Marie-Christine Guidon, Dans les Broussailles du silence, Prix d’Édition poétique de la Ville de Dijon 2020, Les Poètes de l’Amitié, Préface de Michel Santune, 48 pages.

Une chronique de Claude Luezior

Marie-Christine Guidon, Dans les Broussailles du silence, Prix d’Édition poétique de la Ville de Dijon 2020, Les Poètes de l’Amitié, Préface de Michel Santune, 48 pages, ISBN : 978-2-917754-19-1

Fruit d’un concours de haute tenue dont le jury figure en photo à la fin du volume (pourquoi pas ? c’est  assez inédit), ce recueil décline son élégance de manière dépouillée:

Des silences cousus

Aux ourlets de ton âme

Avec des fils de soi

Des lambeaux de passé

Peu à peu effrangés

Aux couleurs amnésiques

Poésie libre mais non débridée, de grande sensibilité mais canalisée par une parfaite maîtrise de la langue. N’allez toutefois pas croire que le propos est insipide : assez fréquemment, la plume se fait dague, par exemple pour décrire l’Etoile filante : Les nuits griffées (…) Les tympans éclatés (…) Les heures brûlées (…) Le regard éventré (…) Les soupirs lacérés (…) Mon cœur écartelé (….)

Ton grave, parfois : Ta présence maraude / En quête / De souvenirs froissés… Mots rebelles, rouleaux de suppliques, tourments… sur la grève meurtrie : Chateaubriand serait-il toujours d’actualité ?  Ah, mon Bon Monsieur, tant que l’âme humaine sera présente…

Certes, l’on se méfiera des eaux dormantes… L’un dans l’autre, la démarche est de débroussailler le silence : serait-ce en définitive une constance du poète face à la nature, face à sa propre nature ? Une manière de transcrire la complexité du monde en paillettes de beauté : 

À la flamme qui vacille

Dansent les mots

Farandole improvisée

Sur la page qui s’anime

Valsent consonnes et voyelles

Fantaisie intemporelle 

Dans l’encrier qui bouillonne

Fusent rires et larmes

Carnaval imaginaire

    Carnaval, charivari, danse, mais imaginaire. Comme l’écrit Michel Santune dans sa préface : Le silence est nécessaire à la création poétique car il permet, après l’effacement de la rumeur du monde, l’affleurement de l’invisible peuplé de voix, d’images, de souvenirs.

Il s’agit donc de chaparder le temps perdu

S’envolent les serments

Dès les premiers frimas

S’évanouissent les mots

Car seuls

Les écrits restent

Verba volant, scripta manent. Une manière de poser son caillou pour un petit bout d’éternité.

©Claude Luezior

Carolyne Cannella, Parcelles d’Infini, Éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2e trim. 2019.

Carolyne Cannella, Parcelles d’Infini, Éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2e trim. 2019, ISBN : 978-2-37405-059-1

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http://www.editionsalcyone.fr/442368323

Sur cinq vers asymétriques et toujours renouvelés , Carolyne Cannella décline les parcelles d’un infiniment grand, d’un infiniment poétique, tout à la fois intime et cosmique, humble et puissant : celui de l’Amour.

De manière générale, l’absence quasi-totale de ponctuation (ni chair   ni os), les libertés orthographiques voulues par l’auteur (dans la coulée de la scève) ainsi que  des audaces (tout se fait  de se dé-faire) donnent au texte un supplément de modernité et de mystère.

De même, la typographie changeante de ces quintils, tels des vagues de mots et d’incantations :

      Sortir du chemin

la rupture est provisoire

à l’inéluctable

      dire oui

          et s’accomplir

D’emblée, l’on ressent à quel point la poétesse cultive les espaces, les silences, telle une musicienne à son archet, telle une orpailleuse au fil de l’onde. D’emblée, le rythme dicte sa présence, la respiration gagne toute sa place.

Certes, on y trouve les mots de sa passion première, la musique (luth, Bach, chant, accordé, résonance), mais également un tropisme pour le mouvement (se glisse, se balancent, nous franchissons, s’approchent, ondule) comme si la danse était un trait d’union entre l’univers sonore et une vie gestante de frémissements. Cela dit, il nous semble que Cannella est ici avant tout poète, marieuse de mots, artiste-peintre friande d’images et vouivre du sens :

Nous  réceptacles du vivant

nous  qui transmutons

l’aube en crépuscule

et nos silences féconds

en paroles de lumière

 Souvent sensuelle (Sur les vagues qui scintillent / aller nue  et danser / neuve à chaque instant…) elle s’adresse parfois à l’être aimé en majuscule (Toi, Ta présence) mais toujours avec délicatesse:

De caresses en murmures enchantés

tu m’effeuilles, tu m’enflammes

sous l’irrésistible maelström

de tes hauts plateaux

aux délires impeccables

Minuscule approche pour un recueil élégamment imprimé sur papier blanc nacré : comme si la place du rêve, la forme graphique des mots, leurs sons chuchotés par le lecteur avaient valeur de prière, c’est à dire de langage avec un Plus Haut.

                                                              © Claude LUEZIOR

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.

Une chronique de Claude Luezior

Sonia ELVIREANU, Le souffle du ciel, Éditions L’Harmattan, Paris, oct. 2019, 155 p.
ISBN : 978-2-343.18739-6

Avec une délicate féminité, l’auteure roumaine mais bilingue Sonia Elvireanu féconde ici, par la magie de ses mots, un voyage initiatique : 

l’homme est le Ciel, la femme, la Terre
l’homme, l’aile d’azur, la femme, celle d’argile,
chacun peut être l’arc-en-ciel
le commencement de l’épanouissement  (…)
dans l’embrassement du Ciel et de la Terre
moi, sur la ligne de l’horizon  (pp 44-45)

Créativité de la langue sécrétant ses remous aurifères (l’éphémérité s’enterre jusqu’à la résurrection, p. 106), minime delta aux infimes reflets, tournures subtiles et accents d’une culture-sœur nous charment et nous maintiennent aux aguets. Tout au bout de cette ligne de vie, la solitude du poète, une pomme flétrie qui s’accroche à sa branche, une intériorité potentialisée par l’absence…

Mais pas seulement.

L’itinéraire est riche d’une spiritualité sous-jacente : Dieu est souvent en filigrane. Les mots baptême, prière, bénédiction, psaume de la vie se retrouvent avec constance, y-compris dans les titres des poèmes. Loin d’être un livre religieux, ce recueil est  imprégné d’une spiritualité délicate. Elvireanu évoque même la reine de Saba, femme du Levant, / or, encens et myrrhe / sur mon chemin étoilé (p. 36), figure mythique de l’Ancien Testament, tout à la fois laïque et spirituelle, astrolâtre et charnelle, sur la longue route qui la mènera au redoutable roi Salomon, symbole du monothéisme.

Dieu,
donne de la sérénité à ma pensée
pour que sa limpidité ne tombe
nulle part en chemin,
que les pétales couverts de rosée
s’ouvrent doucement effleurés par Toi
dans le ciel de la paume (… p. 142)

Ces lignes ne sont pas sans nous évoquer l’écrivaine chrétienne Marie Noël ou même Thérèse de Lisieux… Frémissements de l’être devant l’icône, ondulation d’un horizon où s’entremêlent joie et doutes.

Même avec un caractère transcendantal, l’itinéraire de Sonia Elvireanu est avant tout celui de l’amour  :

fais-moi découvrir que tu vis
quelque part dans un autre temps 
que le paradis ne sèche pas en moi,
que je le ressente sur la terre  (p. 87)

Mais ces caresses, cette présence-absence (une maladie qui se niche dans le cœur, p. 124), ces pulsions,  sont parfois rudes, âpres, cousues de mélancolie (p. 129) :

la solitude traînant ses pieds nus
tel un mendiant dans les rues
et sur les trottoirs déserts

Certes, le tableau ressemble, par son camaïeu de pastels, à un Monet (p.62) : les mains deviennent soyeuses / et se métamorphosent en pétales / des nénuphars fleurissent dans mes cheveux) mais sans facilité ni guimauve. Oui, ce recueil a du souffle, a du ciel : tel un psaume, il se lit avec une joie gourmande, mais également beaucoup de retenue et une infinie pudeur.

Claude LUEZIOR 

Riverains infimes, Jean-Louis BERNARD, Éditions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Strasbourg, 1er trimestre 2020.

Chronique de Claude Luezior

Riverains infimes de Jean-Louis BERNARD, Éditions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Strasbourg, 1er trimestre 2020, 46 p.

Essayons d’ausculter ou plutôt de respirer avec Jean-Louis BERNARD.

Paumes ouvertes, nous voici devant le dépouillement sacré du poème. Pas de titre (à quoi bon ?), juste une majuscule en début d’accord (j’allais dire de prière) pour prendre un souffle de vie. La mise à la ligne remplace la ponctuation qui s’est évaporée. Les espaces entre les « strophes » suffisent à nous donner l’oxygène de la phrase. 

Le dénuement dans toute sa pureté, le blanc de la page, le polissage des mots, la brièveté de l’opuscule font œuvre suggestive.

Toujours à la recherche de clés pour cette écriture quasi-bénédictine, tentons le triple exercice suivant. Prendre le dernier vers de quelques poèmes : que reste-il à la beauté / de nos balafres / le secours de l’absence / le bréviaire de la nuit / métamorphoses / ne retenir que l’échancrure / le rien et nos réminiscences. Cela se tient : on est bien dans l’oraison de Jean-Louis Bernard.

Et si l’on recueille avec respect les premières lignes d’autres textes ? Mendiant / Il y a cette eau qui va / Toi qui dors / Je vous parle / Mes compagnes latentes / Geste gravé / Ou même l’absence / Au centre de nous… L’écrit garde sa prégnance.

Dans un élan onirique, reprenons de droite à gauche : Au centre de nous / Ou même l’absence / Geste gravé / Mes compagnes latentes / Je vous parle… Ce qui fait également sens et reste dans l’univers de l’auteur…

Comme si chaque morceau de marbre, qu’il soit à terre ou au sommet d’une chapiteau, était lui-même le fragment presque interchangeable d’un tout, échangeant sa lumière avec le fragment adjacent. Il faut dire que les thèmes, j’allais dire, la philosophie du poète se cristallisent, à l’instar d’autres recueils, autour du silence affamé, du temps qui se désancre, d’un grand feu, de connivences, de paupières peuplées d’aveux futurs…

Et si la terre nourricière de Jean-Louis BERNARD était celle d’une prose ? Tentons d’en glaner çà et là quelques pépites : Au centre de nous, cette peur omniprésente dans l’obscur tremblement de chaque mot. Derrière la peur, une extase funambule en souvenir du temps où les voyelles se faisaient femmes détrousseuses de verbe, où des rites sauvages et lents défloraient la nuit horizontale. En marge de nous-mêmes, entre stèles et banquises, la somnolence vertueuse des jours et la jubilation des abîmes. Mis en prose (que l’auteur me pardonne ces équilibrismes !), le poème se tiendrait, lui aussi, en parfaite cohérence… 

Chaque brisure de marbre semble ciselée par une main invisible. L’homogénéité du propos résiste aux froissements et défroissements des images. À chaque sanglot, sa bure de silence.

Rares sont les poètes qui, dans leur monastère, arrivent à un tel essentiel.

© Claude Luezior

Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

Chronique de Claude Luezior

Trajectoires tronquées de Gérard Le Goff, nouvelles, 177 p., Éd. Stellamaris, Brest, 2020

De manière étonnante, le poète Gérard Le Goff, dont on connaît les poèmes de haute tenue, affirme ici une plume de prosateur. Ce qui ne va pas nécessairement de soi. Ces dix nouvelles vont nous entraîner dans un monde onirique, voire fantastique. Le récit, souvent à la première personne, nous tient en haleine et permet une sorte de complicité, de pacte, entre le lecteur et le narrateur. Des points d’interrogation invitent à découvrir d’autres enchaînements, d’autres mystères. Le titre du livre, Trajectoires tronquées, est également justifié par le fait que ces histoires étranges, voire cauchemardesques, finissent volontairement par une sorte d’inachevé, d’ouverture vers une suite improbable, comme si elles allaient continuer leur vie propre. Comme si le rêve allait rebondir dans un prochain épisode.

Vous avez dit « poète » ? L’on remarque bien que Le Goff, dont le style est tout à fait cohérent et maîtrisé, est un amateur de mots : une closerie, une songerie, un caboulot, un bouge, un loufiat, le fourniment. Non, ce ne sont pas des inventions à la Guy des Cars, mais des termes dormants que l’on trouve dans les dictionnaires. Charme d’une écriture tout à fait rigoureuse mais riche et imaginative. Certaines références visuelles nous entraînent dans un univers impressionniste qui nous fait penser au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. L’harmonie et la sérénité de cette nature, sous un soleil souverain, se révélaient avec une évidence telle que le frisson consenti par le promeneur s’accordait à son pouls, son cœur aux battements sourds de la sève, l’haleine du monde à son souffle. Les vivaces et les arbrisseaux sauvages avaient ici imposé leur suprématie depuis longtemps. C’était un feu d’artifice de gerbes et de corolles jaunes, rouges, bleues, compliquées de gradations que l’on ne retrouvait pas dans un cercle chromatique. S’ajoutaient à ces gouaches vives les savants découpages des feuilles, le port altier des tiges et des hampes, les fragrances flottant dans les ondulations de la brise, les froissements des élytres de tout un peuple invisible, les enluminures volantes de papillons (p.123). Quelle plume !

Le ton a un rien de précieux, à l’époque du laisser-aller en écriture. Néanmoins, le rythme est souvent syncopé : Je cherche ma respiration, craignant que mes jambes me trahissent, se dérobent. Ne pas tomber. Ne pas sombrer dans ce remugle. Avancer, mettre de la distance. Bientôt, les édifices s’espacent, s’estompent dans le sillage de ma fuite éperdue. Et ce que je crois être le ciel s’ouvre (p.54). Les dialogues tout à fait dépouillés, voire rudes ou cinglants, une coexistence subtile du vraisemblable et de l’invraisemblable ainsi que le parfait déroulement du suspens (qui nous remémorent la romancière Joëlle Stagoll dans Rira aux larmes ou dans Anka) confèrent à l’ensemble une redoutable modernité.

Certaines pulsions (le clown haï) et distorsions de l’âme (dans Le gardien ou dans Le cloître, par exemple), maintes hallucinations ou perceptions étranges nous ramènent également aux descriptions cliniques du neuro-psychologue Oliver Sacks, auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Avec son scalpel, Gérard Le Goff nous promène ainsi dans un monde (le sien, le nôtre : n’avons-nous tous l’expérience de la folie dans notre processus onirique ?) tout à la fois magique et merveilleux, à mi-chemin entre le conte fantastique et certains errements de la personne humaine.

©Claude Luezior