Hélène Honnorat, Sois sage, ô mon bagage, Editions Yovana ( 158 pages – 25€)  Version illustrée par Luis Hurtado, septembre 2022

Une chronique de Nadine Doyen

 Hélène Honnorat, Sois sage, ô mon bagage, Editions Yovana ( 158 pages – 25€)  Version illustrée par Luis Hurtado, septembre 2022


Hélène Honnorat a été bien inspirée de proposer une version illustrée de son ouvrage paru précédemment en 2020, dont le titre est inspiré par Baudelaire. En ouvrant cet opus, vous risquez d’être tenté de prendre connaissance des illustrations très colorées de l’artiste Luis Hurtado qui pimentent le livre. Ceux qui fréquentent la gare Saint-Lazare reconnaîtront la sculpture d’Arman. Sur le pont-couvercle d’un bateau, Albert Londres note que par la magie des étiquettes les valises révèlent leur provenance. On est intrigué par cette aviatrice américaine Amelia Earhart, penchée hors de la carlingue d’un avion, qui bombarde un paquebot à coups d’oranges. Sorte de signal MayDay !

On s’émerveille devant la capacité du sac fourre-tout en tapisserie de l’iconique Mary Poppins, au mot magique, « superlong » ! La nurse y range un ensemble hétéroclite : une patère pour son chapeau, un miroir, une plante, un disgracieux lampadaire, des chaussures… Certaines illustrations sont très suggestives, d’autres aiguisent la curiosité et invitent à se plonger dans la lecture pour en appréhender le sens.

L’auteure se livre donc à un vaste panorama des façons de voyager selon les époques sous le signe de Mercure, le dieu des voyageurs. Certains voyagent léger, d’autres ont eu besoin de porteurs en grand nombre ! Allez-vous vous reconnaître en Sisyphe ou Icare ? L’auteure oppose « les minimalistes » aux « maximalistes ». 

On découvre les exigences de la reine Victoria  qui avait besoin de son propre lit lors de ses déplacements ! ( ce qui mobilisait «  une suite de soixante à cent personnes »!) L’écrivaine a consulté maintes sources ( voir l’ample bibliographie)  et nous fait croiser des voyageurs, des aventuriers des plus éclectiques ou excentriques. Elle décrypte le sens des mots, leurs origines : bagage, « du vieux français bagues », « laie », qui a donné la layette et renvoyait à un coffret servant de « caisse d’emballage ». 

Elle a articulé son inventaire en 7 parties dont le chapitre « partir est une fête » qui plonge le lecteur dans l’euphorie des départs et « la volupté des premiers préparatifs » ! Elle  balaye toutes les sortes de contenant et livre sa vision de ce mystérieux objet qu’est le bagage : « Acolyte festif, vacancier complice de fugues amoureuses, de passions interdites, ou misérable ustensile, pesant, signe de rupture, d’exode, de guerre… ». Le bagage, sorte de « foyer », de  « double » ! Pour Hélène Honnorat,  les bagages sont « des objets aussi fantastiques que les  boîtes musiciennes, les lanternes magiques ou la lampe d’Aladin. »

Les bagages se sont adaptés aux modes vestimentaires ! Pas facile de transporter les crinolines, les chapeaux ! Hélène Honnorat s’interroge sur qui fait les valises, les malles, et les réceptionne. Avec humour, elle se demande si l’époux de la célèbre aventurière Alexandra David-Néel lui préparait son sac.

Pour satisfaire ceux qui emportaient leur bibliothèque, Vuitton a inventé  ( en 1911) une malle capable de contenir les 29 volumes de l’Encylopaedia Britannica, ainsi que la malle-bibliothèque ! Vive l’invention de la liseuse, des tablettes, mais les réfractaires vénèrent toujours l’objet livre.

Les femmes coquettes ont vu l’avènement du vanity-case, « croisement d’une cage de déplacement pour chat et d’une glacière de camping »! Elles vont pouvoir transporter leurs divers flacons, leurs produits de beauté ( l’incontournable cold cream), leurs parfums.

Quand se développe la tendance au «  pique-nique », les mallettes, malles débordent  «  de porcelaine fine, d’argenterie.. ». Par exemple, la panoplie du maharaja de Baroda se compose d’un lunch-case et d’un tea-case ! ( bien pratique lors de ses chasses au tigre à dos d’éléphants, illustration à l’appui). Une note d’humour quand sont évoquées les provisions alimentaires pour trois jours des personnages de «  Trois hommes en bateau » de Jerome K. Jerome. Une expédition qui convoque tout récemment celle relatée par Philibert Humm dans Roman fleuve.

La voyageuse décline son tropisme anglo-saxon, pour les adeptes des déguisements, citant des femmes comme l’américaine May French Sheldon, en route pour cartographier le  lac Chala, en 1871. L’illustration la représente dans une tenue d’apparat ( « tunique de soie brodée de pierreries »), avec un baudrier d’où pend une épée et un poignard destiné au décolleté.

On a plaisir à croiser  une pléthore de personnalités ( Malraux, Morand, Michaux, Cendrars, Chatwin, Jane Austen, Lawrence, Eco ( et son saumon), A. Londres…, impossible de tous les citer)  ainsi que des auteurs contemporains comme Sylvain Tesson, Franz Bartelt. On frissonne à l’idée que l’on pouvait entendre glapir un ou plusieurs passagers clandestins au-dessus de sa tête dans un avion ! Pratiques révolues.

C’est d’un autre clandestin  dont il est question, quand nous est révélé la cavale de Carlos Goshn ! Comment a-t-il pu survivre dans cette malle ! Des secrets sont dévoilés. D’autres faits divers sont évoqués, comme « la tonitruante affaire baptisée Air Cocaïne » !

La globe-trotteuse dispense quelques conseils pour faire sa valise de façon efficace, méthodique, mais cela implique de consentir à quelques exercices sacrificiels ! Les valises à roulettes sont décriées par certains. Depuis l’invention de «  cette immonde chose », en 1970, la nuisance sonore est insupportable, « hachant les nuits citadines ».

L’écrivaine, qui a beaucoup voyagé, confie aimer arpenter le globe en solo et glisse à la fois des souvenirs personnels et de savoureuses anecdotes exhumées de ses nombreuses lectures. Hélène Honnorat signe un livre divertissant, dense, d’une grande richesse, doté d’un double intérêt. Il suscite l’envie de lire les ouvrages cités ( d’y faire des escales!) et de voyager ! 

©Nadine Doyen

Violaine BONEU – La louange et l’adieu – préface de Jean-Pierre Lemaire, Le Taillis Pré, 2022, 102 pages, 14€ 

Une chronique de Marc Wetzel

Violaine BONEU – La louange et l’adieu – préface de Jean-Pierre Lemaire, Le Taillis Pré, 2022, 102 pages, 14€ 


«  J’ai goût de cette eau-là

de l’attention nouvelle

la courbe d’une assiette

une odeur de lessive

le reflet de ta voix

sur mon sein qui se tend

j’ai goût de cette eau-là

du temps qui nous effleure

et des mots qui nous viennent

comme une délivrance » (p.72)

   Une poète qui prie ? Si sa prière échoue, n’est-ce pas parce que la poésie même prie mal, n’est tout simplement pas faite pour prier ? En ce cas, son échec la grandit. La poésie semble pouvoir être oraison parce qu’elle est vocale, d’abord et toujours; ensuite, parce que, comme toute demande un peu ardente, elle est un élan cherchant accès, une sorte d’appel à l’aide résolu et résolutoire. Enfin, dans son souhait de se diffuser lui-même, l’élan poétique veut rayonner de son propre bien, mû, comme toute prière, par un désir de charité – de partage d’un Bien qui ne vaut que pour tous, ou rien. Marie Noël, Claudel, Jean-Louis Chrétien, le préfacier Lemaire : qu’un poète chrétien s’agenouille et supplie, « loue » et dise « adieu » (en tout cas, prenne congé de ses fautes, chasse ses oublis, congédie ses troubles illusions), paraît normal. Mais prière et poésie se résistent l’une à l’autre : d’abord une prière a un noble départ, mais elle peut connaître fatigue, ennui, distraction sans pourtant démériter, ni aussitôt faillir – elle n’a pas besoin, dit franchement Thomas d’Aquin, d’être toujours attentive pour rester méritoire; mais la poésie, si : un poète qui, un instant, n’habiterait plus son chant, ne serait ni ne conduirait plus nulle part. Et puis la prière est, par principe, humble (elle supplie là où le vouloir avoue renoncer) et reconnaissante (les bienfaits déjà reçus la guident, là où ses purs manques la perdraient). La poésie, au contraire, n’avance que fière de sa voix, et réclamant non de rendre déjà et recevoir encore, mais de se prendre au nouveau et donner autrement. La Muse n’aurait honnêtement que faire d’une action de grâces. Ce n’est donc pas d’abord comme poète que Violiane Boneu prie, mais elle l’est pour chanter ce qu’elle prie.
   Dans la prière normale, prosaïque, le tout-venant du recueillement qui implore et avoue, l’esprit ne joue pas de lui-même : dans l’oraison, on livre littéralement à Dieu son esprit, justement parce que l’esprit se sait trop fragile pour demeurer en présence de ce qui le dépasse. Il se confie à ce qui l’englobe, et se fie à ce qui le juge. Notre poète, bien sûr, non. Quand elle écrit « nous ne sommes pas deux » (p.47), c’est moins son immersion fusionnelle en Dieu qu’elle acte, que l’attrait réciproque du Verbe (du « Seigneur ») pour le sien qu’elle tente. Elle propose une sorte de complément de Révélation, à moyens du bord, disponible dans son propre discours. Écrire : « je n’ai d’autre chemin que Toi » veut d’abord dire : Tu es ma marche, Tu participes à elle, Tu deviens une part d’elle.

  Bien sûr, la louange n’est pas pour autant captatrice; simplement, la poète cherche à formuler et renouveler, autant qu’il dépend d’elle, le mérite de l’Absolu (à quoi bon simplement féliciter la Source de toute félicité, ou ne pas tarir d’éloges à l’égard du Principe pour la sottise de s’en faire Juge ?). Mais son inspiration, vaillante et se voulant utile, est là pour attirer ce qu’elle prie sur son terrain à elle, pour faire vivre Dieu ici-même, en mini-suite d’une Incarnation qu’il ne découvre pas, et lui est fidèle. On le sent quand elle convoque, pour le célébrer aussi (p.29), le Dieu des « niet » (des colères, des chagrins, des silences, des tristesses, du doute …) pour lui offrir (p.30), en Dépositaire connaissant ces choses, ses propres colères, erreurs, ténèbres …, sa négativité d’âme. Elle lui dicte quelque chose de Sa conduite quand sa poésie dit, trois fois : « voici mon âme, je te la rends« . Elle choisit de restituer prématurément son âme plutôt que continuer à la garder sans mérite; et renoncer impérieusement à son âme justement parce qu’on croit n’avoir pas su mener à bien son sacrifice, ni accomplir son plein renoncement à elle-même, c’est se dire spirituellement adieu. 

« Il a plu ce matin

la lumière est défaite

nous allons sur la rive

plus commune est la nuit » (p.75)

    Un passage sublime est (pages 65-66) sa ré-écriture poétique du Notre Père (de la prière dominicale). Prière, bien sûr, parce qu’elle liste des demandes (que le Nom divin reste saint, que son Royaume ait droit de cité, que son universelle volonté structure et protège l’univers, que le bien nourrisse ceux qui s’en rendent dignes, que le Mal recule devant nous à proportion de son recul en nous etc.), mais la poète, elle, ajoute de venir louer tout Dieu (situé aussi dans les « ravins » et les « creux », restant aussi l’innommé, le Sans-Fond anonyme, assumant aussi les ambigues oeuvres de ses créatures etc.), et de Lui apprendre, non certes à Se dire adieu, mais à se résigner à ne pas pouvoir dire Lui-même Sa propre poésie. L’intimité universelle a trouvé sa porte-voix. Dieu peut renaître.

« Matin

l’aube est louange

et la pierre

et le cri

tout est là, simple

comme au berceau » (p.23)

© Marc Wetzel