Grains de Vie,  Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

Chronique de Claude Luezior

Z81 Dornac.JPGGrains de Vie, Jean Dornac, Éd. les Poètes français, Paris, 4e trim. 2017

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Semer quelques grains de vie dans le sillon de ses ancêtres, y laisser un peu de sa sueur et de son sang. Y buriner sa trace à coups de cœur.

Enfant des étoiles, le poète certes fait l’amour avec la beauté. Parfois cependant, les souffrances et douleurs / qui griffent la terre / font hurler ces tendres troubadours. Contrastes et clairs-obscurs, émerveillement et désespérance malaxent sa chair. S’y bousculent feux follets et poignées de cendres, feuilles mortes, zéphyr (Mais qui donc a le pouvoir / De faire taire le vent ?) et sentes tortueuses.

Au programme des souvenirs, La liberté me réclamait (…) Sur la péniche de mes rêves / Seule la rive existait. Une mère-grand nommée Marie, à laquelle ce recueil fait hommage, semble d’ailleurs être la figure tutélaire dans l’âtre de la reconnaissance.

Jean Dornac est oiseleur d’un site bien connu, http://www.couleurs-poesies-jdornac.com où pépie, en heureuse intelligence, tout un boisseau de créateurs, artistes et photographes. Dornac, lui-même homme de plume et d’objectif, en est, d’une certaine manière, le pater familias, le metteur en scène ou le chef d’orchestre ailé. De ce vivier, Ode, une poétesse-plasticienne, issue du Québec, illustre le présent ouvrage.

Michel Bénard, peintre, écrivain et préfacier, qui enchante également les portées informatiques dudit site, est ici-même de la partie et introduit ce livre d’élégante manière. Synergies de cœurs qui s’émeuvent / à la fragrance des émotions.

L’éternel féminin, bien sûr, hante le bateleur des mots qui est, par tes yeux couleurs de rêve (…) tempête lorsqu’il t’imagine. Mais son vieux pays (…) mariant  l’eau et le feu y tient également une place de choix. Tout autant que le pain des patriarches et celui des Misérables.

Ainsi, l’âme profonde (…) qui danse sur les portées trouve-t-elle tout à la fois terre et ciel sur la Toile mais également ici, grâce à quelques grammes de cellulose et un soupçon d’encre. La chose est d’importance :  le temps, certes, rabote sa poussière, mais celle-ci ne devient-elle, grâce au poète, humus où ces Grains de Vie vont germer et s’épanouir dans la rétine de lecteurs en mal d’amour?

 

©Claude Luezior

LE SECRET, Laurent Schmitt ; Éd. Odile Jacob, Paris, 2017

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LE SECRET, Laurent Schmitt ; Éd. Odile Jacob, Paris, 2017


Ce livre, émaillé d’exemples concrets et de témoignages, relève d’une démarche psychiatrique mais également d’un éclairage profondément humaniste. L’auteur y fait preuve d’une hauteur de vue peu commune, d’une grande culture et d’un don pédagogique que nous avions déjà remarqué dans ses précédents ouvrages, Du temps pour soi et Le bal des ego. On ne lâche pas ces pages dont les chapitres biens structurés s’enchaînent les uns aux autres avec une belle fluidité. Kaléidoscope de secrets, vecteurs de puissance dans l’Histoire, depuis les Grands-Prêtres de religions anciennes jusqu’à certains bureaux ovales. Sombres officines et sociétés secrètes, souvent élitistes, complotistes, voire criminelles.

Sur le plan individuel, Laurent Schmitt aborde par la suite ces secrets qui forgent notre personnalité, ceux de l’inconscient, des rêves mais aussi leur fonction dans la constitution de la personnalité, la séduction, l’amour. La toxicité des secrets dans des liaisons, dans certaines constellations familiales ou dans telle ou telle maladie psychique est une évidence. La protection que le secret assure vis-à-vis de notre singularité et de notre individualité n’en est pas moins importante.

Bien qu’ils puissent être toxiques dans des liaisons, dans certaines constellations familiales ou dans telle ou telle maladie psychique.

Le secret est donc pluriel. Il est, à l’heure actuelle, crûment mis en cause, par l’impératif de la transparence qui peut s’ériger en un contrôle suprême des big data ou en injonctions totalitaires où disparaît la vie privée aux dépends d’une forme d’Inquisition, de vengeances répandues de manière virale et de dénonciations anonymes.

Parfois assimilé au mensonge, à la dissimulation ou à la rouerie, le secret peut néanmoins protéger la personne par ses rêveries, en un jardin secret, véritable soupape de l’imaginaire, voire intelligence relationnelle. Il crée un espace intime où la personne reste un sujet à ses propres yeux (…) et se différence d’autrui. Il est alors tuteur de résilience, noyau dur de nous même. Dans la dernière section de son livre, Les secrets indispensables à notre survie, à savoir, dans son dernier chapitre, Éloge malicieux du secret, Laurent Schmitt donne la métaphore d’un état de jachère, d’un arrêt sur l’image, de points de suspension de notre fonctionnement psychique. Il évoque avec tendresse l’aptitude d’émerveillement du ravi, personnage solitaire et énigmatique des santons de Provence. Et l’auteur de citer par ailleurs Saint-Exupéry, Rilke, Prévert.

Préserver son intimité revient à savoir ne pas tout dire, à maintenir des zones de discrétion, à savoir refuser de participer à tous les réseaux sociaux. Ainsi, le secret, au-delà de certains aspects noirs dans nos relations de pouvoir avec les autres et dans des manipulations sociales indues, est en fait, sur le plan personnel, un élément constitutif de notre liberté et de notre individualité. En d’autres termes, une pierre d’angle de nos libertés fondamentales.

Cet essai est une véritable réflexion en profondeur, à l’heure de l’espionnage industriel, de la téléréalité, du voyeurisme ambiant et de moteurs de recherche manipulés par un ou plusieurs big brothers qui nous veulent du bien…

©Claude Luezior

Encore une heure et Petite peinture de nuit : Suite en ciel majeur de Jeanne Champel Grenier, Ed. France Libris, 2017

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Encore une heure 
et 
Petite peinture de nuit : Suite en ciel majeur
de Jeanne Champel Grenier, Ed. France Libris, 2017


Avec la générosité qui la caractérise, Jeanne Champel Grenier nous livre deux recueils fort courtois, l’un de blanc, l’autre de noir vêtus, j’allais dire un peu Chaneldans leur dépouillement et leur élégance.

La poésie s’est ici élaguée de tout artifice : le verbe court sur la feuille en heureuse pureté. Pas de rime, de majuscule, pas de titre, de table ni même de pagination. Simplicité non pas minimaliste mais retour aux sources. Un extrait dense de Michel Lagrange en guise de préface (ou d’envoi) à la Petite peinture de nuit, une feuille volante, ambassadrice de haut vol pour Encore une heure, comme affranchie du livre mais de haute intensité, sous la plume de Nicole Hardouin. Les premières de couverture, tableaux de l’auteur qui est également artiste-peintre, proviennent d’une même diversité créative.

Mais revenons au texte, à la parole, au repas sacré où la mise à la ligne tient lieu de ponctuation, où l’image se suffit à elle-même. Fluidité de l’écriture verticale :

l’instant 
s’égoutte

Relation du rêve avec un dépouillement de bon aloi.  Atmosphère épurée à la Robert Doisneau, toute en finesse, suspendue dans l’espace, à la fois parée d’ombres et de contre-jours, de personnage suspendus aux lèvres du temps et à d’insolentes contre-plongées.

Toutefois, cette simplicité ne veut pas dire indigence car au fond de moi / et en périphérie / un fakir / marche sur les braises. De Jeanne Champel Grenier, on connaît la truculence de sa prose, son appétence pour l’anecdote savoureuse, son humour jouissif, le fumet de ses mots confits et la tendresse de ses histoires pour Chaperons et mères-grand en balade.

On retrouve ici ce sens inné de l’observation, du détail, du naturel, de l’imaginaire : chuintement / des algues / chevelues / accrochées / au rocher /  tout juste / sorti / de l’apnée. Ou bien : trouver / un hippocampe / bijou / préhistorique / desséché / entre deux galets / millénaires. Ici, la magie poétique fait son nid avec une certaine gravité : dans la mémoire / d’argile / l’horizon se régénère / la paix reprend sa force / originelle / la solitude est un écrin. L’instantané se glisse dans l’herbier des mots, y prend tout son sens: ainsi / renaissent / les murs / de la nuit / à l’équerre / des étoiles.

C’est ainsi qu’une conteuse est également née chamane. Peut-être pythie ou devineresse. Poète, en tout cas.

©Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)

Chronique de Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)


J’aime les hortensias dans des jardins anglais où les ombres d’Agata Christie ondulent en silence. Parfaitement découpés, autrefois qualifiés de mortifères, on les trouve à l’heure qui sonne dans les halls des plus grands palaces, en attendant je ne sais quel transsibérien ou quelque TGV, tant ce genre reste vivace dans nos esprits contemporains. Ainsi me paraît le bouquet de nouvelles À qui sait attendre de Philippe Veyrunes. Chacune d’entre-elles recèle une intrigue ciselée, onirique mais cohérente, avec des personnages rapidement familiers et au devenir si incertain que je me suis pris, parfois, à jeter un coup d’œil sur la dernière page, telle une mère s’assurant avec crainte de ses propres enfants. Le lecteur n’a-t-il tous les droits dans cet univers régi, j’allais dire manipulé par un conteur omniscient et qui joue avec nos nerfs ?

Avec un art consommé du paradoxe et du rebondissement inédit, celui-ci trame dans un premier temps et en quelques lignes une situation dans laquelle on s’attache à des protagonistes apparemment de bon aloi. Rapidement, certains nous révulsent : petits et grands crimes ne sont pas loin. Scènes policières sans police, hortensias sans jardiniers : l’imaginaire prend le pouvoir, la vengeance est aux aguets. Du grand suspens, avec une froideur narrative à la Hitchcock. En noir et blanc, pour qui sait attendre… une chute (au sens littéral du terme car, contrairement à maints romans ou séries, celle-ci semble demeurer impunie) qui va nous ébranler plutôt que nous assouvir.

Preuve s’il en est que le jardinier de ces intrigues a su, de son sécateur, aiguiser nos fibres à vif.

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Pour ma part, j’affectionne encore davantage La gare levantine. Du même auteur ? À peine croyable… Janus a donc deux faces. Car l’on est passé des cauchemars savamment ourdis à un jardin enchanté. Portant certes épines et sans aucune mièvrerie, les roses embaument ici ma

cervelle à l’heure fragile, la divine éphémère. Et mon crayon de souligner les images qui foisonnent, les textes en billets d’amour : Je vous ai précédée, par le grand escalier de verre, dans le grenier tapissé d’étoiles. En habit de velours et masqués de blanc, les violonistes font cercle. Encore ! Monde poétique, vénitien, parfois oriental où vos yeux d’émeraude volaient aux bonzes des lueurs pâles, où la nuit d’été… se balafre de longs éclairs, où s’enrubannent les jeunes filles clandestines, où violoneux et marchands de poupées… s’inclinent vers vous, tout en mots surannés et en barbe fleurie.

Itinéraire du rêve. Itinéraire des mots. On feuillette, on goûte, mastique, murmure. Dans l’ordre ou le désordre, on mord dans une madeleine de Proust ou butine dans l’inconscient d’Éluard, dans une corolle de Fombeure. Sueur dorée sur l’épiderme d’un poète. Lire, relire le mystère, cueillir ce gui avec la serpette d’un druide, étaler le baume encore tiède tout droit issu d’un chaudron où mitonnent des alchimies.

Cette prose-nectar a été couronnée par le prix de poésie Max-Paul Fouchet. En fin de volume, dans sa lettre à Guy Rouquet, fondateur de ladite prestigieuse distinction et de l’Atelier imaginaire, Veyrunes définit son rapport à la poésie comme une alliée, une compagne discrète et définitive sur le chemin de la vie … La poésie n’est pas nécessaire à la vie de l’esprit, elle est sa vie même…

Rappelons que Philippe Veyrunes fut également lauréat de l’Académie française. Diantre ! Mais quand donc des « grands » éditeurs s’approprieront-ils un auteur de cette trempe ?

©Claude Luezior

À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016

Chronique de Claude Luezior

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À l’ordre de l’oubli, de Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, coll. Surya, Saintes, 2016


Poète contemporain majeur, funambule d’images sur la crête de pensées sans cesse triturées, remodelées, remises en question, Jean-Louis BERNARD nous livre sur papier nacré les grains subtils de sa dernière création aux éditions Alcyone fondées et dirigées par Samuel Potier et par la poétesse et artiste Silvaine Arabo dont on peut apprécier une encre en début de volume.

Jean-Louis BERNARD calligraphie / l’insaisissable (…) aux limbes du langage (…) dans la lente béance / où s’accomplit / la flamme de beauté. Dense, souvent à contre-point, en permanence renouvelé, chaque poème / est un alphabet de pierre qui semble un point d’orgue / de l’inachevé.

Mais au fond, quelle quête du sens l’auteur évoque-t-il dans ce recueil ? Au-delà d’une superbe maîtrise du mot dans ses facettes diamantaires, quelle thèse affleure-t-elle, alors que Le vent plaque ses accords secrets / sur les cordes / des évidences ?

Suivant le titre énigmatique À l’ordre de l’oubli, lequel relie en quelque sorte des gerbes de pensées finalement si peu disparates, il me semble que le poète-philosophe fait l’apologie très pertinente et quasi neuro-psychologique de l’intelligence. En effet, inter legere n’est pas une accumulation quantique d’un disque dur, mais c’est bien l’acte du choisir parmi, dans lequel l’oubli est un rouage essentiel.

Un peu l’équivalent du blanc sur la page, du vide lumineux sur une toile, d’une pause musicale. L’oubli, pièce maîtresse de l’organisation mentale, n’est ici, de nulle manière, une tentacule d’Alzheimer, mais l’outil plus ou moins inconscient d’un choix, d’une démarche active, d’un processus de décision ; il n’est pas dégénérescence mais se situe très haut dans une hiérarchie du psyché : ciels d’oubli sans lesquels il n’y a ni ordre, ni structure de l’intelligence.

Revenant au creux des sentes (…) en territoire d’herbe (…) le poète précise qu’il est des oublis / qui désaltèrent. Absence habitable, abîme, impossibles réminiscences font donc partie intégrante de ce processus de construction. De manière symbolique, les mots de Jean-Louis BERNARD nous rappellent ainsi qu’apprendre, c’est oublier.

En une note manuscrite, l’auteur nous livre son impression d’avoir rassemblé tous les cailloux poétiques qui composent ma route : absence, attente, silence, lenteur, errance et, bien sûr, veillant sur tout cela, le temps. Celui qui passe, celui qui nous maîtrise et nous apprivoise. Comme si ce temps mythologique était, en creux, frère jumeau de cet oubli que je crois créateur.

Ne pas penser que le petit Poucet a les poches vides : il sème ses cailloux sur son chemin mais, comme chacun le sait, il est avant tout orpailleur de vérité.

©Claude Luezior

Ref: À l’ordre de l’oubli, Jean-Louis BERNARD, Éd. Alcyone, B.P. 70041, 17102 Saintes cedex http://www.editionsalcyone.fr