Jean-Yves Reuzeau, Esprit de résistance, L’année poétique, éditions Seghers, 2025, 396 pages, 20€, ISBN  978-2-232-14810-1 .


Il m’a toujours paru que la poésie de qualité exprimait à chaque fois un univers familier – disons-le intérieur ou intime – tout en laissant aux mots le loisir de créer leurs propres images. Par cette manière de faire,  d’écrire – de vivre-écrire –-, le poète de talent parvient de surcroît à exprimer la saveur, la sonorité, la musique de ce qui, quoiqu’on fasse, nous reste insaisissable.

Je n’ai pas fini de lire et de relire L’année poétique qui vient de reparaître chez Seghers, où l’on trouve notamment le classicisme souverain d’Alain Duault, la magnifique exposition de Jacques Réda, les étonnants poèmes d’Aldo Qureshi qui se veut en survie dans

 « un immeuble en feu qui ne se consume pas
où les gens continuent à vivre parmi les flammes,
de dormir dans des lits brûlants.
Ici, pas de bruit, sinon le ronflement du brasier. »

et aussi Dominique Sampiero dans des images qui inventent  la vie :

«J’apprends le visage de la nuit caché en moi.
Je perds conscience, je trouve présence. »

et aussi Jean-Pierre Otte que j’ai  découvert grâce au formidable N° spécial que la revue Traversées lui a naguère consacré :

 » De partout arrivent les disgracieux,
les endettés et déficients, dépourvus de talent,
hommes sans caractère ni appartenance,
à l’ère du cynisme et de la médiocrité sublimée.
Ceux-là, insultent la vie, injurient la beauté,
crachent sur le corps scintillant des rivières.
Ne sois pas de leur espèce, crée tes anticorps. » 

Pour ma part, je suis souvent déçu par ce que s’écrit aujourd’hui en poésie. Une poésie qui ne travaille plus son écriture. Qui n’a plus d’écriture. Qui la délaye. Qui ignore la grammaire et l’emploi du terme propre. Une poésie, cependant, accordée à l’ère du SMS, du portable dont nous sommes devenus  les esclaves, et du fromage blanc à 0 % de matières grasses.  Des poètes incontinents, mimétiques, minimalistes, tels Sara Bourre, Falmarès, Julie Nakache, Cyril Dion  ou Grégory Rateau, qui nous donnent des dégoulis d’émotion, et qui, c’est la chose la plus frappante, n’ont vraiment rien à dire.

Je me suis particulièrement attaché aux figures féminines reprises dans cette anthologie. Des figures fortes et fertiles Notamment, Adeline Baldacchino :

«Il y avait des rides comme des râles lumineux
a la surface du lac et pourtant
rien n’évoquait la vieillerie. »

La québécoise Nicole Brossard (magnifique!)

«  je suis contemporaine 
d’une promesse ancienne
de contrer la mort
dans l’entrelacs des présents augmentés ; »

et l’essai de réenchantement de cette autre québecoise, Denise Desautels, à qui je laisserai le mot de la fin :

« Des phrases et des fables
avec que chose d’infini dans la voix
qui accélère la poussée des racines,
de ce qui ne faisait pourtant que passer
et de ce qu’elles dépaysent. »

Jean-Pierre Otte, L’immunité merveilleuse (Aventure sans alibis),éditions Sans-Escale, 2024 , 97 pages, 15 €. ISBN :978-2491438265


Il est l’heure de se recréer à frais nouveaux

L’œuvre de Jean-Pierre Otte, particulièrement dans « L’immunité merveilleuse » qui vient de paraître aux éditions Sans-Escale, prend toute sa force d’évidence à un moment où la plupart se sont séparés de la réalité physique du monde, perdus de vie et perdus de vue, égarés dans des univers médiatiques de substitution.

Nous voici insensiblement parvenus

à l’âge des avaries et des visages sans vie.

L’esprit est un émouchet dans les airs

qui cerne en cercles concentriques

la proie qu’il est devenu pour lui-même, 

pendant que la chambre de la chair

s’assombrit sans bruit. C’est assez ! 

Vivre, c’est rejeter hors de soi

tout cela qui en nous veut mourir.

Il est l’heure de se recréer à frais nouveaux.

Une pratique constituante pour le corps humain sensible,  est un échange à chaque respir entre âme et monde : la poésie, la pratique de la poésie, est, comme la marche, une connaissance et une reconnaissance, une discipline patiente, parfaitement rythmée, pleine d’émerveillements et entrebâillements, alliant la profondeur et la proximité, le désir et le don, la disponibilité et la disparité, l’itinéraire intérieure et le sentier qui se profile, s’insinue, serpente, et s’affermit dans les herbes comme une sangle de terre sèche.

C’est le désir d’autre chose, d’inédit et d’intime,

qui s’arborise en nous, tandis que l’esprit

s’alcoolise dans la souveraineté du vide.

À mille lieues de la littérature du divertissement, de la stagnation et du poncif, Otte souhaite en effet susciter chez le lecteur un clinamen, un léger écart, une déviation même minime qui, en rompant les lois de la fatalité, occasionnera un choc initial, inédit, inattendu, réveillant à son tour, de collisions en collusions, des ondes ensommeillées, des vibrations oubliées : centripètes, lorsqu’elles convient le lecteur à rétablir le contact avec la source originelle logée en lui et à restaurer l’intimité; centrifuges, lorsqu’elles l’incitent à aller voir en dehors de lui-même et à explorer de nouveaux espaces.  

C’est étrange à dire mais 

nous sommes plus que nous-mêmes, 

existant par-delà les contours clos du corps, 

par-delà frontières, obstacles et clôtures; 

nous prenons notre ampleur lorsque notre regard 

s’égare et que l’esprit joue la fille de l’air,

tout en ayant en soi un refuge certain.

À notre époque du mimétisme et du clonage des désirs et des pensées, des extrémismes religieux et idéologiques de tout poil, le rôle de la littérature, au sens où le conçoit l’auteur du Retour émerveillé au monde, s’apparente dès lors à une maïeutique contemporaine : servir de médium, de raccourci transparent entre le lecteur et sa propre capacité au changement et au dépassement de soi afin que celui-ci crée son propre monde, devienne l’artiste de sa vie et transmue son destin en destinée. Et ces courts-circuits d’évidence, qui ne saura jamais combien en a suscité et en suscitera encore celui qui voudrait, à la fin de sa vie, avoir rendu le monde un peu meilleur.