Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

Une chronique de Lieven Callant

Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

« Durant l’année 2.0, j’ai étudié l’histoire de la Mésopotamie, j’ai médité le combat du « Zéro » et j’ai passé des heures dans le jardin public où les enfants s’étonnent des statues.

Puis je suis revenu à la civilisation. J’ai pensé à Orphée. » 

Qui pourrait mieux résumer ce livre si ce n’est l’auteur lui-même? Tout semble admirablement repris par cet avant-propos pourtant on s’en doute, cela ne suffit pas car ce n’est pas seulement pour ce qu’il énonce, raconte clairement qu’on appréciera ce livre, c’est surtout pour tout ce qu’il suggère. La poésie trouve sa place dans l’écart entre ce qu’on dit, ce qu’on écrit et ce qu’on tait soigneusement, ce qu’on propose et évoque sans jamais le dire vraiment.  

Le titre, année 2.0 me fait penser à un recommencement, un parachèvement du temps qui dans sa version première comprenait trop de « bugs », d’erreurs qu’évidemment on pense désormais avoir pu effacer avant de se rendre compte que d’autres erreurs surgiront forcément. Mais le temps n’est pas un programme informatique même si on peut l’écrire, le décrire et en faire la raison de poèmes ou créer un langage qui lui est propre.

Si je retire le point, je lis l’année 20 et je songe aux folles années du début d’un siècle, le vingtième où justement un poète a décidé de supprimer toute ponctuation de ses poèmes. Quelle déroute pour ses lecteurs!

Je préfère ne pas songer aux 20 années du début du vingt et unième siècle. Car elles m’ont fait vieillir et 2020 ne fut guère une année de réjouissance à cause d’une épidémie mondiale. Un signe que certains ont pu interpréter comme un ultime avertissement de la planète que nous habitons. Il n’est peut-être pas trop tard pour reconsidérer notre place, nos rôles au sein des dérèglements que nous lui imposons. 

Ce recueil comporte quatre parties: 

  1. Mésopotamie
  2. Calendrier
  3. Torso
  4. Penser à Orphée.


Dès les premières lignes, il est question de « entre-deux » de « mezza voce » et tout le restant du texte est un appel à d’autres textes. Un mot est posé afin qu’il en évoque un autre. Roland Barthes a écrit :

« Tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. […] L’intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l’origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets. » 

La poésie de Claude Minière dans ce recueil se love dans l’écart, dans un tissus d’allusions qui invite le lecteur à chercher, à douter, à se recueillir et finalement à comprendre que la poésie réside dans ce lieu, cet espace extensible qui nous pousse à comprendre, à établir les plus étranges ou les plus communes corrélations. Assemblages de sons, de mots qui se ressemblent à s’y méprendre mais sont pourtant sensiblement différents. La poésie est une expérience avant tout personnelle, intime. Sa forme superflue? Non bien sûr.

La Mésopotamie est probablement le lieu de naissance de l’écriture. Nourriture première de ce livre, lieu entre deux fleuves, lieu entre deux voix.

« Ils écrivaient avec des clous 
avec l’écrit ils fermaient le cercueil »

Si les « clous » sont les premiers signes de l’écriture, ne dit-on pas d’une chose de peu de valeur qu’elle ne vaut pas un clou. Paradoxalement, le clou du spectacle en est aussi le point culminant. À mi-chemin de la fin et donc du début. Claude Minière s’amuse.

« Entre deux eaux entre deux fleuves nous avançons
pierre et sable, les roseaux

le temps coule
coups de poinçons dans l’argile, nous racontons

à l’est et à l’ouest
à droite et à gauche 
mezza voce »

L’étude de la Mésopotamie amène le poète, le lecteur à voyager dans le temps. Au gré d’allusions diverses, de jeux avec les mots, nous effleurons l’Histoire. Petites histoires de peuples, d’hommes, de femmes. Petites histoires de vies et de morts. Petites histoires de mots, de récits, d’appréhensions différentes du monde.

« Je suis dans la chambre
Les dieux tamisent
les fleuves murmurent la vie

le pont 
s’il en est
les chercheurs tentent de faire le pont
entre les civilisations.

Que faire des morts? »

« Les exils et les esclavages

les victoires font l’histoire

les naissances les bornées

des populations entières disséminées
traversent mon cerveau »

Claude Minière lance des bombes de graines, à chaque phrase, de potentielles idées vont germer dans l’esprit du lecteur. La poésie n’est pas prévisible nous dit le poète. on ne la voit qu’après rajoute-t-il pour bouleverser le sens.

Le scribe disait si

ça ne tient pas debout peut-être ça tiendra

couché.

Dans la deuxième partie, Calendrier resurgit la numérotation des poèmes  de 1 à 21 mais c’est « zéro » qu’on interroge. 

4- Le temps cavale

le zéro désarçonne

à partir de lui tous les chiffres
tous les nombres négatif positif

zéro, allez voir

10 -Je suis dans le zéro entre hier et demain

à l’instant entre deux versants

je vous tiens par la main

Plus encore que dans la première partie, Claude Minière opère sans cesse des basculements de sens, des allez-retour entre rires, jeux, amusement et interrogations sévères, réalistes, lucides. Ici le 14 fait-il allusion à la guerre de 1914?

14- Les héros morts retrouvent le zéro

à la pliure du livre, à son dos

l’Univers n’a ni commencement ni fin? 

Je peux déduire de cette partie que l’écriture, l’impression d’un signe aujourd’hui sur un écran ou une feuille de papier, hier sur l’argile ne se réduit jamais à rien, à nullité même si l’on part de rien, qu’on compte (conte) à partir du zéro (néant / n’ayant rien). Il faudrait reconnaitre en ce signe, cette trace, un effort de mémoire, une volonté d’arrêter l’envolée du temps.

Pour éviter la confusion, le titre « torso » est utilisé pour signifier qu’il s’agit bien du torse humain et donc du corps ou de sa représentation en sculptures dans un jardin public. Pourtant l’auteur ne peut s’empêcher de jouer sur les mots. Torse adjectif ou torse substantif.

Ni antique ni moderne le torse est tordu
comme il s’arrache tout droit à l’obscurité

et s’impose dans l’éternité au-dessus du vide
avec ses ailes invisibles très blanches

Les épaules issues des nuages
ou des eaux comme soudain le rivage
le visage souriant de l’écume humée

Ils ont choisi le torse parce qu’il tire le corps vers le haut

La torsion de la pensée
comme papier dans le feu

Les torses au long de l’allée forment un choeur
de voix silencieuses telles des fleurs
épanouies

De bonnes heure et de dos les ombres
ressemblent aux pommiers tors de Rimbaud

Ces quelques phrases témoignent une fois encore qu’au-delà des apparences, au-delà de ce qui est énoncé par l’auteur c’est l’évocation qui prime. On ne regarde pas simplement les torses, on contemple des oeuvres et à travers elles l’histoire, l’évolution du regard, de la critique. Dans ce livre, il est plusieurs fois fait allusion au poète Rimbaud. (Voyelles, L’Éternité, Saison en enfer, Illuminations)

Orphée charmant les bêtes sauvages avec sa lyresarcophage du iiie siècle av. J.-C., musée archéologique de Thessalonique (Inv. 1246).

Pour clore ce recueil mais aussi en illustration sur la couverture: Orphée. Orphée se servant de sa lyre pour charmer les bêtes sauvages. Penser à Orphée, ce n’est pas seulement songer au héros de la mythologie grecque, à ce qu’il a pu symboliser pour certains poètes et artistes du 20ème siècle. C’est aussi une manière de penser à la mort, à l’entre-deux monde, au domaine du rêve qui cruellement s’oppose à celui de la vie éveillée, à ce qui nous éloigne insidieusement de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus de ce monde.

Disons dans les Enfers je vais chercher

des jours heureux l’éclat entrevu

et le ramène vers la page

avant qu’il ne glisse 

et n’en reste plus que l’écho révolu

sous de nouvelles métamorphoses.

Disons, je renoue avec mes Eurydice

Perdre et reperdre ce qu’on a de plus cher
est-ce là
l’explication de la Terre?

Nous sommes descendus en Enfer, une saison.

Nous en sommes sortis revenus — et après?

Et avant?

On peut aussi se demander avec le sourire si ce ne sont pas nous, les lecteurs simples mortels, qui sommes les bêtes sauvages qu’inlassablement le poète tente de charmer?

Le livre se termine comme par magie sur ce vers :

Je m’éteindrai comme une bougie

Il suffira qu’un Ange souffle.

La boucle est bouclée. Pourtant le lecteur reste comme suspendu dans l’air, ou aux lèvres du conteur et continue d’être l’heureux voyageur de tant d’univers se superposant comme un mille-feuille ou au contraire se mélangeant et se bousculant.

© Lieven Callant

Hommage à Jacques BASSE

Par Marc Wetzel

                        Hommage à Jacques BASSE

 Jacques Basse, par ailleurs poète et peintre né en 1934, a cette autre activité, qu’on considèrera exclusivement ici, de dessiner des portraits selon photos. Il n’a donc, pour la plupart, jamais rencontré les six cents personnes (personnalités) qu’il figure. Il ne prévient pas, se procure un cliché, fait (facilement, rapidement – « sans effort ni délai », dit-il; il pouvait, du temps de ses bons yeux, en faire trois par jour) son dessin, l’envoie au concerné, demande en retour un autographe et un petit texte. Et, presque infailliblement, les obtient.

Gens de foi, gens de loi, gens de laboratoires et théories, gens d’idées, gens de soins, gens de scène, gens d’affaires publiques, gens d’aventures et explorations, gens du monde sonore et, bien sûr, – et de plus en plus souvent – gens de mots, poètes surtout, tous, ébahis, flattés, mis si étrangement en demeure de cautionner leur apparence (toujours commune, au sens où Basse use volontiers de leurs images moyennes et connues, et ordinaire, au sens où ce sont photos sans grande pose ni effets, prises à la vient-vite et comme lucidement fidèles, sans apprêt ni recul) répondent présents et le signalent.

Le résultat, particulièrement déroutant, peut se nommer : un bestiaire de célébrités quelconques, un virtuose florilège de physionomies de gens réputés et marquants. Qu’ont-ils en commun ? Ils auront fait quelque chose d’eux-mêmes (ce sont des visages qui ont, d’une manière ou d’une autre, su se servir de leur partie supérieure), et auront dû réagir à une image d’image d’eux-mêmes (écrire, en quelques mots, comment leur moi constate qu’en effet lui ou elle, là, c’est bien ça, car ça l’est incontestablement, et qu’en même temps un inconnu a décidé de prendre pour modèle d’eux une image et de leur en faire à la fois gratifiant et indéclinable cadeau public).

Les portraiturés sont embarrassés par le principe (comment dédicacer une image offerte et subie de soi, sans devoir grotesquement se prendre pour une oeuvre ?), et soucieux des conséquences (quel usage aura-t-on d’une si baroque galerie de sortes de flyers mémoriels, où Lévi-Strauss doit côtoyer Poivre d’Arvor, Jean-Marie Pelt Philippe Bouvard, Jacques Lanzmann François Fillon et Jaccottet Ruquier, et chacun des 592 autres ces huit-ci, ou inversement ?). Dans cette Académie informelle (mais extraordinairement figurative !), nul ne choisit ses collègues. Basse n’a, pour tous, entériné au profit de chacune leurs valeurs qu’en piégeant les unes auprès des autres leurs vérités. Ou l’inverse ? En tout cas, cette oeuvre si caractéristique et perdurable est délicieusement problématique, autant pour ceux qui constatent avoir assez réussi leur vie pour y figurer, que pour celui (c’est mon cas) qui échouait à s’en figurer pleinement … la raison ultime.

 Ainsi, systématiquement,  Jacques Basse prend pour modèle (de son dessin) une image (photographique, prise ailleurs et par un autre). Non par respect de l’art photographique même (sinon, il photocopierait le cliché, et voilà tout), mais par intérêt pour ce qu’une photo (plutôt qu’une présence réelle, une pose physique) doit être seule à pouvoir lui présenter : une présence personnelle sans la personne, c’est à dire – comme me le suggère Lieven Callant – une expressivité sans chair, qu’on peut, presque comme on ferait d’une chose, transposer sans en être troublé . Et, on l’a dit, il rencontre rarement – en tout cas facultativement – ses portraiturés : il ne fixe donc rien, complémentairement, de mémoire (la figuration sensible qu’il considère devant lui, pour la reproduire, n’est pas plus mentale qu’elle n’est réelle). Travaillant l’oeil sur le cliché de quelqu’un, il interprète (par dessin) une figure photographiée. Cette méthode de redoublement délibéré de l’image le fait nous présenter une version de ce qui lui était déjà (matériellement), non pas présenté, mais représenté. La question est donc : interpréter (graphiquement) une image,  comme le fait à chaque occasion de son travail Jacques Basse, est-ce imagination, est-ce redoublement délirant (lubie ou folie), est-ce connaissance,  est-ce perception ? On peut – en se servant d’indications précieuses d‘André Comte-Sponville – saisir que cet acte est en même temps les quatre, et aucun pourtant, sinon un énigmatique cinquième genre d’acte, qui fait probablement le mystère de cette oeuvre. Ce que l’ami philosophe pense, c’est en effet ceci : l’imagination nous libère du réel, mais en nous en séparant (car son irréalité nous fait perdre la présence nécessaire dont seul le réel nous instruit); la folie nous en sépare sans nous en libérer (car elle est une imagination qui s’ignore, et une évasion qui s’emprisonne dans l’ailleurs); la connaissance nous libère du réel sans nous en séparer (car, faisant saisir ce qui fait que les choses sont ainsi, la nécessité qu’elle révèle y être à l’oeuvre ne nous fait plus autant obstacle); la perception, enfin, nous relie au réel sans nous en délivrer (car elle ne nous rapproche de lui, ne nous rapporte à lui, qu’en nous enchaînant aux moments ou aspects sensibles que cette perception unifie).

Or, que fait Jacques Basse en interprétant graphiquement un portrait photographique ? Il perçoit l’image-support autrement, mieux, plus librement que nous; ou, plus exactement, il saisit les éléments sensibles constituant  l’image photographique comme susceptibles d’une autre unification que celle qui fut enregistrée par le photographe et fixée sur la photo. Pour lui, l’image photographique n’est qu’un instantané technique, dont il refuse d’entériner la perception acquise, qu’il veut et sait redécomposer en ses sensations élémentaires pour les rassembler autrement, les ramener (et pour ainsi dire rameuter) à une autre unité possible d’elles, qu’il peut à son tour rendre visible. Il a le regard légitimement libre (car toute photographie, à deux dimensions, est déjà une transcription, un choix du rendu d’apparence – Basse ne dessine pas selon une tête sculptée, car, à trois dimensions, buste et sculpture ne seraient plus véritablement des portraits, devant interpréter leur propre sacrifice d’une dimension, et assumer l’artificielle platitude née de cette amputation, mais déjà des essais de présence directe), et, en même temps, prophétiquement nécessaire : pour dessiner un modèle présent en chair et en os, il suffit, en plus du talent, de  psychologie; mais pour dessiner sa représentation photographique, il y faut un tout autre genre d’observation, à la fois pré- et post- psychologique, c’est-à-dire un discernement simultanément physiologique et métaphysique.

Cet art, si singulier, du portrait sur image dépasse donc à la fois la motivation de croquer de la présence personnelle (que reste-t-il d’un psychologique « intérêt pour l’individu » quand il s’est ainsi incroyablement multiplié par six cents ?!), et  brouille, spéculativement, la distinction pourtant centrale partout ailleurs, entre idole et icône (l’idole est un dieu qu’on croit voir en oubliant qu’il n’est qu’une image; l’icône est un dieu comme il paraît lui-même nous regarder, nous faisant oublier que la condition glorieuse, l’arrière-cour sacrée depuis laquelle il nous considère est née d’un regard d’homme). Or que font ces centaines de portraiturés ? Ils nous présentent ce que quelqu’un a su refaire de leur image, les libérant d’une première image qui les aura séparés d’eux-mêmes, et, dès lors, les liant à une délivrance désormais sous les yeux de tous. Ils sont en vadrouille conditionnelle, en liberté surveillée  par un talent qui nous les expose. En un sens, donc, toutes ces personnes sont à la fois figurées, connues, hallucinées et perçues ; en un autre, elles bénéficient d’une présence inédite, née d’un travail de démantèlement-virtuose et de réunification-surprise d’aspects déja présents ensemble, donc cohérents (sur un cliché déjà existant, et fidèle), mais réinterprétés, de bout en bout, au crayon, donc jugeant non-valides leurs purs traits photographiques, fixés d’abord comme avait agi sur eux (et avait été interceptée physiquement) la lumière réelle, mais invalidant de facto (présence nécessaire, mais non-suffisante !) ce qu’on pourrait appeler un premier état de personnes … Basse nous fait ainsi percevoir ce qu’il a réimaginé de présences fixées, en nous faisant connaître notre folie même de la représentation. Il a bien réuni, d’où notre trouble, les quatre modes (si peu compatibles entre eux) de notre présence d’esprit au monde. Incroyable réussite d’une nette impossibilité !

 Qu’accomplit-il ainsi ? Un autre philosophe contemporain – Francis Wolff – a bien montré que quatre choses sont faciles à la parole, dont les images sont pourtant incapables : d’abord montrer l’abstrait, la présence générale ou figurer un concept (une image peut présenter telle ou telle couleur, mais non représenter la couleur, comme le fait tout de suite, lui, le mot « couleur »); ensuite exposer une négation (toute image affirme ce qu’elle expose; elle ne peut dire de ce qu’elle contient que « voici … »; pour prétendre montrer que « ceci n’est pas une pipe », il faut le formuler, donc le dire); encore, exhiber du pur possible (le subjonctif et le conditionnel n’ont aucun équivalent plastique, puisqu’une image ne peut évoquer son contenu qu’indicativement et tel quel); enfin l’image ne représente qu’au présent (comme dit Wolff, à voir son image, on ne peut pas déterminer si une personne est vivante ou morte, et les paradoxes si aisés à prononcer – je suis mort récemment, ou je ne naîtrai que dans quelques millénaires – sont sans effigie, sans équivalent illustré possible). Mais c’est là la force d’indécidabilité supérieure de l’image : que serait l’imagé hors d’elle ? Quelque chose ou rien ? On ne sait pas. On n’est même pas sûr, devant elle, de ne pas halluciner (et si ce que l’image représente hors d’elle, pour nous, était « réellement présente » en elle ? Si son anodine fiction était une redoutable hantise ? etc.).

Les images créées par Jacques Basse, qui sont donc clairement toujours des portraits de portraits, sont donc déroutantes où on n’attendait pas qu’elles puissent l’être, car, devant elles, on sait qui l’on voit (la personne est connue, il y a son nom, elle a contresigné son image etc.), mais on sait d’autant moins ce que l’on voit. Pour reprendre les termes de Wolff, une image normale « représente » ce qu’elle n’est pas (elle est présente, mais ce qu’elle représente ne l’est pas), et n’est pas ce qu’elle représente (elle est, toute seule, l’image, mais n’est qu’indirectement, que pour nous, qu’en effet de présence, l’imagé) : dans un cliché, on voit le portraituré dans son portrait, ou le portrait comme le portraituré qu’il montre; mais dans un dessin sur cliché de Jacques Basse, que voit-on ? On voit, exceptionnellement, une double absence (l’image dessinée fait voir, en l’absence de la photographie de départ, l’absence de la personne réelle que cette photographie, déjà et comme telle, montrait), et, en même temps une double présence (l’image dessinée a en elle-même la propriété de rendre présent le cliché qui rendait déjà lui-même présente la visibilité de quelqu’un). 

Pourquoi ce procédé est-il, dès lors, particulièrement troublant, quand il figure des poètes ? Parce qu’ils sont les seuls dont la parole a vu quelque chose qui soit déjà un portrait de la réalité (et même, si leur voix est bonne, un autoportrait par délégation d’elle). Les écoutant ou lisant, on a quelque chance de saisir ce qui, dans l’être des choses, assure leur incessant passage à l’acte. Et dans l’être des personnes ? Aussi. Simplement, on ne peut pas fonder la conscience (on ne peut légitimer la présence de la conscience qu’en la supposant déjà là, et l’inconscient lui-même n’apparaît qu’à la conscience). Mais qu’importe : on ne peut pas non plus fonder les mathématiques (car leur propre fécondité leur est un mystère; les structures formelles qu’elles mettent rigoureusement en oeuvre dans l’esprit humain, elles n’en reçoivent pas la puissance morphogénétique, le dynamisme vivant, de lui, mais  d’ailleurs), ni d’ailleurs la morale (la relance active du Bien que celle-ci encourage et justifie, en court-circuitant la violence et privilégiant ses victimes lui est, aussi, un mystère : le coeur découvre en lui une générosité, une réciprocité transitive (je ne peux pas, disait Michel Serres, rendre à mes parents, mes modèles, mes institutions ce qu’ils m’ont donné, mais je peux faire l’effort équivalent d’en devenir méritoirement pour d’autres) qu’il ne se doit pas (le coeur se doit le pouvoir de vouloir le bien, mais non le bien, en général, de pouvoir vouloir). On ne peut donc pas fonder la conscience, mais on peut montrer ceux qui (les poètes) nous rendent celle que leur parole sut extraire et obtenir de la nature. Comme le sourd sur les lèvres, notre artiste lit assez sur les traits des inspirés pour en faire deviner la puissance (pour nous, sans lui, à jamais) muette. 

 Jacques Basse, 88 ans, a ainsi, dans cette oeuvre de toute une vie, montré ce dont la poésie est directement capable, en montrant indirectement (par images d’images) les poètes qui s’en sont montrés dignes. Il n’y a pas d’équivalent connu d’une telle entreprise. « Le tracé poussé avec adresse jusqu’à l’âme devient un privilège » dit, avec justesse, l’auteur. Mais avoir distribué ainsi son privilège n’est plus simple justesse, mais bonté. C’est diffusion du pouvoir secret des coeurs. Qui montre mieux ?

                                              ©Marc Wetzel

On pourra s’informer, plus complètement, de l’oeuvre de l’auteur sur son site : Jacques Basse

et y saisir comment mieux approcher, ou se procurer, les divers tomes de cette anthologie  continue de portraits aussi surprenants qu’exemplaires.

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Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 372 p, 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, 371 pages -20€  – Rentrée  2022 –  Prix Méduse


Un titre frontal, disruptif. Une couverture qui intrigue avec ces quatre dessins qui représentent le loup. D’ailleurs la page en exergue est aussi centrée sur les loups.

 N’est-il pas étrange d’associer la naissance du protagoniste principal, Gérard, avec le loup qui entra dans la légende le 12 janvier 1954 ? 

Mais ne dit-on pas : L’homme est un loup pour l’homme ? La narratrice, Lou, sa fille  ne va cesser d’en faire le constat dès son plus jeune âge.

Celle-ci brosse le portrait du baby boomer qu’elle appelle Gérard, et non «  mon père », façon de prendre de la distance avec ce personnage très complexe, aux nombreux secrets à élucider. Un homme autoritaire, à la voix terrifiante parfois.

Le lecteur sent très tôt l’emprise, la domination qu’il a sur sa fille. Admirative, amoureuse de son géniteur au point de vouloir se marier avec lui. L’amour est d’autant plus aveugle à cet âge. Pourquoi la laisse-t-il penser  (à 5 ans) que cette union sera possible quand elle aura atteint l’âge légal ? Pourquoi lui fait-il une telle promesse ?! «  Seuls les adultes consentants peuvent s’épouser ».

Gérard, ex-militaire, flic de profession, possède des armes, ce qui impressionne sa fille Lou. Il est nimbé de mystère, passant des nuits dans son bureau ovale jaune. Pièce appelée ainsi car au centre trônait « une grande table en forme d’oeuf ».

Lieu où son père  travaillait, se ressourçait, mais où Lou ira fureter, transgressant l’interdit, ouvrant les tiroirs, ce qui ne pouvait que déclencher la furie de Gérard. 

Pourquoi ce nom de code « Bruno » ? Aurait-il une double vie ?

Lou se remémore son enfance, son entrée en sixième, son amitié avec Jade, Victor, prenant conscience que Gérard préférait qu’elle ne fréquente pas ses camarades de classe !  Elle confie qu’« il voulait rester maître de son royaume, que son esprit lui appartienne ». Difficile de comprendre pourquoi il lui refuse de jouer avec les billes découvertes au grenier pour lui donner la permission une semaine plus tard.

Il l’éduque à la dure, lui  conseille d’apprendre à se battre pour être à la hauteur de son nom Meynier qui signifie « robuste guerrier », lui apprend à nager à deux ans. Dès ses 5 ans elle s’aguerrit, son père lui ayant inculqué la devise du mousse : «  Sois toujours vaillant et loyal » et « la sensation du couteau ». Adulte, elle définit Gérard comme « un monstre à deux têtes » qui « affabule, invente, ment », un moustachu « psychopathe amusant »,  « un sorcier de l’univers » et « un ivrogne occasionnel ».

Elle souligne «  son sourire carnassier », son « rire bruyant », sa face obscure.

Comment une enfant peut-elle se construire quand la menace est permanente ? 

Il lui faudra vaincre sa peur quand elle doit traverser un pont en pleine tempête !

Peu à peu le voile se lève sur le passé du patriarche au sujet du drame du naufrage, (ce qui explique qu’il vivait dans un huis clos de disparus) et  de l’accident tragique impliquant Pluie, ce cheval qui les accompagnait lors de randonnées en forêt. 

La figure maternelle, Annie Mercier, est une présence discrète, elle aussi subit les menaces de son époux. Quand celui-ci rentre alcoolisé, agressif, il sème la terreur. Il hurle, il beugle, il gueule contre les connards qui salopent la mer, la plage. Quel contraste entre les mots affectueux que le père emploie à l’adresse de sa fille : «  moussaillon », « Loupiote », et la violence de ses gestes (Ne l’a-t-il projetée d’un coup de pied en bas d’un escalier ?)  et certaines de ses paroles ( injures).  L’épouse est traitée de connasse, de « vioque ». Pas de smartphone à l’époque, la mère consignait tout sur un post-it.

L’écriture de l’écrivaine est très visuelle, d’une précision inouïe , on croit voir les scènes se dérouler sous nos yeux. Par exemple quand elle revisite les moments de bonheur partagés avec le père, leur « lien de la mer » ( «  les souvenirs bleus »), le jeu de la barbichette, les tours de magie, leurs partages de mondes imaginaires ou quand elle évoque leurs marches, les paysages traversés, empruntant « des routes jouxtant le jaune des champs d’orge et de colza, le vert du maïs, des blés, le bleu des pavots…. », «  des départementales bucoliques ». Ou tout simplement quand elle s’achète une gaufre liégoise, « ornée de perles de sucre ». 

Blandine Rinkel a le don de happer son lecteur par les accroches de certains chapitres, comme «  il y eut un épisode terrible ». La maltraitance animale évoquée révulsera tous ceux qui luttent contre ce fléau.

La romancière reconnaît qu’adolescente, elle aussi s’est montrée  « infecte » envers Ardent, ce chien attachant que son « bourreau de père » a failli défenestré. Et elle fustige « l’injustice de sa cruauté », de sa méchanceté causée par mimétisme.

Elle sait attiser notre empathie pour ces bêtes sans défense, tel ce cheval qu’il a abandonné dans le fossé où il avait chuté. Au contraire Lou, devenue végétarienne, montre son attachement aux chevaux et rejette la consommation de viande chevaline. Nourriture que son père lui a imposée  dans son enfance. Pour elle : « La magie des chevaux ne réside pas dans leur viande, mais dans leurs mouvements. Dans leur crinière et dans leurs muscles. Dans la manière qu’ils ont d’être libres quand ils courent ».

Au cours du récit, Lou s’interroge sur la misogynie de Gérard d’autant qu’il disait «  aimer les femmes, les vraies », les femmes guerrières, pourtant dans ses notes  autobiographiques, on lit les déclarations suivantes : « les femmes sont des couteaux » ou « se méfier des femmes ». Aurait-il été attiré par ces « femmes  féroces, indifférentes, hermétiques à la séduction », ces femmes écrivaines en lutte comme Virginie Despentes, Constance Debré à qui Lou rend hommage ?

À la fin de la lecture de la première partie, le lecteur est comme abasourdi tant la violence s’est intensifiée. À 18 ans, la narratrice, quitte sa Vendée aimée  pour rejoindre à Londres une compagnie de danse. « La danse, une technique de survie » pour Lou, un exutoire, qu’elle pratique d’une façon militaire, « un sport exigeant une autodiscipline ». Elle développe une longue réflexion sur la danse : «  la danse comme stratégie animale pour esquiver les corps prédateurs ». Cette décision convoque une pensée de Colette : « Il n’y a de réel que la danse, la lumière, la liberté, la musique ». Rappelons que l’écrivaine chanteuse pratique elle-même la danse au sein du collectif Catastrophe.

Liberté qui se traduit pour Lou sur le plan sexuel ( jeu du foulard) jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Raphaël, qui rallume sa féminité, alors qu’elle avait été éduquée, en soldat, comme un petit monstre de virilité », quand elle était sous la coupe du paternel. Un père peuplé de blessures, « de cicatrices et de deuil ».

Un épisode déstabilisant la marque : « la tache » au plafond de son logement londonien. Laissons le mystère.

Un mot interpelle dans la dernière partie, celui de « meute », qui renvoie à l’illustration de la couverture. La famille  est considérée comme « une horde de cohortes », les voitures sont vues comme une meute. « Meute », le nom de la compagnie de danse qu’elle formera. Et le prénom Lou, qui résonne comme loup ! 

On quitte le jeune couple se préparant à un réveillon forestier avec les animaux. Ils se tiennent à l’affût, sachant ( comme Sylvain Tesson) qu’il leur faudra de la patience, cette « vertu suprême » et rester silencieux pour espérer entrevoir une meute ou un loup solitaire. Et fantasmer de « danser avec les loups » ! La boucle est bouclée.

L’originalité de ce roman réside dans sa composition hybride, mêlant le récit de Lou,  les notes autobiographiques du père qui révèlent une autre facette de cet « ogre » et au final la bouleversante lettre confession de Lou qui montre la complexité de leurs liens. Et combien il l’a vampirisée. Une lettre qui dévoile sa réponse quant à un éventuel don de rein pour ce père condamné.

Un récit émaillé de citations, d’expressions en italiques, dont certaines en anglais ( « delay », «  fake news », «  larger than life »…) et de comparaisons. ( « la vague immense se ruait sur nous comme un cheval piqué par une abeille »).

Blandine Rinkel signe un roman puissant, dense, scandé par le mot « violence » dont a hérité la narratrice Lou, et hanté par les spectres des fantômes. Un récit impressionnant, parfois glaçant qui laisse une durable empreinte chez le lecteur. 

© Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé, Aux Forges de Vulcain, Rentrée  littéraire août 2022

Une chronique de Nadine Doyen

Gilles Marchand, Le soldat désaccordé,  Aux Forges de Vulcain, ( 207 pages, 18€) , Rentrée  littéraire août 2022


Titillé par sa formation d’historien, Gilles Marchand  a choisi de revenir à un roman où l’Histoire est en toile de fond. Il situe donc son récit à la période de la première guerre mondiale. Au vu de l’impressionnante liste de ses remerciements, on réalise que l’écrivain s’est totalement immergé dans une abondante documentation (livres, films, émissions radio…) au point d’en devenir obsédé, confie d’ailleurs l’auteur.

Autre fantaisie récurrente : forger des noms de personnages dont la consonance fait penser à des personnalités du monde musical des années sixties et seventies dont il est fan. (1)

 Avant de débuter la lecture, on ne peut que prêter attention à la couverture, signée Elena Vieillard. Celle-ci peut paraître énigmatique, tout comme le titre : Qu’éclaire la lune ? Pourquoi «  désaccordé » ? La curiosité du lecteur est happée.

L’originalité  de ce roman « Le soldat désaccordé », réside dans le choix du narrateur :  un poilu mutilé, rescapé, qui s’est donné pour mission de rechercher des survivants. Il éprouve une dette vis à vis d’eux .

On le suit dans ses enquêtes et ses rencontres au cours desquelles il tente de retrouver trace d’Emile Joplain, sous la pression de la mère, persuadée qu’il est vivant mais peu disposée à lui fournir des indices sur sa fiancée. Une main en moins,  il veut toutefois servir. Appareillé d’une prothèse, on n’hésite pas à lui confier un volant. Il emprunte « La route, dite la Voie sacrée » jusqu’à Verdun. Son enquête le mènera jusqu’en Alsace..

 Il va remonter jusqu’à un des amis d’Émile, Paul Macaret, il obtient alors le nom de celle à qui Émile, l’amoureux, écrivait, une certaine Lucie, l’Alsacienne. Et va tenter de reconstituer le puzzle de leur « love affair ». Leur coup de foudre remonte au 28 juillet 1907. Émile la croise en venant passer l’été dans sa famille où Lucie est alors  domestique. Ils se revoient chaque mois de juillet jusqu’en 1913. Il y aura le premier baiser, les rencontres clandestines. Une correspondance amoureuse voit le jour, mais aucun d’eux ne poste lettres ou poèmes. Leurs missives restent enfermées dans des boîtes secrètes. Qui les trouvera ces déclarations passionnées, ferventes. Qui les lira ?

Cette liaison, dont a vent la mère d’Émile, est mal vue en raison de la classe sociale inférieure de Lucie. Puis arrivera la censure : « échanges épistolaires frontaliers prohibés », l’Alsace étant en pays ennemi. Leur liaison pourra-t-elle se concrétiser ?

Le narrateur, ce soldat manchot, retrouvera à Laon le médecin qui a soigné la blessure d’Émile et engrangera des indices supplémentaires. Le devoir chevillé au corps, il poursuit un vrai jeu de piste dans lequel le lecteur est embarqué. Sa rencontre avec Davisse, affecté au service du Ministère des pensions, lui permet de consulter les registres. Celui-ci devient un allié précieux.

Tout en recherchant signe de vie de Lucie, il pense à sa propre amoureuse Anna, taraudé de culpabilité de la laisser à l’attendre comme Pénélope.

 Il se rend chez les Himmel, s’imprégnera de l’atmosphère de la chambre de Lucie.

En contrepoint de « l’antichambre de l’enfer » que l’on ne peut occulter, l’auteur tisse l’intrigante et mystérieuse histoire de la « fille de la lune » qui erre dans le no man’s land, à la recherche de son « prince poète ».  Qui est donc cette belle silhouette évanescente, que certains soldats, dont les « cinq moustaches », affirment avoir vue  danser la nuit ? Pour certains, il s’agissait d’un racontar. Á moins que ce soit  Eudoxie Dumail, cette créature éclatante dont parle Henri Barbusse , en ces termes : «  svelte, toute allumée de blondeur » ? La femme biche dans « Le Feu », qui «  semblait porter un croissant de lune ». Est-elle née de l’imagination des êtres trop alcoolisés ?

Quel sera le dénouement de cette histoire d’amour si romantique ? Quel sera le destin des rescapés, des gueules cassées, d’Anna et de Lucie ? Ne dévoilons pas la conclusion des nombreuses recherches du narrateur, mais elle livre des rebondissements et des surprises, des retrouvailles émouvantes et son lot de drames.

Sont mises en avant les femmes qui sont acculées à effectuer le travail des hommes absents, (conductrice de tram…), ce qui convoque le roman de Serge Joncour ,  « Chien-Loup »  qui met en exergue le travail des femmes au moment des moissons et le sort des animaux, en particulier des chevaux. Quand Gilles Marchand évoque les corps déchiquetés de ces canassons, les charognes de bovins, on frissonne d’horreur. Images insoutenables, à donner des cauchemars. Une réflexion à méditer : « Les animaux sont moins cons qu’ nous, ils y vont pas ». Leur présence n’est due qu’à l’homme et hélas, ils se retrouvent piégés.

                              Deux registres de mots se côtoient :

le premier rend compte de la brutalité de la guerre, de cette boucherie , du quotidien des jeunes gens enrôlés, de la sauvagerie des Boches:  «  canarder,  marmiter, tranchées, boue, cendres, bombes, explosions, déluge d’acier, éclats de shrapnel, trous d’obus, des milliers de morts, tomber comme des mouches, macchabs, chaos ». 

Des pages sonores traduites en oxymore : « une vraie symphonie du massacre »

Une situation à devenir fou. D’ailleurs, beaucoup de soldats ont dû être internés.

Et si ce n’était pas «  la der des ders » ?

Le second champ lexical égrène des mots salvateurs, qui ont du mal à faire le poids face à ce carnage, qui apportent le soutien, le réconfort :  «  douceur, amour, bras ouverts, rires, cris de joie… » . 

Le romancier aime les énumérations, souvent des verbes d’actions. Il crée des dérivés pour évoquer les années 25  où «  ça mistinguait », « Coco  chanélisait »,  «  André bretonnait », «  Maurice chevaliait ». Autre énumération évoquant les réactions du voisinage de la famille Himmel , constatant la présence d’un jeune homme étranger: «  Ca commençait à  papoter, jacasser, bavarder, supputer, jaboter, voire cancaner ou jaser.

Il recourt aussi au style de l’anaphore pour bien frapper les esprits, répétant certaines phrases: «  On disait que ce n’était pas vrai ».

Il restitue le langage des combattants, comme l’emploi fréquent de « n’est-ce-pas ».

L’auteur sait parsemer des touches de poésie (on retient cette image du brin d’herbe qui  peut rasséréner un blessé, ainsi que le « bruissement en la majeur » de la lettre qui tombe dans la boîte aux lettres !) tout en relatant un douloureux pan de l’Histoire , du devenir de L’Alsace et la Lorraine. La nécessité de réhabiliter des caporaux.

Le poème si prenant qui clôt le roman suscite l’envie de relire « Les douze lettres d’amour au soldat inconnu » d’Olivier Barbarant (2) et donne l’occasion de citer l’héroïne d’ Amélie Nothomb :  « La mort n’est pas la cessation de l’amour » et la conviction du soldat inconnu : «  Après la mort, il restait de l’amour ».

Gilles Marchand signe un roman très documenté, poignant, tout en contraste où se mêlent légèreté et gravité, fantaisie et poésie. Une histoire d’amour incroyable et touchante, entravée par la guerre, sur fond d’accordéon, le poète jouant Le Temps des cerises ou La Madelon , cette « vieille mélodie des tranchées », qui n’avait plus le courage de servir à boire. Un récit émaillé de références littéraires et mythologiques (« lampades, L’iliade »). On ferme le livre , ému aux larmes et on le conseille au plus grand nombre. Si les romans d’Annie Ernaux remuent les lecteurs, ceux de Gilles Marchand touchent tout autant ; laissant leur empreinte durable, ils méritent le bouche à oreille ! Livre en mémoire de ce deuil collectif de la Grande Guerre.

© Nadine Doyen


(1) : Vous aurez sûrement repéré ces noms de famille qui en convoquent d’autres : 

Jeanne Joplin, Paul Macaret ,Georges Hérisson, Jean La None.

(2) : Douze lettres d’amour au soldat inconnu d’ Olivier Barbarant , éditions  Champ Vallon

Lectures d’octobre 2022 de Patrick Joquel

poésie

Titre : pouvoir rêver

Auteur : Albane Gellé

images : Valérie Linder

Éditeur : L’Ail des ours, collection Graines d’ours 1

Année de parution : 2 022

Un livre de poèmes se joue sur le temps long. Sur des années. Bien souvent les éditeurs de poésie ne disposent pas de ce temps long, pour diverses raisons (santé, économie…). Au fil des années, un livre de poèmes devient plus ou moins « collector », rare et une bibliothèque de poésie recèle ainsi des trésors de poèmes bien sûr, mais aussi d’objets rares, d’histoires humaines partagées. Ce livre d’Albane Gellé, elle l’explique elle-même, a une histoire qui commence en 2001 au Dé Bleu, puis s’est poursuivie en 2014 chez Cadex. Les deux tirages sont épuisés depuis longtemps ( j’ai un exemplaire du Dé Bleu : En toutes circonstances). Le livre renait aujourd’hui dans la collection Graines d’ours des éditions L’Ail des ours. 

Pas tout à fait le même, pas tout à fait un autre, il aura sa place dès la maternelle et au-delà bien sûr. Les images de Valérie Linder portent la légèreté des rêves et s’accordent ainsi aux poèmes. Des poèmes courts, des poèmes pour regarder le monde d’un autre œil, celui d’un imaginaire rêveur et tranquille. Une jolie pépite que cette nouvelle édition.

Trois poèmes du livre

j’ai mis dans ma tête

une boîte à musique

un arbre tout seul

et trois étoiles de mer 

pour pouvoir rêver 

en toutes circonstances

*

en haut de la montagne

le soleil refuse

(pourquoi ?)

de se coucher sous la table

*

Au 10, rue de l’espoir, assise sur le 

trottoir, une fourmi même pas noire 

agitait l’un de ses neuf cent trente-sept 

mouchoirs. Elle pensait encore aux 

pépins de poire qu’elle avait rangés 

dans son tiroir, la veille au soir quelle 

histoire.


Titre : L’Eldorado de la méduse

Auteur : Jean-Michel Delambre

Éditeur : Éditions Henry 

Année de parution : 2 012

Le temps du livre échappe à l’actualité, au rythme des infos qui jalonnent nos jours. Il aura mis dix ans à me rejoindre, au hasard d’une rencontre avec l’auteur lors d’une dédicace à Cogolin. Jean-Michel Delambre a écrit ce livre dans le Nord. Près de ce qu’on a appelé « la jungle de Calais ». 

Une traversée de France. Comme un écho aux traversées de ceux qu’on appelle « migrants » ou « sans papiers »… 

Ce petit livre de poèmes est une rencontre avec quelques uns de ces hommes partis de chez eux pour une lointaine Angleterre.

Un témoignage. Un bouleversement. 

On ne peut pas rester insensible à ces détresses, à ces volontés. Les mots aussi les accompagnent autant que les repas gratuits des associations, les tentes et couvertures offertes ou les soins des Médecins sans Frontières.

Un petit livre qu’on lit sans le lâcher ; puis qu’on relit. Le temps de mettre des corps, des regards, des espoirs sur ces silhouettes, ombres évoquées.

À lire dès dix ans et sans âge de péremption.

https://www.editionshenry.com/index.php?id_article=289


Titre : Rachida debout

Auteur : Jean D’Amérique

Éditeur : Cheyne 

Année de parution : 2 022

15€

Comment la poésie s’empare des actualités ? Comment créer des passerelles entre le réel, l’humain et les mots ? 

Jean D’Amérique propose dans ce livre une piste de réponse. Une piste car chaque poète arpente la sienne et aucune ne se ressemble sinon par le sujet.

Des poèmes oui, chacun peut se rendre indépendant ; mais aussi un « comme un récit ». Une suite de texte qu’on peut lire d’une traite, qui offre une possibilité de mise en voix autant qu’en scène (ce qui a été réalisé en Avignon en 2021). 

Des poèmes sur la liberté, le désir d’aller, d’ouvrir portes, fenêtres et cœurs. Des poèmes sur l’exil, la migration. Des poèmes sur la douleur de vivre en chemin, en terre inconnue autant que sur la joie d’être vivant sur le chemin.

Un livre dense, fort et plein d’espoir. D’optimisme. Aller de l’avant, prendre le risque, oser la liberté. Des mots qui accompagnent toutes celles et tous ceux qui hésitent à se mettre debout, ou bien qui ont déjà commencé à marcher.

À lire ou à mettre en scène, dès le collège.

Quelle est la formule de l’âge ?

Comment l’arbre négocie

la distance avec le ciel ?

Rachida debout.

Un long trajet jusqu’à nous.

Il y a longtemps qu’elle grimpe

le mur de l’enfance.

Rachida reprend la route.

Elle marche.

Rachida court

dans les bras chauds de la ville.

Elle prend le bus, elle prend le métro.

Elle regarde la foule, elle regarde les gens,

avec les yeux de l’intérieur.

Elle sait que

si elle ne voit personne, elle est pauvre.

Mais elle… personne ne la voit.

Personne ne prend le temps de la regarder.

Elle ne se ferme pas pourtant,

elle n’éteint pas ses étincelles,

elle ne dit rien au ciel bas,

elle ne compte pas sur l’absence,

elle regarde encore plus loin,

jusqu’à fouiller des puits solaires

dans les êtres.

Rachida tombée,

Rachida levée.

Rachida debout,

parce qu’elle sait qu’être humain

c’est le métier le plus rentable pour le cœur.

https://www.cheyne-editeur.com/index.php/poemes-pour-grandir/387-rachida-debout


Titre :Ukraine, 24 poètes pour un pays 

anthologie établie par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey

Éditions Bruno Doucey

Année de parution : 2 022

Un livre né dans l’urgence. Les premières pages témoignent de la gestation et de la préparation de cet ouvrage. À quoi bon des poètes ? Une tentative de réponse parmi tant d’autres. En un peu moins de 300 pages. Une tentative de donner la parole à ceux qu’on n’entend pas, à ceux dont la voix est couverte par le fracas de la guerre. La langue en partage, au-delà des langages, la langue des humains pour tenter de vivre plus haut que possible.

C’est la génération Maïdan qui ouvre cette anthologie, une génération née dans les années 80/90. Puis au fil des pages, les poètes vieillissent…

Ella Yevtouchenko, une jeune femme devenue passeuse de tous ces textes ; elle les a traduits en français, Bruno Doucey a veillé à leur adaptation (j’en sais quelque chose pour adapter les textes de BD et de mangas Ukrainien des éditions Studios Minimus en français). 

colliers de jours identiques

matins d’espoir soirs de fatigue

jours gris comme perles d epluie

fil après fil

le temps de la guerre tresse sa corde

entre une ville et une autre ville 

entre hier et demain

entre pouvoir et devoir

notre amour

vaillant

funambule au-dessus de l’abîme

Olena Herasymiouk

Avec deux extraits de sa Chanson de prison, poème épique mis en scène en 2016 à Kyiv.

j’ouvre les fenêtres et j’entends le feu

j’ouvre les yeux et je vois le feu

je sors sur la place et je vois le feu

les garrots tourniquets fondent

las wagons transportent du feu

ce n’est pas de la musique qui tinte des cafés, mais du feu

je rencontre des gens mais ne vois que le feu

….

*

Grygoriy Sementchouk dirige depuis 2015 le festival international Mois des lectures et des auteurs à Lviv.

… je rêve parfois de cette journée d’août

et du silence

le silence

le silence déprimant de la guerre

qui dure réellement

et pas seulement en rêve

*

Bohdan-Oleh Horobtchouk

les poèmes se répondent, comme des échos d’humanité.

… le silence est le chant des torturés à mort

qu’il est impossible d’entendre

le monde tourne comme un disque rayé

avec des sillons circulaires comblés de corps

et des trous d’obus sur lesquels trébuche l’aiguille de l’attention

les restes calcinés de la poésie

attendent qu’on les enterre

la corneille

mère noircie

s’incline sous le cri

3 avril 2022

*

Iryna Tsylik

Que perdons-nous alors ? Nous, libres, joyeux et amers.

Nous tenons un bouquet de souvenirs et une touffe de bonheur.

mais ici nous détenons pour l’heure 

des aubes rouges dans les champs de mines et de coquelicots,

des petits-déjeuners paresseux, du vin, de la rosée, de l’eau.

Des visages bronzés et tannés. La route et sa poussière.

Printemps, été, automne, hiver… et puis la guerre.

*

et ce poème d’Oleh Kotsarev qui me renvoie à un autre d’Henri Michaux

Henri Michaux d’abord :

J’étais autrefois bien nerveux.

Me voici sur une nouvelle voie :

Je mets une pomme sur ma table.

Puis je me mets dans cette pomme.

Quelle tranquillité !

Et celui d’ Oleh Kotsarev

Conversation pendant le ménage

à quoi penses-tu ?

Certainement pas à la pomme sous le canapé

je suis poète tout de même

oui tu es poète

et c’est pourquoi tu dois penser

à la pomme sous le canapé

*

Halyna Drouk

Vieillir à cause de l’actualité,

avoir les cheveux gris de fumée noire,

à travers le trou béant 

d’un immeuble qui fume encore

voir le lointain soleil de l’Europe se coucher

supporte-nous comme de mauvaises actualités

supporte-nous comme des médicaments incommodants

supporte-nous comme un accouchement prématuré

ce qui naîtra sera à toi

que ce soit suave

que ce soit amer

*

ludmyla Khersonsky

guerre. Jour 102

bonjour, bienvenue à la maison.

Pardon, on n’a pas fait le ménage.

Hier un missile est tombé dans la cuisine

après avoir détruit plusieurs étages.

Pour cuisiner c’est très inconfortable,

ici il y avait un poêle, là une table,

pas grande, couverte d’une nappe brodée,

ne vous déchaussez pas, il y a partout des éclats,

allez dans le couloir qui se trouve entre deux murs,

asseyez-vous sur le sol, je vais y poser une couverture,

servez-vous, mangez des sucreries, prenez-en plus,

faites comme chez vous.

Juin 2022

*

impossible de citer tous les poètes de cette anthologie, une seule urgence : entrer dans une librairie et se le procurer. Des textes d’absence. Des textes du quotidien : abris anti-aériens, cimetières, soldats… des textes qui résonnent avec les images que l’on reçoit en France ou ailleurs. Leur force est dans les mots, dans la voix. Les poètes complètent l’information. Ils l’accompagnent de leurs voix, de leurs mots, de leurs émotions. Il ne s’agit pas de débattre entre le journaliste, le combattant, le civil, le poète mais simplement de rester unis dans la détresse, unis dans l’espoir d’un jour la paix.

https://www.babelio.com/livres/Doucey-Ukraine–24-poetes-pour-un-pays/1445944

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©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

prochains voyages/livres :

  • sur Hatier FB :
  • et le petit dernier : 

Page Control, aux éditions de la pointe sarène. 

à découvrir sur mon site page d’accueil avec le dernier cairns, et les trois bandes dessinées Ukrainiennes que j’ai adaptées en Français.: https://www.patrick-joquel.com/

  • jeudi 17 et vendredi 18 novembre : à l’école Fénelon de Grasse (06) trois classes Ce2, thème Voyage. Suite et suivi du projet. Autour des livres : Que sais-tu des rêves du lézard, Qu’est-ce qu’un regard, Éphémères d’un bouquetin, Bomoth O’Baldourke. 
  • 1 et 2 décembre : Collège Monnet, Magny-en-Vexin (95). Rencontres avec cinq classes de 3e autour du haïku.
  • 3 et 4 décembre : Salon du livre de Montreuil. Signatures au Calicot, au Jasmin et à l’Initiale.
  • mercredi 7 décembre : INSPE de Nice (06) : formation 2de deux groupes d’étudiants à la poésie
  1. – découverte de l’édition poésie contemporaine (jeunesse)présence du poème dans la classe, éléments de regards… Mercredi 21 septembre
  2. ateliers d’écriture
  3. – retour sur les premières semaines de classes
  4. – lecture suivie d’un livre de poèmes
  5. – ateliers d’écriture

  • le 9 décembre Cannes jeunesse ; Printemps des Poètes 23. Formation des animateurs14 /16h à Giaume. Puis rencontre avec les enfants des quatre maisons en janvier :
  • 16/01/2023 : intervention Patrick EEL Riou 17h00-18h00
  • 17/01/2023 : intervention Patrick EEL GIAUME 17H-18H
  • 18/01/2023 : intervention Patrick EEL Picaud 9h30-11h00
  • 20/01/2023 : intervention Patrick EEL RANGUIN 17h-18h 
  • janvier/février 2023 : cap G (Grasse haut pays)(06) : Cette année, nous travaillerons avec 3 classes de primaire (Thorenc, Briançonnet et Escragnolles). Ainsi, chaque classe aura sur l’année 2 rencontres « atelier d’écriture avec un auteur ».
  • Les ateliers seront programmés sur les mois de janvier et de février (date à définir) et déclinés autour du thème « Le monde en mouvement d’hier, d’aujourd’hui et de demain » qui fait notamment référence au pastoralisme (berger, pâturage, transhumance…)
  • 9 et 10 janvier : Escragnolles/Thorenc/Briançonnet (06) 
  • 6 et 7 février : Escragnolles/Thorenc/Briançonnet (06) 
Printemps des poètes : Frontières
  • 22 mars, printemps des poètes à Cannes, avec Cannes Jeunesse.
  • 23 au 25 mars, ateliers d’écriture à la Médiathèque d’Antibes (06) ; en lien avec une expo Prévert.