Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)


Sébastien Ayreault nous relate les débuts difficiles de son héros David, aspirant écrivain. Convaincu que « la meilleure façon de le devenir, c’est de devenir chômeur », il s’inscrit à l’ANPE.

C’est sous les toits de Paris, dans un décor spartiate qu’il se met à noircir des pages.

Si on ne choisit pas sa famille, il en est de même pour ses voisins. Il mène une vie de marginal, fréquente des lieux interlopes, côtoie des plus minables que lui, au risque de se perdre, vu ses addictions (cigarettes, boisson, drogue).

Si dans Repose-toi sur moi de Serge Joncour, ce sont les corbeaux qui initient la rencontre, ici c’est une boîte de haricots verts !

Si le narrateur a connu « l’effet Agnès », un autre tsunami s’empare de lui, dès son premier contact avec une librairie. C’est avec « Sexus, Plexus, Nexus » d’Henri Miller qu’il ressort et prend « une claque ». Besoin de lire, dévorer.

Les livres ne sont-ils pas parfois l’ultime bouée de sauvetage, comme des auteurs en témoignent dans l’excellente et éclectique revue Décapage 55 ? (1)

David, le narrateur n’a-t-il pas eu des tendances suicidaires, comme celle de « sauter », devant la pénurie de son imagination ?

Ses liaisons, il leur met un terme en s’envolant à Katmandou. Pense-t-il pouvoir rejoindre son ami peintre Le If ? C’est un mec « paumé, délabré, défoncé », déprimé, en errance, que Lubna croise, initie à Internet, tente d’aider et séduit.

Coup de foudre, mariage éclair. Le voici de retour en France avec une femme, un chat et bientôt un CDI. Nouvelle installation,

Amer constat pour David : « l’écriture s’était fait la malle » . Cet accablement de la page blanche le rend aigri et peu tolérant pour ces « nihilistes », larmoyant lors de la remise de leur prix !

Il s’essaye alors à la chanson, mais garde l’espoir, ayant été publié dans No News. L’exemple de Bukowski, qui a trimé en usine, ne lui paraît donc pas un obstacle à devenir écrivain.

Bientôt la routine et des divergences dans le couple. David, comme Richard, le protagoniste de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, n’entend pas son épouse. « Tu n’écoutes rien. » lui reproche-t-elle. « Parti dans son délire de chanteur », il se voit déjà sur les ondes, « number one », au top des charts, encouragé par Phil, compositeur, guitariste.

Voilà « sa vie partie en éclats », divorce inéluctable, auquel s’ajoute un licenciement.

La galère pour ce loser qui cherche à renouer avec Agnès, alors qu’il est fracassé par le départ précipité de Lubna. On suit ses tribulations d’un logement à un autre, d’un bistrot à un « petit club » et même jusque dans le cimetière où repose sa famille.

Miller ne sera pas la seule planche de salut, conscient de la nécessité de lire beaucoup, il fréquente aussi les mots de Bukowski. Le déclic se produit quand on lui offre sa correspondance. Ne serait-ce pas cette célèbre lettre à son éditeur qui aurait convaincu Sébastien Ayreault à tenter, lui aussi, l’aventure à Atlanta, avec comme objectif principal : « une carrière d’écrivain »?

Sébastien Ayreault signe un roman, aux accents autobiographiques probables, relatant l’ambition de son héros à devenir écrivain, les affres de la page blanche et les difficultés rencontrées. Comme le dit Serge Joncour : « Il n’ y a pas de recette, ce n’est pas comme le cake !». L’auteur livre un récit saccadé, ponctué de turbulences, à l’image de la vie chaotique, foutraque du protagoniste, David Serre.

L’écriture, au bout du tunnel, l’écriture, comme catharsis.

(1) A signaler dans le numéro 55, Automne-hiver de Décapage (Flammarion), la présence de Sébastien Ayreault dans la rubrique Créations, où il livre des extraits de son « journal fragmentaire et poétique » intitulé Ainsi va la vie.

Il débute par le poème Petit matin de Thanksgiving : ( première strophe)

« Les grands arbres frottent

Le ciel bleu

Petit matin de Thanksgiving

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©Nadine Doyen

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)


Maints auteurs évoquent la diversité des paysages en parcourant la France.

Sa traversée de la France, Axel Kahn l’a relatée dans Pensées en chemins.

Serge Joncour, lui, sillonne notre hexagone en train, à vélo, à pied et cristallise/ capture les paysages qui défilent dans ses romans. Ce qui lui fait affirmer « Où qu’on aille on est d’ailleurs et c’est sans fin que l’on n’est pas d’ici ».

Sentiment partagé par Sylvain Tesson : « Moi, j’avais toujours eu l’air d’un mec d’ailleurs. ».

AVANTI !!

Si Sylvain Tesson a également pris son bâton de pèlerin, ce fut pour une raison bien différente. Dans l’avant-propos il explique son année horribilis : son dramatique accident et la perte d’une mère, « c’est un monde qui s’écroule », dit Auden , « c’est en toi seul qu’il te revient de trouver le ressort, la ressource pour avancer ».

En effet, si Sylvain Tesson cultive l’art de la chute dans ses nouvelles, il n ‘a pas aussi bien négocié celle… d’un toit ! Pendant son hospitalisation, et ses longs mois de soins, puis de rééducation, le miraculé, né sous une bonne étoile, se lance le défi, s’il en réchappe, de parcourir « les chemins noirs », en clopinant, ersatz aux tapis roulants, itinéraire tracé sur une carte, insérée en début du récit. « La carte était le laissez-passer de nos rêves ». Un titre inspiré par René Frégni, écrivain provençal.

Le marcheur « avait entendu résonner l’infrangible appel du voyage et de l’écriture ».

C’est donc son journal qu’il partage pour notre plus grande curiosité, depuis Tende jusqu’à la pointe du Cotentin. Odyssée pédestre qui dure du 24 août au 8 novembre.

Une traversée en diagonale , « une sinusoïde de l’incognito ».

C’est au rythme de la lenteur « forcée », qu’il va cheminer dans des contrées hyper rurales. Ce retour à la « slow life », contrastant avec l’allure du TGV, est garant de solitude. L’auteur, remis debout, a besoin de retrouver sa « liberté de mouvement », de fuir, de disparaître pour « échapper aux conventions », oublier ses lourds traitements. Quête aussi des proximités, conscient d’avoir négligé ce « trésor ».

Vu les difficultés du départ, Sylvain Tesson n’aurait-il pas présumé de ses forces ?

Le lecteur est soulagé quand des compagnons de route le rejoignent, rompant sa solitude.Tout d’abord Cédric Gras, connaisseur de la Russie, comme lui.

Puis, à Murat son ami russe Arnaud Humann. Mais coup du sort,une destination non programmée :l’ hôpital d’Aurillac, « l’épilepsie étant fatale en terre volcanique ».

Sa soeur Daphné qui le retrouve à La Châtre se souviendra, elle, de cette nuit hitchcockienne, attaquée par des frelons !

Avec Sylvain Tesson, soutenu par « ses bâtons de marche » on crapahute, on se fraye des passages, on s’extirpe des ronces, on franchit des ravins, on longe des rivières.On zigzague. On butine, on cueille et se gave de figues, de poires, de mûres.

On bivouaque, « un luxe » ! Ses nuits sont d’un confort variable selon les lieux et la météo :un monastère, une auberge, chez une tante chérie,une grange, un gîte, de petits hôtels à la belle étoile. Celles « sous la jupe des arbres étaient des nuits du soleil ». Parfois on s’égare quand les chemins buissonniers n’existent plus : « Moment romanesque ».

Des pauses sont indispensables, avec ce « corps en loques », des siestes (dans les oyats), c’est alors qu ‘il pratique comme Dany Laferrière, « l’art presque perdu de ne rien faire » (s’abîmant dans la contemplation des nuages) ou qu’il décline une « caravane de souvenirs » avec son ami photographe Thomas Goisque, venu cheminer avec lui, tous deux ébranlés, fracassés par la perte d’un être cher. Sylvain Tesson croit voir sa mère, omniprésente dans ses pensées, « dans les plis de la nature ».

Tous nos sens sont en éveil, plus que le narrateur qui a perdu son acuité auditive et olfactive (« L’air sentait la mousse », la lavande, les herbes coupées,l’aubépine, les écorces, la champignonnière).On perçoit « la musique du ressac », « le fracas des vagues », « le bruissements des roseaux », « le froissement de feuillages ».

Ses rencontres ? Le randonneur vagabond rêve certes de croiser « une Suèdoise en minishort », mais ce sont des gens du terroir qu’il avise. Parfois une vieille dame aux allures de sorcière. Plus insolite de rencontrer à une fontaine un ermite qui vous lit !

Plus dangereux d ‘être à proximité de chasseurs ou de sangliers.Plus inquiétant d’être arrêté par des gendarmes. Il converse avec des vendangeurs, des fermiers.

Comme Jean Chalon, Sylvain Tesson voue une déférence quasi mystique aux arbres, s’interrogeant sur la force qu’ils peuvent transmettre : « L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? ». Ou insuffle-t-il « sa joie vibrante » ? Sa communion avec la nature rappelle David Thoreau.

Comme Whitman ou le naturaliste Fabre, il sait être attentif à la faune et à la flore. Il célèbre un vol de vautour ou de grèbe, le ballet des limicoles. Il salue la beauté, les petits riens somptueux (un noisetier), la diversité du paysage hostile/amical (clairières, plaines, futaies, bocages, causses, burons). Il se laisse hypnotiser par « les remous de la Loire », l’apparition du Mont-Saint-Michel : « Le stupa magique était là ». Certains lieux, comme en Normandie, génèrent un flashback historique.

Sylvain Tesson nous émerveille par sa façon de restituer ce que « le cristal de son regard » capture, parfois avec l’oeil d’un peintre : Bonnard, Bruguel, Dufy, Klimt.

Il a aussi recours à la peinture (Picasso, Bosch) pour mieux accepter « sa gueule cassée », « l’ironie du sport ». L’humour lui permet de prendre de la distance.

Marcher, c’est philosopher, méditer sur la vie, la mort qu’il a eue « aux trousses ».

En géographe, il dresse un état des lieux de la France hyper rurale, constatant la désertification des villages où « trouver un café équivalait à chercher une oasis ».

Quel avenir pour la Terre, s’interroge-t-il devant « une France en ruine » ?

Il tacle le gouvernement sans concession, qui « se pique d’infléchir le climat mondial » alors qu’il n’est pas capable « de protéger les abeilles ».

Il souligne cette frénésie à avoir le haut débit, lui qui ne cache pas son aversion pour les écrans. Il déplore une « forêt tourangelle en miettes », des chemins privés.

Ceux qui connaissent Les forêts de Sibérie ou Géographie de l’instant savent que l’auteur dévore des « bunkers de papiers », que pour lui, « le livre sacre le lieu ».

Il convoque une pléthore d’auteurs de prédilection. Parmi eux, des russes (Tostoï), Lamartine, Pessoa, Giono, Hesse, Blixen, Léautaud, Vialatte indissociable de L’Auvergne. Il lit Braudel en « lapant le bouillon ».

Nul doute que pratiquer « le pofigisme», « cette résignation joyeuse face à ce qu’il advient », que l’on rencontre dans S’abandonner à vivre, a dû l’aider dans cette « reconquête quotidienne», car il sait que « La vie allait moins swinguer ».

Des émules pour suivre ses traces ne manqueront pas, mais à condition d’avoir le sens de l’orientation et de cultiver cet art de vivre fait de silence et de solitude.

Sylvain Tesson a prouvé dans ses ouvrages précédents qu’il sait habiter poétiquement le monde,et ici la France : « Une lumière de pastel meringuait les labours », « Le ciel déployait un lavis couleur perle ».

Comme l’affirme Paul de Roux, « il y a des sentiers, comme certains livres, dont on n’a pas envie de voir le terme ». Car « la marche est comme une pêche à la ligne », une touche est toujours possible. Battre la campagne sur « les chemins noirs », au fil des pages avec Sylvain Tesson, « homme de la lumière », nous éloigne des écrans et nous revigore. Son récit /journal est un concentré de vie, d’odeurs, de bruits, empreint d’une âme russe.

Il livre un exemple de résilience, qui force l’admiration par sa volonté, son endurance.

Une renaissance en sorte, une reconstruction grâce à son courage, sa patience.

Un souhait réalisé : être « en mouvement », et en se surpassant.

Heureux comme Sylvain Tesson a retrouvé « la grâce de marcher tout son soûl », a dompté ses douleurs, a « poncé ses échardes intérieures » !

Marcher, c’est « changer de peau », confie le randonneur dans Géographie de l’instant . Une métamorphose salvatrice pour l’auteur et le lecteur !

Soyons reconnaissant à l’arpenteur des sentes buissonnières, Sylvain Tesson, de « sortir du bois » pour aller à la rencontre de « la société secrète » de ses lecteurs, ceux qui ne lisent pas des e-books, « une confrérie d’exaltés capables de parler des heures d’un auteur, de s’émouvoir d’un passage ».

©Nadine Doyen

Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion

Chronique de Nadine Doyen et Nicky Prost

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Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion


Pour les retardataires, tant la rentrée littéraire était prolifique, difficile de débusquer toutes les pépites. Voici un bon cru 2016.

Lauréat du Prix Interallié, 8 novembre 2016

Félicitations de toute l’équipe de Traversées à Serge Joncour qui transforme des gens ordinaires en héros qui convoquent le lecteur.

Comment ne pas s’attacher à Aurore et Ludovic, des êtres complexes en qui force et fragilité se livrent bataille. En entomologiste des coeurs, il sonde avec brio les méandres du désir chez Aurore et Ludo.

L’auteur se définit comme un « psychologue amateur » (trop de modestie), pourtant il brosse des portraits très fouillés de ses personnages. Quelle finesse dans l’analyse des rapports humains et sociaux !

Ce qui lui vaut d’être étiqueté « le Balzac » de l’époque. Excusez du peu !!!

Certains chanteurs se considèrent « aware », « conscients », Serge Joncour l’est aussi, dans ce sens qu’il enracine son roman dans la France d’aujourd’hui et pointe des situations dramatiques.

La force, l’atout de poids de ce roman réside dans l’analyse remarquable de cette micro société formée par les personnages de Serge Joncour, soulevant les questions de l’endettement, la mondialisation.

Son expérience de scénariste est un atout. Serge Joncour use de sa plume comme d’un objectif grand angle, son écriture est cinématographique.

Comme l’auteur le déclarait dans un tweet : « Un livre , c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi. » Ce qui fait que REPOSE-TOI SUR MOI se lit, se vit intensément.

On voit en lui un disciple de Chabrol dans sa façon de camper une atmosphère.

La touche d’humanité, qualité incarnée par Ludovic, quelque peu le double de l’auteur, donne au roman la foi en l’homme, la culture de l’espérance.

Serge Joncour réussit ce tour de force de faire l’unanimité des librairies francophones, dans l’émission d’Emmanuel Kerad du 5/11/16 pour REPOSE-TOI SUR MOI, « un roman touffu, introspectif qui renvoie à notre situation personnelle. Un beau roman sur l’amour et nos refuges qui a ému comme rarement ».(E. Kerad).

La licorne, Belgique : « Subjugué. Un talent fou par la façon de trouver précisément le mot juste, parfait pour poser l’ambiance et faire vivre les personnages. C’est sidérant. On ne peut pas le lâcher ».

Librairie de Verdun, Canada : « Écriture toute en finesse. Un roman sur la confiance qui peut s’installer entre deux personnes. On referme avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de bouleversant. On en redemande. »

Librairie Page 2016, Suisse : « Les paysages urbains et ruraux donnent une présence et une vibration supplémentaires au récit. »

Librairie Goulard, France : « Une écriture fluide qui porte le lecteur. Énormément de plaisir à suivre les personnages. Le sel de l’histoire : on ne sait pas ce qui va arriver ».

Et en bande son, Serge Joncour suggère Le Sud de Nino Ferrer,  « figure emblématique du Lot ».

En conclusion, c’est à la fois chaleureux, désemparé, optimiste, lucide, tendre (mais la dent est acérée), poétique, et tout simplement sublime, touchant, réaliste. voici pourquoi on a du mal à lâcher les personnages, on lit ce roman d’une traite.

C’est un PAGE TURNER HYPNOTIQUE

Pour mieux connaître Serge Joncour, de récentes parutions à signaler :

L’ excellent article de Vanessa Schneider : Un écrivain en tournée, paru dans Le Monde, le magazine du Monde du 29 octobre 2016 et l’éclectique revue Décapage 55, automne-hiver 2016 avec pour invité d’honneur Serge Joncour qui y dévoile « sa panoplie littéraire ».

Pour un panorama plus détaillé de REPOSE-TOI SUR MOI, consulter la chronique de Nadine Doyen du 1er août 2016 sur le site de Traversées.

REPOSE-TOI SUR MOI,

« une formule agréable à entendre, à émettre », confie Serge Joncour.

©Nadine Doyen et Nicky Prost

Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)


Si Amélie Nothomb est connue pour les prénoms tarabiscotés de ses personnages, l’originalité de Julie Moulin réside dans l’attribution de prénoms aux parties de son corps. C’est donc avec les jumelles Marguerite et Mirabelle que débute le roman.

Originalité double car Marguerite nous relate sa venue au monde, une naissance traumatisante, on le devine, pour les parents. Sans être « un atterrissage brutal » comme chez Amélie Nothomb. Julie Moulin nous offre un dialogue savoureux entre jambes et bras, prêts à s’associer, à tenter l’impossible,vu leur retard à marcher .

On imagine la frustration de ces jambes, inutiles, car le bébé rampe, « lustre les sols », joue le « rôle de serpillière ». Comment va se passer la 1ère séance de stabilisation ? Suspense. Rendez-vous donné au parc (à barreaux) d’A. Mais que s’est-il passé pour que le parc soit au rebut dans un placard ? Un fiasco ! A. tangue.

Toute la première partie,le corps avachi d’A semble être une marionnette téléguidée par Camille, « le cerveau », qui donne ses ordres à Boris et Brice « les bras », Babette, « les fesses ». A trois ans, Camille a apprivoisé un « Ensemble solidaire ».

Quand on est bien portant, on oublie ce qu’est le handicap.

Mais le douloureux accident de Marguerite prive sa soeur jumelle de mouvement. Avoir été hospitalisées, condamnées à souffrir explique qu’elles prennent leur revanche, cavalent, skient, nagent, courent, pédalent et poussent « leur corps à outrance ».

Si Marguerite « se poile » au salon de beauté, elle nous divertit aussi lors de cette séance d’épilation. A. affiche ses choix : « Je porte la barbe, moi ! Je suis un sexe moderne », sur un ton quelque peu provocateur.

Mais pour qui « trottinent » – elles ? Elles portent A., business woman hyperactive, qui rappelle tout à fait Aurore, l’héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi.

Elle aussi mariée à un homme qui ne semble pas partager les tâches et lui laisse le fardeau des enfants. Toutes les deux sont proches du burn-out. Leur couple

ne peut qu’accuser le coup à force de faire passer leur carrière avant la vie privée.

Mais quand le boss vous met la pression, confisque tout votre temps, pour Agathe, cela se traduit par des chutes, évanouissement, et le Big Bang, l’implosion.

Ses jambes ne réagissent plus. Tout le corps en surchauffe se rebelle, alerte sur l’épuisement de « son propriétaire ».

Dans la seconde partie, Agathe réagit, entend le message envoyé par son corps.

Mais sur qui peut-elle compter ? Fabien, l’inconnu providentiel de l’aéroport ? Claire, l’amie et collègue ? Sa mère pour la soulager des enfants, qui très vite lui manquent ? Agathe jongle avec les mensonges. Comment va-t-elle pouvoir se relever ? Reconquérir son mari ? A moins qu’elle cherche à renouer avec Fabien, son flirt de jeunesse ? A l’instar du héros de Serge Joncour, Fabien a deviné Agathe, compris qu’elle devait s’aérer l’esprit. Stupéfiante sa métamorphose après cette soirée à l’Opéra Garnier : « Agathe irradie. Elle évolue en apesanteur ». En transe, tout son corps vibre devant la grâce, la souplesse des deux danseurs. Magnifique tableau sur scène et au plafond : Agathe en extase.

L’auteure met en parallèle la vie de deux femmes. Claire, célibataire,sans enfants, valse avec ses amants de passage, mais connaît la solitude en soirée.

Agathe, mère, épouse, business woman, dévorée par son travail et cette vie trépidante, « speed ». Réussir en entreprise doit être notre moteur, croit-on.

Qui envier ? Qui est la plus heureuse ? Comment concilier tous les rôles sans sacrifier mari, enfants et sa liberté ? Sont évoquées les questions de la maternité, des enfants, de l’allaitement. Julie Moulin s’interroge sur la place de la femme dans le couple, au travail. Comment être épanouie, trouver l’équilibre entre travail, missions à l’étranger et famille , rester désirable? Comment ne pas se faire « bouffer » ?

Les héros de Repose-toi sur moi » de Serge Joncour en ont fait les frais : « Le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer ».

L’auteur nous immerge dans l’univers implacable des « open spaces », « prison insidieuse », « à la promiscuité intolérable » où le stress gagne le personnel.

Julie Moulin dépeint avec réalisme ce Paris vorace qui absorbe Agathe, « la bouche de métro qui engloutit, broie ». Comme Ludovic dans Repose-toi sur moi

de Serge Joncour, Agathe, qui suffoque dans cette foule hostile,cette « agitation délétère », arpente les rues de Paris. On se croirait dans le Paris de Modiano.

En fin de roman, la canne, indispensable à Agathe, impose sa cadence saccadée.

Agathe découvre les bienfaits de la marche, en silence (« colmater les plaies ») décuplés lorsqu’elle est effectuée en communion avec la nature. La marche décante, purifie permet de s’extraire du tumulte urbain, de s’approprier les paysages, de « goûter à l’espace ». Le corps se réaccorde à l’esprit et au monde. Moments salvateurs qu’elle partage avec Claire et d’autres jusqu’à ce que leurs routes les éloignent.

La fin de leur amitié hors du commun, si précieuse surprend.

Autre source d’évasion et sas de décompression : la lecture, « plaisir jouissif » pour Agathe qui aiguise notre curiosité à retrouver avec avidité ce roman de Mikhaïl Boulgakov ! Une vie démultipliée. Parenthèse poétique quand elle traverse le parc Monceau que « le brouillard couvre d’une écharpe de mousseline blanche ».

Pourquoi ce titre Jupe et pantalon ? On y entend la voix d’une militante féministe, disciple de George Sand. Julie Moulin revendique son statut de femme, « les femmes étant des hommes comme les autres » et dénonce le sexisme. Elle s’insurge contre les clichés séculaires de la femme aux fourneaux, confinée à la vie domestique, reléguée au second plan dans l’espace public, les sociétés modernes.

Si Julie Moulin confie avoir eu besoin de quitter le « franglais » lié au monde de la finance, consciente de ses ravages, elle en a distillé quelques miettes dans ce roman ou expressions. Judicieux, ce jeu de mots « I am pulling your leg » de Mirabelle !

En mettant en scène une héroïne qui vit avec ce traumatisme de la brûlure et de cette greffe, l’auteur montre les dégâts collatéraux indélébiles causés par cet accident.

Elle aborde la question du handicap et de la résilience. L’auteure, elle-même, n’a-t-elle pas eu à subir un coup dur de la vie ? D’où ce pacte et cette conversation avec ses jambes. A chacun de ménager sa monture, d’être attentif, vigilant à ses signaux.

Le corps, comme le rappelle Isabelle Kauffmann dans Les corps fragiles, « n’est

pas un havre de paix mais un monde frémissant en perpétuel remaniement ». « La vie est un cercle » conclut Agathe, au crépuscule de sa vie, atteinte par la déliquescence de son corps (« Mirabelle est prostrée », Boris et Brice « ont la peau fripée »), la voici « traitée comme un enfant ». Et de s’interroger sur le devenir de son âme que la poésie, la musique ont ravie, élevée. Que reste-t-il d’une vie ?

Le ton léger, nourri d’autodérision cède la place au grave.

À noter la présence d’une table des matières grandement appréciable.

Julie Moulin signe un premier roman pétri d’humour, dynamique, kinésique, ce qui est paradoxal vu les périodes d’immobilité forcée et le destin tragique de Marguerite.

Ainsi elle entraîne le lecteur dans un tourbillon endiablé, véloce à en perdre haleine, mais pas de crainte, lui ne chute pas, et reste arrimé au roman. A lire en marchant !

Ou avec, en fond sonore, une musique de Tchaikvoski, une barcarolle.

© Nadine Doyen

Décapage n°55 ; Automne-Hiver 2016 ; 15€ ; 192 pages

Chronique de Nadine Doyen

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Décapage n°55 ; Automne-Hiver 2016 ; 15€ ; 192 pages


Les abonnés l’attendent toujours avec impatience cette revue, d’autant que le sommaire alléchant, plus la couverture attractive sont partagés sur twitter.

Pour le numéro 55, le portrait de Serge Joncour, dû au talent d’Olivier Lerouge, convoque. On tente de décrypter les dessins. Les rails ? Un évidence : Notre écrivain national aime prendre le train. Des corbeaux ? Lisez REPOSE-TOI SUR MOI et vous comprendrez qu’ils ont été le détonateur d’une idylle. Des haltères ?

« C’est le parfait défouloir » pour l’auteur. Oui, Serge Joncour se met à nu, pose dans cet escalier qui a gagné sa notoriété grâce à ce dernier roman, distille quelques photos. Il nous livre son panthéon littéraire : ses notes, ses lectures (Clavel, Miller, Calaferte…) « ses livres étaient », ceux « qui donnent envie de vivre, d’agir, de jouir ».

Il nous invite dans son bureau, nous dévoile sa façon de construire un roman, « les méandres de la création ». N’occultons pas le talent de scénariste de Serge Joncour,

qui fit le succès de Elle s’appelait Sarah et les adaptations cinématographiques.

En bref, vous saurez tout ce que vous vouliez savoir sur l’éminent Serge Joncour sans le demander, comme la voiture qu’il s’acheta à vingt ans !Et ses voyages.

Vous trouverez de judicieux conseils de lecture dans la page incontournable de Jean-Baptiste Gendarme, intitulée La Pause (p 45). Parmi eux, une réédition d’un pur bijou, l’opus de Frédéric Vitoux :Il me semble que Roger est en Italie, aux éditions Équateurs parallèles, « un vibrant hommage, un touchant éloge de l’amitié, un petit chef d’œuvre ».

Clément Bénech exhume l’œuvre d’Édouard Levé, « devenu culte » certes, mais « pour une poignée de lecteurs ». Ironie du sort, son dernier manuscrit s’intitule Suicide. Il met en exergue sa modernité, sa passion pour les images, la photographie.

Méconnu également, le gallois Arthur Machen qui inspira Borges. Philippe Forest retrace la biographie de celui qui est considéré comme « l’un des pionniers de la littérature d’horreur ». Et nous explique le point commun qui le lie à cet auteur.

Bernard Quiriny s’intéresse aussi aux biographies, mais celles qu’il décline concernent plus d’une quinzaine d’écrivains fictifs : Michel Vircondet, Alain Michelet,

Constance Genevrin, Michèle Vaniescu. Antonin Karmidjian aurait-il programmé son suicide en écrivant : Dans deux ans je serai mort ?

Des pages bien mystérieuses.

Jean-François Kierzkowski aborde la question de la postérité d’un auteur ou comment ne pas sombrer dans l’oubli.

On connaît le pouvoir des livres. Ce dossier fait écho à l’émission de LGL(1)

La vision du livre par Michèle Petit le prouve : « Un livre, c’est une hospitalité, une sorte d’abri , un refuge… ». Dix auteurs confirmés (A Zeniter, B Giraud, E Pagano, E faye, F Chiarello , E Neuhoff, F-H Désérable… révèlent le livre qui leur fut comme une bouée de sauvetage, « qui leur a permis de sortir la tête de l’eau, de retrouver un peu d’élan, d’espoir » . Autant de pistes de lectures à explorer.

A lire de Régine Detambel : « Les livres prennent soin de nous,l’auteur étant « à la bibliothérapie ce que François Bon est à l’atelier d’écriture ».

Vous aimez le style épistolaire. Olivier Liron, auteur du poétique Danses d’atomes d’or ( Alma) écrit à une de ses idoles.

Vous préférez la poésie ? Sébastien Ayreault glisse des pages de son journal fragmentaire et poétique. La disparition de David Bowie lui a inspiré un texte.

Les rédacteurs de Décapage insèrent aussi des défouloirs, vous pouvez créer des autocollants, des marque-pages à faire des envieux.Sont rassemblés tweets, divers messages de lecteurs.

Les concepteurs de Décapage prennent soin de nous, et nous autorisent une pause de deux semaines avant de dévorer les nouvelles de la partie : créations.

Ne manquez pas « la bibliographie d’écrivains fictifs » de Bernard Quiriny, le journal de Laurent Sagalovitsch, les inédits de Sébastien Ayreault, Thomas Vinau, Lisa Balavoine, David Thomas et François Matton, illustrés par lui-même.

Autres illustrateurs talentueux qui rehaussent les textes de la partie créations : Alban Perinet, Elvis Wilk, Marek, Florence Ricard, Aurélie Garnier, Maya Brudieux.

La revue,en page finale, rappelle toutes les bonnes raisons de lire Décapage. Elle incite à s’y abonner, à la retrouver sur twitter. Éclectique, livre de chevet idéal.

Un vraie réussite ce numéro à lire pendant les veillées automnales.

©Nadine Doyen


(1) LGL = La Grande Librairie animée par François Busnel.