Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)

Chronique de Nadine Doyen

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Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! Et commencez à vivre, Flammarion /Versilio (188 pages – 16,60€)


Un titre choc pour un livre qui nous invite à cesser de nous gâcher, polluer la vie.

Un livre idéal pour se déculpabiliser et y puiser d’autres résolutions.

Fabrice Midal étaye les 15 chapitres en glissant des expériences, personnelles ou pas.

Les citations sont pléthore, celles en exergue de chaque rubrique donnent le ton.

Son but ? Nous recentrer sur l’essentiel. Savoir dire non aux multiples sollicitations, aux injonctions, savoir s’affranchir du carcan des contraintes.

Commencez par « être son meilleur ami » et non pas son tyran, son bourreau.

Pourquoi vouloir toujours être parfait en tout, jouer au super-héros, être le best ?

L’auteur nous encourage à savoir prendre des micro pauses, afin de retrouver notre liberté, notre énergie majeure, afin de doper notre créativité, et de nous éviter le burn out inévitable quand les tensions s’accumulent.

Dans le chapitre 12, intitulé : Cessez d’avoir honte, l’auteur souligne la nuance entre s’aguerrir et s’endurcir. Comme Thomas Andrieu, le héros du roman de Philippe Besson, Fabrice Midal, confie avoir mal vécu sa différence, obligé de la taire dans une famille où l’homosexualité relève d’une maladie. Il met en garde, conseillant de s’aguerrir pour être capable d’aimer, de s’émerveiller, d’espérer et non pas de s’endurcir, comme ceux qui se renferment jusqu’à « manquer la vie ».

L’auteur incite à cesser d’avoir honte, à ne pas rejeter sa vulnérabilité et à vivre « ses émotions avec douceur et humour ».

Le chapitre final s’adresse aux parents à qui on demande de « cesser de discipliner leurs enfants », de les « bombarder d’injonctions ». Le philosophe ne cache pas son admiration pour le parcours du footballeur Griezmann qui s’est lancé un défi à 14 ans, un choix personnel et non le « fruit du désir inassouvi de ses parents ».

Pour les émules de Fabrice Midal, les adeptes de la méditation, il faut savoir qu’il organise des séminaires. Dans ce recueil, il décline les nombreux bienfaits que la méditation apporte. « Méditer, c’est s’oublier pour s’ouvrir au monde ». « La méditation est une respiration sans consignes ni sanctions », « un art de vivre ».

« Rester ouvert et curieux », comme le préconise la pratique de la « mindfulness, la pleine présence ».

Ce livre extrêmement libérateur et déculpabilisant ne se lit pas d’une traite, le propos demande une relecture parfois, vu sa portée philosophique.

Les notes bibliographiques listent les ouvrages de références de l’auteur, nourri par la poésie (Dickinson, Eliot), le bouddhisme, l’hypnose, la philosophie.

Fabrice Midal, philosophe et enseignant de la méditation, signe un livre rassérénant, dans lequel chacun peut tirer profit. La bienveillance, un maître mot.

©Nadine Doyen



Sur son site Fabrice Midal nous explique son livre.

Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman, Julliard ; (194 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson « Arrête avec tes mensonges », roman,  Julliard ; (194 pages – 18€)


Philippe Besson lève le masque et s’essaye à l’autofiction, en prenant pour titre, une injonction de sa mère. Alors cette fois, quelle vérité le romancier  nous livre-t-il ?
Dans le prologue l’auteur nous informe des circonstances qui ont généré ce roman. Dans une phrase sans point, ponctuée seulement par des virgules, marquant sa sidération, sa commotion. Qui peut bien être cette silhouette qui le met en transe,le perturbe, qui l’écrase ? Qui le fait bondir à sa poursuite, qui se retourne ?
L’auteur tisse très rapidement une complicité avec son lecteur : « Que je vous dise », « Vous imaginez » ! » vous savez ». Toutefois, en champion des mensonges, il lui arrive de nous mentir !
Il sait se souvenir de ses disparus, perpétuer leurs mémoires, pour preuve, ce roman dédié à Thomas Andrieu. Ici, il revisite son enfance, « coton », ressuscitant la figure paternelle. Un père qui ordonne, un fils qui obéit, passe du vous au tu. Tableau des écoles d’antan avec le poêle, les cartes aux murs. Époque de Jacques Chancel.
Puis, au lycée de Barbezieux, il s’arrête sur son adolescence qui le rapproche de cet inconnu qui a repéré « le garçon des livres » et sa différence. C’est cette différence, comme un ovni, qui lui vaut quolibets, insultes, mais il a su s’aguerrir.
Si le narrateur découvre son orientation sexuelle dès onze ans, se montre déjà curieux du corps de l’autre, c’est lors de l’hiver 1984 qu’il tombe amoureux. Philippe Besson, bien connu comme entomologiste des coeurs décline deux pages sublimes autour de l’amour, bien que « difficile à cerner » :ce sont « des bouches qui se cherchent, des torses qui s’épousent, … ». Il traduit cela par le « foudroiement amoureux, l’extase, l’éblouissement ». On est au plus près de la peau des amants pendant leurs fusions charnelles. On assiste à une métamorphose, un épanouissement visibles aux autres.
Au fil de leurs rencontres, leurs portraits se tissent. Surgissent les points communs et les différences des deux lycéens amoureux. Tous deux sont des enfants non désirés. Tous deux en terminale. Ils ont déjà participé à des vendanges, suivi le catéchisme.
L’un est brillant, écoute Goldman, l’autre écoute Téléphone, aime la terre, la ferme.
L’un s’ assume, l’autre vit dans « l’autocensure, le refoulement », le silence.
L’un aura soif d’ailleurs, tel un globe trotter, l’autre nous réserve des surprises.
Avec le recul des années, l’auteur peut mieux cerner ce qui les a aimantés, ce qui a plu chez l’autre. Il souligne en quoi le déterminisme social a façonné leur avenir.
Les lieux, pour Philippe Besson, sont des liens et  notre mémoire.
Les cafés sont également un lieu privilégié pour l’auteur. Ici C’est dans un café que Thomas fixe le premier rendez-vous ,celui de leur premier tête à tête, dans la clandestinité. Nul doute que le gymnase, le cabanon resteront associés aux premiers émois, baisers, premières étreintes. Puis la garçonnière de Philippe.
C’est aussi dans un café de Bordeaux que se fait l’entretien entre Lucas et le narrateur. Occasion pour peindre Bordeaux avant/maintenant.
Que la mer soit si omniprésente dans ses romans (Une bonne raison de se tuer ; De là on voit la mer : « une femme sur le quai du port de Libourne », les adieux « des bateaux qui prennent le large » ; Un instant d’abandon ; La Maison atlantique) ou pièce (Un tango au bord de mer) vient de ses nombreux séjours sur l’île de Ré.
Ces années de liberté sexuelle seront rattrapées par le « cancer gay », telle l’épée de Damoclès, sujet sur lequel Philippe Besson,très sensible à ce fléau, consacra un touchant opus : Le patient zéro (1). Il y confesse la « béance de l’absence »,dévasté à chaque disparition de ses amis à qui il « rend visite régulièrement », lui, le rescapé.
A la fin du chapitre 1, pour Philippe, retour de vacances d’été, le bac en poche. Un coup de fil, le choc, « comme une collision », « une clameur déchirante », une crucifixion. La phrase visionnaire de Thomas lui revient comme en boomerang: « parce que tu partiras et que nous resterons » et « une décision est prise : « J’efface Thomas Andrieu ». Mais peut-on vraiment occulter un si grand premier Amour ?
Dans le chapitre 2 entre en scène cet être mystérieux qui, lui, connaît le lien entre son père et l’auteur. Lucas, « l’enfant accidentel » lui relate ce qu’est devenu Thomas.
Thomas, prénom récurrent dans les romans de Philippe Besson, comme le fait remarquer Lucas. On devine le maelström que ces révélations génèrent. Va-t-il essayer de reprendre contact ? Thomas lui fera-t-il signe ? « Le temps a passé, la vie leur a roulé dessus, les a modifiés ». Ils ont atteint la quarantaine.
Coup de théâtre au chapitre 3 avec le drame annoncé, une lettre reçue, une à remettre qui clôt le roman. A la demande de Lucas, ils se retrouvent au café Beaubourg.
Philippe Besson nous tient en haleine. Épilogue poignant, la disparition d’un père renvoie à celle du père du narrateur à qui il a dédié La Maison atlantique.
On note la discrète présence de S., celui qui comprend, apaise, réconforte, soutient.
Dans son nouveau roman « des premières fois », Philippe Besson se dévoile avec une franchise qui en étonnera plus d’un. Par contre, Thomas a vécu une situation identique à celle du philosophe Fabrice Midal, qui l’évoque dans un livre (2) en invitant à « cesser d’avoir honte de soi ». Ces aveux devraient aider ceux pour qui faire leur « coming out » reste un tabou dans leur famille, souvent obligés de trouver une écoute dans ce centre « Le Refuge ».
L’auteur explore la rapport père/fils, celui de Thomas avec ce père « taiseux frugal » et le sien, exigeant, pour en conclure : « Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils ».
En filigrane, on sent le pouls des années 84 : « grève des mineurs sous Thatcher, assassinat de Gandhi ; JO en Yougoslavie, pays pas encore démembré.. ».
Même anonyme, on reconnaîtrait l’identité du narrateur, pas seulement au name dropping de Philippe Besson, avec ses références habituelles : Fanny Ardant, Patrice Chéreau pour le cinéma ;Hervé Guibert, Marguerite Duras pour ses lectures et en exergue de ce roman, mais aussi à sa VOIX qui émane du livre.
Le roman est scandé par : « Un jour/Plus tard/j’écrirai sur », où on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : la morsure de l’attente, le manque, l’absence, la brûlure de l’amour,le suicide, le deuil. Points de départ des livres évoqués. Pour les connaisseurs de l’écrivain, on reconnaît L’arrière saison à la description du tableau de Hopper en couverture. Se résoudre aux adieux, base de l’interview, en ouverture.
« Un écrivain écrit toujours par rapport à un secret, lequel irrigue son oeuvre souterrainement. Jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour », selon Pierre Assouline. Parfois quelques pages suffisent, parfois tout un livre. Les insatiables vont guetter le roman qui parlera des disparitions mystérieuses de garçons dans les « eaux noueuses » de la Garonne…comme nous le promet l’écrivain quinquagénaire !
Le narrateur aurait tort de regretter l’absence de « traumatisme d’enfance » pour nourrir un livre « bankable », ce récit autobiographique débordant d’émotions, retient l’attention, bouleverse ses lecteurs, leur tire une larme. Se raconter reste un exercice périlleux en littérature que Philippe Besson a su parfaitement maîtriser.
Un roman qui se lit d’une traite et suscite un engouement fulgurant, exponentiel.


(1) Patient zéro, collection Incipit (120 p, 12€)
(2) Fabrice Midal Foutez-vous la paix ! Et commencer de vivre Flammarion/ Versilio

©Nadine Doyen

 

Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières ; Belfond (18€ – 298 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières; Belfond (18€ – 298 pages)


Avant d ‘attaquer la lecture, commencez par détacher le marque-page offert.

Merci au concepteur pour cette idée géniale. La couverture convoque par la beauté sidérante de l’icône. Ne dévoilons pas son identité, mais vous l’avez reconnue !

Le titre peut interpeller, il est emprunté au poème d’Éluard que Jessica L.Nelson met en exergue. L’auteure frappe fort en nous offrant 2 fins.

La « FIN », qui ouvre le roman, insère un fait divers (notez la date : 22/01/17 !) relatif à la « Belle au banc dormant ».Et on a « faim » de la suite, pressés d’arriver à « la vraie fin. »

Si un livre peut changer une vie, ici c’est une photographie de Man Ray qui déclencha la vocation de l’héroïne pour la sculpture, ainsi que le film culte de Cocteau : « Le sang d’un poète » dans lequel une statue « de chair et non de marbre » s’anime.

Jessica L.Nelson déroule le parcours de son héroïne Elisabeth M., sa famille, sa reconversion de danseuse en sculptrice. Elle remonte son passé jusqu’à son mariage et son installation à Paris. Dans « sa nacelle de femme mariée » elle se sent muselée. Son mari devient « mortellement ennuyeux », leur fils Ulysse est confié à Célestine.

L’écrivaine nous implique, nous apostrophe par des injonctions : « Observons », « gentil lecteur » ou par cette proximité : « notre brunette », « notre héroïne ».

Elle entrecoupe son récit « in progress » par des échanges avec son éditrice, Céline, laissant transparaître ses doutes, ses dilemmes, ses tâtonnements.

Certaines auteures se plaisent à dire lors d’une nouvelle publication, qu’elles viennent d’accoucher , montrant ainsi le labeur que ce livre a demandé.

C’est ainsi que Jessica L. Nelson met en parallèle la genèse d’une oeuvre artistique, l’écriture d’un livre et la gestation d’un enfant, montrant ce que « produire » signifie.

On devine la volonté de la narratrice de réhabiliter Lee Miller, cette « icône libre », « cette créature fantasque et surprenante », qui la fascine, « hante ses nuits » et devient un modèle pour Elisabeth. Tant de points communs entre elles deux (pères tyranniques, quête de beauté, ennui chronique), mais aussi avec Jessica L. Nelson.

Tout en se livrant à des digressions, elle glisse un indice rappelant que son but est de montrer la descente, la « lente dégringolade » de cette « femme.. » vers la folie.

Les pages insérées du journal d’Elisabeth de 2007 laissent transpirer les angoisses d’être mère, l’appréhension face à de telles responsabilités. La voici taraudée à l’idée de sacrifier sa vocation de sculptrice, la préparation de son expo. Elle confie à son journal sa première liaison à quinze ans, puis laisse échapper sa vision du couple sans enfant, rappelant ces militantes du « No kidding », qui veulent s’épanouir.

C’est en présence d’une amie qu’elle fait le test de grossesse et qu’elle cède aussitôt à la panique.Comment l’annoncer à cet « ange » de mari, juste au moment où il a prévu d’investir dans un appartement, au moment où une promotion lui offre un poste à New York. La narratrice restitue les réactions opposées du couple.

Pour Elisabeth, c’est un tel tsunami intérieur qu’elle s’adresse à son « vermisseau »!Propos touchants, attendrissants de la future mère, contradictoires par ailleurs.

Par moult détails, l’auteure insiste sur les traumatismes que certaines femmes peuvent subir durant leur grossesse et à l’accouchement. Avec empathie, elle nous plonge dans la détresse de l’héroïne qui distille son ultime dialogue avec sa « princesse ».

Vibrante cette litanie de « Je me souviens » et cette conclusion : « Je suis l’assassin de ma création ». Car comment surmonter une telle épreuve ?

Le rapport au corps : « cette jolie machine à huiler et entretenir » est une thématique obsédante, peut-on subodorer, pour la narratrice. N’a-t-elle pas écrit sur l’anorexie ?

Jessica L. Nelson soulève le problème pour une femme de concilier le rôle de mère, d’épouse et d’artiste, s’interroge sur le temps consacré à ses proches. Que penser de cet éloignement d’Elisabeth, phagocytée par son modèle ? N’est-elle pas égoïste à priver son fils, Ulysse, de son amour ? Or « nous courons tous après l’amour ».

Elle est devenue « une biche cabrée » toujours en fuite, au grand dam du mari.

Quant à l’exposition elle guette le regard des autres sur son travail. Thème déjà abordé dans « Tandis que je me dénude ». Elle montre que toute création est un véritable combat. Que ce soit avec les mots ou la glaise, la pierre, le créateur tâtonne, puis dompte sa matière, la pétrit ou la façonne, la cisèle, la modèle. Pour cette « work-addict » son atelier lumineux, « son cocon » devient son « home » quotidien.

La narratrice rend hommage à toutes ces artistes féminines qui se sont imposées, notant qu’elles sont sans enfant : Virginia Woolf, Frida Kahlo, Karen Blixen, Jane Austen. Veut-elle sous-entendre que la création exige la solitude, l’isolement et que l’enfantement d’une oeuvre n’est pas sans douleur, même pour un écrivain ? Ne faut-il pas de l’opiniâtreté, de l’obstination pour réussir, se surpasser ?

Bientôt les trois figures féminines vont se superposer,une vraie osmose, au point de les confondre comme la narratrice elle-même : « Je suis l’Auteur, je suis Elisabeth, je suis Lee, qui suis-je ? ». Force est de constater qu’ « un artiste se fait dévorer par sa création, son sujet ! Pour créer il faut se confondre ». Écrire emprunte à l’amour ce qu’il a de plus intense. Écrire, c’est faire acte de chair. On songe à Camille Claudel, même énergie créative, même fougue, même furie destructrice glissant vers la folie.

Jessica L.Nelson s’interroge sur le génie et la pérennité de l’artiste. Ne faut-il pas créer à tout prix, laisser des traces ? Ne serait-ce que pour entrer dans le who’s who ?

L’épilogue, qui a pour cadre la Closerie des Lilas, est une pirouette déstabilisante, car deux victimes devisent. Elisabeth, l’héroïne, qui s’estime trahie, exige des démentis auprès de l’éditrice.Celle-ci concède ne pas avoir été assez vigilante, mais son écrivaine revendique sa liberté de choisir le destin de ses protagonistes et rappelle que « les auteurs sont des vampires qui aspirent l’intimité de ceux qui les entourent » et courent « après l’amour du public ». Des mystères s’expliquent.

Insolite cette présence du chat noir « et un peu blanc » ! Finies les interrogations sur « les deux touffes de poil qui avaient viré au blanc » ! Ce n’était pas le stress, ni un virus qui avait « grisaillé » le pelage de son « fidèle compagnon » et confident.

Jessica L Nelson signe un roman, hypnotique,complexe, dense, troublant, dans lequel elle décortique l’emprise progressive, de plus en plus dévorante de Lee sur l’héroïne et sur la narratrice. Une obsession insidieuse, telle une « maîtresse possessive ».

Quand il quitte ce trio féminin, le lecteur est subjugué, sous le charme !


NB : Que Cocteau soit omniprésent dans ce roman est nullement étonnant, puisque Jessica L Nelson, cofondatrice des éditions des Saints Pères, a publié Le mystère de Jean l’oiseleur.

©Nadine Doyen

Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)


Christophe Carlier, distingué par le Prix du premier roman pour L’assassin à la pomme verte renoue avec le suspense.

La citation de Mirbeau qui ouvre le récit a de quoi vous glacer et suffit à donner le ton : « Il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau ».

Voici le lecteur confiné sur une île peu accueillante par sa configuration : « Récifs, falaises ». Une île encore plus hostile quand la saison des pluies s’installe, que le vent hurle, « se plaint », que « les flots sont plus violents ». Une île anonyme, à elle seule, « un personnage unique, minéral, envoûtant », « un caillou », « un rocher ravitaillé par les corbeaux ». Qu’elles soient grecques ou bretonnes : « Même beauté, même déchaînement les soirs d’orage », « même étouffement ».

On sent la scission entre l’insulaire, au « caractère trempé » et les nouveaux installés. Comme leur mentalité diffère ! Les gens de la terre ferme dont le gendarme, peut-on compter sur eux ?

Que peuvent faire les habitants dans ce huis clos sinon s’y ennuyer, traquer un fait divers, épier ses voisins ? Les lieux publics deviennent leur camp de base.

Au café, un écrivain peut collecter des brèves de comptoir comme Jean-Marie Gourio Pour Christophe Carlier, c’est un poste d’observation qu’il affectionne. (1)

C’est donc au café La Marine que se côtoient toutes les strates qui composent la population de l’île et que circulent toutes les rumeurs.

La dernière en date est l’existence d’un corbeau qui envoie une pluie de cartes, d’abord « acidulées, ensuite plus assassines, « pleines de fiel ». A chaque nouvelle victime,la sidération. Et chacun de deviser, de suspecter un tel ou une telle. Mille interrogations taraudent les habitants. On jase, on conjecture. Puis une pause.

De nouveau « des messages brefs, cinglants, calligraphiés », « de plus en plus

hostiles »,véhiculant des accusations. Il serait temps que la gendarmerie s’empare de ces cartes, les décrypte. Ce travail d’analyse incombe à Gwenegan. Il scrute les clients du café qu’il croise. A l’affût de leurs tressaillements, il tente de débusquer leur part sombre, de dresser un portrait robot. La psychose gagne les habitants, ils se sentent cernés « par le vieil ennemi invisible et maléfique. Le couvre-feu s’instaure « naturellement ». La tension atteint son paroxysme, l’auteur employant un champ sémantique autour de la mort : glas, crime, assassin, oiseau de malheur. « La malédiction est en marche ».

Le voile sur ces mystères successifs se lève dans la deuxième partie du roman,tout s’éclaire alors. Quelle jubilation pour le corbeau de jouir d’une telle « emprise » sur l’île ! Le narrateur radiographie les pensées et actions du volatile.

Des drames surviennent. On continue à s’interroger.

Pour l’un d’eux, doit-on tisser une corrélation entre la carte du corbeau reçue par Mateo et la décision de celui-ci? Le « vilain oiseau » avait-t-il conscience de l’impact que pouvaient générer ses phrases sur un être fragile ? Surtout quand « elle était incisive comme un rase-légumes ». Sa plume n’ est-elle pas « plus efficace qu’un parapluie bulgare » ? Quant à Gabriel, le facteur, ne risque-t-il pas d’être accusé d’« auxiliaire de la mort » ?

La force romanesque de Christophe Carlier est multiple : c’est d’avoir planté un décor qui au fil des pages devient oppressant avec ces corbeaux dans les champs, voletant, « plus arrogants qu’à l’ordinaire » qui font écho au corbeau « humain » qui « affûte son bec ».

C’est d’avoir multiplié les envois de cartes, ce qui génère une montée en puissance de l’effroi parmi les insulaires. Leur stupeur va crescendo face à ce corbeau infatigable.

C’est d’avoir distillé un rebondissement en ressuscitant, par une lettre, la noyée Carole ! Et cette main retrouvée par les pêcheurs qui draine tous les curieux au port !

C’est d’avoir ajouté « une corneille » en pendant du corbeau qui, à son tour, est plongé dans les hypothèses ! Qui donc est en train de l’imiter ? L’aurait-il identifié ?

La saveur des descriptions réside dans l’attention aux détails : Gislaine, aux « yeux clairs bordés de cils roux », les métaphores et les comparaisons : « l’horizon ressemble à un trait de fusain, épais, régulier ».La poésie s’invite avec les vagues qui se défont « dans un ourlet de blancheur » ou « l’horizon ressemble à un trait de fusain, à une rature géante ».

Comme l’épeire dans sa toile captive,le talent de Christophe Carlier est de tenir en haleine son lecteur qui se pose aussi ces multiples interrogations qui jalonnent le récit, l’enquête stagnant. L’auteur n’est pas seulement un portraitiste hors pair, il excelle dans l’art du suspense. Le mot phare de cette « histoire époustouflante» est mystère. Le narrateur déroule un imbroglio de vies, dont certaines vont être prêtes à basculer.Il distille à petite dose : ironie, bassesse, rancoeur et met au jour les non-dits, les liaisons clandestines. Il confie au hasard le choix de ses cibles.

L’écrivain glisse ses réflexions sur maints sujets. Il déplore le déclin de l’orthographe. On devine, en filigrane, une certaine nostalgie face à la disparition des échanges épistolaires au profit des mails. L’écriture n’est-elle pas une projection de notre personnalité ? Le volatile a « donné à sa correspondance le tombé impeccable d’une nappe damassée, à ses phrases l’éclat des couteaux en argent ».

Au fil des romans, un style se confirme : une succession de courts paragraphes, une unité de lieu et d’action, une galerie de personnages dont l’auteur entrelace les destins.

Le monde du dessinateur Sempé n’est pas loin. (2)

Christophe Carlier signe un roman « HHH »:haletant, hallucinant, horrible pour l’épilogue. Impossible au lecteur, pressé de débusquer le corbeau, de lâcher ce récit original qui a séduit aussi Amélie Nothomb.

©Nadine Doyen


(1) : Le roman précédent Singuliers

(2) : Christophe Carlier admirateur de Sempé lui rend hommage dans Happé par Sempé.

Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)