COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX

COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX

 

  • COMME UN ROMAN FLEUVE de Daniel CHARNEUX (Luce Wilquin)

Le promeneur de Liège

Tout coule, s’écoule dans la vie de François Lombard, la Meuse, les larmes des riverains inondés, l’écriture tout en méandres, qui retient entre les rivages de la phrase la substance du réel, et la musique : celle des mots, celle des Bob Shots ou de Debussy, celle métaphorique par excellence du temps…

En sept chapitres ayant chacun pour titre le nom d’un pont, François Lombard va revoir sur les six premiers mois de 2011 l’album de son passé, se remémorant quatre-vingts ans de sa vie et de celle de son épouse, circonscrits dans les huit kilomètres de son « grand tour », qu’il parcourt à pied comme un chemin de croix, inlassablement, pour, on peut le penser, au cours de ses réminiscences ne rien laisser passer au temps : grands et petits faits de l’histoire personnelle ou collective. Jusqu’à l’épisode crucial narré tout à la fin en un récit poignant.

Au long de ses promenades en bord de fleuve, Lombard s’arrête volontiers pour prendre un verre, goûter une spécialité locale, raviver à la mode proustienne une saveur ancienne, retrouver, avec par exemple un liégeois, mélange d’orangeade et de grenadine, « le goût sucré de la jeunesse ».

Pendant ce temps, la Meuse rend une après l’autre des fillettes tombées à l’eau, ainsi que fait le temps avec les souvenirs, qu’il s’agit plus souvent d’aller pêcher, de sauver de l’oubli. Ainsi, cette petite sœur vieillie, à peine reconnue quand elle réapparaît derrière les rayonnages d’une librairie… Des faits d’hier rappellent des réalités actuelles. Ainsi, les motifs des grèves de l’hiver 60-61 contre la loi unique paraissent aujourd’hui encore d’une brûlante actualité…

L’existence de François Lombard, un « ténor du barreau », apparaît comme une prison, au parcours balisé, avec un moment d’engagement au sens sartrien qui lui coûtera plus cher qu’il n’avait prévu : l’estime de l’être le plus aimé. Un peu à l’instar du marcheur d’Une semaine de vacances (Luc Pire, 2001) qui arpente la Creuse suivant un plan préétabli vers on ne sait quoi, ce promeneur de Liège va vers un dénouement qui, contrairement au premier roman de l’auteur, se dirige vers une révélation annoncée en un suspens habilement entretenu au fil des chapitres. Pour les lecteurs habituels de Charneux, ils relèveront des allusions aux autres romans de l’auteur et noteront que François Lombard était le personnage central d’une nouvelle, Ondine, de Vingt-quatre préludes (Luce Wilquin, 2004) qui illustre un court épisode du présent roman.

A partir du chapitre trois, François Lombard construit un ouvrage de bois dont on se demande, le nez sur l’objet en train de se fabriquer, ce que c’est. On pense à cet ami de l’épouse, le photographe David Kurek, qui photographiait au plus près des corps, des pores de la peau, en évitant le regard du modèle et qui, tout en travaillant la surface, cherchait paradoxalement la profondeur.

Le roman n’est pas qu’une éloquente variation sur le thème de l’eau (l’eau-reflet, l’eau-miroir aussi), les autres éléments sont convoqués, de manière subtile : le feu, l’air (l’aéronef Pigeon, le plongeur de Ianchelevici, les suicidés de la tour), et la terre (la Légia, cette eau souterraine qui donnera son nom à la Ville) ont aussi leurs déclinaisons verbales. Sans compter les mouvements ascendants et descendants qui rythment le lent déroulement du fleuve. Tentatives vaines mais louables de se libérer de l’attraction terrestre, de la fuite des années, de la fatalité. Sonia Gorski, l’épouse reste à demeure, confinée dans son chagrin, comme arrêtée le 8 juillet 1961, tandis que son homme, lui, ne cesse de se mouvoir, tournant en rond dans sa ville et dans sa vie, sans quitter de vue le fleuve, son élan vital… Permanence du cercle (shrapnells, boules de billard, billes à jouer), figurant le retour sur soi, la boucle du temps… Jeu entre l’auteur et son personnage qui écrit un récit semblable mais qui n’est pas, ne peut pas être exactement celui qu’on lit…

La phrase est « épaisse, profonde mais pas lourde », souvent de la longueur d’un paragraphe, à l’instar de celle recherchée par Lombard pour son récit de vie afin, comme on peut le penser à la lecture du dossier de presse, de faire pendant à l’écriture « transparente » d’un Simenon que la critique ne manquera pas, pour aller vite, de mentionner à propos d’un roman sur un notable de province qui franchit des ponts de Liège…

Par le dispositif romanesque, par la composition musicale, Charneux vise ici l’objectif recherché par Flaubert, le roman parfait dans lequel toutes les vies (la sienne et celle de ses lecteurs) se reconnaîtraient. Au bout du compte, ce livre n’est pas « le petit roman banal, d’un homme et d’une femme, d’un homme et d’une ville, d’un homme et d’un fleuve» tel que le voit Lombard une fois son récit achevé mais un roman souple et sinueux, ample et beau comme un fleuve…

©Eric ALLARD

AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX

    AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX

  • AU PLUS PRÈS de Philippe LEUCKX (éditions du Cygne)

A l’encre des étoiles

Dans Au plus près, Philippe Leuckx trempe sa plume dans la braise et le sang. 

« Langue raisin de feu »

« J’écris où je me brûle »

Il allume au tison de l’enfance des feux de mots qui éclairent nos histoires intimes.

Entre éveil des sensations et « sommeil des possibles », au-delà des pertes (de saisons, d’êtres chers), « entre passé devenir », le poète épingle des visages pris dans la lumière des réverbères, des visages comme des villes, présents en leur absence dans le temps de leurs rues, de leurs rides.

Le poète dit à sa façon comment vivre chichement en se contentant « du peu qui coule sang frisson », d’une paume à défaut d’une étreinte, d’une lueur tombée d’un soleil. En gardant, pour l’accueil des ferveurs, le froid qui a provoqué le frisson, la chaleur couleur de fièvre…

Sans perdre de vue le jour,  à gagner « à la sueur des arbres » pour « à la pleine lumière /rameuter [les] souches », car c’est la nuit (de l’effroi ? chère à Pascal Quignard) que le travail du père se fait :

Mais le père ne se cache pas

S’il vient au jardin

C’est de nuit 

Ramasser ses étoiles

Et caresser le rouge

Des cerises

En effleurant sa bouche

D’aube. 

Chez Leuckx, les choses sont duales, comme en un duel permanent, dialectique, s’échangeant face claire et obscure, force et faiblesse, poids et légèreté…

Contradictions apparentes, dépassées, converties en métaphores.

Ce recueil livre aussi un art poétique.

Le temps fuit mais c’est dans le temps qu’on demeure ; le corps bat et le cœur gronde ; l’ombre naît de la lumière qui se découpe sur le sombre… « L’heure pèse sur la vitre » même si « l’heure est douce »… La poésie naît de ces rapprochements inédits entre les qualités insoupçonnées des objets au sens large, que seul le poète voit, sent et rend. Averti de la  volatilité de la parole, il cadre au plus près des mots ses modèles pour en livrer de neuves images.

La poésie de Leuckx est aussi consolation, comme chez Lautréamont ou François Jacqmin.

Ecrire au plus près… des paupières, le regard ; de l’enfance, le père ; de la peau, le poème ; du ciel, les étoiles ; du jardin, la terre ; du murmure, le silence ; du visage, l’autre, toujours.

Au plus près, ce sont 49 brèves épiphanies à déchiffrer à la flamme d’une vie, « trop tard » et à l’ombre, « pour toujours égaré ».

Philippe Leuckx écrit à l’encre des étoiles dans les replis du jour, les sentiers soustraits à la lumière, où se perdent des hommes mus par un besoin de plus d’humanité.

C’est la langue

Qu’on nettoie à grandes eaux

Une chambre s’allume

Dans le cœur

Tout le reste est d’encre

Sombre. 

©Eric Allard