J’ai beaucoup aimé ce livre. Le thème me touche particulièrement : Migrations. Nomade dans l’âme je vis dans une famille multinationale. Bref. Ici, le mot migration est à prendre au sens large.
Bien sûr, au vu de l’actualité, on pense de suite aux questionnements que posent les migrants à travers les mers, les frontières, les sociétés. Ces thématiques sont abordées avec pudeur et franchise. On passe aussi avec la légèreté d’un mois de juillet sur nos migrations estivales.
Mais aussi nous rencontrons les animaux migratoires : oiseaux, insectes, mammifères.
Tout cela nous amène à penser que la vie est migrante. Si on regarde l’histoire de l’humanité : selon nos connaissances aujourd’hui départ du berceau africain jusqu’à envahir toute la planète et si on suit les rêves des auteurs de SF tout l’univers…
L’homme, les animaux, les plantes… Tout ce qui vit est toujours en mouvement. Cesser le mouvement ce serait ouvrir la porte à la mort.
À lire dès 13 ans et bien au-delà. J’aimerais que les cdi des collèges, lycées et autres lieux d’éducation mettent à disposition ce livre à leurs étudiants.
Un poème qui résonne fort avec l’actualité de ce mois de mai 2023
Des poèmes et des photos. Des photos de regards. Ce livre nous plonge en Iran. Un Iran moderne, celui d’aujourd’hui avec ses luttes dont les journaux témoignent. La lutte des femmes pour s’émanciper. Celle des hommes aussi.
Un livre de rencontres : l’autrice a rencontré les personnes dont elle a photographié le regard. Tous ces regards page après page interrogent le nôtre. Intensément. Que voit-on quand on regarde l’autre au fond des yeux ? Au-delà du silence…
Les poèmes sont contemporains ou bien venus du passé, témoignant de la richesse culturelle du pays.
Un livre qui peut donner également une exposition photo/poème. Un livre d’actualité, de témoignage aussi. Une démarche passionnante à suivre et pourquoi pas à s’en inspirer soi-même ou bien pédagogiquement dans les bcd ou cdi…
quelques extraits :
la chambre est trop petite
pour toute cette solitude
Mohammad Morakabian
XXe/XXIe siècle
ce qui est bien dans notre pays
c’est que la loi ne sanctionne pas de la même façon
les voleurs de moutons et les corrompus
sinon, comment gouverner d’une main tranchée ?
Shams Langeroodi
XXe/XXIe siècle
Jusqu’à quand devrai-je me demander si j’ai assez ou non
Si je vis ma vie joyeusement ou non
Viens remplir cette coupe de vin car je ne sais pas
Si cet air que j’inspire à présent, je pourrai l’expirer ou non
un livre à tirage limité. 25 exemplaires. Des feuilles sous pochette cartonnée : poèmes et photos. Un carnet de voyage au bord de l’océan. Voyage partagé. L’un aux textes, l’autre à la photo. Des impressions de promeneurs de rivages. De silence et d’horizon.
Des milliers de pas sur le sable et aucune trace, aucun souvenir. Juste un peu de patience pour l’effacement. Et toujours
… la mer et le soleil
les yeux ouverts
fermés aussi
cette présence sonore, cet espace immense et toutes les sensations : le corps multiple et si présent.
Les photos accompagnent les mots, les mots viennent des ombres et des lumières des pixels. Ça marche main dans la main. Offre des infinis et autant de silence.
Des traces de vie, de temps le long du rivage :
ces coquillages échos lointains d’autres vies
tant de mystères venus à l’air libre, sans rien nous dire d’autre que la vie, là, sous l’eau…
En tant qu’arpenteur de grèves moi-même je suis très à l’écoute de ces poèmes et de ces photos, une complicité nous unit.
Beaucoup de vent
et de lumière
espace de nos présences
Titre : Le wagon qui ne voyage que la nuit
Auteur : Dominique Sampiero
Illustrations : Zaü
Éditeur : La Boucherie Littéraire
Année de parution : 2023
Le poète, dit-on souvent, est la voix des sans-voix. Dans ce livre-là, c’est exactement cela. Une rencontre lors d’une série d’ateliers d’écriture entre l’auteur et un groupe de femmes. Le temps de se connaître, de travailler ensemble. Et puis la rencontre entre une d’entre elle et Dominique Sampiero. Cora lui raconte sa vie. De sa naissance jusqu’à l’âge adulte. En toute discrétion. Par pudeur et par besoin de partager.
L’auteur met son écriture au service de ce récit. Une vie prend encre. Le lecteur la suit. Découvre un itinéraire. Des vies et des lieux dont il ignorait l’existence. La vie des travailleurs immigrés de l’époque. Pour Cora, la vie sur rail : dans un wagon immobile sur une friche de la SNCF (l’employeur du père de Cora).
On suit l’héroïne, car nous sommes tous des héros au quotidien (même si on l’oublie bien souvent), dans sa vie enfantine et ses rêves de voyage, ses jeux, son école, la vie des familles… Sa révolte adolescente. Un mariage arrangé, non merci. Une fugue. L’affirmation de soi, d’un « ma vie m’appartient ». Un slogan qui, si aujourd’hui est courant sans être forcément respecté, à l’époque de la jeunesse de Cora était inimaginable. Sauf pour celles (ou ceux) qui se révoltent et construisent leur vie envers et contre toutes les traditions, tous les regards.
Un livre étonnant, humain et dense. À donner à lire dès la quatrième au collège et jusqu’à plus soif.
Titre : 17h30
Auteur : Marlène Tissot
Éditeur : La Boucherie Littéraire
Année de parution : 2023
Un nouveau titre dans la collection Carné poétique. Ces petits carnets rouge avec en amont et en aval des poèmes, des pages blanches pour proposer au lecteur de devenir partenaire du livre de Marlène Tissot. Des pages à noircir ou autre couleur d’écriture. Tout est permis ici.
Si pour les autres, écrire ça occupe ; pour celui qui écrit, les enjeux sont un peu plus hauts. Les détailler ici est inutile tant ils sont différents pour chacun et s’ils se recoupent parfois c’est que l’écriture est assez vaste pour qu’on y chemine ensemble.
Ici, ce sont des textes écrits au jour le jour (peut-être) mais en tout cas à 17h30. Écrire permet ainsi de sauvegarder de l’oubli, de garder trace des 17h30 de sa vie. Pourquoi pas ? C’est un enjeu comme un autre et dans le mot enjeu il y a jeu. Ne l’oublions pas. À partir de quel moment, le jeu devient œuvre ? Peu importe. L’essentiel est dans l’acte de créer. De déjouer les habitudes, la routine pour oser quelque chose et quelque chose qui au fil du temps prend du sens.
Si le Carné poétique s’adresse aux plus de 18 ans, le jeu d’écriture peut se dérouler à tout âge et ce pourrait être une activité pédagogique amusante.
Pour la petite histoire, lorsque les parents d’élèves me disaient « Vous écrivez, quel beau passe-temps ! » ; je répondais « Non, c’est un travail ; le passe-temps c’est la classe et c’est un passe-temps lucratif ».
Avril, l’essor du printemps dans les jardins. Dans celui d’Amandine Marembert en particulier. L’autrice invite le lecteur à la suivre parmi les fleurs de son jardin. Une visite guidée. Botanique. On y égrène au fil des pas, au fil des pages, les noms des fleurs, leurs couleurs et quelques mots pour les saluer. C’est joyeux.
Impression de joie aussi les images pleines de vie de Valérie Linder.
Un livre pour les amateurs de jardin et de couleurs.
Un livre épuré. Un long poème découpé en courtes séquences. Dense.
On est dans un hôpital pédiatrique. L’enfant est en sursis. Lourde opération. Le poème met des mots sur ce no man’s land de l’attente, de l’angoisse et de l’impuissance. Sur le soulagement ensuite et l’essor d’une seconde naissance.
Tous les parents qui ont traversé ce chemin-là s’y reconnaîtront.
On le dit souvent : le poème exprime ce qu’on ne saurait dire autrement. Ici, rien n’est plus vrai.
Juliette Nothomb, Éloge du cheval, Albin Michel, ( 14€- 199 pages), Septembre 2022
Juliette Nothomb revisite son enfance et son rapport aux animaux en particulier.
Même si toute jeune enfant, elle a connu les genoux des adultes chantant « à dada… », le coup de foudre de l’auteure avec les chevaux a lieu au Japon, à l’âge de huit ans. L’écrivaine en a certes croisé auparavant, lors des voyages avec sa famille au Canada, mais de loin. Précisons que son père, diplomate, a occupé plusieurs postes à l’étranger et que la famille a vécu aux quatre coins du monde et engrangé des valises de souvenirs.
Le cheval, quand on est enfant, on commence par le contempler en photos ou en vrai. D’où cette réflexion : « Dans la mémoire et le vécu de chacun d’entre nous, il y a au moins un événement, une histoire qui nous relient à cet animal exceptionnel ».
Les canassons qui ont d’abord fasciné l’enfançonne, sont ceux observés dans un manège. L’envie d’en monter ne tarde pas à se manifester. Un gène familial ?
Sa grand-mère maternelle, admiratrice des chevaux, l’encourage instantanément et voilà Juliette, gamine, le pied à l’étrier. C’est alors qu’elle ressent pour la première fois « une onde électrique » traversant son corps, « à l’unisson avec le frémissement et la chaleur de l’échine » et découvre le parfum équin. La fillette égocentrique devient emphatique et audacieuse au contact de son animal préféré.
Elle confie qu’enfant, il lui a fallu un doudou en peluche, un poney nommé Poly, également vénéré par sa sœur Amélie.
Mais durant son séjour en Chine, Juliette, petite fille, a connu la frustration. Plus de chevauchées fantastiques. En Chine, l’équitation est bannie, « jugée contre-révolutionnaire », « sport d’aristocrates ». Les seuls cavaliers croisés étaient des vieillards ou des enfants. Tentée d’explorer la campagne à vélo avec sa famille, elle souligne avec une pointe d’humour, que cette activité pratiquée uniquement par les ressortissants des pays capitalistes paraissait louche ! D’où la présence d’un pseudo-berger en faction.
Comme ersatz, les parents Nothomb offrent des livres équestres. Quant aux deux sœurs, Amélie et Juliette, elles ne manquent pas d’imagination pour s’inventer des destriers, à partir d’échasses. La connivence entre elles est déjà exceptionnelle dans leurs jeunes années. Est-ce pour cela qu’Augustin Trapenard ose parler de « livre- soeur » ? Les aficionados de la baronne belge vont d’ailleurs la retrouver ici en « chroniqueuse, journaliste sportive » !
La journaliste rappelle que l’agriculture chinoise était encore rudimentaire dans les années 1970. Le cheval ou autre bête de somme devaient aider le paysan au transport de marchandises au moyen de charrettes. Situation qui n’est pas sans rappeler les images du film « Le retour des hirondelles » de Li Ruijun montrant une Chine rurale.
Le départ ( en 1975) de la fratrie Nothomb pour les États-Unis s’avère donc un grand choc : passer de la dictature au monde ultralibéral! Juliette entre en sixième au lycée sélect de New-York et rêve d’endosser la tenue traditionnelle de cavalière : « jodhpurs, bottes et bombe à mentonnière en velours noir » !
Elle a connu le graal dans Central Park , grâce à l’invitation d’une amie.
Elle découvre l’engouement des Américains pour les parades.
Bonheur d’être au pays des cow-boys, des Indiens, de Lucky Luke et son cheval Jolly Jumper, prête pour la conquête de l’Ouest américain !
L’écrivaine n’élude pas le fait que le cheval est source de clivages sociaux, « symbole de richesse et de pouvoir ». Elle se souvient avoir été méprisée, tout comme sa sœur, deux « jeunes plouquettes belges » réduites à monter des chevaux de manège !
Dans ce livre, la philologue s’intéresse à l’étymologie du mot « cheval » : «equus », « caballus, « kaballes »… et décline maintes métaphores et expressions courantes : « faire cavalier seul », « œuf à cheval, « avoir une fièvre de cheval » …
L’art du dressage n’a plus de secret pour elle (dompter un cheval est une gageure). Elle passe en revue tout le vocable équin ( on apprend un autre sens du mot « pouliche »), elle détaille les façons de monter l’animal « à l’anglaise ou western, à cru », en amazone (comme sa grand-mère paternelle), les tenues vestimentaires.
Au Wyoming, on enfile les « chaps », culottes de cuir à franges.
La journaliste souligne le caractère ombrageux du cheval. Au contact de cet animal, elle éprouve « un sentiment débordant et paradoxal de soumission et de puissance », d’ivresse, de griserie et de liberté. Elle se remémore son histoire d’amour à 13 ans pour Charlie, « merveilleuse monture », avec qui elle a participé au Horse Show annuel du club. Avec humour, elle prévient que « faire du cheval » ne dote pas d’une silhouette de sylphide !
Elle émaille son récit d’anecdotes dont l’incroyable baignade avec Charlie dans un lac. Moment surprenant et déconcertant, avec cet « état proche de l’apesanteur », batifolages, jeux, « tous deux aussi légers que deux truites ». Après cette acmé, on comprend d’autant mieux son chagrin incommensurable quand il lui faut quitter le pays de son champion, Charlie, pour le Bangladesh, en 1970.
Dans cet essai, la cavalière aguerrie remonte très loin dans le temps, le cheval étant un être culturel. Elle énumère toutes les utilisations du quadrupède au cours des époques, son rôle dans les guerres. ( ce qui convoque le roman Chien-Loup de Serge Joncour). Et déplore le lourd « tribut de morts au combat au cours de l’Histoire », le cheval étant « sacrifié sur l’autel des conflits ». L’écrivaine n’élude pas la maltraitance et misères chevalines, consciente des travaux forcés auxquels sont condamnés les équins, esclaves malmenés pour les labeurs agricoles et industriels. Ainsi que du sort des chevaux de courses vieillissants.
Elle aborde maints sujets dont l’alimentation des chevaux , la façon de les monter, et la baisse de l’hippophagie (fermeture de la dernière boucherie à Bruxelles en 1980).
L’écuyère émérite évoque les grandes stars ( Ourasi, Jappeloup) qui se sont fait un nom dans le domaine de l’équitation et témoigne de sa reconnaissance envers les chevaux qui ont compté pour elle. Elle se souvient de randonnées au coeur de la forêt de Soignes ainsi que dans l’Ardenne belge. L’intrépide Juliette nous fait revivre une expérience périlleuse mais grisante, en mer, sur la croupe d’un cheval de race ibérique au Portugal ! Sa devise : « Cavalière un jour, cavalière toujours » !
La littérature, la peinture ( Georges Stubbs, Delvaux, Magritte) et le cinéma ( Hair, Ben-Hur., Crin-Blanc…) s’invitent copieusement dans ce livre. Passionnantes les pages consacrées à la peinture chevaline, à laquelle elle fut initiée par son grand-père maternel. Sont cités Marguerite Yourcenar, Dumas et « Les trois mousquetaires » ainsi qu’un des romans d’Amélie Nothomb : « Le sabotage amoureux » où « elle fantasme un vélo en cheval ». Parmi la pléthore de livres qui ont marqué et nourri la lectrice Juliette Nothomb, celui de George Orwell qui met en scène « Boxer, un solide cheval de labour », Don Quichotte de Cervantès, Homère et le cheval de Troie.
La musique, apprend-on, est venue combler ( au Japon) « le désert culturel ». Certains airs célèbres pouvant être associés aux pas du cheval ! Musique et équitation renvoient aux spectacles de Zingaro, aux ballets de l’École espagnole de Vienne, aux performances des écuyères dans les cirques. Ou au Cadre Noir de Saumur.
A New York, la télévision était remplacée par la danse, les chorégraphies modernes et les comédies musicales de Broadway ( West Side Story).
Dans le dernier chapitre, la journaliste culinaire prodigue divers conseils pour gratifier « son équin au bec sucré » : éviter le sucre, préférer une pomme, une carotte et livre une réflexion sur l’évolution de l’alimentation dans les centres équestres.
C’est avec émotion que l’on referme cet ouvrage (illustré par une photo touchante) dans lequel en filigrane apparaissent les parents bienveillants Nothomb ainsi que sa sœur cadette qui a aimé remplir l’album familial des rubans gagnés par son aînée.
Dans cet opus érudit, dense, l’écrivaine décline l’historique du cheval de façon très documentée, fouille son passé, ce qui apporte beaucoup d’intérêt au lecteur.
Juliette Nothomb y adjoint un côté plus intime où elle livre ses souvenirs de cavalière, perchée sur « la plus noble conquête de l’homme » , selon Buffon, et ceux de ses voyages en famille. Pèlerinage en Irlande, lié au prénom de son père, Patrick ! Randonnées en Inde, Birmanie, Népal, Jordanie, où « seul le cheval pouvait offrir l’extase ». Tout se déroule comme si le lecteur, de simple spectateur, devient partie prenante du récit, grâce à une écriture captivante, pétrie d’humour, enrichie de comparaisons inattendues et suggestives. Elle confie que le séjour pékinois l’a « fait grandir et lui a ouvert les yeux sur l’étrangeté et la diversité du monde ».
Avec générosité, elle partage son amour inconditionnel pour « cet animal singulier, multiple et si extraordinaire », qui impose le respect. La cavalière ne tarit pas d’éloge sur le cheval « doté d’une sensibilité et d’une intelligence hors du commun », « cet animal singulier multiple et si extraordinaire », « indispensable à l’humanité ». Un essai enrichissant, à la fois documentaire et autobiographique.
Alors , en selle pour une chevauchée inédite et instructive, sans danger !
Et décernons une « rosette » à celle qui nous a fait voyager autrement.