America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

Chronique de Nadine Doyen

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Eric Fottorino et François Busnel. – MICKAEL BOUGOIN/OLIVIER DION

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America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

America est le nom de la revue initiée par François Busnel et Eric Fottorino.

Un défi pour faire percevoir le pouls de L’Amérique durant les quatre années de la présidence Trump, donc seize numéros. Éric Fottorino explique leur démarche : « Aller voir, cette Amérique réelle, là où la littérature sait jeter ses filets pour fixer les images les plus vraies, les plus fortes, d’une époque sans précédent ». Il oppose le texte d’Emma Lazarus, gravé sur le socle de Miss Liberty, à celui qui veut « fermer portes et frontières ».

La couverture explicite affiche des grands noms de la littérature américaine, annonce des inédits, et des extraits exclusifs du roman à paraître de Jay McInerney.

En ouverture une carte permet de situer les lieux correspondants aux textes.

Très utiles les 2 pages intitulées « Chronologie » couvrant trois mois sous Trump.

Dans son édito, François Busnel trace les grandes lignes : « des écrivains vont devenir les mémorialistes de cet étrange règne ». Rappelons que l’auteur a souvent traversé l’Atlantique, ayant à son actif Les carnets de route, road movie littéraire au coeur de l’ Amérique , avec DVD.

Ici, Toni Morrison, Prix Nobel de la littérature en 1993, marraine du premier numéro de la revue, lui a ouvert ses portes. Elle évoque son enfance,son goût précoce pour la lecture, ses études à Howard University à Washington. Elle confie ses craintes concernant Trump. Elle revient sur ses réticences à soutenir le président Obama. Elle a pu conclure après lecture de son livre autobiographique et ses discours qu’il était « sage, honnête, sain d’esprit et pas mauvais écrivain du tout », « doué d’empathie ». Elle passe en revue certains de ses romans, livre une anecdote sur Bob Dylan, décline les auteurs importants pour elle et met en exergue le rôle vital de la littérature.

L’originalité de cette revue est de proposer des textes bilingues, par exemple : Colum McCann lance son appel aux jeunes écrivains.

La politique et la culture peuvent faire bon ménage, pour preuve, l’entretien de Barack Obama autour de la littérature. L’ex -président se confie au journaliste Ta-Nehisi Coates, livre son rapport aux livres, commente les romans qui l’ont marqué comme Les Furies de Lauren Groff. (Traduction de Marguerite Capelle).

Alain Mabanckou adresse une lettre à un ami, dans laquelle il évoque « ces petits trésors qui alimentent sa joie de vivre à Los Angeles », deux regards sur cette ville totalement opposés. Des suggestions de livres, films, musiques terminent cette incursion dans L.A, ainsi qu’une page de citations sur cette ville.

La voix de Louise Erdrich (1), propriétaire d’une librairie spécialisée en littérature amérindienne, se fait entendre dans le chapitre : Toujours debout, où elle est décidée à lutter, résister, et manifester son désaccord. Elle refuse de voir « sombrer les Amérindiens dans l’oubli » et se déclare solidaire de leur cause. Elle n’est pas tendre envers Trump. On vient s’abreuver à Birchbark Books, « c’est comme un lieu sacré, un manifeste politique ».

D’autres plumes encore à découvrir : un inédit de Francis Scott Fitzgerald, des extraits du roman de Jay McInerney, des enquêtes et reportages.

Douglas Kennedy aborde le cinéma, « formidable moyen de saisir l’âme d’un pays ».

Olivia de Lamberterie autopsie le roman de Lauren Groff Les furies, pointe les réflexions sexistes d’un président qui ont déclenché les Marches des Bonnets roses.

Des dessins de Nicolas Vial et Sempé ainsi qu’ une série de photos de Vincent Mercier ponctuent cet ouvrage. Des photos encore dans le reportage de Sylvain Cypel, à la rencontre des « poor white trash » au coeur de la Rust Belt.

Des dessins accompagnent aussi le livre culte Moby Dick, commenté de façon approfondie par André Clavel. Celui-ci retrace les débuts difficiles de ce roman « tellement novateur et dérangeant » avant qu’il devienne « un monument ».

Trois auteurs s’expliquent sur leur coup de coeur : John Irving confie être « fasciné par le caractère inexorable du roman ». Russell Banks reconnaît que cette histoire d’Achab « n’a cessé de l’habiter », puis à la relecture en a perçu ma musique.

Ron Rash le considère comme « le plus grand roman américain ».

La revue s’achève sur une page d’humour, Augustin Trapenard mettant en parallèle deux Donald, prénom d’ « origine gaélique qui révèle une propension au pouvoir et un intérêt pour le monde d’en bas ». Il s’interroge sur « l’étrange popularité de ces drôles d’oiseaux, de ces deux larrons ». Verserait-il dans le Trump bashing ?

Pour cela, il renvoie au Canard enchaîné

François Busnel et Eric Fottorino réalisent un premier numéro d’ America alliant textes et images, éclectique, riche, dense, prometteur et éclairant sur la réalité.


(1) Augustin Trapenard a reçu Louise Erdrich, dans l’émission Boomerang, France Inter le 5/04/ 2017.

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©Nadine Doyen

Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)


Le titre de l’essai n’étonnera pas celui qui connaît le globe trotter qu’est Alain Mabanckou : éminence à la carrure internationale, ô combien médiatique. Il sait faire rayonner la langue française tout autant que la littérature africaine.

La carte qui ouvre cette « autobiographie capricieuse » permet de situer tous les endroits mentionnés dont Le Congo « cordon ombilical », la France « patrie d’adoption » et l’Amérique où il enseigne (UCLA).

Il voyage d’un état à l’autre, à l’écoute des rumeurs du monde, croise ses pairs.

Ici un colloque, une table ronde, là une présidence de salon. En 2018, directeur artistique du festival Atlantide à Nantes . Les amitiés se tissent et se multiplient.

Chacune des villes est associée à des êtres marquants. Les lieux fécondent l’esprit.

Paris est donc pour Alain Mabanckou lié à Le Clézio, figure tutélaire. Il adresse un exercice d’admiration à cet homme lauréat du Prix Nobel 2008, « aux connaissances inépuisables ». Il nous plonge dans ses romans. Il évoque leur correspondance, se résumant parfois à de laconiques messages, se remémore leur conversation au Jardin du Luxembourg lors d’un vol retour de Bruxelles. Mais les voyages, les jetlags épuisent, et parfois le globe trotter s’endort en pleine conférence !

C’est aussi au cours d’un séjour en Guadeloupe qu’il fit plus ample connaissance avec Edouardo Manet, Franco-Cubain, et enregistra une interview pendant le vol de retour.

Alain Mabanckou déclare apprécier avoir un document sonore d’un auteur avec qui il a des affinités. « On appartient à la langue dans laquelle on écrit » , selon Makine.

Paris, c’est aussi son tailleur, styliste de Château- rouge, fervent défenseur de la poésie. A l’heure où la tenue des politiques est source de polémiques, savoir que « Jocelyn le Bachelor », féru de poésie, habille aussi des politiques, ça interroge !

On connaît l’élégance du sapeur Alain Mabanckou, son goût pour les couleurs. N’a-t-il pas persuadé Augustin Trapenard à venir se faire relooker chez « Jocelyn » ?

Dans le chapitre final, il rappelle l’origine de La Sape, déjà mentionnée dans des romans précédents : Société des ambianceurs et des personnes élégantes.

A Pointe-Noire, le romancier revisite son enfance, convoque sa famille, les âmes disparues et évoque la genèse de son roman : Lumières de Pointe-Noire.

Un saut à Montréal pour retrouver son ami académicien, son complice Dany Laferrière, exilé de Haïti, qu’il soumet à une interview. Il se remémore leur première rencontre. Depuis, leurs routes se croisent souvent, comme en Italie et ils ont tissé une amitié exceptionnelle. Avant d’aborder les ouvrages de son confrère, Alain Mabanckou brosse un portait du cuisinier, en train de préparer « une ratatouille d’aubergines au riz noir », et nous fait saliver quand ,lui, prépare un « poulet batéké ».

Il retranscrit un entretien autour de l’écriture. Comme beaucoup, il confesse avoir été abusé par l’un de ses titres provocateurs ! Ceux qui ont lu L’énigme du retour , « livre de la Renaissance » savent combien ce roman est « comme un chant de rédemption ».

A Londres, c’est une aventure inédite qui l’attendait : écrire une nouvelle, en 48 heures, dans un « refuge conradien », perché sur les toits.

Il nous embarque aussi en Egypte, à La Nouvelle Orléans, au Cameroum. A chaque destination, le lecteur découvre une pléiade d’auteurs.

Dans le chapitre du Caire, Alain Mabanckou a inséré un échange épistolaire avec Jean-Baptiste Matingou autour de la poésie. Ce dernier déplore la « désaffection pour la poésie », son aîné lui prouve au contraire qu’elle est « prolifique ».Elle a pris un autre visage. Il convoque des poètes de renom : le malgache Jean-Luc Raharimanana, le Polonais Julien Tuwim, le Marocain Abdellatif Laâbi, les haïtiens René Depestre et Jean Méttelus et maints autres. Des voix qui soutiennent ardemment la poésie.

L’auteur rend hommage, avec beaucoup de déférence, à de nombreux écrivains.

Parmi eux, ceux qu’il a étudiés, comme Henry Lopez, qu’il appelle « Doyen », qui, grâce à son chef d’oeuvre le pleurer-rire ( 1982), gagna « le rang de classique de la littérature africaine ». Ceux qu’il a lus, une vraie bibliothèque ambulante ! De toute évidence, Alain Mabanckou a bien retenu le conseil de son maître Sony Labou Tansi: « Lire, beaucoup lire avant d’écrire ». On apprend l’origine du titre de son roman : « Demain j’aurai vingt ans », emprunté au grand poète de Mpili (Congo).

Il se reporte à James Baldwin « dès que l’Amérique tremble dans son âme ».

Les voix féminines ne sont pas oubliées. Citons la romancière Bessora ( Gabon et Suisse) « d’un humour et d’une ironie irrésistibles », les Sénégalaises Aminata Sow Fall et Mariama Bâ, « méconnues du lectorat français ».

A Marrakech, il évoque sa rencontre avec Douglas Kennedy, « francophile » et nous avertit qu’il faut mieux éviter de l’aborder en anglais. Il retrace ses débuts (théâtre, journalisme) jusqu’à ce que la France l’adopte et commente son oeuvre.

Ceux qui collectionnent les citations seront comblés puisqu’ elles précèdent chaque chapitre. On croise entr’autres les voix d’ Eduardo Manet, Kateb Yacine, Édouard Glissant « qui souffre encore d’une réputation d’élitisme », Metellus, Camara Laye.

Alain Mabanckou, écrivain, professeur, « géographe de la langue », nous offre un passionnant périple multi culturel, intensément riche, ouvert sur le monde, où les langues dialoguent, où l’humour de l’auteur ravit le lecteur.

Opus éclectique, constellé de souvenirs, de références littéraires, autant de pistes de lecture à explorer. Vingt escales pour un voyage captivant et enrichissant.

De notoriété internationale, l’auteur, « oiseau migrateur », « l’ambassadeur de la littérature d’expression française » est en lice pour le Man Booker Prize,

Souhaitons lui bonne chance !

(Bonne chance aussi à Stefan Hertmans )

©Nadine Doyen

 

Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)


La couverture, style Roy Lichtenstein, focalise notre attention sur le téléphone à cadran vintage, par lequel arrivera cet appel mystérieux. Modèle des années 1970 « déniché dans une boutique de Portobello Road », à Londres.

Jérôme Attal nous plonge, en ouverture, dans un conte japonais. Surprenant. Mais ce mystère s’éclaircira dans l’épilogue ! L’auteur sait où il mène son récit et offre une construction originale, digne de l’atmosphère des films de Tim Burton.

Entrent en scène deux Parisiens : Ethan, la quarantaine, musicien compositeur qui peine à percer, en mal de reconnaissance et son ami confident Sébastien à qui il confie la teneur de cet appel nocturne si improbable. Cauchemar ou pas ?

Interloqué, sidéré, déboussolé par la demande de ses parents défunts, Ethan débute son enquête auprès de sa chère tante octogénaire, Sylviane. Mais peut-on croire les assertions d’une personne atteinte d’Alzheimer qui a donc tendance à délirer ? Toutefois,grâce à l’indice suivant recueilli :« Inspected by June », Ethan va poursuivre son fil d’Ariane et nous immerger dans la Belgitude ! Gardons le secret !

Il lui faut absolument rallier Ath, « la cité des géants », interroger June, qui travaille pour l’enseigne de porcelaine anglaise « Somewhere over the teapot ». En route, il anticipe cette rencontre et prévoit la rafale de questions à poser à June.

Réussira-t-il à délivrer le message de ses parents à la bonne personne ? Suspense.

Cette échappée en territoire belge est ponctuée de rencontres. Gratifiante pour celle avec les routiers qui connaissent le jingle qu’il a composé. Déroutantes ces pom-pom girls tchèques. Insolite celle avec Bison Bogaerts, mais providentielle car la Triumph prêtée vient de rendre l’âme avant la destination finale.Voici Ethan, mêlé à une foule hétéroclite, joyeuse et festive, bousculé par des convives déguisés, se demandant où il a mis les pieds. Ne doit-il pas se soumettre à un rituel pour être accepté dans cette étrange fête. Jérôme Attal, aux racines belges, dépeint l’esprit « irrésistible et réjouissant » de ce pays, et cette tendance à blaguer.

Il excelle dans l’art de la description, portant attention aux moindres détails que ce soient les paysages urbains, les sordides banlieues, la « route vallonnée de Jurbise », la salle d’une bibliothèque, ce qui fait naître une profusion d’images chez le lecteur.

Dans ce roman, l’écrivain aborde la douloureuse question du manque, de l’absence des parents avec qui on ne peut plus partager les petites épiphanies.

Tout aussi poignante l’évocation de la vieillesse de nos proches, de la déliquescence des seniors, quand le dialogue devient une série de quiproquos.C’est avec tendresse qu’Ethan se soucie du bien être de sa tante Sylviane. Il soulève indirectement la question de la sécurité de ces personnes âgées qui vivent seules.

Jérôme Attal distille de nombreuses réflexions quant à l’état de notre société (« un monde où il faut se battre en permanence »), portant un regard sans concession devant la violence (« pour plat du jour »,« le réflexe à la mode »), les incivilités auxquelles tout citoyen est de plus en plus confronté. Sa fuite s’avère être due à de multiples facteurs (déceptions), mais peut-on « éparpiller son chagrin et son désarroi comme des valises mal sanglées » ?A travers ses personnages féminins (Zelie, June,la princesse) le narrateur explore le désir ressenti par les hommes.

« On est tous à la recherche d’une émotion, d’une personne qui nous complètent et nous relancent. » Ethan trouvera-t-il « la pièce manquante de son puzzle » ?

Le musicien parolier pointe aussi le faible pourcentage qui revient au compositeur (paroles, jingle) dans le marché de la musique, ce qui est de même pour un auteur concernant un livre de poche. Il donne une large place à la musique (piano, charleston endiablé). On est soudain entraîné dans cette nouba loufoque,inoubliable !

Ceux qui ont lu Les Jonquilles de Green Park (1) connaissent le goût de Jérôme Attal pour Londres et la civilisation anglaise. Cela commence avec le téléphone vintage, puis les mugs, les collections Emma Bridgewater, le paillasson « Keep calm and come in », les références musicales (Dylan cité en exergue, les Beatles, l’affiche de Simon et Garfunkel, Amy Winehouse.)

Emily Dickinson est là aussi qu’il conseille de lire « avec le sourire » et « en lui disant merci ». Un autre conseil de lecture est formulé : « Ne vous apitoyez pas sur le sort des auteurs et de leurs personnages, ou bien ça vous retombera dessus tel un boomerang émotionnel » !

On devine le plaisir du romancier à créer des comparaisons imagées, toujours aussi inattendues. La mémoire d’Ethan telle un « shaker géant », la bâche : « comme une meringue flottante sur une tarte au citron ». Il joue avec les mots : « célérité/célébrité », china qui signifie porcelaine/made in china.

On regrette qu’ Ethan, habité par la mélancolie et la nostalgie, ne fonctionne pas comme Tommy des Jonquilles de Green Park, à savoir compter ses heures heureuses, remplir sa colonne des plus dans un cahier.

L’auteur, un brin gourmet, régale notre palais, avec le sandwich « au fromage de Herve », la tarte au riz, « sa madeleine », la gaufre liégeoise, les sablés Traou Mad.

Croquer dans une tartelette Poilâne lui donne de l’énergie pour rallier Ath.

Si David Foenkinos fait ses provisions de barres chocolatées dans une boutique de station service, Ethan, lui, fait le plein de Skittles !

Ce roman fait penser au genre fantaisie pas assez reconnu en France, pourtant « on ne parle jamais aussi bien du réel qu’en partant de l’imaginaire » déclare P Bordage.

Lui-même se réclamant de Tolkien. L’écrivain, ayant toujours un pied qui « traîne en enfance » et une imagination fertile, nous offre pour suite féerique du conte, un épilogue musical « dans un de ces lieux enchanteurs où les tourments s’estompent ».

Jérôme Attal signe un roman votif dans lequel son héros rend la vie à ses parents par la seule force de la mémoire. Sa déclaration d’amour d’un fils à ses parents défunts, à sa tante, seul lien familial restant, fait écho à une pensée de Kawata : « La mort donne l’obligation d’aimer ». Dans une interview l’auteur déclare s’interroger sur ce que représente la famille. Est-ce celle du sang, d’où cette quête éperdue à la recherche de sa soeur ? Ou est-elle pour Ethan,fils unique, constituée des gens croisés, aimés ?

A nous lecteurs de répondre au double appel de Jérôme Attal :

aimer ce récit sensible, poétique, romantique, onirique, empreint de nostalgie, traversé de chansons électrisantes, mâtiné de drôlerie, pétri de suspense,

et

goûter « l’anniversaire de l’instant » qu’est une bonne lecture.

« Lire, c’est s’abandonner à l’autre », confie Jérôme Attal.

Amis Belges, cette « aventure épique » vous est tout particulièrement destinée !

©Nadine Doyen


(1) Les Jonquilles de Green Park, roman dont vous pouvez retrouver la chronique dans Traversées. A reçu le Prix de L’île aux livres / La petite cour en Août 2016 et le Prix spécial Saint-Maur en poche, 2016

 

 

Quelques questions posées à Jérôme Attal par Nadine Doyen à l’occasion de la sortie de L’appel de Portobello Road Robert Laffont

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à Jérôme Attal
par Nadine Doyen
à l’occasion de la sortie de

L’appel de Portobello Road, Robert Laffont

Possédez-vous un téléphone vintage semblable à celui du roman ?

Oui tout à fait. J’aime beaucoup utiliser des objets de mon quotidien pour mes romans. Ou de collecter des objets dans la préparation d’un livre, au même titre que l’on collecte des sensations, des sentiments. Et puis ça donne au lecteur un espace chaleureux. Le lecteur qui ouvre un de mes romans, je l’invite chez moi, dans mon univers.

Qu’utilisez-vous de préférence : le téléphone fixe ou un smartphone ?

Je crois qu’à ce niveau d’usage et de familiarité, c’est le Smartphone qui m’utilise !

Quel est le dernier appel reçu, si ce n’est pas indiscret ?

Une journaliste qui me téléphone pour me dire qu’elle me rappellera pour que l’on cale une interview par téléphone. C’est beau comme du Beckett.

Passez-vous beaucoup de temps au téléphone ?

Oui mais la solitude me rappelle à l’ordre. On n’écrit pas pendu au fracas du monde. Ou alors cela devient du journalisme. Dans L’appel de Portobello Road c’est sa solitude que mon personnage tient au bout du fil, finalement. La solitude appelle, car elle a faim. Elle veut sortir. Elle a faim de rencontres. D’une jeune femme, en l’occurrence. À l’autre bout de la route et du chemin qu’il faut faire en soi pour s’ouvrir au monde.

Certains sont allergiques aux conversations téléphoniques qui polluent la tranquillité dans un café, un transport ? Et vous ?

Oui c’est le sans-gêne et la grossièreté qui m’irritent. Parce que je suis davantage séduit par les gens qui font leur apparition dans une pièce ou dans une conversation, sur la pointe des pieds.

Où posez-vous votre téléphone la nuit ?

La nuit, je le transforme en réveil matin pour le faire redescendre un peu de son piédestal.

Votre roman est constellé de musique, chansons ?

Aviez vous un air en tête pour les chansons glissées dans votre roman ?

Dans l’idéal je dirai que le roman, l’écriture d’un roman, doit contenir sa propre musique. C’est aussi la petite mélodie d’un auteur qu’on aime et aime à retrouver de livre en livre. J’espère à chaque fois atteindre ma petite mélodie, et que mes lecteurs s’y retrouvent. Et je suis pour faire des livres enchanteurs. Il faut enchanter le lecteur car la vie est assez pénible comme ça.

Vous animez des ateliers d’écriture, pouvez-vous en dire quelques mots ? Quelle est la finalité pour les participants ?

Ce sont des ateliers où j’essaie de désacraliser l’acte et la pression d’écrire. J’essaie que chacun trouve son registre et atteigne une sorte de grâce dans son registre. Et je transmets aussi l’opiniâtreté. Quand on commence, il faut aller au bout. On a le droit à l’erreur, aux erreurs, mais pas le droit de ne pas aller jusqu’au bout.

Pourriez-vous résumer votre roman en 140 signes ?

Non et cela me réjouit !

Merci infiniment cher Jérôme Attal pour avoir consacré un instant pour ces réponses qui font écho à la musique de votre roman.

Un véritable enchantement.

Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

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Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)


Après La correspondance indiscrète échangée avec Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus renoue avec le fait-divers, comme pour Belle famille. C’est en Tunisie que la tragédie se déroule, inspirée par l’attentat sur une plage de Sousse (juin 2015).

En prologue, l’auteur nous indique les musiques dans lesquelles il a baigné pendant l’écriture de ce roman et suggère de le lire avec ce même fond sonore.

Le titre, puis la première phrase : « La dernière fois qu’il l’a vue vivante… » préfigurent la défection, la morsure du manque. C’est alors que le narrateur, après un travelling sur les passagers du métro, braque sa caméra sur un couple amoureux, sur le point de se dire au revoir,de se séparer, chacun prenant une direction différente.

Le lecteur sait donc qu’un destin funeste attend Véronique, mais pas son « homme ».

Le style change, beaucoup de passages en italiques (dialogues), et la ponctuation est inhabituelle. Ces phrases interminables surprennent, toutefois le lecteur n’en ressent pas la pesanteur. Qu’apprend-t-on de Véronique ? Pourquoi sa présence en Tunisie ?

On accompagne Bernard dans son retour à Thomery. On s’interroge sur sa crise de tachycardie au passage de Bois-Le-Roi, mais les lieux ne sont-ils pas mémoires ?

La vie de ce couple se déroule par flashback, depuis leur rencontre.

Quel lien affectif cultive-t-il avec Véronique ?

La solitude dominicale lui pèserait-elle à ce point pour surfer sur les sites de rencontres et ne pas hésiter à tromper sa femme ? Une disparition éphémère qui affole sa fille Alexia, avant qu’elle ne débarque lui remplir son frigo.

Arthur Dreyfus explore la relation père/fille qui ne fut pas toujours des plus amènes.

Devant l’adversité, un rapprochement spontané se dessine.

Le récit tourne au tragique. Un coup de fil fatidique et tout bascule pour Bernard. Le voilà terrassé, prostré, dans le déni, l’incompréhension. Carence d’informations.

L’auteur sait nous communiquer la commotion qui frappe ce mari, trop cabossé pour se révolter. Paroxysme de l’émotion quand les familles se retrouvent au Quai d’Orsay : le protocole, la cellule psychologique. Que dire à son entourage ?

Cette situation n’est pas sans rappeler la poignante lettre d’ Antoine Leiris, les livres de Maryse Wolinski, et plus récemment de Gabrielle Maris Victorin. Si ces êtres fracassés ont eu recours aux mots pour exorciser leur douleur, Bernard choisit une toute autre direction, bien plus dangereuse.L’auteur filme son départ

dans toute sa détermination, alors que sous le choc il avait oublié les gestes du quotidien.

« C’est avec la volupté d’une émancipation que Bernard a claqué sa portière ».

Au tiers du récit, un nouveau personnage entre en scène, même procédé d’annonce : « L’image qui frappe Seifeddine au moment de mourir, lorsque la balle tirée par un militaire ». On se doute qu’il y a un lien avec Véronique. Mais lequel ? Voici le lecteur avide de le découvrir. Par alternance, le récit oscille d’une famille à l’autre.

La famille de Seifeddine est modeste, meurtrie par la mort du fils foudroyé.

C’est sur le campus universitaire que Seifeddine tombe amoureux de « la blanche » Sophie. On suit leur relation naissante, leurs projets initiés par Sophie qui doit regagner Bruxelles, dont celui de présenter l’homme qu’elle aime à sa famille. Seifeddine s’active pour obtenir ses papiers, en vain, le visa manque. Désillusion double qui le conduit dans les bras de ses nouveaux frères, donc « dans les bras d’Allah ». Et c’est un professeur désarmé, désemparé qui prend conscience de la dérive de son élève si « brillant et inventif ». N’a-t-il pas détruit son outil de travail dans un accès de colère ?

Et à nouveau la narrateur cameraman zoome sur un couple se disant adieu, des baisers à la Depardon, qui choquent la génération âgée. Se reverront-ils ?

Le second chapitre est centré sur Seifeddine et Bernard, récit en flashback, dense.

On plonge dans le cheminement des pensées des deux protagonistes. Le rythme s’accélère. On perçoit le glissement, la dérive de celui qui faisait la fierté du père.

On assiste à l’engagement du « soldat d’ Allah », futur « martyr» ; à la confrontation avec son père, dépassé, impuissant ; à son entraînement intensif. Le voici sous les « ordres de Dieu », prêt pour cette « mission sacrée ». Instrumentalisé, son mal-être va se transformer en haine des autres, des mécréants, des impurs.

La scène du carnage est décrite avec un tel réalisme (onomatopées des tirs) qu’ elle peut raviver chez les âmes sensibles l’horreur des événements successifs que les chaînes d’info ont moulinés. D’autant que le narrateur ne nous épargne pas le côté « gore ».

Arthur Dreyfus montre une parfaite connaissance de ce fanatisme religieux, des idéologies, de méthodes d’intoxication, d’embrigadement et en rend compte avec moult détails. Il rend palpable cette menace constante dans le chaos du monde.

Dans ce roman, l’auteur explore la relation du couple fusionnel où l’enfant n’a pas de place. Bernard a-t-il pensé à Alicia, quand mû par ce besoin de vengeance, il part ?

Ses tribulations, « éléphantesques » nous réservent des surprises, nous tiennent en haleine. Réussira-t-il à venger Véronique, à en tuer « au moins un » ?

Certaines situations nous font même sourire (dans l’avion, ou dans le taxi

d’Antioche), l’humour du narrateur est là en filigrane. Celui-ci adopte un ton de reporter de guerre quand il décrit le délabrement d’Alep et pointe « la folie destructrice des hommes ». Tableau insoutenable de cet « embrouillamini des humains » contrastant avec ce chat « paisible, souverain » ronronnant.

Le romancier aborde le problème de la sécurité depuis les menaces .

Il souligne l’impact des réseaux délivrant leur propagande morbide, glaçante. Certains termes propres à cette culture : « kahba, kouffar, kafir, kamis » ou à l’ histoire « une ville irrédente » peuvent dérouter le lecteur qui aura à coeur de chercher leurs sens.

Arthur Dreyfus nous touche d’autant plus que la succession d’actes terroristes nous a profondément horrifiés, crucifiés, déclenchant ces scènes bouleversantes de recueillement collectif à grande échelle devant la barbarie.

Il dissèque, comme dans Belle famille, la part de monstruosité contenue dans ses deux protagonistes. Il évoque le statut de la femme : selon les islamistes dénuder ce corps tabou sur les plages, c’est insulter la culture musulmane, commettre un blasphème.

Il questionne les prémices de cette odieuse tragédie, avec une maîtrise magistrale.

Dans ce roman,Arthur Dreyfus livre un vibrant témoignage d’amour fou à travers Bernard : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», aborde la façon d’affronter la disparition de l’être aimé, tant la défection est incommensurable. Comment vivre sans elle ? Cet amour éternel, hors norme, plus fort que la mort, Bernard n’a-t-il pas voulu l’immortaliser par ces figurines « main dans la main », soudées sur un même socle ? Le roman se clôt sur cette image apaisée, pétrie de tendresse, d’un couple indéboulonnable, « valsant en paix », peut-être sur une musique de La La Land ou celle d’« En attendant Bogangles », à l’insu d’ Alexia.

Ce brillant écrivain, multifacette, signe un roman prégnant, éprouvant qui secoue le lecteur, serre la gorge. Si la culture de Vincent,le doctorant croisé par Bernard dans l’avion pour Antioche, « force le respect », celle d’Arthur Dreyfus force l’admiration. Mais « il n’y a pas de ticket de rationnement » dans ce domaine !


©Nadine Doyen