Simon-Gabriel Bonnot, Courir dans la chair des murs, Poètes des cinq continents, Espace expérimental, L’Harmattan, 2016

Chronique de Lieven Callant

9782343091730rSimon-Gabriel Bonnot, Courir dans la chair des murs, Poètes des cinq continents, Espace expérimental, L’Harmattan, 2016


J’aime les poèmes qui ne finissent pas avec les mots et les paroles qu’on leur a attribués pour signifier leur existence au milieu d’une page qui singe le néant. J’aime le poème qui en chaque instant s’invente. J’aime le poème mystérieux auquel une seule lecture ne suffit pas. J’aime le poème qui n’épaissit pas les mots dans le seul but de masquer l’inaptitude de l’auteur à rendre claires et précises le peu d’idées qui mijotent dans sa lourde tête vide. J’aime lire-écrire, lire-tisser, lire-brouter paisiblement les mots et découvrir qu’ils ont une saveur de fleur, de neige, de lumière, qu’on prend plaisir à découvrir leurs formes pures, dénudées de stratagèmes douteux. Les poèmes de Simon-Gabriel Bonnot ont cet éclat fulgurant, ont le pouvoir de partager la joie simple des mots. Un tel plaisir est devenu si rare que je tiens à le souligner. « Courir dans la chair des murs » vous ravira par ses déclarations précises, par ses messages épurés. Les mots coulent d’une source rare, discrète avec l’assurance et le doigté puissant d’un torrent.

Divisé en quatre parties Éclats-Été-Pollens-Poèmes à L. ce fabuleux premier recueil de poésie de ce très jeune auteur comporte plus de nonante poèmes tous plus beaux, plus justes, plus éblouissants les uns que les autres. À juste titre, les éditions L’Harmattan publient Simon-Gabriel Bonnot dans cette collection qui non seulement révèle les voix prometteuses de jeunes poètes mais atteste de la présence de poètes qui feront sans doute date dans la poésie francophone. Je ne possède pas de boule de cristal me permettant de prédire l’avenir, alors souvent je me contente du présent et dans ce cas-ci le présent est savoureux, intelligent, sensible, amusé, frais, ajusté.

L’écriture poétique de Simon-Gabriel Bonnot avance d’un pas léger, lucide, sombre et lumineux, bouleversant et porteur de sens. Les significations de la démarche poétique sont interrogées, elles s’imbriquent dans un quotidien dépourvu d’impasse. La poésie est ce qu’elle devrait toujours être sous la plume du poète: limpide. Amarrée à la réalité quotidienne, à celle plus lointaine et qui pose et repose les questions de ses existences multiples.

Là où tant d’autres poètes qu’on pourrait supposer plus expérimentés se cassent le nez et m’ennuient avec leurs mystères secs, désertiques, lourds de leurs propres quêtes de non-sens, le jeune poète réussit admirablement à m’étonner, à partager bien plus qu’un sentiment commun, qu’une vérité brassée indéfiniment. C’est le tintement d’une clochette de muguet qui se rappelle à l’orchestre symphonique lorsqu’il est totalement déployé pour partager un subtil moment musical.

J’ai envie de dire que les poèmes de Simon-Gabriel Bonnot réconcilient la poésie avec ce qu’elle a de plus intime, de plus délicat, de plus fulgurant tout en la portant de l’avant.

Lire la poésie, c’est aussi éprouver un plaisir intellectuel particulièrement intense rappelant la jouissance charnelle. Courir dans la chair des murs, c’est d’abord vouloir donner vie aux murs, aux frontières, aux structures qui portent les mots pour en faire les phrases d’un poème. C’est voyager au cœur de ces charpentes, les traverser, les rendre translucides. Donner un corps tangible presque réel à ce qui n’en a pas par habitude. Courir dans la chair des murs, c’est transgresser ce que la certitude a établi.

J’arrêterai ici mes éloges plus que justifiés en ne citant que quelques phrases du livre afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte mais aussi pour rappeler et souligner que ces moments de grâce qu’offre la poésie quand elle est belle ne sont pas que les fruits d’un talent, d’un don tombé du ciel, surgissant au détour d’un rêve. Ils sont aussi la preuve du caractère indomptable et indompté de la poésie. Un poème ne se suffit pas en lui-même, il est toujours et encore en train de s’écrire.

Poème

Il faut déneiger le cœur maintenant, comme la tombe aux noms recouverts. Savoir mourir, surtout, et renaître dans un corps neuf, aux esprits vierges de mémoire.

-Des entrelacs de veines où court le sang; moi, je courais dans la chair des murs. P27

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Refermons les pages blessées nuit à nuit où un mot dit clarté

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Cette branche comme un éclair fané qui un jour a rejoint un arbre. Suffirait-il de la jeter en l’air pour la revoir diviser le ciel?

Et cet arbre là-bas plein d’éclairs si morts qu’il y pousse

des feuilles et des fleurs.

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© Lieven Callant

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Ameublement intérieur

Avatar de Xavier BordesXavier Bordes

Ameublement intérieur

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C’est d’avant le langage, ce moment que le poème cherche à rejoindre, où le monde intérieur n’était pas distinct de l’extérieur. Où tout était La Mère.

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On peut comparer cette quête à celle des physiciens qui tentent de comprendre ce qui a précédé l’instant du fiat lux.

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Lorque la conscience est tellement imprégnée de la fusion entre signifiants et référents, quelque chose d’indélébile fait que le référent devient signifiant, et que le signifié correspondant flotte entre référent-signifiant nouveau, et son signifiant d’origine.

Une pierre et le phonème « pierre » deviennent indissociables, et le pied du poète sur le chemin peut buter contre cette pierre, comme le pied du poème peut buter contre le mot « pierre ». La métaphore est dans le cerveau poétique tellement intime, osmotique, que la langue devient ce monde où vit le poète et qu’il manipule comme tel pour s’exprimer, comme le…

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Le doux bercement des courbes

Avatar de Le Carnet et les InstantsLe Carnet et les Instants

Céline DELABRE, Sur la route, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète, 2016, 24p, 18€

delabreSur la route évoque à la première personne du pluriel le trajet en voiture d’une famille qui part en vacances. Des membres de cette famille, nous ne savons rien et nous ignorons à quoi ils ressemblent. L’accent est mis sur la voiture rouge qui sillonne les différents paysages.

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Nicolas Gogol, Le Portrait, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, avec une postface de Jérôme Vérain, Éditions Mille et Une Nuits, 1992.

Chronique de Lieven Callant

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Nicolas Gogol, Le Portrait, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, avec une postface de Jérôme Vérain, Éditions Mille et Une Nuits, 1992.


Ils sont nombreux qui comme moi aiment se réfugier les jours pluvieux dans les boutiques du centre de Bruxelles qui vendent d’occasion livres, disques (vinyles), vieilles cartes postales et bandes dessinées, vieux posters et anciens jeux vidéos.

Pour un peu d’argent, on peut se défaire des livres qu’on n’aime plus ou acquérir au contraire ceux qu’on désire depuis longtemps dans une version épuisée qui n’existe plus nulle part parce que l’auteur n’est plus à la mode ou alors parce qu’on l’aura jugé trop ancien que pour nous apprendre encore quelque chose de nouveau.

Mais les siècles et leurs repères historiques occupent dans mon esprit une zone floue que je n’ai jamais vraiment cherchée à mettre au clair. La durée est une donnée toute relative pour moi. Je ne me dessine aucune ligne du temps sur laquelle je serai en mesure de placer les auteurs anciens, les auteurs contemporains. Bien souvent il me semble que les plus récents usurpent la place des plus anciens quand je pense à ce qu’est la modernité. Mon sentiment est que les grandes œuvres ne se démodent pas. Elles gardent toujours la pertinence qui les a fait naître même si depuis le sujet a été traité plusieurs fois par bien d’autres auteurs.

La nouvelle de Gogol présentée sous ce format est particulièrement agréable à lire. Petit, le livre se dissimule facilement dans la poche, se résume à l’essentiel: le texte. Une brève analyse qui a pour but principal de replacer l’œuvre dans son contexte original tout comme la courte biographie qui reprend les dates importantes dans la vie de l’auteur sont d’une intelligente utilité.

Le papier quelque peu jauni du livre d’occasion exerce sur moi un charme mystérieux qui présume que le livre a vécu plusieurs vies, qu’il a pu éblouir, étonner au court du temps plusieurs générations de lecteurs. Tous ont pu éprouver pour ce livre assez d’amour que pour le préserver et faire en sorte que je puisse le lire et le soigner à mon tour, aujourd’hui.

L’histoire commence dans la boutique du marchand de tableaux du marché Chtchoukine qui invite par toutes les images qu’elle propose de nombreux passants à regarder sa devanture. Les peintures sont souvent de piètre qualité pourtant un jeune peintre talentueux, Tcharkov dépense ses derniers sous à l’achat d’un portrait, « un vieillard au visage desséché couleur de bronze, aux pommettes saillantes » et se retrouve « par pure mégarde, en possession de ce vieux portrait, se demandant dans son for intérieur pourquoi il l’{a} acheté et quel besoin il {peut } en avoir »P13

Déjà, en ce début de la nouvelle, Gogol m’invite à me poser quelques questions sur le statut de l’oeuvre-d’art, sur ses conditions de production et sur la nature des regards qu’on lui porte. L’œuvre a-t-elle une quelconque utilité même pour celui qui la compose? L’intérêt du public ne se limite-t-il pas à de la simple curiosité de passants ? Le lecteur est-il un passant?

Si sa lecture le limite à émettre un avis superficiel qui ne touche pas à la nature même de l’écriture, je serai tenté de dire oui. Car écrire ne se limite pas à raconter une histoire, ni même au style ou au talent qu’on développe à sa production.

Bien vite, je m’aperçois que le regard diabolique que lance le portrait à qui l’observe et le questionne, est celui de Gogol, celui qu’il a envers lui-même. Un regard noir, sans pitié, auquel il ne peut échapper. Le regard de sa propre conscience est semblable à celui d’un vieillard au bord de la mort, sombrant presque dans le gouffre de la folie. Je comprends aussi que la conscience de l’artiste, le regard plein de questions sur l’œuvre qu’il produit, peut se faire manipuler dans les moments de doutes créatifs par un esprit malveillant, qui ne cherche qu’à avilir, manipuler, détruire pour posséder et mieux dominer.

Le personnage de Gogol se soustrait aux interrogations sincères qui auraient dû l’inviter à produire une œuvre originale. Il ne tiendra pas compte des remarques de son ancien professeur l’invitant surtout à développer ses talents de peintre en toute liberté sans se soustraire aux goûts d’un public dont on sait qu’il cherche surtout à être flatté par ce qu’il appelle « l’art ».

Tcharkov se laissera séduire par un succès public au dépend de la qualité artistique mais surtout son regard sur l’art perdra tout éclat. Son goût se limitera établir des catégories et des critères de styles sans fondements artistiques véritables. Les portraits de Tcharkov comme n’importe quelle autre marchandise répondront à la demande d’un public bourgeois dont les visées sont de préserver toutes les habitudes qui leur assurent de préserver le pouvoir qu’il exerce sur le restant de la société.

Un élément viendra remettre en cause la doctrine qui s’était imposée à Tcharkov, son regard retrouvera finalement tout son sens critique, sa curiosité envers la nouveauté et ce qui appelle sans cesse l’artiste à se questionner, à se remettre en doute et à se jouer des cadres, des frontières, des limites qu’on veut imposer ou que l’existence semble imposer. Ce moment de lucidité durera à peine le temps pour le peintre de se rendre compte que son talent s’est évanoui, que rien ne lui permettra plus d’atteindre ce à quoi sa vie aurait dû le mener. Hélas cette lucidité ne lui inspirera que rage et jalousie.

Sur la couverture du livre il est indiqué que Nicolas Vassilievitch Gogol (1809-1852) croyait vraiment au diable et en comparant Le portrait à Faust, on pose la question de savoir si la création artistique est sans danger pour l’âme.

L’œuvre d’art n’a pas de manière intrinsèque le caractère diabolique qu’on lui attribue c’est du moins le sentiment que je pense partager avec Gogol, c’est le cadre dans lequel elle est perçue qui exerce un pouvoir néfaste. Ce qui est dangereux pour l’âme, c’est qu’il est possible de l’acheter par des arguments qui n’ont rien à voir avec les véritables vertus de l’art. Le diable c’est cet autre intolérant ou peut-être cette part de nous-même autodestructrice, impossible à satisfaire, une vision de nous-même négative qu’on a implantée en nous comme un virus.

©Lieven Callant


Le portrait, Gogol sur wikisource

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