Lectures d’octobre 2022 de Patrick Joquel

poésie

Titre : pouvoir rêver

Auteur : Albane Gellé

images : Valérie Linder

Éditeur : L’Ail des ours, collection Graines d’ours 1

Année de parution : 2 022

Un livre de poèmes se joue sur le temps long. Sur des années. Bien souvent les éditeurs de poésie ne disposent pas de ce temps long, pour diverses raisons (santé, économie…). Au fil des années, un livre de poèmes devient plus ou moins « collector », rare et une bibliothèque de poésie recèle ainsi des trésors de poèmes bien sûr, mais aussi d’objets rares, d’histoires humaines partagées. Ce livre d’Albane Gellé, elle l’explique elle-même, a une histoire qui commence en 2001 au Dé Bleu, puis s’est poursuivie en 2014 chez Cadex. Les deux tirages sont épuisés depuis longtemps ( j’ai un exemplaire du Dé Bleu : En toutes circonstances). Le livre renait aujourd’hui dans la collection Graines d’ours des éditions L’Ail des ours. 

Pas tout à fait le même, pas tout à fait un autre, il aura sa place dès la maternelle et au-delà bien sûr. Les images de Valérie Linder portent la légèreté des rêves et s’accordent ainsi aux poèmes. Des poèmes courts, des poèmes pour regarder le monde d’un autre œil, celui d’un imaginaire rêveur et tranquille. Une jolie pépite que cette nouvelle édition.

Trois poèmes du livre

j’ai mis dans ma tête

une boîte à musique

un arbre tout seul

et trois étoiles de mer 

pour pouvoir rêver 

en toutes circonstances

*

en haut de la montagne

le soleil refuse

(pourquoi ?)

de se coucher sous la table

*

Au 10, rue de l’espoir, assise sur le 

trottoir, une fourmi même pas noire 

agitait l’un de ses neuf cent trente-sept 

mouchoirs. Elle pensait encore aux 

pépins de poire qu’elle avait rangés 

dans son tiroir, la veille au soir quelle 

histoire.


Titre : L’Eldorado de la méduse

Auteur : Jean-Michel Delambre

Éditeur : Éditions Henry 

Année de parution : 2 012

Le temps du livre échappe à l’actualité, au rythme des infos qui jalonnent nos jours. Il aura mis dix ans à me rejoindre, au hasard d’une rencontre avec l’auteur lors d’une dédicace à Cogolin. Jean-Michel Delambre a écrit ce livre dans le Nord. Près de ce qu’on a appelé « la jungle de Calais ». 

Une traversée de France. Comme un écho aux traversées de ceux qu’on appelle « migrants » ou « sans papiers »… 

Ce petit livre de poèmes est une rencontre avec quelques uns de ces hommes partis de chez eux pour une lointaine Angleterre.

Un témoignage. Un bouleversement. 

On ne peut pas rester insensible à ces détresses, à ces volontés. Les mots aussi les accompagnent autant que les repas gratuits des associations, les tentes et couvertures offertes ou les soins des Médecins sans Frontières.

Un petit livre qu’on lit sans le lâcher ; puis qu’on relit. Le temps de mettre des corps, des regards, des espoirs sur ces silhouettes, ombres évoquées.

À lire dès dix ans et sans âge de péremption.

https://www.editionshenry.com/index.php?id_article=289


Titre : Rachida debout

Auteur : Jean D’Amérique

Éditeur : Cheyne 

Année de parution : 2 022

15€

Comment la poésie s’empare des actualités ? Comment créer des passerelles entre le réel, l’humain et les mots ? 

Jean D’Amérique propose dans ce livre une piste de réponse. Une piste car chaque poète arpente la sienne et aucune ne se ressemble sinon par le sujet.

Des poèmes oui, chacun peut se rendre indépendant ; mais aussi un « comme un récit ». Une suite de texte qu’on peut lire d’une traite, qui offre une possibilité de mise en voix autant qu’en scène (ce qui a été réalisé en Avignon en 2021). 

Des poèmes sur la liberté, le désir d’aller, d’ouvrir portes, fenêtres et cœurs. Des poèmes sur l’exil, la migration. Des poèmes sur la douleur de vivre en chemin, en terre inconnue autant que sur la joie d’être vivant sur le chemin.

Un livre dense, fort et plein d’espoir. D’optimisme. Aller de l’avant, prendre le risque, oser la liberté. Des mots qui accompagnent toutes celles et tous ceux qui hésitent à se mettre debout, ou bien qui ont déjà commencé à marcher.

À lire ou à mettre en scène, dès le collège.

Quelle est la formule de l’âge ?

Comment l’arbre négocie

la distance avec le ciel ?

Rachida debout.

Un long trajet jusqu’à nous.

Il y a longtemps qu’elle grimpe

le mur de l’enfance.

Rachida reprend la route.

Elle marche.

Rachida court

dans les bras chauds de la ville.

Elle prend le bus, elle prend le métro.

Elle regarde la foule, elle regarde les gens,

avec les yeux de l’intérieur.

Elle sait que

si elle ne voit personne, elle est pauvre.

Mais elle… personne ne la voit.

Personne ne prend le temps de la regarder.

Elle ne se ferme pas pourtant,

elle n’éteint pas ses étincelles,

elle ne dit rien au ciel bas,

elle ne compte pas sur l’absence,

elle regarde encore plus loin,

jusqu’à fouiller des puits solaires

dans les êtres.

Rachida tombée,

Rachida levée.

Rachida debout,

parce qu’elle sait qu’être humain

c’est le métier le plus rentable pour le cœur.

https://www.cheyne-editeur.com/index.php/poemes-pour-grandir/387-rachida-debout


Titre :Ukraine, 24 poètes pour un pays 

anthologie établie par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey

Éditions Bruno Doucey

Année de parution : 2 022

Un livre né dans l’urgence. Les premières pages témoignent de la gestation et de la préparation de cet ouvrage. À quoi bon des poètes ? Une tentative de réponse parmi tant d’autres. En un peu moins de 300 pages. Une tentative de donner la parole à ceux qu’on n’entend pas, à ceux dont la voix est couverte par le fracas de la guerre. La langue en partage, au-delà des langages, la langue des humains pour tenter de vivre plus haut que possible.

C’est la génération Maïdan qui ouvre cette anthologie, une génération née dans les années 80/90. Puis au fil des pages, les poètes vieillissent…

Ella Yevtouchenko, une jeune femme devenue passeuse de tous ces textes ; elle les a traduits en français, Bruno Doucey a veillé à leur adaptation (j’en sais quelque chose pour adapter les textes de BD et de mangas Ukrainien des éditions Studios Minimus en français). 

colliers de jours identiques

matins d’espoir soirs de fatigue

jours gris comme perles d epluie

fil après fil

le temps de la guerre tresse sa corde

entre une ville et une autre ville 

entre hier et demain

entre pouvoir et devoir

notre amour

vaillant

funambule au-dessus de l’abîme

Olena Herasymiouk

Avec deux extraits de sa Chanson de prison, poème épique mis en scène en 2016 à Kyiv.

j’ouvre les fenêtres et j’entends le feu

j’ouvre les yeux et je vois le feu

je sors sur la place et je vois le feu

les garrots tourniquets fondent

las wagons transportent du feu

ce n’est pas de la musique qui tinte des cafés, mais du feu

je rencontre des gens mais ne vois que le feu

….

*

Grygoriy Sementchouk dirige depuis 2015 le festival international Mois des lectures et des auteurs à Lviv.

… je rêve parfois de cette journée d’août

et du silence

le silence

le silence déprimant de la guerre

qui dure réellement

et pas seulement en rêve

*

Bohdan-Oleh Horobtchouk

les poèmes se répondent, comme des échos d’humanité.

… le silence est le chant des torturés à mort

qu’il est impossible d’entendre

le monde tourne comme un disque rayé

avec des sillons circulaires comblés de corps

et des trous d’obus sur lesquels trébuche l’aiguille de l’attention

les restes calcinés de la poésie

attendent qu’on les enterre

la corneille

mère noircie

s’incline sous le cri

3 avril 2022

*

Iryna Tsylik

Que perdons-nous alors ? Nous, libres, joyeux et amers.

Nous tenons un bouquet de souvenirs et une touffe de bonheur.

mais ici nous détenons pour l’heure 

des aubes rouges dans les champs de mines et de coquelicots,

des petits-déjeuners paresseux, du vin, de la rosée, de l’eau.

Des visages bronzés et tannés. La route et sa poussière.

Printemps, été, automne, hiver… et puis la guerre.

*

et ce poème d’Oleh Kotsarev qui me renvoie à un autre d’Henri Michaux

Henri Michaux d’abord :

J’étais autrefois bien nerveux.

Me voici sur une nouvelle voie :

Je mets une pomme sur ma table.

Puis je me mets dans cette pomme.

Quelle tranquillité !

Et celui d’ Oleh Kotsarev

Conversation pendant le ménage

à quoi penses-tu ?

Certainement pas à la pomme sous le canapé

je suis poète tout de même

oui tu es poète

et c’est pourquoi tu dois penser

à la pomme sous le canapé

*

Halyna Drouk

Vieillir à cause de l’actualité,

avoir les cheveux gris de fumée noire,

à travers le trou béant 

d’un immeuble qui fume encore

voir le lointain soleil de l’Europe se coucher

supporte-nous comme de mauvaises actualités

supporte-nous comme des médicaments incommodants

supporte-nous comme un accouchement prématuré

ce qui naîtra sera à toi

que ce soit suave

que ce soit amer

*

ludmyla Khersonsky

guerre. Jour 102

bonjour, bienvenue à la maison.

Pardon, on n’a pas fait le ménage.

Hier un missile est tombé dans la cuisine

après avoir détruit plusieurs étages.

Pour cuisiner c’est très inconfortable,

ici il y avait un poêle, là une table,

pas grande, couverte d’une nappe brodée,

ne vous déchaussez pas, il y a partout des éclats,

allez dans le couloir qui se trouve entre deux murs,

asseyez-vous sur le sol, je vais y poser une couverture,

servez-vous, mangez des sucreries, prenez-en plus,

faites comme chez vous.

Juin 2022

*

impossible de citer tous les poètes de cette anthologie, une seule urgence : entrer dans une librairie et se le procurer. Des textes d’absence. Des textes du quotidien : abris anti-aériens, cimetières, soldats… des textes qui résonnent avec les images que l’on reçoit en France ou ailleurs. Leur force est dans les mots, dans la voix. Les poètes complètent l’information. Ils l’accompagnent de leurs voix, de leurs mots, de leurs émotions. Il ne s’agit pas de débattre entre le journaliste, le combattant, le civil, le poète mais simplement de rester unis dans la détresse, unis dans l’espoir d’un jour la paix.

https://www.babelio.com/livres/Doucey-Ukraine–24-poetes-pour-un-pays/1445944

**


©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

prochains voyages/livres :

  • sur Hatier FB :
  • et le petit dernier : 

Page Control, aux éditions de la pointe sarène. 

à découvrir sur mon site page d’accueil avec le dernier cairns, et les trois bandes dessinées Ukrainiennes que j’ai adaptées en Français.: https://www.patrick-joquel.com/

  • jeudi 17 et vendredi 18 novembre : à l’école Fénelon de Grasse (06) trois classes Ce2, thème Voyage. Suite et suivi du projet. Autour des livres : Que sais-tu des rêves du lézard, Qu’est-ce qu’un regard, Éphémères d’un bouquetin, Bomoth O’Baldourke. 
  • 1 et 2 décembre : Collège Monnet, Magny-en-Vexin (95). Rencontres avec cinq classes de 3e autour du haïku.
  • 3 et 4 décembre : Salon du livre de Montreuil. Signatures au Calicot, au Jasmin et à l’Initiale.
  • mercredi 7 décembre : INSPE de Nice (06) : formation 2de deux groupes d’étudiants à la poésie
  1. – découverte de l’édition poésie contemporaine (jeunesse)présence du poème dans la classe, éléments de regards… Mercredi 21 septembre
  2. ateliers d’écriture
  3. – retour sur les premières semaines de classes
  4. – lecture suivie d’un livre de poèmes
  5. – ateliers d’écriture

  • le 9 décembre Cannes jeunesse ; Printemps des Poètes 23. Formation des animateurs14 /16h à Giaume. Puis rencontre avec les enfants des quatre maisons en janvier :
  • 16/01/2023 : intervention Patrick EEL Riou 17h00-18h00
  • 17/01/2023 : intervention Patrick EEL GIAUME 17H-18H
  • 18/01/2023 : intervention Patrick EEL Picaud 9h30-11h00
  • 20/01/2023 : intervention Patrick EEL RANGUIN 17h-18h 
  • janvier/février 2023 : cap G (Grasse haut pays)(06) : Cette année, nous travaillerons avec 3 classes de primaire (Thorenc, Briançonnet et Escragnolles). Ainsi, chaque classe aura sur l’année 2 rencontres « atelier d’écriture avec un auteur ».
  • Les ateliers seront programmés sur les mois de janvier et de février (date à définir) et déclinés autour du thème « Le monde en mouvement d’hier, d’aujourd’hui et de demain » qui fait notamment référence au pastoralisme (berger, pâturage, transhumance…)
  • 9 et 10 janvier : Escragnolles/Thorenc/Briançonnet (06) 
  • 6 et 7 février : Escragnolles/Thorenc/Briançonnet (06) 
Printemps des poètes : Frontières
  • 22 mars, printemps des poètes à Cannes, avec Cannes Jeunesse.
  • 23 au 25 mars, ateliers d’écriture à la Médiathèque d’Antibes (06) ; en lien avec une expo Prévert.

Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€

Une chronique de Jean-Luc Breton

Santiago MONTOBBIO – Ospedale degli Innocenti – Edizioni Joker, 2022 – 16.00€


L’éditeur Joker, dans sa collection de poésie « Parole del mondo », vient de publier en volume bilingue espagnol-italien le premier recueil de Santiago Montobbio, « Hospital de inocentes », paru initialement en 1989. Ce recueil, qui contient des poèmes écrits entre 1985 et 1987, c’est-à-dire lorsque l’auteur avait entre 19 et 21 ans, a eu pour moi, comme pour bien d’autres lecteurs et des plus reconnus, l’effet d’une bombe dans le paysage littéraire, d’une synthèse impeccablement trouvée entre le classicisme d’une culture millénaire et la modernité de l’époque, sous le signe de la fragmentation, de la mise en scène et du rythme. Relire « Hospital de Inocentes » aujourd’hui est donc un grand plaisir, car les textes d’il y a trente-cinq ans sont encore pleinement percutants. 

La traductrice du recueil, Monica Liberatore, voit dans cet « hôpital des innocents » une prison, et elle n’a évidemment pas tort, « parce que l’injuste / prison de nos jours pourrit / la petite chair des rêves », parce que vivre, et vivre conscient, signifie forcément ne songer qu’à l’évasion. J’y mets, pour ma part, un orphelinat, un de ces lieux ambigus d’abandon et de trouvaille de soi (« Je sais bien que la douleur / tient dans un verre, mais je ne sais pas quand on en a fini ; ce sera, peut-être, la semaine prochaine, dans deux jours, / ou même plus tôt »). Ce que l’hôpital, l’orphelinat et la prison ont en commun importe davantage : ce sont des lieux collectifs de rétention, à l’image du monde, dans lesquels « il doit me rester une manière / de me faire du mal, jusqu’à la fin et dans la nuit, / une manière de viser au plus juste / la ruine et la poursuite de moi / à travers l’épuisante et très étrange partie de chasse / où je suis l’arme et aussi la proie », c’est-à-dire un moyen d’affirmer un « je » tonitruant. 

Monica Liberatore rappelle dans sa postface que « dans ce livre, […] le pessimisme [est] la seule forme possible de santé », elle évoque aussi le nihilisme de l’auteur. Mais elle remarque également son art des ruptures et son ironie, et cela nuance son jugement catégorique. Le pessimisme, le désespoir, affleurent partout, mais il s’agit souvent d’un jeu, ou d’une pose, parce que la vie grouille dans ce recueil et que Montobbio y exprime presque à chaque page une foi solidement chevillée à son corps en l’omniprésence de la poésie et dans son pouvoir transformateur pour « passer du silence à l’oubli », « me fabriquer tous les jours / de biens improbables ruses qui m’aident / à feindre encore demain que je suis en vie ». 

Il me semble que « Hospital de Inocentes » contient trois types de poèmes, des textes de l’enfermement dans un quotidien fait d’objets et de personnes anonymes, d’où un « je » cherche à s’extraire et exister, des poèmes, souvent courts, que j’appellerais volontiers métaphysiques, où l’absurde de la condition humaine réclame à grands cris un sens, et puis, en dernier lieu, les poèmes plus longs, particulièrement ceux de la section « Dramatis personae », où le poète emprunte différents masques et se met en scène, où il se refait les films de l’enfance et de la jeunesse, avec l’ironie que signale Monica Liberatore. 

La traductrice a bien saisi ces différents mouvements et son italien se modifie pour passer d’un type de poèmes à l’autre : conversationnel dans les poèmes de l’enfermement, il se fait pointilliste et percutant dans les textes métaphysiques, avant de se libérer, rythmé, assonancé, dans les poèmes du théâtre. « Ospedale degli Innocenti » se révèle de ce fait être un recueil à la fois fidèle au talent stylistique de Montobbio et nécessaire en ce qu’il rend ce talent accessible à un nouveau public. 

© Jean-Luc Breton

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022

Une chronique de Kathleen HYDEN-DAVID

Claude LUEZIOR, SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL, suivi de ÉCRITURES, Éditions Traversées, Belgique, 2022


« Sur les franges de l’essentiel… », cette première partie de titre incite à vérifier ses connaissances verbales avant d’engager la lecture. Selon le dictionnaire, le mot « frange », outre la coupe de cheveux bien connue, désignerait, entre autre, « une limite floue entre deux choses, deux notions », ce qui lui ouvre grand les portes du possible. Quant à « l’essentiel », s’agissant ici du nom, il désigne ce qui est le plus important, vaste domaine s’il en est. Avec cette belle formule, Claude Luezior fait preuve d’une prudente modestie. Mais à la lecture de la centaine de pages concernée, c’est bien l’âme du poète, sa culture, son talent, ses désirs comme ses souffrances qui nous sont révélés en multiples circonstances de la vie.

Et pourtant, il semblerait que « l’essentiel » se trouve encore au-delà de cette première partie. Écrire, n’est-ce pas, en effet, ce qui donne tout son sens à la vie d’un auteur et d’un poète ? Que vont donc nous apprendre les « Écritures » ? Dès le premier poème intitulé « Liminaire », Claude Luezior exprime son besoin vital d’écrire et en révèle les effets. D’où peut-être, « une urgence (…) celle d’aimer ». L’amour, source inépuisable de l’écriture poétique. « Les éclats d’une vie » passée ne suffissent plus à faire naître des images, ni à maîtriser mots et syntaxe, ni même à combler les silences. Alors « L’urgence a repris le pas sur la lassitude » Ainsi est née « Écritures », fascinante trace d’un « Acte irréversible où l’écrivant avoue sa condition humaine tout au bord de la mise en cendres. » Le poète élargit ici le caractère sacré des Écritures religieuses à l’écriture elle-même.

« Écrire, c’est officier sous la voûte des étoiles, c’est chercher le gui à mains nues, sur les ramures des chênes. » 

nous dit-il dans « Hallucinogènes » dernier poème du recueil où « les mots sont une drogue ».

Usant de son art de la métaphore, Claude Luezior va les costumer et les mettre en scène dans d’improbables  et savoureux scenarios poétiques. Au poète en devenir, il conseille « Burine ta page », puis « Les mots en bandoulière, pars à ta propre conquête jusqu’à ce que poésie s’en suive. » Même « … vagabonde, migrante, par nature métissée », la langue ne trouble pas le poète ébloui par « … l’infini arc-en-ciel d’un ailleurs ». Il n’en sera que plus prolifique « Au matin des mots », mettant nos « Papilles » littéraires « en extase ». Sans surprise, on apprend que ce « Bricoleur de mots » n’apprécie guère « … le clavier sans âme », lui qui se désole et lance une « Alerte ! » pour un « … un mot d’amour : échappé ! » Pareillement, il se fait ardant défenseur de la virgule : « Une prose sans virgule n’est qu’un brouhaha de lettres, … » Mais le pire n’est-il pas que « Certains prétendent que le Verbe est mort. » ? Alors, « En guise de requiem », le poète propose à cet ancien « copain » de « … partager une dernière tranche de pain ». Ces quelques exemples ne sont qu’une modeste mise en bouche avant le véritable festin des mots que Claude Luezior a concocté. Lecteurs et lectrices, régalez vous !

©Kathleen HYDEN-DAVID

Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel