Tombeau pour un absent

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Tombeau pour un absent

.                                                    Au mâne de M. D. incomparable ami.

Reliques d’un corps ou cendres
que n’habite plus personne…
Deuils et célébrations à vide !
Assez de cérémonies ! Laissez-moi
gémir seul et désorienté par ce
manque nouveau ! Il me faut
me hâter de m’y habituer moi
poète à thé tout autant qu’athée,
quoique hanté par la quotidienne
présence de l’invisible qui se fait
visible et révèle des mondes !

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Victor MALZAC – Dans l’herbe – Prix de la Vocation 2021, Cheyne, 64 pages, 4eme trimestre 2021, 16€

Une chronique de Marc Wetzel


Victor MALZAC – Dans l’herbe – Prix de la Vocation 2021, Cheyne, 64 pages, 4eme trimestre 2021, 16€

« voici ma bande à rire, on est douze, on,

on transpire,

voilà. on est devant le collège, on

ne fait rien non. on fume

en meute, et mon ventre ne peut, ne va

pas, non, ne va ne pourrait pas,

ne pourra jamais tenir 

cela. – mes amis sont

mauvais, comme une meute

de chiens. mes amis me dévorent, ils,

ils me veulent

du mal, – venez j’attends,

j’attends les coups,

dans le ventre les coups, mais non, mes amis non,

ne m’aiment pas

vraiment.

ils ne sont pas virils,

non, moi non plus non. cela

ne sert à rien d’être viril… » (p.9-10)

   L’adolescence, on le sait, est un âge inconfortable (on ne peut se tenir en équilibre entre deux âges – l’enfance et l’état adulte – qui s’excluent), irresponsable (on ne peut pas répondre d’une liberté dont on doit justement inventer la teneur générale et le style) et indéchiffrable (on ne peut pas se servir sereinement ni impartialement d’un code de compréhension des conduites qu’on est en train de construire). C’est pourtant, bien sûr, aussi (et surtout ?) l’âge incomparable, inépuisable, ineffaçable – d’où les nostalgies : « c’était tellement plus facile qu’être père, plus troublant qu’être adulte, plus amusant qu’être vieux« , note ainsi, troublé et souriant, André Comte-Sponville: « Pas d’âge plus difficile et désirable« . Mais ce qui reste incertain, c’est s’il est loisible et légitime à une adolescence de formuler quelque chose d’elle-même dans son cours même, si elle peut ou non se chanter en acte sans aussitôt se trahir, se caricaturer, s’affadir, se complaire. Une poésie qui compte et marque a en effet quelque chose de décisif et définitif; une adolescence est par principe indécise et transitoire. Comment une poésie de l’adolescence serait-elle donc, comme elle l’est de toute évidence chez Victor Malzac, cohérente et utile ?

« je suis, je regarde le parc, et le,

et les enfants, et je me, je vois mes parents

qui me tenaient la main. voyaient en moi

cet embryon viril – ce quelque chose

qui ne devait jamais se fendre,

et je me fends, je, non.

j’ai tout perdu. tout est dur. oui,

oui dommage malheur – j’ai tous

mes bleus j’étouffe j’ai des marques

des bleus partout c’est le poumon

du monde qui

me brûle. je m’éventre pardon. c’est triste et dur … » (p.31)

    L’adolescence peut être criminelle, quand elle ne sait pas se dépêtrer d’elle-même, mais pour l’essentiel, il n’y a en elle ni erreur ni échec irrémédiables. L’échec est requis à l’âge des essais, l’erreur indispensable à celui des prétentions. Mais ce à quoi la poésie prétend est justement d’écrire (et faire lire) la vie, ce qu’elle essaie est de vivre (et faire vivre) l’écriture. C’est son rôle – « ingrat et merveilleux » – comme l’est l’âge même dont ici elle rend compte. Son entrée adulte dans la voix chante, comme « en direct », l’entrée dans la vie adulte. Et cette entrée adulte dans la voix avoue, logiquement, ses problèmes de rythme (que Malzac prend à tort pour du bégaiement, mais les butées phonatoires de celui qui se parle à lui-même plus vivement et vite qu’il ne peut en entendre sont bien rendues), ses problèmes de camaraderie (pour une âme artiste, qui, dès treize ou quatorze ans, s’efforce invinciblement de civiliser sa voix, endurer la criarde stérilité et les rauques glapissements de la bande des – normaux et prosaïques – potes supporte et gère mal sa propre hypocrisie), ses problèmes d’impatience (quand, trop vite, on peut comprendre et sait exprimer ce qu’il ferait beau vivre, la parole est trop spacieuse pour valoir abri, et trop singulière pour ménager les autres). Problèmes qu’il affronte loyalement et sobrement : ce recueil ne surjoue l’adolescence que dans la stricte mesure où l’art surjoue déjà la vie.   

« … l’enfant timide aux bras ballants,

– depuis dix ans déjà je porte

dans mon gros sac,

dans mon, mon sac râpé de quoi boire, ma peur,

des gourdes

plein de fantômes quatre-vingts kilos de fonte,

et dans mon dos je porte une, une foule,

une foule de restes de briquets de casseroles,

du doliprane » (p.32)

   Trois choses frappent – éclairent et instruisent par leur constance : d’abord, il n’y a dans ce recueil, hormis canettes, vaisselle et mégots, pratiquement jamais d’objets (comme dans les hordes animales, où il n’y a rien – aucune médiation un peu substantielle, comme des ustensiles, des véhicules, des paravents, des jetons, des meubles … pour illustrer les motifs, dévier les coups, arbitrer les prétentions, canaliser les énergies – rien d’objectif et impartial ne peut amortir les tensions de désir et dégoût entre les ados, l’agitation perpétuelle des influences, tout doit se régler à la poussée, au défi et au jugé : les potes, forcément, « se défont » les uns les autres « comme des lacets »), jamais d’entreprises (comme une roulade est sans stratégie, une consumation sans délai, un délire sans mode d’emploi, les occupations adolescentes – jouer à des concours de bleus, brûler des fourmis avec ses lunettes, tacher de goudron son dernier pneumothorax, jongler avec des doliprane, se lutiner comme des « viandes gratuites », soulever de la fonte pour occuper ses muscles – dédaignent d’enchaîner quelconques moyens réguliers à présumées fins durables), jamais d’hygiène de présence (comment être modéré quand tout ce qu’on découvre de nous nous submerge ? comment se montrer méthodique dans le labyrinthe d’éruptions, impressions, impulsions, qu’on devient ? comment respecter le déferlement même des biens dont on nous gave ? comment ne pas se souiller d’une version exclusivement poly-addictive de la liberté ?). La dénonciation de l’abondance passive, du confort efficace, de la présence injectable, dans l’adolescence occidentale, est ici terrible : Victor Malzac avale son sucre et en grossit; fume ce qui le fait tousser et puer la cendre; ingurgite tous les « galets » que ses crampes ne pourront vomir. La honte et la colère de son corps  ne sont pas l’avilissement d’être aliéné, mais la surprise terrifiée de s’être fait pataudiser le rapport à soi, vendredifier la chair (chaque vendredi scolaire, montre rageusement le poète, est jour sacré de fin d’un travail à pleurer et début d’une vacance à rire), anesthésier le goût même de vivre.   

« dans l’herbe où je me dore, dieu

faites que oui

que la paresse m’abîme. à tout jamais je veux

que l’herbe

en feu, que les fourmis dévorent

mes tout petits mollets. mâchent mes peines

je le demande oui, que le,

que le soleil écrase

ou brûle ou tue mes tempes mes douleurs,

au moins un peu … » (p.47)  

  Il est pourtant clair que notre auteur ne se réduit en rien à la posture d’imprécation bredouillante (si étonnamment fidèle) de l’adolescence. Le lecteur s’y croit parce que l’auteur peut (superbement) faire qu’on s’y imagine être. Les ressources réflexives, stylistiques et figuratives de ce jeune poète étonnent, et enchantent (un immense lyrisme n’attend que son autorisation adulte). Les confidences (« rien de moi n’est un homme« ), incises (« levez la main si vous avez confiance en vous« ), plaintes (« j’ai ce grand fer à cheval dans la bouche« ), mystérieux constats (« je suis fendu« ), contrastés repères (« dans un filet de lumière avariée« ), hallucinées nuances (« disparaître/ étanches. comme des chiens. ») témoignent d’une voix, salubre et souveraine, qui, une fois fumé son quota de pelouse, peut (hardi, Victor !) beaucoup pour l’anticipation et la compréhension du monde qui vient.  

« oui,

pour les soirs de fatigue.

et ton joli prénom,

me, non – ne partira pas non jamais, restera comme

une

pierre

très dure, quand je voudrai

me laver

la poitrine » (p.58)

©Marc Wetzel


Victor MALZAC a été publié par la revue Traversées en son 98 numéro

Alain DUAULT  – Car la douceur de vivre est périssable (Poèmes – NRF – Gallimard)

une chronique de Xavier Bordes

Alain DUAULT  – Car la douceur de vivre est périssable (Poèmes – NRF – Gallimard)


En ces jours où Michel Deguy, commun et très cher ami, si accueillant en poésie, a quitté notre proximité pour remêler ses atomes à l’univers, je reçois le nouveau recueil d’Alain Duault, compagnon de route de quatre ans plus jeune que moi, mais infiniment plus illustre grâce à la fécondité de sa plume et la qualité de ses activités médiatiques. Or d’emblée, je dirais qu’indubitablement, au sein d’une œuvre impressionnante, il s’agit du plus beau de ses recueils, du plus profond, du plus simple aussi. Il recèle une grâce mystérieuse, aveux discrets et sincérité pudique, bilan vital résumé par une écriture particulièrement fine, équilibrée, artisanalement ciselée…

Alain Duault est de ces poètes qui n’ont pas renoncé à inventer leur forme, forme typographique, mais forme poétique aussi, en ce sens qu’il propose des poèmes « modernes », à cheval entre la prose et une disposition prosodique secrète, variable mais régulière, issue d’une intuition personnelle de la langue. Il en résulte une diction limpide, que je rapproche par sa souplesse – mutatis mutandis – d‘un Diderot, celui de ses lettres à Sophie Volland (pour les amours), et de La Fontaine par l’omniprésent souci d’évoquer la beauté naturelle de la vie, quoique les thèmes ne soient pas à proprement parler des fables ou des contes, mais sont riches d’une bienveillance charnelle, imagée, lucide, animée ; telles, au passage, ces deux trouvailles parmi bien d’autres, qui m’enchantent : « Les renards d’or de l’automne rebrodent tes chemins… » ou « …Oui, car l’amour est amer comme les fleurs de camomille… » Fleur bien choisie, eu égard, j’imagine, à sa symbolique traditionnelle, autant qu’à ses décoctions ! Je note aussi un regard, cousin de celui du Joe Bousquet du « Médisant par bonté », tel qu’en atteste le poème page 24, qui commence ainsi :

« Le sourire de bougie chancelante de cette femme / Qui entend pour la première fois un mot d’amour / Et les choses autour d’elles ont l’air de souvenirs […]» 

Le recueil est composé de neuf sections, quatre et quatre sont articulées de part et d’autre d’une section centrale, charnière ou ligne de faîte, dont le titre parle de lui-même : « L’amour obstinément » – une dizaine de poèmes de six vers, flanqués d’un court septième. Poèmes intimes et « extimes », poèmes d’un « moi aimant » qui pourraient facilement être revendiqués par la plupart des autres « moi » humains. Poèmes où dans un jet de mots concentré en dix « septains » toutes les composantes de l’amour sont évoquées, à peine esquissées parfois. Le poète à propos de cet ouvrage, m’a écrit : « …Oui, j’ai mis beaucoup dans ce livre qui est à la fois une méditation lyrique sur les instants éphémères qui font une existence – et un diaire de 2020, cette année volée. » Et c’est en effet un de ses livres les plus solitaires et les plus transparents, celui qui peut-être suscite le mieux l’empathie de la part du lecteur, en cela que rien n’y pèse, pour ainsi dire, mais tout incite à ressentir sans détours ce que j’appellerais, en priant qu’on me pardonne le côté pompeux de l’espression, la profondeur de l’humaine condition. Ici je voudrais citer deux textes caractéristiques ; premièrement, celui de la section « Un doute sur la beauté » P.25 :

Cette part d’abîme au creux des veines, la beauté,

À l’heure où s’affaiblit la lumière, est-ce un exil,

Un vertige, un passage au milieu des icebergs de

L’impossible, est-ce un cheval sauvage qui dévale

La montagne et se cabre, le temps qui ploie, on est

Perdu, est-ce un grand arbre bouleversé par le vent

Ou ce brin d’herbe sur lequel une perle s’est posée

La nuit l’a inventée : la beauté est au-delà de tout

Secondairement, le premier de la section centrale p. 47 :

Cris rage et ravage éclats rafales fièvres crocs

Et crachats trafalgars sacrifices et fiente chue

Sur les rivages arrachés truies tempêtes et puis

Le reste les forêts le vent doux dans les doigts

Les cheveux dorés du matin un peu de silence

Dans l’eau froide du ciel la paume sur la joue

L’amour obstinément

J’y vois deux facettes essentielles de l’émotion poétique chez Alain Duault, de sa façon de communiquer avec son monde et de nous communiquer ce rapport à son monde. Du reste, le premier poème du livre s’ouvre sur cette question, par le truchement de la symphonie des bruits naturels. Cette « entrée par les sons » dans le questionnement le plus indirectement grave, est d’une logique évidente, naturelle, quand on sait combien la musique importe au poète ; la musique qui est la figure abstraite, symbolique de la relation naturelle entre l’être humain et les « sphères », la représentation apaisée ou tumultueuse de nos émotions lorsque nous sommes pris dans le torrent « périssable » des événement de notre vie. Ècoutons cette question (p. 11) et ses ricochets :

Mais quels seront pour moi les derniers bruits du monde ?

Une course d’animal nocturne ? Un froissement d’ailes ?

L’affolement d’une jupe ? Un long cri qui se cogne au ciel ? 

[…]

Rien ne pèse en effet dans ces détails sonores, si suggestifs, si bien évoqués, mais l’abîme de la mort est implicite derrière le réalisme séduisant de la formulation. Là réside l’équilibre qui fait l’élégance et la solidité pour ainsi dire « classique » de ces poèmes, où la simplicité n’est jamais platitude anecdotique. Et à titre personnel, j’aime que la simplicité ne soit pas platitude, qu’en lisant, à chaque moment l’on se fasse au passage la réflexion : « combien facilement tout ce qui se dit ici, à la fois me surprend et pourrait émaner de moi ». Ici le « moi » fait le jeu du « nous tous », et c’est le risque du poème. Au fond, quelle poésie lyrique n’est pas « bio (graphique) » ? Et quel écrit qui ne serait pas lyrique peut revendiquer d’être poésie si nul amour obstiné, nul doute et souci à propos de la beauté, ne l’anime, si au cours d’une vie humaine nul élan de l’âme n’en constitue « l’Histoire des secrets » (Section 6 p. 57) ? 

Beaucoup d’autres aspects, notamment le chapitre « Natures mortes à la déchirure » (p. 65) mériteraient également que l’on s’y attarde. Car évidemment toute poésie est préoccupée par son temps, le nôtre étant celui de la détresse climatique – et de la destruction du vivant, son corollaire, dont nous, l’humanité, sommes responsables. Mais je préfère me limiter ici, ne pas lasser par mes réflexions sur la densité poétique (et secrètement philosophique) d’une écriture dont j’espère avoir donné un aperçu engageant. Je laisserai donc à présent le lecteur futur découvrir et apprécier lui-même les autres qualités de ce beau recueil, souhaitant qu’il le puisse le plus tôt possible « car la douceur de vivre est périssable » et celle de la poésie pourrait bien l’être aussi…

                                                                               

                                                                                    Xavier Bordes – (Paris, 22/02/2022)

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Sonia Elvireanu, Ensoleillements au cœur du silence, Edition bilingue français / italien, Collection Zaffiro Poesia © 2022 éditions Giuliano Ladolfi, Borgomanero, Italie, 264 pages

Une chronique de Gérard Le Goff

Sonia Elvireanu, Ensoleillements au cœur du silence, Edition bilingue français / italien, Collection Zaffiro Poesia © 2022 éditions Giuliano Ladolfi, Borgomanero, Italie, 264 pages, ISBN 978-88-6644-621-7


Nota : les parties du texte en italiques sont des extraits du livre de Sonia Elvireanu.

Dans ses deux recueils précédents: Le souffle du ciel et Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, Sonia Elvireanu entretenait un dialogue permanent avec un être sans identité qui s’incarnait dans les éléments, avec qui elle communiquait par le truchement des plus subtiles manifestations de la nature. Un dialogue rédigé au présent comme pour conjurer le sort ou ignorer le temps qui passe mais ne répare rien.

Il en va de même avec ce nouvel opus. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ces concordances revendiquées coexistent avec d’incessantes variations,  comme il en va de la mer et du ciel pour qui sait contempler leurs métamorphoses au fil des jours.

Dans cet ouvrage, d’emblée, le titre intrigue : Ensoleillements au cœur du silence. Cet intitulé contient deux termes a priori antithétiques. Le mot « ensoleillements » se rapporte à la lumière et concerne le sens de la vue ; le nom « silence » exprime l’absence de tout son et intéresse le sens de l’ouïe. L’emploi de tels signifiants n’apparaît pas évident parce qu’il n’établit pas une relation de cause à effet entre les deux sens précités. Ce choix semble plutôt indiquer que le poète va devoir et vouloir se placer en retrait (le silence s’impose comme la dimension de l’intériorité) et, dans le même temps, se doter d’une vision supranaturelle pour mieux appréhender cet autre qui semble parcourir pour toujours l’univers visible et invisible (à l’instar du regard particulier qu’adopta Rimbaud pour ses Illuminations).

Le poème d’ouverture, Les voix, déroule une thématique qui va irriguer l’ensemble de l’ouvrage. Deux voix se mêlent entre ciel et terre : l’une descend quand l’autre s’élève. La céleste révèle une langue sacrée et immémoriale ; la terrestre en fait émerger une nouvelle qui peut ne pas être comprise. Ces voix rituelles cependant se répondent et composent même une harmonie (une fugue de Bach, précise l’auteur). Quant à l’évocation du songe de Jacob —  cette vision d’une échelle miraculeuse qui permet aux anges d’effectuer leurs incessantes navettes entre le divin et le séculier — ne souligne-t-elle pas la revendication assumée d’une transcendance et l’aspiration de l’humain à l’élévation ? […] la voix du Poète s’élève comme une offrande, l’autre descend d’un Sommet invisible, toutes les deux en parfaite communion. (Les voix).

Une fois confirmée cette conception mystique de l’existence, l’auteur, à l’écart du monde (l’isolement est ici symbolisé par l’insularité), reprend son dialogue interrompu : Je me suis retirée dans la solitude  pour être près de toi / te chercher et te parler […] / pour voir avec les yeux du ciel  le monde quand je reviens, son éblouissant scintillement […] (Bénédiction).

Avec l’usage de ce pronom personnel à la deuxième personne du singulier (ce « tu » qui parfois se fond avec un « je » dans un « on » qui désignerait ainsi un couple), on retrouve la singulière démarche qui présidait aux ouvrages précédents, à savoir cette adresse permanente à l’absent. Au disparu, pourrions-nous risquer. Le texte intitulé : Tu n’étais pas fantasme l’indique clairement (le terme « fantasme » dérive du même étymon que « fantôme ») : je sentais ta présence,  je ne t’apercevais pas, / mais je savais que tu existais quelque part au-delà des voiles de ma vie.

Celui qui ne saurait être un spectre se personnifie tantôt en nomade revenu de lointaines contrées : je ne me rappelle que de ton visage de voyageur des pays chauds, la lueur de ton regard qui a troublé en un instant mon âme pétrifiée. (Tu n’étais pas fantasme). Tantôt en improbable pèlerin s’aidant d’un bâton de marche : […] l’homme / aux cheveux blancs de lune, en habits blancs et légers, appuyé sur sa canne. (Le sentier). Ou encore se mue en une figure christique qui ferait son entrée dans une Jérusalem dépeuplée et vouée au silence: Tu es seul sur un âne, en chemin à Jérusalem, ton mystère s’accomplit dans la Piéta de fleurs / qui brûlent en arc-en-ciel ce Dimanche des Rameaux. (Dimanche des Rameaux silencieux). Parfois, c’est le poète qui part à la recherche de l’en-allé : Je marche parfois sur tes traces, / je suis avec crainte le sentier de tes pas, aux senteurs d’herbes en été […] (La magie du crépuscule).

Il ne s’agit pas non plus d’égrener des souvenirs. Le lecteur a même parfois l’impression que cette vie en couple a été rêvée plus que vécue. Il s’agit de forger la langue qui va monter au ciel. Et cette parole ne peut qu’être poétique.

Pour Sonia Elvireanu la poésie est d’abord évocation / invocation du monde. Nous utilisons à dessein deux termes qui appartiennent respectivement au vocabulaire de la magie (une évocation est un appel à comparaître adressé à un esprit) et à celui de la religion (invoquer c’est implorer une divinité) car le langage poétique — seul — permet à l’auteur de convier l’absent (comme le fit Orphée descendu aux enfers) afin de communier au cours d’une célébration sensorielle et mystique de la nature et — enfin — pour partager l’élévation espérée.

Pour créer les conditions nécessaires à l’émergence de cette langue exigeante (qui peut paraître obscure), l’auteur opte pour le dérèglement des sens. Dès lors, la perception de l’univers ne relève plus seulement du sensoriel mais s’accompagne de saisissements inédits. Le poète les décrit en faisant usage de formules contrastées pour mieux rendre compte de ces visions simultanées, dans lesquelles les modalités se superposent sans pourtant se contredire : […] les brumes violacées de mon océan deviennent arbres aux tréfonds, / leurs cimes percent les eaux et racontent;  sur le rivage de mon île, je parle / avec la solitude de dedans mon ciel […] (Sur le sable de mon île). Ce qui lui permet d’accéder à un niveau de conscience insoupçonné : les mondes que l’on ne voit pas, / le miracle où tu grandis chaque jour. (Faire parler le silence). Quitte à utiliser un oxymore qui renforce le dire.

Sonia Elvireanu illustre sa démarche de mystérieuses correspondances empruntées aux mythes païens comme au christianisme. De nombreuses références religieuses jalonnent en effet ce recueil. Certaines sont directes : nous avons déjà cité plus haut l’entrée de Jésus à Jérusalem. D’autres procèdent par symboles. Par exemple, l’allusion à la myrrhe, l’une des offrandes des mages à Bethléem. Dans l’ancienne Egypte, cette substance était utilisée pour la momification ; les Grecs la mêlaient à leur vin. A la fois parfum et remède dans l’histoire, la myrrhe, dans ces poèmes, semble qualifier et sublimer le langage en révélant son pouvoir à la fois salvateur et réconfortant (La myrrhe des mots). Référence (réitérée) au figuier, pour autre exemple. Cet arbre vénéré, dont les feuilles vêtirent Adam et Eve chassés du jardin d’Eden, objet d’une parabole du Christ sur la fécondité et le renouveau, devient sous la plume de Sonia Elvireanu le porteur de fruits propices à la création du verbe : […] les figues parfumées reposent sur ma feuille blanche. (Le figuier). Mais aussi des références mythiques. Allusion directe à Sappho, poète de l’amour — s’il en fût — et îlienne, de surcroît. Mention d’un rare mirage de mer (Le désert bleu), désigné par un italianisme : « fata morgana », dénomination familière du cycle arthurien, puisque Morgane est l’une des fées les plus célèbres de Brocéliande.

Le discours s’agrémente de nombreux autres éléments, non pour construire et affirmer une méthode mais bien plutôt pour restituer l’extrême complexité du monde et, en parallèle, souligner notre difficulté d’être et d’admettre, notre capacité, en somme, à envisager une sérénité — « malgré tout ». Le mot « élément » peut être compris au sens premier du terme : l’eau, le feu, la terre, l’air. Mais les allégories font aussi allusion aux manifestations des règnes animal, végétal et minéral. Les représentations de fleurs, d’herbe et d’arbres, tels les motifs d’une peinture pastorale, fonctionnent comme les métaphores des cycles des saisons, du temps qui passe. Les images récurrentes de fleurs de pommier et de papillons blancs suggèrent à la fois la légèreté, la pureté et la promesse de lendemains enchanteurs : […] au coeur de l’ensoleillement, essaims de blancs papillons. (Ensoleillements). Les échanges entre l’humain et son environnement sont constants. Dans ce contexte, les perceptions sensorielles s’avèrent d’autant plus intenses qu’elles contribuent à sublimer le projet initial du poète : Un jour viendra où nous serons un seul ciel, mon ciel confondu au tien, / ce n’est qu’un rêve peut-être / ou un instant si réel que l’on prend pour le rêve […] (Un rêve peut-être).

Mais l’époque n’est guère propice à l’harmonie. Jusqu’à présent, les séquences composant le recueil trouvaient toutes leur point d’ancrage sur une île, dans une campagne, un désert ou à flanc de montagne.  Il est édifiant de constater que Sonia Elvireanu commence à parler de la ville lorsqu’elle fait allusion à la peste noire qui semble vouloir anéantir la l’humanité : […] un germe perfide hante le monde et nous ravage […] (Le froid). Et : La ville est pleine de masques blancs, sans costumes de carnaval, des ombres étranges échappées de l’hôpital […] (Le carnaval avec son unique masque). Le silence perçu à l’initiale comme un refuge devient insupportable limite : Le cortège de masques, / des paroles écrasées contre les murs, / le silence se heurte au pavé, le souvenir aux cils de brume, / comme la nuit accrochée au rivage. (Seul le silence). Toute vie semble s’être retirée de l’univers. La plus belle saison de l’an vire au cauchemar : Nous entrons dans un étrange été, au gémissement sourd de vie volée, / les silences nous meurtrissent, / comme sous de lourdes pluies les blés pourrissent, / le souffle s’étouffe sous un tissu-souillure arboré dans le monde comme une blessure […] (Le sentier fleuri).

Toutefois, comme dans les deux recueils précédents, Sonia Elvireanu se refuse au désespoir. Il existe toujours une possibilité poétique de vivre « malgré tout ». Atteindre le Point de feu : le point où le rêve est le vif et le vif est le rêve. Et aboutir : afin que le temps ne nous déchire plus, et que l’amour anéantisse les ténèbres. (Prière).

Au final, une telle somme peut décontenancer le lecteur qui se trouve confronté à tant de possibilités d’interprétations qu’il va hésiter, revenir sans doute sur tel ou tel poème, tenter des liens entre telle ou telle thématique, sans parvenir toutefois à épuiser la richesse du volume. Comme l’écrit, avec justesse, Giuliano Ladolfi dans sa préface : « […] les souvenirs et les espoirs revivent dans la dimension consciente et inconsciente et créent ce magma qu’aucun type d’analyse ne parvient à rationaliser complètement. »

On pourra confronter ses idées avec les intentions qui animent l’acte d’écrire chez Sonia Elvireanu en se reportant à un entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret pour la revue le Littéraire. A la question posée : « Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ? », elle répondait : « La vision du monde qui aimerait faire comprendre le lien homme-nature, le principe universel de l’harmonie qui devrait régner partout au monde. »

Une bien belle ambition…

© janvier 2022 Gérard Le Goff