La poèmothèque d’Ethe 

La poèmothèque d’Ethe s’agrandit de jour en jour, grâce à des services de presse que je reçois depuis plus d’un quart de siècle ainsi qu’à des dons de particuliers et de bibliothèques ou autres organismes, ce dont je les remercie vivement. 

2050 recueils et revues littéraires répertoriés. Près de 4000 en rayons…

N’hésitez pas à parler de ce projet autour de vous et à nous communiquer des adresses de personnes susceptibles d’être intéressées et/ou d’organismes qui pourraient ajouter ces ressources sur leur site !

Le poèmothèque d’Ethe, sise au sein de la bibliothèque de l’ancienne mairie, rue du Dr Hustin, 67A, est accessible sur rendez-vous ainsi que tous les mercredis de 16 à 20 heures. Les ouvrages peuvent soit être consultés sur place, soit être emportés, gratuitement. Pour les lecteurs de la Province de Luxembourg, ils peuvent être envoyés gratuitement via le prêt inter-bibliothèques. Pour tout autre envoi, une participation aux frais de port sera demandée.

Tous les avis, remarques ou suggestions sont les bienvenus.

Patrice Breno

Revue Traversées

Directeur de publication
43, Faubourg d’Arival
6760 VIRTON (Belgique)
https://traversees.wordpress.com/a-propos/
0032 497 44 25 60

0032 63 57 68 64


Poèmothèque d’Ethe (Virton), Belgique = conservatoire de recueils de poésie et de revues littéraires, 

2050 recueils recensés à ce jour sur plus de 4000 en rayons…

Catalogue sur demande à biblioethe@gmail.com

Rome Deguergue, La part des Femmes suivi de & Ros(e) Noir(e). Roman, Paris, L’Harmattan, 2021, 417 p., ISBN: 978-234322-1632

Une chronique de Concetta CAVALLINI

Rome Deguergue, La part des Femmes suivi de &Ros(e) Noir(e). Roman, Paris, L’Harmattan, 2021, 417 p., ISBN: 978-234322-1632


La créativité de Rome Deguergue étonne et surprend encore une fois le lecteur. Elle le leurre, elle le piège déjà à partir de cette définition de « roman » qui apparaît sur la couverture de ce dernier ouvrage de création. En effet, qu’est-ce qu’un roman si ce n’est un ouvrage suivi, un texte linéaire que la modernité a transformé à partir de Joyce et du monologue intérieur mais qui trouve néanmoins une unité foncière, ne serait-ce que dans la ligne assonante des connexions de nos pensées ? Et ici au contraire nous sommes face à un parcours différent, un parcours de lecture où le chiffre est celui de la fragmentation de l’écriture de textes brefs sur un ordinateur, une écriture féminine, comme presque toujours chez Rome Deguergue, mais découverte par un fils, donc lue par les yeux d’un homme, dans une re-composition de l’unité perdue.

La volonté de placer l’écriture dans le contexte contemporain dérange aussi le lecteur. Car le poète, l’écrivain, ne sont plus loin de la réalité, comme cela arrivait pour les prophètes romantiques, ils ne sont plus des victimes du désarroi psychologique et social, comme Baudelaire et les symbolistes. Le poète s’apparente à son lecteur, en a les habitudes, recherche un voisinage et une proximité qui lui permettent la compassion, au sens étymologique du mot, l’expérience de vibrer, de se sentir à l’unisson, d’éprouver les mêmes sensations. Et c’est de fragments et de visions « humaines, trop humaines » (p. 313) que parle la note « À propos de l’écriture, Les Elles du désir » (p. 313-14).

La structure du “roman” aussi pose problème : s’agit-il d’un ensemble partagé en deux parties ou bien de deux ouvrages différents ? La première partie, Les Elles du désir, a une structure circulaire, introduite et close par un texte ayant le même titre « Clinique Tivoli au printemps ». Le corps est partagé en soixante-sept brefs textes (cinquante-six constituant la première partie, les onze autres la seconde, avec une numérotation consécutive). La deuxième partie, & Ros(e) Noir(e), est formée de trente-et-un textes plus intimes, contenant les confessions et les confidences d’une/plusieurs femmes. Sur le statut de ces confidences Rome Deguergue se plaît à brouiller les pistes (« vraies / fausses», p. 398, « À propos de l’écriture d’& Ros(e) Noir(e)»).

La marque de l’écriture de Rome Deguergue reste la variété, la couleur multiforme de l’existence, la profonde puissance de la féminité qu’elle peint fragmentée en identités, âges et expériences différentes, mais qui recompose toujours son unité. Une Femme qui est en même temps mère, fille, amante, muse, créatrice, poète, écrivaine. La couleur est aussi celle de la table des matières, où Rome Deguergue suggère de suivre des parcours par couleurs, en zappant certains récits. Faute d’unité? Bien au contraire, proposition d’unité différente, de regard novateur, d’approche créative. 

Et comme elle l’affirme presque dans la conclusion de cet ouvrage, « à l’inverse du roman classique dans lequel est souvent dépeinte une vie dans son ensemble… » (p. 401); oui, à l’inverse du roman classique Rome Deguergue crée ici un quelque chose de différent, contemporain et classique, moderne et novateur, féminin, mais de cette féminité qui donne naissance aussi au masculin, dans une perspective totalisante. Le lecteur lui sait gré de cette infatigable confiance en la vie et en l’écriture, de cette réactualisation toujours efficace de sa pensée et de sa créativité à la lumière de la modernité, même informatique, et se plaît énormément à se faire surprendre et à s’étonner par ses taches de couleurs et par ses mots vivifiants qui se lisent avec une grande fluidité.

©Concetta CAVALLINI

Professeure – Università di Bari Aldo Moro – Italie

https://www.uniba.it/docenti/cavallini-concetta

Jalel EL GHARBI, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Paris : Editions du Cygne, 2010.  

Chronique d’Eric Brogniet


Jalel EL GHARBI, Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête. Paris : Editions du Cygne, 2010.  Poésie francophone/Tunisie. ISBN : 978-2-84924-174-5

Jalel El Gharbi est né en 1958 en Tunisie. Il enseigne la littérature française et la traduction à l’Université de La Manouba à Tunis. Poète, traducteur, universitaire, Jalel El Gharbi dispose d’une vaste culture qu’il a puisée à la fois dans les racines de la langue et de la culture arabes comme dans celles de la culture européenne. Il favorise dans ses recherches comme dans ses poèmes les transversalités et les échanges féconds entre ces deux cultures : c’est un homme d’ouverture. Auteur en langue française d’études sur Baudelaire (Maisonneuve et Larose, 2004), Claude Michel Cluny (2005), Supervielle (Poiêtês, 2006) ou José Ensch (Editions de l’Institut Grand-Ducal, 2009), il a aussi été remarqué par Michel Deguy.  Dans ce très beau recueil, écrit en français et placé sous le signe de la mystique musulmane, le dialogue entre l’Orient et l’Occident est sans cesse présent. Le dialogue linguistique et la leçon poétique mais aussi philosophique qui en découle est incarné par l’échange entre le Grammairien et le Maître soufi. L’accueil de l’autre est au centre de toute question culturelle, comme dans le poème Autodafé :

Le Grammairien était près d’un grand feu

A quoi il destinait les mots impies

(…) Le feu n’est pas l’élément de qui aime

Les livres et les images

Pas un mot ne mérite l’enfer Grammairien

Même pas celui d’autodafé

(…) Comment peux-tu mettre le feu dans une lettre,

Une voyelle, une consonne entrant dans l’écriture d’un livre

Le soufisme renvoie à l’excellence, l’initié y est porté à la contemplation et à la vision. Il accède à l’absolu, à l’union parfaite par le biais de la pauvreté et de la transe, non par le raisonnement et les efforts de pensée. Ici les interrogations ontologiques ne sont jamais coupées de la phénoménologie, la réponse importe moins que la question, le trajet est plus important que le but du voyage, le plein s’atteint par le vide. Poésie savante mais aussi poésie sensible que celle-ci : l’amour, le désir, le miroir, le livre, la bibliothèque appellent le nuage, l’ombre, le fruit, la fontaine, le myosotis. Proche de la grande poésie arabe comme européenne, entre Al-Maari et Baudelaire, le poème ici désigne l’incertain, la transhumance, le tremblé, la liberté, le paradoxe et les correspondances jusque dans l’énumération des signes du langage. Le manque est à l’origine de tout possible. C’est une leçon sémitique. C’est aussi une leçon poétique :

 On ne dirait pas qu’un vaut deux alifs

Qu’il ouvre la Genèse

Qu’il en est la tête

On ne dirait pas qu’il est ce par quoi

Le Nom est cité dans le Livre

Le seuil de l’absolu

Et qu’il y a toujours un invisible

Au sein de chaque mot (…).

Un poète assurément à découvrir.

©Eric BROGNIET

JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Une chronique de Claude Luezior

JEANNE CHAMPEL GRENIER, Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux, préface de Michel Lagrange, 78 p., ISBN : 9 78382 68 1381, Ed. France Libris, 2021

Les artistes ont l’éternité devant eux, dit-on parfois car le temps n’aurait guère d’emprise sur les arborescences de leurs rêves. Telle citation ou telle peinture, indépendamment de son époque, n’a-t-elle quelque chose  de pérenne et d’intemporel ? La beauté aurait-elle ainsi le génie d’échapper à l’abrasion des heures ? Admettons l’heureuse hypothèse. Mais une seconde éternité ? Einstein lui-même ne va-t-il en rester coi ?

Suivons donc ces espaces, non pas ceux d’un herbier, mais de ce chemin de mignardises, de cette tranche du ciel au gré d’une douce contemplation botanique. Au jardin des simples, cosignons la liberté avec l’encrier des libellules.

Le délicieux opuscule est préfacé par le poète Michel Lagrange qui nous propose de créer des passerelles avec le surnaturel et qui  s’adresse, plus loin, à Jeanne-au-pinceau : Bonheur spirituel, flambant neuf / Du regain dans un cœur qui bat / Jusqu’au panneau de toile en train de s’allumer.

Jeanne Champel Grenier est conteuse ou plutôt enchanteresse. Elle séduit, distille, transforme, illumine, capte les étamines, rehausse ses mots de corolles. Sa prose est parfois discursive, brodée de souvenirs personnels, d’un discret hommage à sa mère au gré d’une rose et de senteurs hispaniques se baladant en Ardèche. Sur ces diagonales fleuries ne cessent de vivre le Giverny de Monet, les mots de Khalil Gibran ou l’amitié créatrice de Miloud Keddar. Arabesques et rhizomes, parfums et harmonies du partage… Appétence pour le détail et l’humour qui me fait penser à l’écrivain alsacien Laurent Bayart. 

Bien qu’un tantinet latiniste (les noms de fleurs figurent également dans la langue de Virgile), Jeanne Champel Grenier est poète, tant dans sa prose que dans ses textes à la verticale. Il est d’ailleurs intéressant de comparer, au revers de certaines pages, ces deux modes d’expression, de même que l’élégante synergie de la plume et d’un pinceau tout à la fois vaporeux et précis. Vous avez dit jardin clos, bord des chemins où dansent les coquelicots / Maquillés de rimmel pour gitane d’un soir. Et Champel Grenier de poursuivre : Derviches miniatures à la frange des murs (…) C’est un luxe d’été, une villégiature / Cette fragilité qui marque la rétine.

Suivent, entre autres, au gré des cueillettes, les mimosas, brassée d’oisillons jaunes en duvet : couvée de bonheurs et de caresses. Sans oublier le tilleul qui me sert de balançoire à rêverie (c’est un être majuscule et je l’ai inscrit à la cime de mon arbre généalogique), sans omettre la nigelle de Damas, discrète émigrée et les silènes où les papillons de nuit viennent confesser leur légèreté et communier comme à l’église. Ce faisant, ils les pollinisent pour l’été… pour l’éternité, en somme !

Voilà peut-être une clé pour cette éternité, ces éternités tout à la fois fugaces et complexes du poète, qui s’inscrivent dans les rêves de mondes présents et parallèles, d’espaces minuscules et infinis…

Vous reprendrez bien un p’tit coquelicot ?

©Claude LUEZIOR