Jean-Paul Gavard-Perret

Mines de rien, Michel CAZENAVE, Éditions de l’Atlantique, Saintes, 40 p., 16 €.

Chez Cazenave l’aphorisme (car aphorisme il y a du moins en partie) devient grain et
écume contre le silence. Il est passage et permanence, le silence et le chant, le chat et la
souris. Il permet de pénétrer l’impossible estuaire du poème dont parlait Valéry. Il est
aussi la margelle de mon temps, le filet de voix de l’injonction presque silencieuse afin
que l’on descende en soi pour apprendre un peu mieux qui on est et qui est l’autre. Un
seul exemple suffit à le démontrer : « La femme fatale est un mythe, la fatalité est en
nous ». C’est nous – et non elle – qui nous laissons conduire là où la noce fond et se
réduit à une communion à l’obscur. Cazenave nous rappelle avec ironie comment nous
subissons le sortilège d’une envoûtante confusion entre notre espace habitable et notre
espace habité. Et si, à la charnière des mondes, la femme reste le flacon à peine
débouché à la portée des sens c’est que nous le voulons bien. Dans un tel livre, la
traversée des possibles effleure notre conscience. D’où l’ébullition qu’il provoque en ses
noeuds étranges. S’éprouve soudain la précarité de l’existence, et si l’on plonge dans
l’émotion par la mosaïque des fragments successifs, c’est à travers l’ironie sans cesse
réitérée. D’où cette transmutation au sens alchimique du terme. A notre ignorance,
Cazenave offre l’ivresse de sa connaissance lestée de ferments corrosifs et de strates de
nos archives intimes demeurées trop longtemps à l’abri de notre conscience. Le réel bat
soudain en fragments au rythme l’aphorisme qui traque l’essence même de la vie. Nous
y dérivons en héros burlesques voués au flottement avant la noyade terminale. Mais ce
texte diffère le verdict et nous adjoint de reprendre le fil conducteur d’une jubilation
peut-être dérisoire à l’épreuve du temps. Mais nous sommes depuis si longtemps
fissurés que nous nous demandons comment peut jaillir un tel espoir…

Chronique parue dans le n° 55  Eté – 2009

Sommaire N° 55

Les auteurs du numéro 55 de « Traversées » sont :

Alain HÉLISSEN

Béatrice GAUDY

Françoise ROHRBACH

Frédéric CHEF

Georges JACQUEMIN

Gérard PARIS

Giuseppe NORCIA

Jean-Paul GAVARD-PERRET

Jean-Paul GIRAUX

Joseph OUAKNINE

Michel ALOMÈNE

Nadine DOYEN

Pascale ARGUEDAS

Patrice GARCIA

Paul MATHIEU

René LEJEUNE / WILLOOS

Rome DEGUERGUE

Véronique DAINE

55 – Été 2009

Nadine Doyen a lu et commenté

Biographie de Pavel Munch, Pascal MORIN, La brune / Au Rouergue, 155p., 15,50€.

La disparition du sculpteur Pavel Munch a inspiré au narrateur cette biographie en 5 chapitres autour de la matière. Quel mystère entoure son évanescence ? Le biographe mène son enquête et retrace le parcours de cet artiste et décrypte le processus de maturation ainsi que la genèse de son art. Il s’intéresse d’abord à un cliché de lui, bébé, occupé à triturer la terre dont « il découvrit très tôt le côté malléable ». Malgré ses recherches, il échoue à retrouver les parents : un père évaporé et une mère défaillante. Les zones d’ombre, le narrateur les imagine. Il subodore donc qu’il fut initié au travail manuel, aux arts créatifs par une mère de famille voisine, venant au hameau le week-end. Avec ses filles, il aura appris à faire des suspensions en macramé, des dessous de plat en rotin. Il aura développé son sens tactile, son besoin de caresser la terre. Elle lui aura aussi inculqué le goût du travail et de la persévérance. Sa première production en argile « l’archange » représente un homme et sa bouteille. Dans ses carnets d’esquisses on remarque des étoiles sur la joue des visages « une réminiscence malhabile de Cocteau ». Au primaire, il découvre que l’odeur du plâtre frais est aussi enivrante que celle de la terre. Son perfectionnisme obsessionnel est décelé. Le narrateur poursuit sa quête d’informations, recueille des témoignages, des interviews, collecte des articles, des DVD, consulte son journal intime et se rend même sur ses traces au Lavandou. Tous ces éléments du puzzle ayant pour but de rendre crédible et authentique ce récit. Les années de pensionnat de Pavel Munch mettent en lumière son déracinement brutal, les humiliations subies, sa marginalité : le voilà, traité de tapette parce qu’il lit. Durant son internat il va être confronté aux jeux sexuels des autres, assimile leur vocabulaire, mais repousse leurs audaces, leurs avances, leurs provocations. Thierry, un ami d’enfance, à qui il avoue son  ignorance, l’initie et lui fait même une démonstration, ce qui alimente les fantasmes de Pavel. Quelques femmes vont jouer un rôle majeur dans sa vie. La première fut Roberta, une voisine anglaise chez qui il trouvait refuge et qui le baptisa Munchkin. Cette mère de substitution le comprenait, avait deviné son orientation homosexuelle. C’est d’ailleurs à elle qu’il avoua « sans détour qu’il aimait les garçons ». Elle sut le guider, l’encourager, lui apprit l’humilité, lui donna accès à sa bibliothèque de livres d’art (Rodin, Bourdelle). Elle l’aida à conjurer une déception, et grâce à elle il se familiarisera avec le vocabulaire spécifique à l’art. Il découvre le savon de Marseille, mais tailler cette matière solide n’égale en rien la jouissance de pétrir la terre. Il modèle alors des corps d’hommes qui s’entrelacent, se caressent, des colosses au sexe recourbé, dévoilant un côté érotique de son art. Avec Arnaud, il découvre le trouble à la vue de sa peau blanche, le plaisir de l’effleurer. « Il sait quelle chaleur, quelle douce urgence s’est glissée dans leur sexe à tous les deux ». Sa deuxième expérience fondatrice se déroula chez Martine, sur l’île du Levant, durant des vacances d’été. Il va prendre conscience de son attirance pour les corps masculins :« il veut découvrir les textures,, le goût des sueurs et des salives ». Il affiche son penchant pour la transgression, sans être entravé par la moindre morale. Il multiplie les liaisons, découvre la montée du plaisir.

Plus de deux cents personnages aux proportions démesurées s’alignent, en double rang, véritable armada « dressant un rempart autour de la bicoque ». Il se livre à un rituel surprenant : chaque matin, il saisit une figurine, la suçote, fait fondre la matière, par bouchées méthodiques, il la mange, l’avale. Deux autres femmes l’ont aussi guidé vers son choix professionnel. Danielle, professeur d’arts plastiques l’initia à des nouvelles techniques, lui inculqua la sidération de la beauté, repéra ses dons et sa domination sur les autres. « Il a dans les doigts une matière qui est sa vie même ». Son besoin d’innover, tel un avant-gardiste, lui donne l’envie de se rouler dans la peinture. Elle le dirigera vers un artiste qui travaillait le métal. L’homme de fer et l’homme de terre seraient devenus amants.

Aux Beaux-arts de Lyon, il fur remarqué par Monique, une plasticienne dont il suivant les cours. Elle lui permit d’exposer officiellement ses Cocons. Il croque de plus en plus de figures masculines, fréquente les bars gays, connait le vertige des corps. « Il se donne dans un abandon absolu », la nudité l’attire, il scrute les abdomens, les fesses, la pesanteur des chairs molles. Il croque la courbe des jambes. Sa jeunesse, sa beauté en font un objet de convoitise envoûtant. Personne ne lui résiste. Il séduit Maxence un galeriste parisien par sa verdeur innocente et rêve de conquérir le Tout-Paris. Son talent naissant, prometteur, est mis en exergue dans un catalogue. Il viendra chercher conseil auprès de sa protectrice Roberta. Hélas, il découvrit qu’elle était en train de larguer les amarres. Leur séparation est pathétique. Il quitte celle qui l’a élevé, lui a donné de la grandeur, la serre dans ses bras, pétri de reconnaissance. L’intensité de leur affection a illuminé ce récit. Le chapitre final qui réunit Pavel et son biographe prend un tour inattendu. La scène de leur nudité face à face, comme lors de leur première rencontre, a quelque chose de troublant, d’autant plus qu’elle se renouvelle. Par un jeu de miroirs, on assiste à l’effacement de Pavel, comme absorbé par son biographe « totalement habité par lui ». Pavel dormait en moi confie-t-il. Il était devenu le sujet de ses réflexions. Il s’était si bien superposé qu’il lui arrivait de se prendre pour le sculpteur. « Devant ses œuvres, j’étais devant les miennes ». C’est lui qui achève l’autoportrait de Pavel en réussissant à rendre le plaisir lisible dans ses yeux, dans la texture de la peau. « S’effacer, partir » était l’ultime prière de Pavel. Dans son quatrième opus, Pascal Morin s’interroge sur les arcanes de la création artistique, vrai nid de mystères. Il dresse un parallèle entre le sculpteur qui tel l’écrivain malaxe, triture, pétrit, élague, peaufine leur matière première. Tous deux naviguent sur une mer d’incertitudes, sont susceptibles de connaître le doute, la panne. Ils soulignent que le génie peut parfois être assimilé à la folie. Le talent n’est pas mesurable, mais l’originalité différencie d’autrui. Quant à l’art, il est aléatoire, tout comme la notoriété. Pavel supporte difficilement que « les gens s’intéressent davantage au discours sur les œuvres qu’aux œuvres elles-mêmes ».  Comment réagir à la dégringolade et à l’oubli, au passage de l’ombre à la lumière ou vice-versa ?  Il aborde aussi le rapport écrivain-lecteur, ce dernier ayant souvent tendance à confondre l’auteur avec son personnage et à ne plus faire la différence entre la réalité et la fiction. L’auteur reconnaît avoir voulu jouer avec son lecteur, l’égarer sur des fausses pistes en créant la confusion. On notera toutefois les similitudes entre Pascal Morin et Pavel Munch (initiales communes, enfance rurale) et entre le biographe et l’auteur (études de lettres). Le style nerveux de ce roman épouse les gestes du sculpteur à l’œuvre : il tranche, creuse, fouille, éventre la terre… La photo de la couverture dégage cette sensualité qui court en surface et rend l’ouvrage frémissant de désir. L’art n’est que sentiment comme le pensait Rodin. Pascal Morin signe un chef d’œuvre inoubliable qui se lit comme un catalogue d’exposition.

Chronique parue dans le n° 57 – Hiver – 2009 – 2010

Werner Lambersy

TE  SPECTEM


1.
Seul
L’oiseau plus petit
Peut
Se poser sur la fine
Pointe
De la cime d’un pin

Et chanter
Sans s’occuper
De rien d’autre que
De l’espace

Et de l’ivresse d’être
A soi


2.
Il tient
Tête à la tempête

Là où
Elle ne peut plus

Avoir
Prise pour tordre
Le bras

Ainsi qu’aux

Branches en lutte
Du bas

Et c’est
Libre que sa voix
Faible

Triomphe du bruit
…/…
Publié dans le n° 56-automne -2009