Rodica Draghincescu « Ra(ts) »

  • Rodica Draghincescu« Ra(ts) » Introduction Julien Blaine. Préface Cécile Oumhani. Illustrations Marc Granier. Les éditions du Petit Pois. Béziers. Juin 2012. (58 pages format 16×23)

« Je n’écris pas pour viser la cible

mais plutôt pour percer

la mécanique de son sténopé… » RD.

Indéniablement Rodica Draghincescu, demeure en permanence face à l’objectif de l’indéfini, de l’inaccompli, de l’entre deux, ou plus précisément dans le Non-lieu.

Il ne faudrait pas pour autant en déduire que nous sommes là confrontés à une poésie nihiliste. Non, en aucun cas ! Mais tout simplement à un état de lucidité existentielle.

Sa poésie contient toutes ses vibrations matricielles, toutes ses ondes amniotiques mêlées aux contractions de son ventre au féminin, sorte d’état de grâce indescriptible que seule la femme peut connaître et comprendre.

En exergue la note résonne déjà, elle donne immédiatement la couleur de la composition, par la voix d’un grand réformateur et penseur mystique allemand du XIVème siècle, Maître Eckart, véritable prince de l’épurement.

« Ra(ts) » ? Prétendre pénétrer cette œuvre d’emblée, n’est pas chose si évidente, car la pensée se veut mystérieuse, hermétique, il nous faut trouver la clé appropriée.

Rodica Draghincescu, verrait-elle en la poésie une danse rituelle, un sacrifice, une voie conduisant sur un possible retour à l’enfance ?

Faut-il rencontrer un mort sur son chemin pour pendre conscience des réalités présentes et retrouver son pays de mémoire ou métaphysique ?

Les questions restent en suspend !

Rodica Draghincescu, joue (je(u)) du dédoublement des mots, de l’alternance, elle s’y risque à pile ou face. La poésie est son espace à l’âme nomade, pays bicéphale, voire tricéphale ou chimérique.

Son verbe se veut un implacable constat, il porte parfois des relents de défaites, des révélations d’échecs, souvent Rodica Draghincescu exhume les sempiternelles questions sur l’origine de l’être, sur la signification de l’existence.

Il y a parfois des réverbérations de fin de temps, sorte de prémices apocalyptiques où souffle un vent de sable chaud et de mirages.

Son écriture est très personnelle constante et se déroule à son rythme, tout en érigeant son propre mètre. Nous y croisons, chutes, ruptures, syncopes… ! Les mots nous martèlent la conscience, nous resituent face à l’évidence de la vie, dont l’issue nous échappe, ce qui peut-être est préférable.

« …/… qui fait son premier œuf

en mourant…/… »

Poésie lucide, sans concessions où nous glanons cependant de vers en vers de belles parures imagées.

«  L’écume du poème se brise câlinement :…/… »

« La fumée est la folie du feu. »

Pareille à la « soupe étoilée » la poésie a très certainement des dons thérapeutiques,

«  Là où la poésie soigne. »

Nous sommes au cœur des turbulences, des interférences, des effets contraires de la vie et de sa destinée.

L’expression de Rodica Draghincescu nous conduit aussi à la définition du rien, du néant « nada » pour reprendre un vocable cher à Saint Jean de la Croix, en un mot à la dérision, à l’illusion, à l’art « peau de zob ! »

«  Ici, c’est nulle part, l’ultime destination. »

Nous sommes immergés dans les jeux de mots, les jeux d’esprit, dans le « Non(j) eu.»

Par cette forme de dérision récurrente il est bien possible que Rodica Draghincescu remplisse la case vide de la poésie, et elle pose ouvertement la question face à cette absence :

«  Quelle poésie écrire pour le manque de poésie. »

«  Je proclame le »tais-toi » du poème. »

Petite remarque purement personnelle, il me semble que si Léo Ferré avait pu lire les poèmes de notre amie Rodica, il y aurait retrouvé ses rythmes, ses cadences, ses touches incisives en correspondance et interface.

«  J’apprends par cœur la mort dans la vie, je la récite même. »

« J’apprends aux mots à poétiser,…/… »

« Mots bourgeonnants

portés à haute température,…/… »

« Comme un convoi exceptionnel

aux noces des mots prématurés,…/… »

Rodica Draghincescu nous invite à déambuler dans son train de poésie pour un voyage particulier où le terminus n’est qu’une autodérision, le constat d’une absence, d’un néant en instance.

Pour conclure, je ne voudrais pas manquer d’adresser un petit clin d’œil complice à Marc Garnier, artiste connu et reconnu, pèlerin de longue date sur la voie chaotique autant qu’incertaine des arts, ici talentueux illustrateur de ce recueil « Ra(ts ») dont les gravures à la pointe sèche et aquatinte aux nuances sépia avec leurs aspects mystérieux, très épurés linéairement, entremêlé d’un graphisme quelque peu calligraphique, s’associent parfaitement bien aux textes singuliers de notre poétesse !

L’essentiel est ici tout juste suggéré, du verbe à la matière et de la matière au Verbe !

Peut-être que Rodica Draghincescu attend encore le miracle de la poésie comme l’enfant attend sa mère qu’il voit soudain apparaître au bout du chemin.

◊ Michel Bénard,

Lauréat de l’Académie française, Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.

« Le temps des hommes, de la révolte à l’espérance. » Vital Heurtebize

Vital Heurtebize

  • Vital Heurtebize « Le temps des hommes, de la révolte à l’espérance. » Editions de la Nouvelle Pléiade – 2011- (63 pages – format 20.5×14)

La poésie est un symbole de résistance et de révélation, et ce n’est pas nécessairement le dernier mot qui lui convient le mieux, mais à bien y réfléchir, le premier !

Dans ce dernier recueil le ton est donné le poète Vital Heurtebize habille ici son verbe du rythme de la fonction sociale, de la nécessité humaniste.

Jamais Vital Heurtebize n’a dissocié le spirituel conduisant l’homme vers son élévation la plus subtile, de la fonction sociale réanimant le flambeau de la voie humaine, de l’humanisme caritatif et altruiste.

« …/…pratiquons notre foi selon le même rite,

Le seul qui puisse nous unir : celui du cœur ! »

Il s’avère toujours nécessaire de demeurer attentif, de veiller aux créneaux de notre conscience, afin de repousser tous risques de retour des despotismes d’états ou religieux, lourdes menaces planant sur notre société.

Vital Heurtebize se fait militant contre toutes les injustices, les dangers de l’ignorance aveugle et superstitieuse. Il fait symboliquement rappel à la signification profonde de l’image que devrait donner Jérusalem, ville où tous les peuples, toutes les religions, tous les libres penseurs, agnostiques ou athées devraient trouver le chemin de l’unité, de la réunification par l’échange, la compréhension et le partage. Il nous convie à apprendre à nous méfier de toutes formes fanatiques, intégristes, sectaires, preuves très significatives d’un retour vers l’archaïsme en particulier s’il se défend et justifie son appartenance à une mouvance « déiste ». Jamais « dieu » pour autant qu’il puisse exister n’a jamais dispensé de paroles de haine, d’intolérance, moins encore d’encouragement à l’éradication pure et simple de ceux qui pensent différemment d’une quelconque dogmatique. La mémoire serait-elle aussi courte ?

« Cesse de prendre Dieu pour témoin de tes crimes

et de te réclamer de Lui dans tes combats ! »

L’intention de Vital Heurtebize au travers de son langage, se veut non directive, ni didactique, non, tout au plus dialectique, il nous faut y voir comme une sorte de code pour notre propre bonne conduite.

La révolte, l’humiliation sont portées en leurs apogées lorsqu’il s’agit plus particulièrement de l’outrage des enfants par des monstres trainant dans la fange l’image même de l’homme, ou plutôt de ce nous aimerions qu’il soit.

Vital Heurtebize dénonce tous les bas commerces sexuels, les trafics d’organes et autres dérives sur les enfants. Hélas les vermines coupables de ces actes inqualifiables et dignes de la potence sont pléthores.

« …/…je n’éprouve que honte pour l’homme et ne vois

que ce geste éperdu d’un enfant qui veut vivre ! »

Ici Vital Heurtebize brosse l’effroyable tableau de toute la dramaturgie humaine, qu’il côtoya plusieurs années au cours de ses séjours prolongés en Afrique comme ambassadeur actif et reconnu de Poètes sans Frontières pour le Burkina-Faso.

Nous y trouvons aussi la délivrance de celui qui part et du drame de celui ou celle qui restent ! La mort poursuit froidement et indistinctement son office. Peut-être pouvons-nous y pressentir une sorte d’éloge funèbre sur la dépouille de notre monde.

« …/…et, presqu’en s’excusant d’avoir osé survivre,

levait ses grands yeux clairs sous ses beaux cheveux blancs… »

Dans ce recueil, même si le fond contient une autre mesure, Vital Heurtebize reste fidèle à la forme par son rythme bien marqué et à sa cadence martelée. Notre poète marche au rythme de sa révolte, rythme d’ailleurs qui s’imprime dans la musicalité de ses vers.

Personnellement si j’évoque Montmartre, il me vient à l’esprit en premier lieu, l’histoire des peintres, des artistes, des poètes, d’une certaine bohême chère à Murger, mais chez Vital Heurtebize ce qui est tout à fait significatif, ce sont déjà les cris et les rumeurs de la Commune qui prédominent, les paroles de Clément ou celles de Potier sur fond de « temps des cerises. »

« …/…j’ai ressenti l’élan de révolte et d’espoir

qui poussa la Commune à reprendre la lutte… »

Comment ne pas être touché par ce beau texte « Déclaration de guerre » lorsque que l’on est du pays des batailles de la Marne, du chemin des Dames, de la Somme, de Verdun et d’avoir eu un grand-père dragon qui fût de tous les combats, les abominables massacres devrais-je dire pour les deux camps. Pourtant ils partirent tous la fleur au fusil, pour la der des ders ! Des millions de morts inutiles, de blessés, de mutilés, des destins broyés pour des patries vampires de leurs fils. Absurdité de ces champs d’horreur ! Monuments érigés pour des généraux assassins.

« Car ils sont déjà morts, ces fils de la Patrie !…

dix fois, vingt fois, cent fois ! Et leur carne pourrie

se mélange à la boue en de puants magmas,…/… »

Vital Heurtebize lui aussi en fait son combat, sa tranchée des baïonnettes, sa zone rouge, pour que l’on ne voit plus jamais ça !

Mais même au plus profond de l’effroi, la floraison d’une espérance s’avère toujours possible.

Il semble inconcevable que les peuples demeurent indéfiniment serviles, ployés sous le joug des totalitarismes politiques ou des pseudo-religions réductrice autant qu’aliénantes. Il est temps de rompre les chaines pour sortir du mensonge.

Cette compilation de poèmes de Vital Heurtebize porte l’essence même d’un engagement humain, d’un argument pacifiste par la poésie qui peut-être pourra aux pires heures contribuer au salut de l’humanité.

Utopie ? Peut-être pas ! Tous les systèmes politiques, financiers, religieux témoignent plus que jamais, d’une magistrale usurpation, corruption, d’une haute trahison contre toutes les générations depuis l’aube de l’histoire, d’un constat d’échec !

Chez Vital Heurtebize le mot est juste et précis, il atteint sa cible, touchant là, juste au point sensible, qu’il plaise ou déplaise, il en est ainsi ! Une parole, un verbe très engagés, dont la teneur se voudrait salvatrice, bienfaitrice, sorte d’onguent pour le cœur et l’âme.

Ambiguïté du paradoxe, il s’insurge contre les laideurs humaines du monde, tout en en glorifiant sa grandeur et sa beauté !

« …/…j’en combats la misère et j’en porte la croix.

Je célèbre pourtant sa beauté dans mes vers….

C’est parce qu’il est beau plus que tu ne le crois. »

Tout est là, Vital Heurtebize l’a très bien compris, toute apparition de lumière engendre inévitablement sa part d’ombre, d’où cette perpétuelle alternance dont le poète est bien obligé de s’accommoder.

Le poète Vital Heurtebize, s’interroge et l’on retrouve entre ses lignes les mêmes fréquences qui ont fait vibrer avant lui les poètes de la sagesse tels Tukârâm, Milarepa, Novalis, Tagore etc.… les pigments disposées sur la palette sont les mêmes, seuls varient les dosages, les préparations, les mélanges.

Par nécessité à vouloir conjurer l’ignorance il se fait iconoclaste en maintenant la confiance et l’étonnement et agit en sorte que la poésie devienne visible.

« …/… il est temps de brûler nos anciennes icônes…/… »

◊Michel Bénard

Lauréat de l’Académie française, Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.