Lettres à ma génération, Sarah Roubato – Michel Lafon, 28 janvier 2016. 140 pages, 10,95 €.

Une chronique de Cathy Garcia

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Lettres à ma génération, Sarah Roubato – Michel Lafon, 28 janvier 2016. 140 pages, 10,95 €.

Je fais partie des personnes dont Sarah Roubato parle dans sa deuxième lettre, qui raconte l’histoire de la première, Lettre à ma génération, celle qui donne son titre à l’ensemble du livre. C’était juste après les attentats de novembre 2015 à Paris, le choc, les réactions à chaud, les récupérations à tout va, le grand bombardement médiatique, et ce besoin de prendre une bolée d’air au-dessus de la mêlée, ne pas se laisser entraîner par cette grande vague émotionnelle, dont Naomi Klein parle si bien dans son livre La stratégie du chaos.

Légitime cette vague, cette indignation, mais trop uniforme, trop vite canalisée, avec des couloirs de pensée obligatoire, ne laissant pas le temps de la réflexion, de la dignité même, ne serait-ce que par égard pour les familles des victimes. Bref, c’est dans ce grand tohu-bohu que je suis tombée sur la lettre de Sarah, publiée sur Médiapart, et cet article comme quelques autres, m’a fait un bien fou car elle résonnait déjà avec mes propres réflexions et avait justement cette sorte de recul, de lucidité à contre-courant du tsunami de la pensée unique, cette lettre « c’était une réaction à la réaction » et cette réaction m’a tellement plu que je l’ai relayée aussitôt. C’est comme ça que je suis entrée en contact avec Sarah Roubato, dont la démarche et le travail découvert dans la foulée et surtout la façon dont elle les définissait, m’ont paru des plus intéressants. Et puis voilà que celle lettre réapparait dans un livre, « ruminée par l’écriture littéraire (…) pétrie et reposée de l’urgence ».

«  je ne suis qu’une lettre d’opinion, pas un essai. Je suis juste une petite lampe de poche qui essaie d’éclairer ce qui était trop souvent laissé dans l’ombre », et cette fois, elle est suivie de tout un ensemble de lettres, dont l’originalité tient, en plus de la personnalité bien marquée de leur auteur, à leurs destinataires : la deuxième donc est une lettre à internet, qu’elle interpelle ainsi « Machin, ça fait longtemps qu’on se connait et pourtant, je ne te comprends pas toujours » et c’est dans cette lettre qu’elle raconte le buzz, comme on dit, qui avait suivi la publication en ligne de Lettre à ma génération. Et puis on découvre d’autres lettres, comme celle à certains marchands parisiens, qui aborde de façon un peu inattendue, les questions d’identité, d’origine et de faciès, inattendue en tout cas pour ceux qui n’auraient pas cette bonne habitude de chercher à voir les choses depuis tout un tas de points de vue différents.

Ce qui est vraiment très appréciable chez Sarah Roubato, c’est qu’elle n’hésite pas à tout interroger, tout remettre en question, un peu comme une enfant qui aurait échappé au formatage, dont la pensée serait restée libre et fonctionnant à plein régime, des facultés intactes où la connexion entre cœur et esprit n’est pas altérée. C’est sain et c’est jouissif de voir que cela existe encore. Une enfant avec une vieille âme, dotée d’une intelligence vive, un regard aiguisé, une belle curiosité issue d’un véritable intérêt pour les autres. Et du courage aussi, car il en faut pour rester soi-même et aller à contre-courant de la pensée unique, de la pensée qui se croit forte parce qu’affranchie de ce qu’elle taxe d’humanisme arriéré, comme si c’était une tare d’être sensible à la bonté, à la souffrance, de respecter tous les êtres vivants, et surtout les plus fragiles.

Ainsi Sarah écrit aussi à son indifférence, celle qui permet de passer « à travers de ce satané monde », d’échapper à l’afflux permanent et intenable d’informations. « Les Lumières sont en train d’avorter de leur idéal. Le savoir accessible et universel est en train de se vomir dessus ». Cette indifférence, parfois nécessaire, mais qui nous empêche de voir que « la société est comme la peau d’un tambour ; chacun de nos gestes – ceux qu’on fait et même ceux qu’on ne fait pas – résonne partout. ».

Et puis Sarah écrit à des personnes chères, comme sa maîtresse de CE1, à Jessie, musicienne des rues, à Martin, adolescent cassé passé par la case prison, des personnes qui l’ont touchée comme Pierrot, « le vagabond céleste », mais aussi à des personnes qui ont croisé sa route d’une autre façon, comme Émile Zola, Denise Glaser ou le docteur Louis Leakey, lui qui a « permis à toute une génération de primatologues de naître », en faisant confiance à trois femmes qui n’avaient aucune formation pour cela, mais en ayant « l’intuition que les femmes pouvaient développer de nouvelles méthodes d’observation ». Cette lettre là est un hommage à tous les passeurs, sans qui d’innombrables talents pourriraient sous la terre sans jamais germer, et elle met le doigt sur quelques chose de vraiment important, et qui manque cruellement aujourd’hui, de ces personnes sachant donner leur chance à d’autres, en leur faisant confiance tout simplement, quel que soit le terreau dont elles sont issues, quelles que soient leur formation ou non-formation initiale, en faisant confiance à leurs qualités humaines et au talent qui peut émerger de la passion et de l’originalité propre à chaque individu.

Sarah écrit aussi à Echo, l’éléphant le plus filmé au monde, la matriarche du Parc National d’Amboseli, au Kenya, « une grande dame » et à Blanche-Neige qui s’est transformée en complexe et qui ouvre une réflexion sur la beauté conservée dans les musées. Elle écrit encore à des objets : à un piano, à une cassette, cet objet du siècle dernier et les souvenirs qu’elle fait remonter, à un carnet perdu…

Et nous découvrons l’amoureuse des mots au travers de toutes ces lettres, l’écrivain qui ne sait « rien faire d’autre » et surtout, n’ayons pas peur des mots justement, nous découvrons et apprécions une belle âme.

©Cathy Garcia

 
indexSarah Roubato se définit comme  » pisteuse de paroles, chercheuse en trans-écritures, écouteuse à temps plein « . Ses champs de réflexion et d’action vont de l’anthropologie à l’écriture, en passant par la musique, avec toujours une même base, le terrain. Elle vit actuellement au Québec et voyage sans cesse, mais Paris reste sa ville de cœur. Sa « Lettre à ma génération », écrite à la suite des attentats du 13 novembre dernier et publiée par Médiapart, y a trouvé un écho retentissant. Son site

Des peintures de Joël Frémiot

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Des peintures de Joël Frémiot
seront présentées
à l’occasion de cette exposition
des collections du Musée Bertrand à Châteauroux
(27 février-5 juin 2016)

Vernissage le 26 février à dix-huit heures.

Joël Frémiot
https://sites.google.com/site/joeelfremiotpeintreetpoete
https://sites.google.com/site/joelfremiottextesetpeintures

Bientôt la Foire!

Avatar de Le Carnet et les InstantsLe Carnet et les Instants

La Foire du livre de Bruxelles ouvrira ses portes au public du 18 au 22 février, à Tour et Taxis. Au programme : des rencontres, des dédicaces, des livres. La thématique de cette édition : le bonheur.

Bande dessinée, jeunesse, roman, poésie, essais… il y en aura pour tous les goûts. 

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L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

Chronique de Lieven Callant

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L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

La revue de l’Atelier de l’agneau, dont le nom l’intranquille fait référence au Livre de l’Intranquilité de Fernando Pessoa propose dans son n°8 traductions, créations poétiques, textes critiques et dossiers réservés à des auteurs tels que Rabah Belamri et Ford Madox Ford.
La revue l’intranquille doit probablement aussi son nom au désir de proposer aux lecteurs un aperçu varié d’œuvres qui prônent la curiosité, la nouveauté, la recherche de toujours redéfinir les frontières de l’écriture poétique.
On appréciera la qualité d’impression et le format qui permettent d’organiser une mise en page originale où textes et images se correspondent parfaitement. La poésie est une exploration, un jeu qui questionne l’auteur et le lecteur pas seulement grâce à ses constructions/déconstructions mentales mais aussi grâce à son occupation physique de la page et sa représentation graphique. De cette manière, il devient illusoire d’établir des frontières nettes et précises entre tous les arts. Une des caractéristiques de ce numéro est aussi de présenter quelques lithographies de Cendres Lavy.
Le n°8 s’ouvre sur un premier extrait de Lisboa Song, un roman de José Vidal Valicourt traduit de l’espagnol par Gilles Couatarmanac’h. Le texte présenté sans distinction des paragraphes occupe sur plusieurs pages tout l’espace d’impression disponible. Le texte ressemble à un mur de mots et de phrases qu’il m’a fallu escalader. Peu à peu, au fil de la lecture, j’ai compris que chaque phrase participe à l’élaboration d’une tapisserie complexe que sera le livre dans son entièreté. Il ne me faut plus gravir et franchir mais au contraire apprendre à repérer les enchainements, les enchevêtrements des différents niveaux d’écriture, des multiples temps de l’histoire. Ce jeu subtil entre l’écrivain et son lecteur est d’une habileté peu commune, d’une adresse rarement atteinte dans ce genre d’exercices qui consiste à déconstruire nos habitudes de lectures en nous invitant à écrire l’histoire à partir d’un niveau similaire à l’auteur. José Vidal Valicourt et son traducteur redessinent les frontières entre auteur et lecteur, entre écriture et lecture.
Des poèmes qui suivent, j’ai surtout retenu ceux de Perrine Le Querrec et d’ Eric Chassefière.
Bohémiens et gitans est le thème des textes de Carla Bertola, Gabrielle Jarzynski, Élisabeth Morcellet, Rabah Belamri, Carole Naggar, Gustave Flaubert et Georges Sand. Thème qui tout en faisant référence à la poésie de Lorca a pour mérite de réveiller l’actualité sous un nouveau jour interrogateur et de rappeler le véritable statut du poète. Étrange et étranger, voyageur insoumis, exilé, il est hostile à toute emprise sur sa liberté d’aller où bon lui semble.
Domaine critique propose une analyse de 84. Laurent Fourcaut, En attendant la fin du moi. Sonnets, éd. Bérénice, coll. « Élan », Paris, septembre 2010. par Jean-Pierre Bobillot. L’excessive utilisation des parenthèses, des guillemets et de phrases dont il me faut trouver les différents éléments de coordinations avant de chercher à en comprendre le sens m’a empêché de lire l’entièreté de l’article. Je ne peux donc me prononcer sur la qualité et la pertinence de l’analyse. Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire les analyses suivantes de Marie Cazenave: (Newton &Milo, Polder (Décharge), D’un éclair, Passage d’encres) et Françoise Favretto.
Le très intéressant dossier consacré à Rabah Belamri ravive l’intérêt pour cette voix singulière contrainte à l’exil pour jouir d’une liberté qui nous apparait soudain si fragile et précaire. Rabah Bekamri est aussi la voix « d’un univers de villageois analphabète ou de la grande culture arabe, bafoué par le fanatisme et les principes d’un socialisme d’État hâtif et inadapté à la réalité algérienne. »
« Il y a chez Rabah Belamri (…) une capacité de communiquer à la fois dans la limpidité et la simplicité avec le mystère contradictoire du langage onirique et fantastique qui caractérise la poésie et les contes arabes. »
Pour clôturer ce numéro 8 de l’Intranquille, Histoire Littéraire s’intéresse à l’œuvre de Ford Madox Ford. Dans le triptyque England and the English, Ford Madox développe une poétique originale. « L’art poétique n’est pas inné. Il est le fruit d’un travail que le poète effectue en explorant son univers mental. Et ce labeur l’absorbe au point qu’il réussit à oublier la ronde implacable des saisons et des ans, et même la vieillesse et sa condition de « pauvre mortel ».

Car la saison du poète ne connaît ni le bien ni le mal (…) le poète s’adapte à un nouveau contexte et fonctionne par analogie. Les méandres de sa pensée privilégient les impressions plutôt que les faits. Et sa démarche n’est pas chronologique: elle suit des « trains d’associations d’idées ». À la ligne droite, il préfère les chemins sinueux voire labyrinthiques, plein de mystère et à la spécialisation à outrance, des talents plus larges. » P77

Fabienne Couécou termine ce deuxième volet consacré à Ford Madox Ford en écrivant ceci: « Notre qualité d’être humain réside dans notre créativité et dans notre aptitude à communiquer, qui nous aide à vivre et nous permet de connaître l’amour et la joie ».
Ford Madox Ford nous rappelle: « On ne peut être poète si on ne ressent aucune sympathie pour ses semblables et si l’on est incapable de générosité ».
Je ne peux que vivement conseiller cette surprenante et intelligente revue.

L’intranquille peut être commandée via le site de l’éditeur : http://atelierdelagneau.com/5-l-intranquille

ou en téléchargeant le bulletin de commande suivant:bulletin d'abonnement L'intranquille