage se fait plus cru, plus fougueux.

Pas de regards pour s’aimanter, mais une voix qui envoûte. Ils ne vivent plus que scotchés à leur portable, guettant les réponses. Cela vire à l’obsession. Ils sont fascinés l’un par l’autre, voire intoxiqués. Leur attachement réciproque croît. Les ingrédients de leur dialogue libre et « amoral » :

Leur vie quotidienne, des banalités mais aussi des considérations sur l’amour, des interrogations.

Comment ne pas être subjugué par ce vendeur cultivé qui parle de Proust, cite Duras et Sarah Kane ?

Deux projets concrets se forgent. Tout d’abord, grâce à son amie Oriane, Jérôme pourra assister à la première de l’opéra à L.A. Son exaltation est à son paroxysme, bien qu’il soit condamné à rester silencieux, en raison de la présence de Jasmine, l’épouse de Pierre. L’auteur nous plonge dans les coulisses de la création de l’opéra en trois actes sur fond de la musique de Wagner. L’autre musique d’Olivier Steiner vient de toutes les phrases et mots en anglais qui ponctuent le roman : « I’m not an angel », « Missyou », « It is so fast », « In the mood for love ».On perçoit aussi des airs de Brahms, une chanson de Dalida. On croise la poésie de Rimbaud et le « Rêver vrai » de Peter Ibbetson.

Le rendez-vous suivant est fixé à Trouville, le 12, seule date mentionnée. Ils anticipent ce moment d’abandon, où leurs corps pourront s’épouser. Leurs sentiments sont exacerbés, empreints de crainte.

Ils aspirent à être ensemble, lovés, à passer du je au nous, à « s’adonner à l’interdit ».

Pierre s’interroge sur son amour du corps des autres et en vient à se définir comme bisexuel.

A l’approche du dénouement, un rebondissement vient faire vaciller leur avenir amoureux.

Bohème, titre idéal puisque Jérôme était devenu pour Pierre sa « partmanquante », sa « bohème », rappelant qu’il était un « gypsy boy », descendant d’une Rom.

Bohème relate les tourments de leur passion ardente, dévorante, alimentée par leurs fantasmes.

Leur amour transfigure tout ce qu’ils se disent, s’écrivent et offre des lignes d’une beauté éblouissante : « Ne sommes-nous pas montés sur les vagues de l’amour ? », incluant une lettre de Wagner à Liszt.

Olivier Steiner souligne les affres de la jalousie, du manque, de l’éloignement, de l’attente dues à la dépendance des deux épistoliers, ainsi que la solitude que Jérôme trompe dans les pages de Camille Laurens où des bras l’attendent ou celles de Passion simple d’Annie Ernaux.

Olivier Steiner met en scène une romance « online », non dépourvue de lyrisme, dans laquelle la complicité va se muer en une relation virtuelle de plus en plus intense, intime et volcanique.

Une vraie flambée de désir sexuel, fusionnel sur le point d’être consumée et consommée.

Une émouvante love story version moderne qui montre les limites de l’écran interposé.

◊Nadine DOYEN

 

L’amour sans le faire, Serge JONCOUR—-Spéciale rentrée littéraire 2012

  • L’amour sans le faire, Serge JONCOUR, roman, Flammarion, 320 pages, 19€.

Serge Joncour mène deux narrations en simultané, entrelaçant les courts chapitres autour de Louise et Franck. Qui sont-ils ? Deux êtres cabossés par la vie, en partance vers une destination inconnue du lecteur, ce qui éveille notre curiosité tout en subodorant que leurs routes vont se croiser. Louise, veuve, se trouve dans une mauvaise passe professionnelle. Franck, le Parisien qui a fui la campagne, sort de maladie. Fracassé par une rupture sentimentale, il songe à un retour à ses racines.

Le récit s’ouvre sur une énigme. Pourquoi cette voix enfantine, inconnue qui lui répondit au téléphone provoque le départ précipité de Franck?

Le narrateur va distiller les informations sur ses deux protagonistes avec parcimonie. Leurs portraits se tissent par touches pointillistes, tout comme celui de l’absent.

Peu à peu, on comprend que la décennie silencieuse de Franck l’a coupé de sa famille, d’où ses interrogations sur l’identité du « gosse » avec qui il noue une grande connivence. Portant le même prénom que son frère, Alexandre, mort accidentellement, Frank choisit de le désigner le plus souvent comme «le petit ».

Franck, déstabilisé au début par toutes les réparties du « môme », va réussir à l’apprivoiser. Un duo plein de vie dont on suit toutes les péripéties. Mais la présence à la ferme du fils de Louise, s’avère un obstacle pour aborder avec ses parents la vraie raison de son retour « au bercail ». Cette conversation plus intime qui aurait permis à Franck de s’épancher se voit différée, les parents de Franck partant à la mer.

Le départ des uns lui amène une femme providentielle, Louise, la mère d’Alex.

Le narrateur darde sa caméra sur le trio atypique, mettant en lumière leur attirance réciproque, leur trouble. Les regards s’aimantent. Franck ose des gestes pleins de douceur, bienveillants, réconfortants. leur proximité, les repas pris ensemble favorisent une certaine intimité. Franck est sensible à son charme. Comment résoudre le dilemme qui le taraude, Louise convoquant inéluctablement la mémoire de son frère ? La réponse est dans le titre: L’Amour sans le faire, « l’amour sans y toucher ».

Serge Joncour a le don de ferrer le lecteur, construisant son récit dans un style anaphorique ou comme une nouvelle. Chaque dernière phrase a une résonance particulière, comme une chute. Elle interroge le lecteur, d’autant plus avide de passer au chapitre suivant. Par exemple : l’euréka d’Alex «  j’ai trouvé… ». L’homme à la moto est nimbé de mystère.

Certaines scènes, restituées dans les moindres détails, créent le dynamisme et impulsent des accélérations au récit, à en donner le vertige. On perçoit le tacatam des trains, le halètement des boggies. On panique lors des collisions. On s’essouffle au cours de leurs virées à vélo. On assiste avec amusement au « rodéo survolté » de Franck s’escrimant à faire le ménage devant Alex médusé. On vit minute par minute le sauvetage de Louise, scène épique. On participe à la recherche de la fuite d »eau qui nécessite de mutiler les champs. On partage leur osmose dans cette nature lénifiante leurs pas synchronisés, leurs soirées à compter les étoiles filantes, leurs parenthèses enchantées loin de l’agitation urbaine. Ces instants suspendus ne vont-ils pas faire basculer le futur ? Auraient-ils trouvé leur paradis ?

Les dialogues avec l’enfant font sourire, surtout quand celui-ci paraît plus mature que Franck. On s’attache à Alex, recélant un gisement d’énergie inépuisable.

Il devient le pivot du roman, celui qui donne un sens à la vie de ses grands-parents.

Le roman est traversé par une pléiade de bruits (brouhaha du marché, chants des oiseaux, cris, gémissements), d’odeurs (de fromages, de bougies à la citronnelle).

Il se lit comme une succession de tableaux: Louise attablée au café semble sortir d’un tableau de Hopper. On pense à Constable dans ses évocations de la rivière « noueuse », «qui serpente encaissée entre les calcaires ».

Serge Joncour brasse plusieurs thèmes dont le principal concerne la transmission d’un patrimoine. Situation d’autant plus délicate quand les enfants n’ont pas la fibre de terrien. L’auteur soulève les querelles , les rancoeurs entre fermiers, la question du droit de passage et souligne cet attachement à la terre des paysans.

Il explore les tréfonds de l’inconscient des protagonistes majeurs. En filigrane il aborde la question de la paternité, du rôle joué par un enfant « une manière de se construire un avenir ». Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un couple quand celui-ci se délite, sinon « des souvenirs éparpillés ».

Il pose un regard sur la crise économique, le spectre des plans sociaux à travers les angoisses de Louise et ses collègues, menacées par la précarité.

Sa plume est tout aussi acérée et satirique quand il constate les hôtels à l’abandon, les suppressions de trains, leur vétusté. Mais les trajets allongés permettent à Serge Joncour de nous restituer à merveille l’atmosphère des gares et nous faire défiler en travelling la variété géographique de la France (« champs de ventilateurs aux allures futuristes », forêts, collines, reliefs) avant d’en transcender les paysages sublimes.

Serge Joncour s’inscrit dans la lignée de Rick Bass et Thoreau par sa communion avec la nature, comparant sa terre natale au Montana, ou par son état de contemplatif.

Poésie (« Les nuages avaient coulissé. Les grillons donnaient une profondeur ouatée », « Les chants des oiseaux s’emmêlaient dans une partition solaire » et sensualité (la silhouette charnelle de Louise, pieds nus) ne sont pas absentes.

Qu’en sera-t-il de Louise et Franck, du destin de ces deux solitudes ?

Ils semblent mus par le même viatique: ne pas se faire de mal, ne pas gaspiller un instant la chance d’être vivants, bien décidés de se reconstruire et d’abandonner leurs rancoeurs, leurs échecs. Vont-ils se croiser pour un instant ou pour une vie ?

Franck va-t-il resserrer ses liens avec ses parents qui ont vécu avec résignation son exil ? Vont-ils gommer leurs différends ? Le suspense accompagne le clap final.

L’émotion qui imprègne les dernières pages étreint à son tour le lecteur.

Serge Joncour serait-il doté de prescience pour laisser sous-entendre que le regroupement de plusieurs générations, la solidarité devenant primordiale, risque d’être une tendance du futur ?

Serge Joncour signe un roman familial touchant, en perpétuel mouvement, ancré dans le monde rural qui transpire la beauté des paysages et des instantanés fragiles. Un récit débordant de tendresse, de nostalgie, émaillé de flashback, sur fond de réalisme sociétal, servi par une écriture cinématographique.

◊ Nadine Doyen