Marie ALLOY, Noir au fond, Voix d’encre, 114 pages, 2025, 19€


 Marie ALLOY, Noir au fond, Voix d’encre, 114 pages, 2025, 19€


Dans la réalité du monde, il y a toujours au moins des formes, un fond et des forces. Des formes (des êtres ou des choses qui portent et protègent leurs propriétés par leurs contours), un fond (sur lequel ces formes se détachent et s’établissent), et des forces (qui font apparaître et disparaître ces formes, et dont le fond tient l’énergie qu’il donne ou puise). Alors le problème général de la réalité (et celui, donc, de la réalité dans l’art) est : qu’est-ce que les formes (peintes ou gravées) savent exposer du fond oublié ou clandestin du monde, et que peuvent-elles mettre en réserve de ses forces de passage ? Et, si l’artiste est poète (elle l’est aussi), qu’est-ce que la pensée peut alors en chanter ? Voilà ce (dense et émouvant) livre.

Dans la peinture ou la gravure, où formes et forces sont à (ou sur) deux dimensions seulement, le fond ne peut plus s’opposer à la surface, puisqu’il y est lui aussi : même les fonds d’un tiroir, d’un vase, d’une gorge, représentés sur une toile ou un papier, seront, forcément, à sa surface. Mais voilà : un fond, c’est généralement la région basse d’une chose creuse. Mais où et comment creuser un plan ? De plus, sur le plan d’un support, la base d’advenue des êtres et leur base de repli (les deux versants de tout « fond ») coincident, s’emmêlent en tout cas. Si un fond doit s’y marquer, c’est autrement qu’en trois dimensions ! Comment se cacher d’une surface, quand on est sur elle ? Comment prétendre établir autre chose que soi quand on est au même niveau ? Et où vient-on s’appuyer, sans rien derrière soi ?

La perspective en peinture arrange nos affaires, puisque elle permet de creuser en apparence la chose représentée. La profondeur ainsi abstraitement marquée  sur l’image permet au regard de croire s’y enfoncer. Mais dans la gravure, pas de loisir d’une nette perspective : pas d’objets assez bien simulés, pas de profondeur suggérable à loisir ! Mais il y a, dans l’art de la gravure, une troisième dimension en amont du geste, puisque la trace (à reproduire) vient elle-même d’une entaille, d’une incision préalable sur bois, métal ou pierre. La gravure a dû d’abord creuser dans l’épaisseur des choses pour en imprimer des images. Sous toutes les couleurs formées, un « noir au fond » veillait donc à leur source. La gravure, dit Marie Alloy, « creuse » ainsi « notre nuit profonde ». 

Tout fond est ambivalent (le même homme ayant bon fond peut toucher le fond de la misère), mais c’est qu’on ne dispose jamais d’un fond pour rien, impunément, sans conditions : il y a toujours une distance à combler, une autorisation à obtenir, une confiance à gagner, un appui dont s’assurer. S’il suffit de s’enfoncer (pour le meilleur ou pour le pire) pour gagner le fond, il faut toujours quitter sa lumière et s’assombrir pour s’enfoncer. Le fond est d’accès sombre, et, sur une toile, il faut charger de couleurs ce qu’on veut foncer : le foncé, comme gavé d’elles, ne réfléchit plus la lumière. Gardant son secret, il en devient suspect. Mais le noir du fond, s’il est respecté (si le « mineur de fond » veut bien n’en extraire, tel le graveur, que des empreintes), nous laisse en retour à nos images.

« La nuit est un étrange poème

Ne cueille rien   n’y pense pas 

mais garde pour toi ces images » (p.63)

L’atelier naturel des formes, soumis au jeu des forces, n’est libre que dans l’invention humaine. Mais aussi l’homme, pouvant seul (par raisons et buts) se représenter le fond et en changer le sens, peut démultiplier (tout autant que contrôler et réduire) la violence naturelle de la vie. Et l’oeuvre (inconnue du travail de la Nature) peut perpétuer tant le reflux des forces que leur exaspération. Ici, « même la peinture en ses eaux calmes sortira de son lit«  (p.19). Là, le maniement des couleurs fera comme un « onguent contre le chaos » (p.76). Hors de l’esprit de l’homme, le courant du monde répartit mécaniquement ce qu’il charrie : tout rentre à terme, et aveuglément, dans l’ordre. Les tiroirs du monde ont l’odeur des vieux éclats, et eux-mêmes un jour éclatent au fond de plus vastes antres. Nous, qui pensons, pouvons « puiser dans l’inaccessible » tant « nos forces de dénuement » que « nos forces de démesure » (p.39). Parfois, dès lors, la peinture n’en finit pas de « se (favorablement) surprendre » (p.46). Mais il arrive aussi ceci : « Nous voulions éclaircir, nous avons assombri » (p.40). Mais l’invention humaine est un commencement à volonté, une « enfance continuée » que nous pouvons léguer aux formes. C’est que l’art sait assez donner assez confiance à ce qui n’est pas encore pour venir prendre formes. Il rajeunit le devenir en lui  livrant des sources d’appoint. L’esprit fonde en renouvelant son art même de bâtir. Mais le fond même de l’esprit est-il si clair ? 

Car celui-ci peut aussi agenouiller son imagination même, asservir son sens même du possible, renforcer « librement » ses frontières et ne souhaiter acheter que du pouvoir. L’autorité de la sécurité fait alors de tout lieu une « enclave » (p.56), de l’Ouvert un étroit corral, de l’aventure une pirouette numérique (c’est notre désastre présent). Mais, (se) rappelle Marie Alloy, notre mère (notre amont d’existence) fut de chair, nous apprit à pleurer, discerna l’obscurité pour nous, pondit toute nue notre mémoire même, nous apprit le premier pacte, celui qu’on signe des yeux (p.80) : elle fut notre fond d’advenue, et la preuve que celui-ci est vivant. Alors, bien plutôt …

« Nouons le silence aveugle du monde

au mouchoir légué par notre mère

Que chaque souvenir en nous s’agenouille

Que chacun veille sur l’humanité » (p.56)

L’art donne à l’enfant (que nous pouvons jouer à rester en lui) toute la lucidité requise. Avec l’art, une libre « marée de méandres » nous offre sa confiance. Avec l’art, embarquements immédiats : en mots dans la voix d’autrui (poésie), en formes et couleurs à bord du regard d’autrui (peinture), en entailles et empreintes au coeur des gestes mêmes d’autrui (gravure). Les mots prononcés par les morts, les êtres de l’autre rive, vivent en nous et les poèmes en tissent la danse sur ce pont temporel. La peinture fait passer la lumière sous l’arche de ses toiles, et reforme indéfiniment, fait recouler dans nos regards, ce que quelqu’un aura, hier, vu mieux que tous. La gravure offre comme les lignes d’une main exemplaire et contagieuse à ceux qui voient monter d’elles les vraies couleurs du geste humain.

Ainsi, par l’inventive fidélité des trois arts qu’elle pratique, Marie Alloy peut apporter remèdes doux et sûrs à l’oubli, la solitude et la perdition. Pour n’être pas un jour « effacés » par la lumière, apprenons à « rester à l’intérieur » d’elle. Contre l’esseulement, veillons à créer ou contempler (pour l’accueillir) une enveloppe plus digne de confiance que la seule nôtre. Et trouvons « la couleur née pour être peinte », comme ce « miel jaune » de Van Gogh, fond qui offre aux formes qui s’y baignent la force des reflets insubmersibles.  Ainsi :

« Il n’y a pas de regard détaché

Nous faisons métier des choses muettes

Par adhésion aux solitudes

nous accueillons » (p.92) 

De son « journal en poèmes« , « de vie et d’atelier », qu’elle tient depuis de nombreuses années, Marie Alloy nous dit, dans la belle énigme d’une formule, qu' »ils sont écrits sur ce fond noir de tant de peintures qu’elles s’en remettent à la lumière« . Nos yeux tentent de l’y suivre.

Henri RODIER, Toute étourderie est un écart aussitôt détourné, illustrations de l’auteur, décembre 2024, 15€


« Le poème est un voyage aux sources de l’imagination. Une manière de prendre les mots de court, d’en revenir aux choses tues. À celles qui ont manqué l’étendue, se retrouvent au commencement. Prenant acte d’une absence de durée dans le fait que les choses durent, il réduit les phrases qui traînent en longueur à l’expression de leur défaillance. Il les amenuise afin d’en dégager les trous de souris, les surcroîts de chaleur que signale une ornière, les brèches, les trouées de vapeur. C’est un court-circuit des lignes qui ont réussi. Un raccourci pour fausser compagnie aux usages, secouer les formes jusqu’à la nuit noire de leur première cristallisation. Une manière de tendre une corde afin de tirer jusqu’au petit jour les délaissés d’une promenade, les orphelins privés de tartine, les étourdis qui ont oublié le jour du départ« .    

J’ai lu et relu, bien sûr, avec perplexité, le titre étonnant de ce recueil : Toute étourderie est un écart aussitôt détourné. Je comprends bien cet « écart » : oui, l’étourderie s’est écartée d’une juste attention, comme un étourdissement s’écarte d’un état normal d’équilibre ou de sérénité, ou comme « étourdir » quelqu’un de bruits ou de sollicitations bouscule sa tranquillité ou harcèle sa disponibilité. Mais c’est le « détournement » de cet écart même qui reste mystérieux : est-ce l’étourdi qui comble lui-même l’incident, ou se fait-il reprendre du-dehors, ou bien encore est-ce la poésie qui vient en détournement sublimatoire transfigurer le trouble ainsi créé ? On ne sait pas. Mais comme ce petit livre de proses poétiques (auto-édité, et non-paginé !) est, malgré ses constantes énigmes, à la fois très maîtrisé et enchanteur (les illustrations de l’auteur contribuant à son austère grâce) -, quelques mots sur l’intention générale, peut-être, pour en proposer surtout quelques extraits.    

 Bien des choses restent foncièrement inavouables chez l’animal pensant qu’est l’être humain. Nos (éventuels) fantasmes pervers, bouffées délirantes, troubles de l’identité … on les garde volontiers pour soi, parce que (alors même que tous ces incidents intérieurs sont inconnus des bêtes), on craint, paradoxalement, de devoir, en les mentionnant, révéler une part bestiale, cinglée, en tout cas rebelle à l’auto-domestication, de nous-même. C’est que l’esprit humain est, pour lui-même, chose difficile à vivre : par principe, l’arbitraire ronge sa liberté; la culpabilité blesse sa conscience; et l’automatisme même (en tout cas l’impersonnalité) cerne sa rationalité. L’esprit, qui ne sait trop quoi faire de son infinité, à la fois jubile et se navre de sa propre complexité. Pour reprendre l’indication du titre, oui, la distraction menace l’étourdi, comme une addictive concentration, au rebours, affole celui qui s’étourdit. Et l’on étourdit quelqu’un de paroles autant pour l’endormir (l’hypnotiser) que pour l’égarer (et comme assommer son orientation spontanée). Si les animaux éprouvent, comme nous, (probablement) vertige, choc, ivresse, ils ignorent en tout cas notre vertige devant le néant, le choc de nos idées et hypothèses, l’ivresse de nos idéaux et illusions. Les honteuses ou fanfaronnes griseries de notre « vie intérieure » leur sont fardeau inconnu, inimaginable théâtre. Ils n’ont pas la moindre idée de la voracité même de nos idées, ni de la stupeur que nous éprouvons au contact de l’absolu, l’éternel, l’infini etc. qui hantent jusqu’à nos pires cauchemars et nos plus grotesques erreurs. L’équilibre mental d’un être parlant (et se parlant) est effroyablement délicat, ne serait-ce que parce que se payer de mots est au moins aussi dangereux que prétendre s’en passer tout à fait. C’est pourquoi peut-être la poésie ne peut remédier à l’étourdissement de la parole qu’en s’avouant elle-même parole tendant au moins autant de pièges qu’elle en prétend contourner ou dissiper. Par exemple :

  « La langue me fait défaut. J’ai un défaut de langue. Peut-être que l’invention de l’écriture a été faite pour les enfants qui n’arrivent pas à parler. Pour qu’ils n’oublient pas, se rappellent l’odeur que prennent dans l’herbe les manques et les craquements. Parfois j’écoute des conversations. Les réponses fusent. Elles font mouche. On dirait un assaut de fleuret. Moi, je n’ai aucun sens de la répartie …« 

Oui, le prosaïque « défaut de langue » aura peut-être ciselé, par contraste, la qualité de chant du poète, mais celui-ci ne semble guère croire au prodige de sa résilience :

  « Je fus ce garçon pauvre en vocabulaire qui apprit à parler en commettant des fautes de goût. Solaire en ce sens qu’il vécut torse nu. Entra à onze ans pensionnaire au lycée Joffre à Montpellier. Il y étudia, sans trop comprendre, les mathématiques et l’anglais qu’il ne sut jamais prononcer. Je fus cet enfant, aussi mal dégrossi qu’un lapin de garenne, n’ayant jamais quitté de près ni de loin son terrier, qui courait la garrigue à la poursuite des cailloux. Il lut son premier livre en classe de seconde, perdit l’odorat presque instantanément. Il avait un défaut de langue qui l’empêchait de prononcer les ch – comme dans un chasseur qui chassait fit sécher ses chaussettes sur une souche sèche – et faisait rire les autres lycéens, ses amis« 

On cache à l’enfant pourquoi il grandit : la croissance est en effet là pour rendre apte à se reproduire. C’est la maturité sexuelle, et bien sûr pas la socio-culturelle, qui est d’abord ce à quoi en vient l’âge qui passe. Et aucun enfant ne trouverait horizon inspiré en ceux qu’il aura : devenir un « grand » comme les autres n’est la clé d’aucun paradis. L’enfant se gorge, non d’avenir, mais de présence – et c’est le malentendu fondateur : « étourdir », en effet, vient d’exturdire – ex-turdus : la grive (turdus) sort de (ex) son état normal en se gavant de raisin, agit follement dans son ivre replétion -, et la griserie enfantine est, au contraire de la grisaille adulte (mécontente, elle, de devenir le jouet du monde), heureux ébahissement d’être soi-même partie prenante du jeu du monde. L’ivresse d’une harmonieuse et disponible immensité est la santé même d’enfance : se sentant soi-même pièce du miracle, on n’y « touche » pas !

« Des nuits entières sur le toit de la source de Font Mosson. L’eau du bassin coule dans un fossé rempli de têtards. Entre le chemin et les vignes une dalle permet aux chevaux de traverser. Entourant la source, un pré bordé de trois grands chênes verts. Des patriarches humant le thym ou attendant, esprits solitaires, qu’une bande d’adolescents vienne égayer leur ombre, puiser dans les branchages la force d’un futur incertain. Un muret entrelace les troncs. Il est écroulé par endroits. Cette altération est à l’origine de l’idée que je me fais des lieux voués à disparaître. La végétation repousse entre les pierres. Elle soulève sans prévenir des ruines dont rien ne prouve qu’il y eut juste là des limites, quelque chose comme l’intention de créer un enclos. Le toit en pente de la source me sert d’appui-tête. La nuit envahit les alentours. Elle me serre dans sa pénombre, accepte de me fondre sous réserve que je ne touche à rien« .  

Et puis, bien sûr, le plus hardi, le plus jubilatoire, le plus délicat : les amours enfantines, qui ignorent de quel sexe elles seront :

  « Ma teinturière dit : fais-moi du rouge sur le téton de mes seins, et moi je la peinture. Elle dit : fais-moi des coquelicots sur les cils, des violettes dans les cheveux, fais-moi belle comme une mygale, je ne te piquerai pas avant que tu sois endormi. Et moi je la clignote afin que chaque fois que je la regarde ce soit son ombre qui la multiplie. Elle dit de me taire, qu’elle soit sans mots superflus. Je m’accroche au ballon de ses yeux. Elle dit qu’en versant de l’eau sur les lèvres je pourrai boire à toutes les rivières qui partant de son cou rejoignent la broussaille de son troupeau. Je bois le lait de ses tresses. » 

Car ce qu’il faudrait, c’est qu’une déclaration d’amour au monde puisse avoir un jour la simple et franche intensité d’une déclaration d’admiration d’un enfant à ce qui le troublera toujours – oui, celle de deux « coeurs volés » s’étourdissant l’un l’autre :

« Je vous prête mon corps, mon âme n’est pas prête. Veuillez je vous prie l’accepter tel qu’il vient vers vous. Ne le rejetez pas. L’enfance est en lui sous l’intrigue. Ne le maltraitez pas. Il pourrait regretter de s’agenouiller devant vous. Son voeu serait que vous vous présentiez vêtue d’une simple étoffe. Veuillez je vous prie l’accepter par la grâce qui vous a été donnée d’avoir un jour reçu la vie … » 

Partout, dans cette fidèle et implorante poésie, le silence, comme « organe oublié » se rappelle à la parole adulte  – et plaint d’autant le silence, lui traqué et sans remèdes, des bêtes :

 « Mais à quoi un poème peut-il bien servir si les animaux continuent de souffrir ? Animaux de bouche, animaux de compagnie, animaux domestiques, apprivoisés, captifs. Cobayes de laboratoire. Moineaux de la République populaire de Chine exterminés sur ordre de Mao. Poulets en batterie. Près de Rosière en Haute-Loire, des corvidés se cognent contre les barreaux. Léon Trotski préconisait des usines à vaches.  À quoi un poème peut-il servir si les animaux continuent de souffrir ? » 

 Avec cette demande : comprenons ce qui nous étourdit, usons-en mieux. L’acuité des yeux du langage est indéfiniment modulable, entre nos mains : « L’indistinct me bouleverse. Le flou me réserve des surprises auxquelles aucune forme ne m’aurait permis d’accéder (…) L’eau qui coule est la pierre percée d’un secret« . 

Je ne sais, enfin, ce qu’il en est ici du Dieu chrétien, qui a étourdi (mais guidé) l’enfance de l’auteur. Mais voici une Trinité bien humaine, celle de l’amour réel, pas du tout suicidaire, mais moins encore immortelle :

 « Saint-Clair, Saint-Loup, Saint-Guiral, trois chevaliers amoureux de la même Dame s’étaient résolus à partir à la guerre en espérant qu’un seul d’entre eux en reviendrait. Ils revinrent tous les trois et se firent ermites. Chaque année, à la date de son anniversaire, ils allumaient un feu afin de savoir lequel était encore en vie. Saint-Clair, Saint-Loup, Saint-Guiral. Au fil des ans, les feux s’éteignirent un à un jusqu’au jour où il n’en resta plus un seul. Il ne resta que l’histoire des trois chevaliers qui sur le mont Saint-Clair, le pic Saint-Loup, le mont Saint-Guiral, aimèrent la même femme et moururent, chacun son tour, dans l’ermitage où ils avaient choisi de vivre, pour que vive à jamais leur amour »  

Jacques GUIGOU, Monostiches, l’impliqué, décembre 2024, 28 pages, 20€

Une chronique de Marc Wetzel


  « Iode est là et mémoire monte (…)
Astres sur littoral les rochers de la jetée
taisent leur finitude » (p.10 et 12)

Trois de ces « monostiches » (de courtes formules, semblant se découper d’elles-mêmes, des vers qui s’isolent à leur tour comme des véhicules de mots qui viennent se ranger ou se garer là où la pensée le leur indique, alors qu’elle-même continue sa route) sur la grosse soixantaine du recueil, se ressemblent assez pour qu’un petit commentaire veuille les rassembler :

« Soudain sur le quai

le coup de patte de ce qui n’apparaît pas » (p.3)

On est sur un quai pour attendre, ou observer, un départ ou une arrivée; d’un autre ou de soi. Quand on voit apparaître le moyen de transport, ou son voyageur, le quai comme tel disparaît. On ne l’aménage que pour accéder au transitoire, et passer à autre chose. L’accostage, l’embarquement, l’adieu faits, le quai se quitte, s’efface, s’oublie (jusqu’au prochain rendez-vous). Mais l’inapparent aussi, suggère Jacques Guigou, a son quai – et son défaut de présence, lui, déménage ! La déception a une rude manière d’arriver, qui renverse ses aveugles.

« Le devin du rivage s’avance vers ce qui

n’a pas été dit » (p.8)

Un devin « avance » ce qu’il devine. Il propose l’avenir qu’il sait, lui. D’où parle-t-il ? Du « rivage » d’un présent, toujours, qu’il partage, de moment en moment, avec les non-devins (les rivés au temps, les aveugles à ce qui se forme). Les non-devins, eux, sont sérieux, ternes, prudents : ils avancent vers ce qui a été dit ! Ils témoignent du formulable, ils attestent de l’exprimé, ils commentent la simple affaire (en cours) de vivre. Le devin, au contraire, c’est un peu le locuteur invisible qui double (on ne sait trop quand ni à quels rangs) la cohorte des bavards. Les bavards, qui n’en ont rien su, comprennent qu’on les aura insensiblement bougés de place : un vent blanc aura sans doute slalomé entre leurs dégaines – et, le devin ayant changé l’issue, personne ne saura plus qui gagne !

« Sur ce rivage un jour viendra porteur de

ce qui n’a jamais commencé » (p.11)  

La part de ce qui n’a jamais commencé dans ce qui est là est difficilement déterminable, est trompeuse. Si chacun sent bien que sa crampe, sa quinte de toux, sa fièvre ou l’averse du soir ont (il y a peu) « commencé », pour son propre corps ou pour l’atmosphère dehors, c’est moins patent : qu‘on se soit un jour devenu apparaît peu. Et si la marée, le brûlis, l’éclipse se savent datés, la mer, la forêt et la Voie Lactée font moins facilement leur âge exact. Il y a très peu de candidats naturels à l’éternité : l’énergie, la lumière seule peut-être (le pouvoir de faire jour). Mais ce qui donne le jour à l’éternel même (qui n’a rien de forcément sacré, qui est le simple perpétuel tissu de la présence, la litanie d’être), cela, seule une rare vaillance poétique sait en épier le signal. Pour décharger l’éternel, peu de dockers partants, disponibles! 

On a, comme on voit, retenu ces trois monostiches (un peu commentés) pour la commune « négation » qu’ils contiennent (qu’ils arborent, qu’ils assument) : « ce qui n’apparaît pas« , « ce qui n’a pas été dit« , « ce qui n’a jamais commencé » – et la question est : pourquoi convoquer ainsi ces états privatifs, ces sortes d’absences militantes ? Pourquoi une telle attention, chez notre poète, à ce qui manque de présence, de sens ou d’origine ?  Quelques pistes :

D’abord on est un vieil homme (l’auteur est né en 1941), on sait qu’on a longtemps vécu, et on le sent moins à la fatigue ou à l’oubli qu’au rapprochement accéléré de tous nos moments de vie entre eux. Notre vie, de mieux en mieux saisissable comme ce que nous aurons bientôt été, confond, devant la fin qui vient, les présents (notables) qui l’ont constituée. Toutes les périodes de ce qui a été se mêlant, s’indistinguant peu à peu, nous hante d’autant, par contraste, ce qui n’a pas été. Comme dans une fête, une réunion de famille : plus tout le monde est là, plus les absents se voient. Ce qu’une existence ne fut pas éclate au moment de n’être bientôt plus. Adossé à l’immense caravane des événements d’une vie, ce qui n’a pas été, qui en ferme la marche, prend toute la place. « Avec le temps tous ses présents se rapprochaient » (p.25), et, isolé, comme seul survivant de l’élan épuisé de vie, « le désêtre a passé son trench-coat » (p.15) 

Ensuite, on a, depuis presque toujours, parlé et pensé. L’homme est un être qui peut et veut savoir ce qui le conditionne, et qui conditionne à ce savoir ce qu’il fait de lui-même. Il se parle pour pouvoir agir sur sa pensée, et parle aux autres pour changer la leur. Ses buts – qui par principe ne sont pas encore – agissent en lui, et, parce qu’il parle et pense, il est le seul animal à agir sur ses buts, et à pouvoir changer ainsi ce qui n’est pas encore. Accédant aux conditions de ce qui est présent, l’homme est l’être hanté par ce qui ne l’est pas. Il a ainsi prise sur ce qui n’est pas – et en tout cas, par l’imagination, sur ce qui n’apparaît pas; par l’invention verbale, sur ce qui n’est pas dit; par la mémoire il remonte en amont de tout ce qui a déjà commencé. « J’oriente le temps vers une durée sans prélèvement » (p.15) : la formule est très énigmatique, mais l’énigme, justement, est, par cela même, formulable. Et un poète est quelqu’un qui devine, dans la présence même des choses (ici, celle de la mer), ce qui est plus vieux que son esprit même : il chante, non l’âge de son esprit, mais ce qui devait ne pas avoir commencé pour le permettre. C’est dit ici comme un oracle sobre, familier, comme le constat content qu’on aura été pensant de justesse, et qu’on rend volontiers son tablier de mots (puisqu’on l’avait emprunté à l’intendance intemporelle) : « La mer annonce maintenant cette agonie du temps qui précède le poème » (p.13)

Enfin, le réalisme foncier de l’auteur (il croit absolument que les choses sont là par et pour elles-mêmes, qu’on y chante ou les arpente ou pas) est chez lui un souci de justice (et un pari de réparation !). Les idéalistes s’imaginent que leur moi est hors des choses et ne leur doit rien. Jacques Guigou sent, à l’inverse, que les choses sont, toujours déjà, à leur insu, leurs propres sujets mutuels : oui, les éléments (« les entrées maritimes », « les rochers de la jetée », « les vols des étourneaux », « les vents de mars », »le sec et le salé s’obstinant sur le sol », « les platanes de la place », « les graves chorégraphies des crabes », « le jazz de la vague qui déroule son phrasé » …) ont affaire les uns aux autres, et les êtres qui sont faits d’eux ont pour tâche de s’en arranger, pour défi de « faire l’affaire », pour mérite de développer ce à quoi ils se doivent, et de se vouloir bien relais de ce qu’ils ignorent à jamais. Les choses ignorent être au service du monde, et constituent ce qui pourtant ne leur apparaît pas, ne leur est pas dit, est au-delà, toujours, de ce qui les fit commencer. Le poète fait parler les choses pour penser ce qui n’a pas besoin de leur apparaître, de leur être dit, de dépendre d’elles … pour exister, pour être puissance de présence, pour suivre de loin, comme une voiture-balai infinie, tout ce qui, hôte d’univers, dispose du peu de soi-même.

Cette insistance éternelle (qui fait de tout existant, avant tout, le simple effort de s’obtenir suivi de la grâce de s’effacer) exclusivement et magnifiquement chantée par ce poète est, bien sûr, sans Ciel vivant, sans voeu de vaine survie, sans désir de résurrection (une vie de l’au-delà serait plutôt saisie, comme en Extrême-Orient, comme une insupportable punition. D’une fâcheuse réincarnation, à contre-nirvana, « qui dira le regard de l’évadé repris » …, p.15 ?), mais l’espérance poétique (nette, claire, partageable) est là, comme une attention de la parole à ce qu’elle ouvre, permet et sauve. « Nos pas à jeun d’une espérance » (p.21) trouvent de quoi formuler leur nourriture et nourrir l’enfance perpétuelle du Tout :

« Espère l’arrivée du mot

qui contient tout » (p.22)

« Prends ce qu’il te faut d’espoir

aux lèvres avides du nourrisson » (p.16) 

Et, ainsi :

« Aime ce littoral vierge de sacrifice » (p.27)

© Marc Wetzel

Jacques Guigou

Jenny NÉEL, Au hasard comme on peut, illustrations de Jean Naudin, Les Belles Lettres, janvier 2025,  48 pages, 11€


  Ce très court texte – publié sous résolument féminisé pseudonyme ! – est un étonnant chef d’oeuvre (une chose lyriquement très rude, d’une constante et magnifique profondeur), qui fait se succéder quelques « routes » qui s’ouvrent, diverses voies d’existence ( nommées : malheur, urgences, petits riens, tendresse, menace …) où l’auteur fut engagé, qu’il rapporte avec rares franchise et justesse. Voies tragiques pour l’essentiel, chemins donnant les uns sur les autres et sur leur exclusif rescapé, qui dit d’eux tous ceci : d’abord, « l’errance » est « la seule voie certaine puisqu’elle conduit là où l’on ne s’attend à rien » (p.7). Ensuite : on aura pu, à chaque fois, « aller jusqu’au bout sans crainte puisque le chemin fut l’essentiel » (p. 31). Enfin, le souci s’est imposé, toujours, d’y être délicatement seul, de n’importuner ni les personnes ni les choses d’explications à exiger ou fournir. Ce dernier point est particulièrement celui de la « route de la main tendue » …

   « de celle qui s’ouvre mais ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre. J’ai refusé de comprendre, me laissant guider par une fatalité douce, laïque, sans signification et qui fait que ce qui arrive arrive et que l’hôte d’abord étranger vous devient familier, n’exigeant aucun pourquoi, aucune raison d’être là. Comme le disait l’ami-poète, l’essentiel est de laisser l’univers en l’état, quoi qu’on fasse. Se glisser dans les draps de la vie en les froissant le moins possible … » (p.39)

   Voici donc, en clair, notre auteur caché : une sorte d’hygiène cosmique, et portant l’aléatoire en discrète bannière plutôt qu’en spirituelle armure !

   Oui, l’aléatoire, en version « pas de vague », désabusée et laborieuse, comme la célèbre réplique de Jocaste, conseillant à son fils – craignant de se découvrir bientôt son mari – de retenir sa curiosité au seuil de l’invivable (dans l’Oedipe-roi de Sophocle), dont est tiré le titre de ce  livre :

Oedipe : « Et comment ne pas craindre la couche de ma mère ? »

Jocaste : « Et qu’aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au hasard, comme on peut, c’est de beaucoup le mieux encore. Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leur rêve partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie » (trad. Paul Mazon) 

     C’est que la différence entre pessimisme et optimisme n’est toujours qu’une nuance sur même fond de hasard. « Ce que le hasard t’a offert, il te le reprendra » (p.28), voilà la défiante mélancolie. Mais la confiante disponibilité, que se dit-elle sinon : « ce que le hasard t’a pris, il te le ré-offrira » ? Hasards de disparaître et d’apparaître ne font alors qu’un, qui s’équilibrent indéfiniment, sans visée ni plan !

  La chance, la « fortune », c’est tomber sur quelque chose de désirable en poursuivant un objectif tout différent (une pièce d’or, par exemple, en jardinant) – ou comme une mutation « favorable » (= plus adaptative) que l’organisme enregistre et ne se cherchait pas. C’est comme une utilité qui tombe du ciel, et un but atteint sans l’intention de le poursuivre : une issue inconstructible, et dont l’occasion s’offre. Si le réel est le tout qui est, il est donc capable de tout, mais à ses propres conditions (qu’il ignore, ou plutôt : qu’il ne peut connaître parfaitement en aucun endroit de lui-même) : la fréquence d’advenue de ce qui peut arriver dépend, non de Providence (à laquelle rien du réel ne pourrait échapper), mais d’une complexité telle du réel qu’elle ne peut en retour que lui échapper ! C’est cette richesse d’éventualités même (comme la prodigalité d’un aveugle) qui fait qu’on ne sait celle qui, au cas par cas, sera retenue. Il n’y a que par et pour un Dieu (que notre auteur écarte) que le réel pourrait connaître (et donc peaufiner) ses propres détails. Puisque la vie est réelle, elle doit donc toujours aussi, incompressiblement, aller au hasard. La seule chance directionnelle du réel serait donc qu’il n’oublie, à mesure, rien de ses propres états; mais l’amnésie des « conditions initiales » est la loi d’un devenir qui ne poursuit sa course qu’en se devenant autre. « L’oubli est roi : la mémoire n’en est qu’un accident, provisoire » (p.21). Et la vérité même (qui est l’apparition continuée de ce qui rend les choses réelles) n’est ici que fortuite et temporaire. 

  Vérité que s’interdit d’esquiver l’auteur, y compris quand il avoue, dans la troisième route qui suit ici, « avoir esquivé et non vaincu la mort« (p.21)

  Les trois premières « routes » du livre disent, d’ailleurs, le tout de notre auteur. 

« Route d’Emmaüs », d’abord, où deux pélerins, « courbés sous le poids de l’absence« , qui peinent à reconnaître leur Sauveur dans le vagabond qui s’était joint à eux, en partageant le pain qu’il rompt, submergés par « l’espoir, ce cancer de l’existence » (p.7), sont soudain à nouveau égarés, déçus, abandonnés – car l’Apparition leur paraît d’un coup « se nourrir de leur faiblesse« , et les tenir par leur illusoire voeu même de se changer. Dans une version clairement non-évangélique de l’anecdote, il ne faut donc pas moins, à ces errants d’Emmaüs, que se guérir du Christ pour considérer et assumer l’exclusive vérité de l’absence. La reconversion est ici de complète désillusion. L’auteur suggère ceci : nous sommes faits d’atomes, et qu’est-ce qui serait plus dérisoire que des atomes confiants en leur sort, et s’imaginant sauvables ?

« Route du malheur », ensuite : c’est un nourrisson dont le « lit n’eut pas le temps de garder la trace du froissement des draps » (p.9)  – la même image sera reprise, on l’a vu plus haut, page 39 – parce qu’il lui arrive (« la nuit a eu lieu« ) bientôt de mourir – « pause alchimique inversée qui change l’or en rien« . Cette enfant « ne fut qu’un frisson de l’existence, que nous ne sûmes réanimer » (p.9). L’auteur sait dire comme personne ce retour vers rien :

  « Il y avait. Il n’y a plus. On ne peut que pleurer, sa vie durant, ce qui a quitté la cage, fleurie, pourtant pleine de petites alvéoles d’aérations pour que circule librement ce qui doit se passer sans raison, que rien ne tenait enfermé. Elle n’est pas revenue. Son aura hante jour et nuit, mais ce n’est qu’une aura » (p. 9-10)

 Troisième chemin enfin, ici : l’auteur lui-même qui, terrassé par une attaque, part mourir aux « urgences ». Le bref récit dit la dégringolade de réalité, « l’impossibilité de retenir; l’arrivée sur une place vide, est-ce bien une place ? » (p.13). Il se sait mourir, dans la sereine évidence suivante : larguant son dernier souffle, il sort l’accompagner, voilà tout. Et quand l’improbable remontée se fait, quand un infime souffle vient reprendre du service, quand l’attirail minimum de la présence se reforme « au hasard » (puisqu’il n’y a et n’y aura jamais « d’absent de l’indicatif à conjuguer »), et « comme on peut » (car le silence même qu’on saisit revenir atteste qu’on est soi-même revenu), alors …

   « la surprise passée, il est temps d’apprendre à nouveau à se tenir vivant. Gestes, attitudes, réactions, bref faire en sorte que personne ne se doute qu’on est ressuscité. Évitons les visites au temple et les vérifications des trous, mains et côtés, de peur de se sentir ridicule » (p. 17)

  Ce livre désespéré (rien de plus sursitaire, lit-on ici, qu’un miraculé !…) n’est pourtant en rien désespérant. Comme chez Nietzsche, la conscience tue mal, mais n’est au fond que conventionnelle et « tardive » : nous « reste alors la sensation si sur elle nous acceptons d’être en prise, si nous sommes avec elle en consonance : battre à l’unisson de ce métronome jusqu’à l’épuisement » (p.32). Comme chez Marcel Conche, la mort gagnera, mais sans pouvoir nous priver de ce que nous aurons vécu (qui saurait donc dévaliser un fantôme ?). Comme chez Clément Rosset, la joie peut « plonger dans la fissure (angor) » même « qui s’ouvre et que seul le rien pourrait combler« . Mais notre auteur est à part : il a la légèreté d’un Bobin dans … l’opaque vertige d’un Schopenhauer.  Et, lui, sans jamais attendre de la pensée ce qu’elle ne peut fournir :

« Route des petits riens, de ceux qui laissent un goût d’inachevé et pourtant sont l’essentiel de l’existence, parce qu’accomplis. Se protéger du vent ou fermer les yeux sur ce que l’on ne veut voir, continuer à vivre en marge de l’insupportable, se calfeutrant dans ce cocon d’existence qu’on appelle la pensée avec cette lucidité de se dire que le vécu est bien au-delà du pensé et que vivre est ce qu’il y a de plus difficile; c’est là que tout se joue : ne jamais être totalement à la hauteur, s’apparaître dans sa lâcheté constitutive qui vous fait fuir ce qu’il faudrait regarder en face; et on le sait bien … » (p.35)  

   Un ton de grave fraternité (tous les chemins sont ouverts, mais c’est le Tout qui s’arrête à chacun de leurs bouts) et de sereine compassion (c’est un devoir, pour toute évanescence, de pardonner à celle des autres) fait enfin la force d’un prodigieux livre d’oubli – que l’on n’oublie plus :

« Je me souviens du personnage de Joyce, dans Ulysse, à qui l’on demande qui est Dieu ? Sa seule réponse : un cri dans la nuit. Cri certainement d’épouvante de celui qui soudain comprend qu’en dérangeant la nuit, il inventa la mort » (p.23)

    Cinq sobres et intrigantes illustrations (de Jean Naudin, le célèbre psychiatre- phénoménologue de Marseille) viennent moins orner le texte qu’accompagner les efforts de son auteur, et nous rendre plus clair non ce qu’il dit, mais ce qu’il approche et tente. Et cet accompagnement empathique est aussi soutien, et comme compensation : là où ce texte dit quelqu’un qui va s’absenter, qui n’est pour ainsi dire plus là, chaque trait de ces images paraît, lui, venir dire : je suis là, je viens pour prendre part à la présence. Et là où Néel affronte souvent la décomposition (de l’espoir, de la disponibilité, de la sauvegarde), la « composition » des images de Naudin (ici, un visage né de justesse, là une sorte de porte de terre ou d’écorce suspendue, là encore une eau remontant sa chute et l’ingénieux contournement d’un brouillard) vient rappeler que même la décomposition suivait un ordre, et que les tensions de la solitude, parce qu’elles-mêmes viennent du monde, pourraient y ramener. Ici, la création picturale, comme la littéraire, rappelle, avec douceur – et peut-être même joie – que si, comme on dit, elle vient « de rien » (de rien de connu ou d’équivalent en tout cas), précisément parce qu’elle ouvre ce rien jusqu’à nous (comme disait Maldiney), elle n’y retourne pas (et nous l’épargne au moment même où elle nous y expose). L’irradiation de l’art, c’est vrai, va elle-même « au hasard, comme elle peut », mais ne fait jamais machine arrière : ce qu’on en surprend avance !     

Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


 « on nage la bouche ouverte dans la vase

on se souvient d’avoir été bercée

la douceur furtive de l’eau est celle

d’une queue de belette passant sous le nez du dormeur

(je ne sais pas ce que tu veux

tu ne cesses de t’écouler – )

alluvions et têtards ensevelis dans la vase

y étouffent sans bruit

– quel dommage de ne pas les suivre sans retour … ») (p.62) 

 Le titre de ce recueil de poésie « Nature en décomposition » pourrait, à tort, faire penser à un cri d’alerte écologiste (sur une nature déréglée par la pollution, et y perdant son ordre), ou à une observation d’agronome ou de simple promeneuse sur la putréfaction locale – par l’âge, les saisons ou les intempéries – d’un mince ou large biotope, mais (même si l’auteure, semble-t-il, jardine ou herborise volontiers), pas du tout ici ! La décomposition même du livre en « éléments » (sept « cycles », ici des pierres, du bois, de l’eau … jusqu’au feu et à l’air) signifie donc nettement : une analyse de la nature (en ses caractéristiques dominantes, en ses aspects matériels majeurs) – mais comme dramatisée (« décomposition » n’est pas neutre, et on sent comme une gêne ou un prix à payer dans la réduction de la complexité naturelle à ses forces et formes simples). La « décomposition d’un visage », par exemple, dit tout autant la division observatrice des traits par un portraitiste avisé que leur altération par une situation troublée. Pour le dire familièrement, affronter, épingler et disséquer la nature quand on n’est ni Linné, ni Lavoisier, ni Tarzan (ni même Lucrèce ou Spinoza) est périlleux : si la nature ne se déduit pas plus que la vie, c’est que chacune des deux découle, non d’un principe, mais d’elle-même. Et si elle ne s’analyse pas plus aisément que le temps, c’est que, comme lui, la nature se recompose indéfiniment et aussitôt elle-même ! D’ailleurs, « nature » en général veut dire aussi bien « essence » que « jaillissement », et elle est donc – promesses d’une difficulté redoutable – aussi bien principe de son propre écoulement que simple passage de ses raisons d’être. Mais notre poète, intègre et subtile, sait tout ça, et ce qu’elle se propose d’écrire connaît ce double constant défi de circonscrire ce qui s’échappe, et comprendre ce qui se relance. Et, de fait, rien de ce qu’on lit dans ce dense recueil ne prétend suffire, sans jamais pourtant renoncer à avancer. Comme « traduire« , dit quelque part Camille Loivier (elle-même traductrice), « est comme une lecture en trois dimensions » – car il y faut déchiffrer à rebours le flux des mots jusqu’à leur source, pour qu’ils sachent rejaillir en une autre langue – « décomposer » la nature,  c’est la faire revenir d’où elle vient pour qu’elle redéploie, au ralenti et comme à neuf, son style d’advenue. Voilà sa marche, son épiphanie farouche et tremblée.    

   Que trouve donc la poète dans cette « décomposition » de la nature ? Une vie plutôt minérale et végétative qu’animale (malgré un ours, une belette, un crapaud que déloge une bêche et quelques oisillons plus morts que vifs). Pas d’humains. C’est que l’affect qui règne ici est sentiment, plutôt qu’émotion ou passion : il n’existe pas d’émotion végétale (car réagir intensément à ce qui trouble suppose une sensori-motricité), et les passions ne sont qu’humaines (l’émotion de peur est animale, mais la passion est émotion du désir même, comme la jalousie est peur d’être trompé, l’ambition peur d’être devancé ou l’avidité peur de manquer…). La plante n’a certes pas de sentiments, mais tout sentiment (comme la confiance, l’anxiété, la tendresse, la rancune …) suppose d’être constamment exposé à quelque chose, de se  sentir participer à un milieu de vie ou en être exclu, d’être dans la lenteur d’un retentissement positif ou négatif – ce qui est l’être-au-monde végétal même. Et, par exemple, tout le recueil déploie comme une anxiété de longue haleine, buissonnante, ramifiée, une sorte d’anxiété sûre de sa prévalence, voire de son bon droit ! Extraits d’anxiété, qui parlent d’eux-mêmes :

« ne faut-il pas exorciser une maison

avant de lui donner son sommeil » (p.96) 

« les dieux sont des morts qui s’éloignent dans le vent

ils longent les murs

on les fuit

ils ont le goût amer du passé

chaque jour il faut se cacher

éviter leur regard à l’aube

avant qu’ils ne s’endorment … » (p.98)

« … montagne qui erre en moi, qui rampe en moi

(je coupe à travers)

montagne rasée

sa tête, son crâne (…)

quelqu’un arrose

j’entends le bruit de l’eau

et encore l’odeur de brûlé

la poussée d’une autre montagne » (p. 101)

  Et c’est avec tous les moyens qu’elle rencontre, en elle comme hors d’elle, que la poète sent médiumniquement la vie s’ouvrir ou se fermer à elle, et la substance des choses se sauver ou se perdre. Tous moyens du bord : son oreille (p.15), qu’elle colle aux pierres pour y déceler des sortes d’échos fossiles, et « la dilatation de leur corps comme un murmure ». Ses yeux (p.87), qu’elle ferme soudain pour que le ciel étoilé tombe au sol d’un coup ! Sa voûte plantaire même (p.86) :

« ce n’est pas encore l’obscurité

mais presque

pieds nus je reconnais la direction des racines

ma plante se courbe au-dessus de leur courbe

(je n’existe qu’à ce moment-là) »  

 Mais encore une cuiller (p.77), une hache (p.44), une manivelle de pompe Japy (p.68), et même une brosse à dents (p.83) :

« dans ma bouche

frotte la brosse à dents en écrasant les poils« 

La bouche, omniprésente, car en elle les éléments à la fois boivent et sont bus. La présence de choses de deux côtés de la peau obsède la poète, comme la hante être des deux côtés de l’eau à la fois :

« l’eau pénètre les bottes par l’intérieur

peu à peu

peau contre peau

l’eau du corps

et l’eau hors du corps

se rejoignent » (p.62)

et :

« car, si fraîche, on boit l’eau dans

laquelle on se baigne

nous imprégnant des deux côtés de la peau » (p.57)

car la vie même n’est qu’une eau compartimentée, boostée, se relançant elle-même, se « rongeant de l’intérieur » (p.77) pour se sauver de sa propre noyade. Le vivant est mystère d’une eau manoeuvrant sa propre décomposition pour se reformer toujours autrement. Ainsi fait la nature entière, pressent et suggère Camille Loivier, qui prête sa voix heurtée, profonde et fragile, à cette souveraine indéfinie recomposition. Poète aux si singulières postures (ici, la lumière lui fait un croche-pieds (p.28); là, une ombre appuie sur ses omoplates (p.86); là encore, l’onirisme est extraordinairement présenté comme l’impérieux phototropisme du pauvre, du démuni du jour: 

« tout tombe quand vient le soir

j’enfonce la pédale de sourdine (…)

je cherche encore

les rêves sont le seul lieu où il fait clair

mais il faut leur céder » (p.90)

 Voix qui nous convie, en quelque sorte, au bivouac onirique de sa si étrange nostalgie (tant d’existences laissées en suspens, avant nous, dans le courant universel !)  :

« Le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux du monde« , écrit  ainsi Bachelard (cité p.95) 

Le même (car le monde de cette poète fait penser à un rare trio que Bachelard formerait avec Dickinson et Tarkovski !), qui se serait adressée à elle, certainement, ainsi : « Il faut guérir l’âme souffrante; et d’abord débarrasser l’âme des fausses permanences, des durées mal faites, la désorganiser temporellement« . 

 Trouver la vraie succession de nos états en extirpant celle, seulement consciente ou officielle, de nos images, c’est ce que fait l’humble et intrépide Camille Loivier, en « personne bien née » (à elle-même !), comme dirait Valéry (dans sa « Petite lettre sur les mythes ») :

« Il n’est point de personne bien née qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelque énormité abyssale, quelque poulpe de forme obscure qu’elle s’admire d’avoir nourri« 

Et qu’elle nous décompose ici avec succulence.