Vassilis Alexakis – Le sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

    Vassilis Alexakis - Le sandwich - Stock (188 pages -18,50€).

  • Vassilis AlexakisLe sandwich – Stock (188 pages -18,50€).

Ce premier roman qui vient d’être réédité, Vassilis Alexakis y faisait allusion dans L’enfant grec, avouant qu’il ne se souvenait plus du rôle de Gaspard. Une façon habile d’aiguiser notre curiosité. Qui est ce moine Gaspard qui a retenu le narrateur prisonnier dans un puits ? Pourquoi ? La conversation perçue intrigue. Qui le sauva ?

Qui a kidnappé sa femme Françoise ? Parviendra-t-il à la retrouver ?

L’avertissement, en ouverture, du livre nous assène une réalité sordide, le destin tout tracé de la femme du protagoniste. Si Claire Fourier qui affirme dans un titre de roman : « Je veux tuer mon mari » ne passe pas à l’acte, il n’en est donc pas de même pour le protagoniste de ce roman.

Armez-vous de patience, lecteurs, car on peut y être déboussolé. Les réponses aux multiples interrogations, l’auteur nous les distille progressivement. D’ailleurs il apostrophe souvent son lecteur, le met dans la confidence, s’évertue à lui démontrer la finitude des hommes, étayant ses propos d’exemples, parfois puisés dans des contes.

Le narrateur, une fois son identité déclinée, revisite sa rencontre avec Françoise, revisite sa vie de jeune marié, parsemée de péripéties et livre des bribes plus privées. Il explore leur couple, ses hauts et bas : « On s’y bagarre, on y rit, on y pleure, on s’aime quoi ! ». Il en arrive à perdre ses convictions sur le mariage. Il compare « l’amour à un bateau », donc avec des tempêtes à traverser. Il aborde des thèmes liés : l’infidélité, la jalousie, la violence dans le couple et ses conséquences (séparation, vengeance, crime). Françoise, cette femme « chérie » devient dans sa bouche « la salope » et le narrateur nous prend à témoin de ce délitement des sentiments jusqu’au désamour et la tragédie inéluctable.

Vassilis Alexakis, campant son récit à Paris, pense à ses lecteurs non parisiens, et brosse un portrait subliminal du quartier latin, des lieux mythiques ou qui lui sont familiers. Il nous convie à arpenter avec lui les rues parisiennes.

Si vous voulez gagner l’estime de l’auteur, retenez autre chose que la superficie de la place de la Concorde qui est pour lui « sans grande valeur » car « on peut aussi bien » la « trouver ailleurs ».

On devine en germe son attirance pour les livres et l’écriture.

D’ailleurs le narrateur ne congédie-t-il pas Pipiou et toute sa bande (le dindon, l’écureuil gourmand, le poulain, la poule…, une vraie arche de Noé) pour commettre « ce bouquin » ? Vassilis Alexakis reconnaît avoir plus de tendresse pour ses héros d’enfance de L’enfant grec que pour ceux de son premier roman qu’il aurait eu tendance à tourner en dérision.

Le sandwich mêle en effet dialogues, digressions, extraits de contes, situations foutraques, absurdes. Le récit est construit comme un roman policier, l’intrigue y est relatée à rebours, de quoi y perdre son latin ! (ou son grec). Vassilis Alexakis justifie ce mélange des genres afin de « s’affranchir de ses lectures » de jeunesse et de se libérer de son overdose émotionnelle, pour pouvoir écrire.

L’auteur sait tenir en haleine son lecteur, le prend même à témoin. Il fait monter la tension crescendo : « On ne peut pas dire que je ne l’ai pas prévenue » ou « Un accident est vite arrivé ». Il distille les indices prémonitoires jusqu’à l’ultime : « Le jour du drame vient de se lever ». Le narrateur, sous l’effet de la drogue et de l’alcool, devient un monstre. Ce qui soulève la question de la responsabilité de « l’époux sadique », plus sauvage qu’un loup. On songe à cet article 122.1 stipulant que « n’est pas responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes ». On est loin des injonctions : « Sois bon », « Fais le bien » citées dans certaines pages. Il souligne également l’influence du passé dans l’acte criminel. La fêlure ne viendrait-elle pas d’une famille désunie, d’une enfance malheureuse ?

Quant à l’épilogue, âmes sensibles s’abstenir, car Vassilis Alexakis ne nous épargne aucun détail. Il relate dans une plume gore, sanguinolente les mutilations, dépeçant ce corps qui l’avait trahi. Cet acharnement interminable, innommable n’est pas plus glauque, ni plus insoutenable que certains faits divers et vient confirmer que les histoires d’amour finissent mal en général. Le contraste avec la sérénité affichée au café où le criminel « se repaît » d’un sandwich est saisissant.

Les fidèles lecteurs de l’auteur pourront constater l’évolution de son écriture en 40 ans. La Grèce n’y est pas omniprésente comme dans les derniers romans, à la veine autobiographique. Mais l’écriture reste fondée sur l’humour et le dialogue.

Vassilis Alexakis a réalisé son rêve d’enfance : « devenir menteur » et conteur pour le bonheur de ses aficionados.

©Chronique de Nadine DOYEN

Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

    Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

  • Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).

Jean-Philippe Blondel a puisé dans son terreau professionnel pour mettre en scène cet adolescent largué dont il va décortiquer le parcours. Il explore le mal être de Quentin et soulève la question suivante : Peut-on rebondir quand on se retrouve parachuté dans un nouvel établissement, en terre inconnue ?

Quentin, lui même, nous relate son immersion parmi des lycéens au milieu social aisé. Avec recul et lucidité, il détaille ses dérapages, ses amitiés avec Dylan et ses fréquentations peu recommandables. Jusqu’alors, la vraie vie se résumait pour lui à sortir avec Dylan, fumer et boire de la bière. Décidé à se racheter une conduite, il s’est imposé « un contrat moral ». Il revendique son statut « d’électron libre » et doit donc veiller à ne pas faire de vagues. Son intégration au sein de sa classe s’avère difficile. Se voyant ostracisé, Quentin manifestera l’envie de tout plaquer, de partir.

L’auteur crée du suspense. Partira-t- il ou non ?

Le destin du narrateur va basculer quand il croise La Fernandez, professeur providentiel, aux qualités de psychologue, qui sait écouter, encourager, prendre du temps. Ils se jaugent, mais cette « vampire femelle » réussit à l’intéresser, à débusquer son talent de « double jeu » et le met au défi de lire la pièce que les élèves de l’option théâtre vont présenter en fin d’année.

Le roman devient un récit dans le récit. Quentin est sidéré de trouver son alter ego dans la pièce de Tennesee Williams. Les similitudes sont en effet troublantes.

Et il s’identifie donc facilement à Tom, sa propre vie y trouvant un écho.

Il s’interroge sur le choix de ce professeur. N’y aurait-il pas un message à décoder ?

Pressenti pour remplacer un élève dans la pièce, il se retrouve invité par Heathcliff à rejoindre des membres du club théâtre. Il découvre les liens intimes qu’Heathcliff entretenait avec Sacha, qui a préféré fuir le groupe. Va-t-il tisser des liens identiques ?

L’auteur dépeint avec justesse les milieux sociaux des parents, diamétralement opposés selon le lycée, et pointe le rapport de sujétion employé/employeur.

En filigrane, il aborde les problèmes auxquels sont confrontés les ados : la drogue, l’orientation sexuelle, l’amour, le besoin d’émancipation et le manque de dialogue avec les parents.

Double Jeu met en exergue la métamorphose de Quentin. Épaulé par la bonne personne, il a réussi à solder son passé et retrouver confiance en lui. Jean-Philippe Blondel signe un magnifique portrait de La Fernandez, sorte de Pygmalion pour cet ado qu’elle a su apprivoiser en valorisant ses capacités au point de faire naître une vocation. Il montre par ailleurs qu’il faut laisser une deuxième chance.

Dans ce roman où les protagonistes positivent quant au futur, Jean-Philippe Blondel fait la part belle à la littérature et au théâtre qui peuvent servir d’exutoire.

Il apporte la conviction qu’une pièce de théâtre, tout comme un livre ou un film, peuvent apprendre à se reconstruire ou à vivre.

Un roman qui peut rassurer les parents et porte un regard bienveillant sur la jeunesse.

©Chronique de Nadine Doyen

Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

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RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

 

 

  • Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

Si Dany Laferrière se dit « écrivain japonais », c’est bien une écrivaine belge qui nous embarque au pays du soleil levant, le seul à la subjuguer. Ce voyage pèlerinage, Amélie Nothomb l’effectua en 2012, soit 16 ans après son dernier séjour au Japon, avec une équipe chargée de réaliser un documentaire. C’est au comptoir de ses souvenirs que la romancière nous convie dans La nostalgie heureuse. Cet oxymore serait-il le même viatique que celui de Claire Fourier qui dans son journal ne compte que les heures heureuses ?

Amélie Nothomb commence par confier la genèse du voyage, les déboires auxquelles elle fut confrontée, rendre compte des contacts pris. Occasion pour brocarder les renseignements internationaux et de livrer des scènes hilarantes ainsi qu’une attendrissante conversation téléphonique avec sa nounou qui tourne au quiproquo.

Amélie Nothomb, nippone dans l’âme et le cœur, n’avait pas rompu son idylle avec le Japon bien qu’avec Stupeur et tremblements elle aurait pu être considérée comme une renégate, ses romans n’étant d’ailleurs plus traduits.

Ce retour aux sources permet d’esquisser en filigrane le portrait de la narratrice et de « la femme sacrée », celle qu’elle avait aimée comme une mère.

On croise l’amoureuse qui avait noué avec Rinri « un genre de fraternité intense », atypique. On découvre Amélie, la comique, l’hyper sensible qui peut se mettre à trembler « comme une feuille », la conteuse, l’humoriste (qui manie l’auto dérision sans complaisance pour son « sabir abominable », son « japonais de cuisine »), l’obsédée de la propreté, l’engagée solidaire d’un peuple traumatisé. On emboîte le pas de la voyageuse docile qui sait se fondre aux autochtones, « calquer son attitude » sur les leurs et même se dissoudre dans Tokyo comme « une aspirine effervescente ». Enfin on partage avec Amélie, la nostalgique invétérée, les instants de grâce procurés par le kenshõ, cette « perception de l’imminence » ou ima ainsi que son expérience du caisson à oxygène.

Amélie Nothomb relate ses retrouvailles qu’elle a redoutées et la collision brutale entre les images du passé et celles du présent : « L’apocalypse, quand on ne reconnaît plus rien», quand le magasin de bonbons est devenu un pressing. On la suit sur les lieux fondateurs d’où elle exhume ses années de maternelle et avoue avoir fugué de la classe des « pissenlits », nom qui n’est pas sans évoquer Kawabata.

Se font jour des souvenirs convoqués à la manière des réminiscences proustiennes.

Durant cette balade au pays de sa tendre enfance, le cœur d’Amélie Nothomb fut soumis à rude épreuve comme le sismographe de ses émotions l’atteste. Submergée par moments, l’overdose l’oblige à ouvrir les vannes. Elle aurait pu confier : « Ne me secouez pas ». Je suis pleine de larmes.

Retrouver en vrai Rinri son amour de jeunesse, sa gouvernante qu’elle a aimée comme une mère relève de l’ordalie pour la narratrice, d’où cette envie de fuir. Le lecteur entre en empathie lors de la scène la plus poignante, indicible, à son paroxysme. Un vrai séisme intérieur pour Amélie-chan quand elle tombe dans les bras de sa « nounou bien aimée », âgée maintenant de soixante-dix ans. La romancière aborde avec délicatesse, déférence et élégance la notion de la vieillesse.

La catastrophe du 11 mars 2011, elle ne pouvait pas la passer sous silence même si Nishiosan n’en garde aucun trace. Elle y met en lumière l’esprit nippon, leur stoïcisme, leur capacité de résilience. La narratrice a su instiller légèreté et humour pour adoucir la chape gravité à la vue des lieux dévastés de Fukushima où elle a tenu à se rendre, sans deviner qu’elle en aurait des « crampes au ventre ».

Amélie Nothomb nous offre dépaysement (satori) et exotisme. Soit elle nous laisse comme l’héroïne de Lost in translation, étourdie par l’effervescence des villes, les trains bondés, nous dépose dans des hôtels aux chambres exigües. Soit elle nous baigne dans des paysages nippons dont la beauté conduit à l’émerveillement, l’extase, où le temps est comme suspendu, comme au moment des balbutiements des cerisiers du Japon. Ce qui n’est pas sans rappeler le célèbre vers de John Keats : « A thing of beauty is a joy forever ».

Ce récit qui fourmille d’anecdotes, où se mêlent le choc des cultures, des états d’esprit opposés aurait pu s’intituler : Je me souviens. Mais peut-on se fier à ses souvenirs, surtout quand ils remontent à l’âge de trois ou quatre ans ? Pour Cees Nooteboom « Le souvenir est comme un chien qui se couche là où il lui plaît » d’où sa méfiance. Amélie Nothomb y sonde les mémoires, la sienne et celles de ses protagonistes. On serait tenté de croire Philippe Vilain quand il certifie qu’il n’y a pas de bonheur dans l’oubli ainsi que Marguerite Duras qui affirme : « Il reste toujours quelque chose de l’enfance ». Nul doute que l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie. « La mémoire est une aventure bizarre » avance l’auteure. Pour preuve, celle de Nioshio-san, qui flanche, ce que les scientifiques expliquent par une fluidité du temps : « sa capacité de souffrance était saturée ». Ce qui rappelle Proust pour qui « La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, partout où nous retrouvons de nous-mêmes, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, sait nous faire pleurer encore ».

Roman rythmé par des chapitres courts, truffé de chiffres (16) et de dates qui ont ponctué les déplacements de la narratrice, comme un journal de bord.

Un style épuré afin de « mettre à nu le trouble », ce qu’elle réussit avec brio.

Amélie Nothomb signe un récit touchant, à la veine autobiographique, anti-mélancolique, haut en émotion, dominé par la figure de Nishio-san, dans lequel elle nous initie au « contact high ». Même si la narratrice avance quelques arguments de son « inexistence », le lecteur l’aura facilement identifiée.

Amélie Nothomb, aux multiples facettes dévoilées, nous émeut, nous fait rire, nous imbibe le bord des paupières, nous livre un condensé de sagesse bouddhiste, elle ravive nos souvenirs, en un mot elle nous bouscule en nous faisant partager ses appréhensions, sa joie indicible. On quitte à regret, « la non-fiancée, la non-lumineuse ».

Décernons lui la palme d’or de l’émotion pour ce travail de mémoire drôle, nostalgique et habité de fantaisie. Une épiphanie incommensurable pour le lecteur.

NB : Il reste à mettre des images sur ce récit si personnel en visionnant le documentaire de France 5 : Une vie entre deux eaux. (printemps 2013)

Chronique de Nadine Doyen©

Françoise Lassalle, Du ciel au Sertão: une escale au Brésil, (éditions Raison et Passions (1) (212 pages – 16€)

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  • Françoise Lassalle, Du ciel au Sertão: une escale au Brésil, (éditions Raison et Passions (1) (212 pages – 16€)

Françoise Lassalle nous embarque au Brésil et nous plonge dans les coulisses de la préparation d’un vol (étude des conditions météo, briefing…).

Elle sait nous harponner créant le suspense dès le prologue en distillant des mots clés.

Quels sont donc ces « événements criminels » évoqués,« ces exactions » commises ? Qui sont « ces trois hommes menottés » qui causèrent un tel traumatisme chez Karine, jeune navigante, qu’elle en frissonna en les revoyant ? Que leur reproche-t-on ?

On découvre que l’équipage a été convoqué par le colonel Figueiras pour une reconstitution des faits. Le ton intransigeant du colonel laisse deviner des failles, des doutes quant aux premières dépositions faites. Érico ne militait-il pas en faveur de leur libération ?

L’auteur nous fait revivre le vol du 22 décembre 2008. Toutes les phases du décollage sont décrites avec une telle précision que l’on se sent comme Eva « arrachée du sol ».

On suit chacun des « onze globe-trotters » dans leurs activités spécifiques et parfois dans leurs pensées intérieures. On assiste aussi à la naissance d’aimantation entre certains passagers et personnel. On note la présence de passagers bien particuliers. Eva, la seule à avoir une double culture nous initie aux rites religieux du Brésil, ce qui apporte un dépaysement pour le lecteur.

Le récit permet d’appréhender en filigrane la situation politique sous la présidence de Lula pointant la cause des protestations.

Les conditions météo les obligent à prévoir une escale à Bahia, d’où les complications pour les voyageurs à destination de Rio.

Un coup de théâtre inopiné va bouleverser tous les plans personnel de chacun des otages et générer angoisse et inquiétude pour le personnel resté à terre.

L’irruption d’hommes armés, violents sema la panique, mais leurs menaces ont vite cloué au silence ceux qu’ils tenaient sous leur joug.

On suit l’invraisemblable errance de ce mini bus aux mains de leurs ravisseurs.

La disparition de René risque de déclencher une réaction expéditive.

Des affaires de cœur se greffent dont celles de Karine et Irembé et de Maud et Ėrico.

Françoise Lassalle décrypte en profondeur la relation prisonniers et geôlier pendant cette captivité. Comme deux des otages peuvent s’entretenir dans la langue de ces pirates, ils tentent de les apprivoiser, de comprendre leurs mobiles. Ceux-ci exposent leurs doléances, pointent la politique de Lula qui ne tient pas ses engagements, réclament d’être entendus. Ces militants pour la défense des terres pourront-ils convaincre de leurs droits et justifier la légitimité de leur action ?

N’auront-ils pas réussi à rallier à leur cause Érico, en qui il voyait un ennemi ?

Quel sera leur sort ? Quels peines encourues ? Les victimes seront-elles impartiales ?

Par ce fait divers, la romancière explore le syndrome de Stockholm, qu’Amélie Nothomb nomme ici le syndrome de Bahia.

Des affaires de cœur se greffent dont celle de Karine et Irembé.

La fin de leur captivité et des revendications des rebelles est célébrée par une joute musicale et poétique, proche du slam, improvisée par Irembé et le vaqueiro. Les strophes résument quelques instantanés, font allusion à cette attraction de « la Francesa » découvrant l’existence de Clarinda, la femme d’Irembé.

Le lecteur est introduit par Eva dans le cercle fermé de la cérémonie du « caudomblé »,qui génère un état de transe, extatique chez les initiés.

De leur côté, les autres membres de l’équipage se mobilisent pour alerter la police, pas des plus réactives. Le lecteur est alors tenu en haleine jusqu’au dénouement à Juazeiro, notre « corazón » battant par empathie aux péripéties stressantes des otages.

Soulagement pour tous après cette cavale mouvementée, riche en rebondissements.

Françoise Lassalle nous livre une galerie de portraits très fouillés et contrastés, l’équipage et passagers formant un microcosme hétérogène. Victor, l’adolescent adopté, en quête d’identité, qui éprouve le besoin d’un retour aux sources et s’y fond à merveille au point de vouloir rester tout comme Eva ; Claudio/Claudia le travelo ; Patrice, le steward inconsolable de la perte de son ami avec qui il avait prévu d’adopter un enfant ; René, le mari infidèle, qui s’en repent ; Ėrico , le séducteur.

L’auteur, spécialiste des civilisations de l’Amérique latine, nous donne un panorama de la culture brésilienne dans son roman ponctué de phrases en portugais, de poèmes. D’autre part, elle analyse avec profondeur le comportement des protagonistes et met en exergue leur façon de rebondir, de positiver, à la manière de Boris Cyrulnik.

Ils ont retrouvé un sens à leur vie, choisi d’aller à l’essentiel et atteint la sérénité.

Les épreuves les ont soudés et ont permis de débusquer les qualités humaines. Ils redécouvrent les valeurs d’entraide, d’amitié, de fraternité et de solidarité.

Françoise Lassalle signe un roman à la veine partiellement autobiographique, qui véhicule des leçons de vie, des promesses d’espérance quant à « transposition des eaux » du rio et laisse envisager une médiation constructive pour les paysans.

©Nadine Doyen

Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

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  • Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

La correspondance dévoilée entre Hervé Guibert et celui qu’il a élu : le belge Eugène Savitzakaya, couvre une décennie. Elle débuta en 1977 avec la parution, à 22 ans, de leur premier roman respectif. Ces lettres mêlent confidences, épanchements, délires, supplications, conseils bienveillants, projets communs (Villa Médicis), déboires, ainsi que des réflexions sur leur écriture. Écriture sensuelle, tendue par le désir.

Comme Christophe Carlier le démontre dans son roman (1) : « les lettres nous informent moins sur la psychologie de leur auteur que sur celle de leur destinataire ».

Il ajoute que « C’est toujours en fonction de celui-ci qu’elles sont composées, le rédacteur jouant simplement le rôle du miroir déformant ».

Ce recueil nous offre donc les portraits croisés des deux auteurs qui s’apprivoisent, tissent des liens littéraires, puis plus intimes. On devine leur abandon physique : « Je sens encore ta langue » lors d’un séjour sur l’île d’Elbe. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la fréquence de leurs échanges est inégale. D’où les nombreuses remarques d’Hervé, souffrant d’une carence de nouvelles de la part d’Eugène. Ses missives se font plus enflammées après leurs rencontres. Certaines sont de vraies déclarations : « Je t’aime ». Hervé ne cache son aimantation mais est en proie à des interrogations, craignant d’insupporter Eugène par sa prolixité et sa passion « déraisonnable ».

Hervé, envahissant, estampille Eugène de nombreux termes : depuis « Bufo, Mon cœur infernal, Ma merveille, mon gueux ». Quant à Eugène, plus discret, « retors », il se qualifie de « pauvre protégé » et voit en Hervé « le plus gentil des garçons ».

Quant à Eugène, il n’est pas indifférent mais garde une certaine froideur et distance.

Toutefois, il répondra à sa demande de photos, parfois à ses injonctions. Il se montre préoccupé quand la santé d’Hervé montre des défaillances. Une infinie et profonde tendresse les réunit. Hervé Guibert évoque en filigrane cette maladie qui le ronge, consignant ce mal « invivable », sa souffrance physique dans son journal (Lemausolée des amants) qui fut publié de façon posthume en 2001.

Quand il devine Hervé dans une phase de bourdons, il n’hésite à l’inviter à Liège.

Les cadeaux échangés (oursons, médaille) n’arborent pas la même valeur pour eux. Pour Hervé, tout ce qui lui vient d’Eugène devient sacré comme des reliques.

Quant à Eugène, il conserve précieusement « une carte purgative », qui agit comme un baume au cœur quand il est triste.

Leurs liens professionnels leur permettent de cultiver leur amitié, Hervé Guibert faisant publier par épisodes, les textes d’Eugène dans L’autre journal. Mais leurs relations vont être assombries à la cessation de cette aventure éditoriale. D’où la lettre de contrition d’Hervé, endossant la responsabilité de l’avoir « fourgué dans ce pétrin » et renouvelant son admiration « pour la beauté de son écriture ».

Leurs lettres convoquent également des connaissances communes, comme le photographe Bernard Fauchon ou le poète Izoard et déclinent tous les titres de leurs publications. C’est alors que la portée prophétique et testamentaire de La mort propagande saute aux yeux. Hervé Guibert ne voyait-il pas « tout noir ou presque noir » ? N’écrivait-il pas pour résister à au silence et à l’oubli ?

Si la mort met fin à leurs liens, Eugène Savitzakaya ressuscite son frère d’écriture et lui rend hommage par ce touchant mausolée de papier établi conjointement avec Christine Guibert. La littérature plus forte que la mort.

(1) : L’assassin à la pomme verte de Christophe Carlier (éditions Serge Safran).

© Nadine Doyen