Yves Bichet, La beauté du geste, récits, Le Pommier, ( 17€- 186 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

Yves Bichet, La beauté du geste, récits, Le Pommier, ( 17€- 186 pages)


La beauté  de ce recueil commence par la couverture signée Mélinda Fiant. L’ illustration qui préfigure le texte d’ouverture, intitulé « La confiture des rois », fait saliver. Yves Bichet met en valeur un savoir faire d’antan : celui des ouvrières de Bar-le-Duc, à la dextérité immémoriale pour délester les groseilles de leurs pépins, munies de rémiges d’oie pour obtenir «  Le caviar de Bar » !

Le texte 2  a été inspiré par une rencontre ( dans un train)  de l’auteur avec un aveugle accompagné de son Labrador. Il restitue des bribes de leur conversation ainsi que ses hésitations pour choisir les sujets à aborder au  colloque auquel il est invité. Il focalise notre attention sur les mains du non-voyant effleurant son arcade sourcilière: «  un geste simple et beau », puis sur les caresses qu’il prodigue à son chien. On est touché par la communion entre le chien et l’homme. «  Ces deux êtres vivaient l’un pour l’autre. » On perçoit  «  le gémissement de plaisir » de la bête, qui pose délicatement le museau sur les genoux de son maître.

 Le troisième texte Toucher l’écran s’avère une sorte de diatribe contre l’addiction aux écrans, aux portables, où ne s’inscrivent que des images et des sons. Yves Bichet invite à mieux utiliser notre odorat. Ceux que les sonneries intempestives insupportent ne peuvent qu’approuver. D’ailleurs dans un de ses récits flotte une  puissante fragrance de lavandin.

Dans l’une des nouvelles, Yves Bichet décline les multiples activités qu’il a exercées dont celle de maçon. Il met en lumière le geste de l’artisan. Ses mains ont troqué la truelle pour le stylo et le clavier, titillé par le besoin d’écrire. Il compare les deux activités au niveau des mains. L’artisan cherche le résultat, l’écrivain l’inspiration. Ce qui rappelle le geste d’écrire dont parle Stéphane Mallarmé.

Mais il a aussi travaillé à la ferme et «  griffonné au tracteur des hectares de lavandin ». Il sait que reculer avec un chargement de lavande demande de la dextérité. Il autopsie le geste de manoeuvrer une remorque en marche arrière. «  Recul délicat », car  « la remorque n’obéit pas aux intrus ». Si l’andaineuse lui a causé des frayeurs, elle a aussi été un déclic pour s’essayer à la poésie. Pour l’auteur, « la poésie pourrait ressembler à un geste, un premier mouvement  du corps, une rencontre fortuite des mots qui célèbrent le quotidien, des mots capables de stopper notre fuite en avant ».

Qui n’a pas été ému devant un bébé qui «  frotte ses paupières avec ses poings » ?

 Si la vie s’invite dans cette nouvelle, une suivante évoque les trépassés, la lecture de poésie au vieil homme défunt, et en particulier les derniers instants d’une mère.

Le narrateur partage « le cadeau rare, le privilège » d’avoir pu profiter du « restant de chaleur » en caressant son visage avant que le froid gagne, une scène qui prend à la gorge, avec une portée universelle.

Le narrateur sait transcender une nouvelle où la maladie a ruiné un couple par un moment d’illumination. Comment ne pas vibrer en imaginant cet enfant myopathe, la main levée, hypnotisé,  tout extasié, devant l’apparition de la lune. «  La beauté du monde se concentre parfois dans de tels surgissements de lumière nacrée, il faut s’arrêter, se taire.. ». Car ce geste qui lui a coûté tant d’efforts,  il n’a pas pu le refaire.

La vie est cocasse, lit-on dans une autre nouvelle. 

C’est la blague de Mounir que l’auteur nous relate qui fait se bidonner ses acolytes, qui  se « fendent la poire ». 

Impossible de commenter chacun des récits , mais Yves Bichet offre une succession de variations autour de la beauté du geste,  de témoignages, en 22 textes de longueur inégale.  Si on s’extasie  sur les performances d’excellence d’un pianiste, d’un footballeur, l’auteur veut réparer l’injustice et célébrer les petits gestes du quotidien dont des gestes de tendresse, d’amour, de complicité. Pour cela, il nous convie à mieux observer ceux que l’on croise, à savoir lever les yeux.

L’écrivain, ancien maçon et agriculteur nous rappelle dans ce récit que, comme le disait Rimbaud, « La main à plume vaut la main à charrue« .  

© Nadine Doyen

Jean-François Létourneau, Le territoire sauvage de l’âme, éditions de l’aube ( 17,90€- 165 pages), janvier 2023

Une chronique de Nadine Doyen

Jean-François Létourneau, Le territoire sauvage de l’âme, éditions de l’aube ( 17,90€- 165 pages),  janvier 2023


Clément Bénech dans son roman Un vrai dépaysement convie son lecteur à l’installation d’un jeune professeur qui débarque en Auvergne alors qu’il avait pensé enseigner en Guyane, cette fois ce sont les tribulations de l’enseignant Guillaume, parachuté au Nunavik, que Jean-Pierre Létourneau relate en flashback.  Le glissement du  « tu », au « il »,  selon la temporalité, peut dérouter. Tantôt il s’adresse à celui qu’il était, tantôt à celui qu’il est.

L’auteur nous offre une immersion parmi les Inuits de Kuujjuaq , sur les berges de la rivière Koksoak.  Beaucoup de mots en italiques ou typiquement canadiens, ou termes de hockey,  parsèment le récit ( puck, bannique et confiture de chicoutés, un pays drette, drave, des uluit…) sans que cela fasse obstacle à la compréhension. On est juste dépaysé. 

Par exemple, on réchauffe les repas sur une truie ( petit poêle).

Une carte au début du livre permet de visualiser le trajet effectué en avion par le protagoniste, du Sud au Nord du Québec. 

Beaucoup d’Inuits sont  trilingues. Leur quotidien bégaie souvent en trois langues , mais lui, le professeur ne connaît ni leur langue maternelle, l’inuktitut, ni leurs coutumes.

Le dépaysement est immédiat : comment ne pas « massacrer »  le patronyme des élèves, en les prononçant?! Il  lui faut s’adapter, apprendre à  décrypter le langage de leurs yeux : ils disent oui en ouvrant les yeux et les ferment pour le non.

On sent le malaise du prof le jour de la rentrée devant sa classe, un groupe de douze ados, en capuchon, qui ressemblent plus à « un troupeau de bœufs musqués ». On devine sa frustration d’enseigner « dans le vide » et il devient source de risée auprès de ses élèves, n’ayant pas les codes des autochtones.

De même, l’ennui,  la solitude pèsent sur Guillaume qui aimerait boire une bière avec des potes : « mais où sont les hommes ? » s’interroge-t-il ?

La peur de se perdre dans la toundra le confine à son appartement, devant la télé. Mais  pratiquant le hockey, il se hasarde un jour à l’aréna, et ne manquant pas de talent, réussit à se faire adopter par les joueurs et  même à intégrer une équipe locale. Un membre de l’équipe, Thomassie, l’entraîne à la chasse au caribou.

L’auteur déroule l’expérience de ses trois années dans le Nord, son plaisir de coucher  dehors dans des « sleepings » qui sentent le bois,  ainsi que ses années d’étudiant consacrées au « planting ». Il joue sur les mots : « la momie a du millage » ! 

L’année sabbatique qu’il s’octroie va lui permettre de partager son vécu avec ses propres enfants. Ceux-ci vivent au contact avec la nature, font des sorties en raquettes, moto-neige, n’aiment pas entendre la nuit les hurlements de coyottes.

Ils sont biberonnés aux récits d’aventures, savent observer la faune ( loutres..), les oiseaux, les arbres. Ils questionnent  sans cesse, avides de savoir le sens des mots, comme par exemple  « sentimental » !

Le père se livre aux confidences telle sa rencontre avec leur mère dans le Nord : 

«  c’était ma voisine. Un soir, je suis allé lui porter un bol de bleuets cueilllis dans la toundra. Avec le sirop d’érable de grand-papa. Et vous voilà. »

Il se souvient du moment où sa femme Caroline attendait leur premier enfant qui porte le prénom de la mère défunte de Guillaume, comme dans la tradition des Inuits.

Il revit une chasse au dindon au cours de laquelle il n’a pas tué d’animal, mais est revenu les yeux éblouis par sa rencontre avec le piranga écarlate, aux plumes vermeilles.

Guillaume ressuscite également ses souvenirs avec son père, dresse son portrait pour ses enfants : « un ramassseux » et lui rend hommage au moment de vider la maison en bois typiquement canadienne. La lettre que son père lui a laissée est poignante.

Une autre lettre tourneboule le protagoniste, c’est son vibrant message d’adieu  destiné à ses élèves ( lettre qu’il n’a jamais postée),  elle émeut doublement le lecteur en raison du dénouement. On éprouve de l’empathie pour cette famille qui a vu partir en fumée cette «  tente prospecteur » (1) qui a nourri tant de rêves et a abrité tant de moments privilégiés.

L’écrivain restitue, au point de nous transir de froid, la vie d’antan durant les hivers rigoureux: le travail des femmes, l’esprit de fête dans la communauté immobilisée par la période de neige, de gel.

Il montre comment le paysage subit le déboisement pour faire arriver une autoroute, troublant la sérénité des lieux pour ses enfants. Guillaume commente le reportage d’un journaliste qui évoque la tragédie Inuite : « tout ce qui est écrit est terriblement vrai, exact », «  la beauté d’un jour d’hiver se dépose en eux comme un flocon sur la langue. » Les splendeurs du ciel émerveillent : «  aurores vertes et rouges ».

Ce premier roman convoque celui de Claudie Hunzinger pour cette proximité, cette osmose sensuelle avec la nature. Tous deux savent la décrire avec des phrases merveilleuses. 

La poésie s’invite amplement dans les descriptions des lieux où les aurores boréales sont fréquentes : « le vent fait danser les cristaux de glace entre les branches. »

Ce roman  s’inscrit dans la lignée de l’écrivain , « nature writer », Rick Bass,(2) auteur que Jean-François Létourneau lit et cite en début de l’ouvrage. Comme lui, il a tenu un journal dont il partage des pages. On ressent l’ensauvagement du décor dans  « la prucheraie ». 

Le lecteur sensible à la « perfusion » des paysages qu’offre cet ouvrage sera comblé.

© Nadine Doyen


(1)  Tente  construite des mains du protagoniste, qui  lui a permis de vivre davantage en osmose avec la nature.

« A l’origine, la tente prospecteur était utilisée par les indiens montagnais prospecteurs des contrées nord-amérindiennes puis par les chercheurs d’or. Nouvelle tendance du tourisme de plein air et véritable art de vivre, cet hébergement atypique réconcilie la nature, le confort et l’authenticité. »

(2) Le journal des cinq saisons de Rick Bass.

La poésie à vivre –Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.

Une chronique de Xavier Bordes

La poésie à vivre – Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.


Dans ce petit volume, Jean-Pierre Siméon, talentueux avocat de la création en poèmes, nous présente une vingtaine de textes réflexifs, parfois un peu confidentiels, sur la question de la poésie, émanant de poètes pour qui la poésie est ou a été un enjeu vital.

La sélection est certes restreinte, mais cela offre un bon aperçu du faisceau de préoccupations qui furent les leurs, axé vraiment sur la vie, et non sur les spéculations théoriques. Ce sont chaque fois une poignée de pages précédée d’une mise en perspective judicieuse du poète qu’on lira, de ses ambitions, de sa façon de vivre la poésie. Nous l’avons noté, le choix de ces témoignages est judicieusement limité : si naturellement l’on y rencontre Rimbaud, Valéry, Eluard, St John Perse, Aragon, Bonnefoy, Jaccotet, il faut noter également des noms moins attendus, celui de Joe Bousquet qui trouve enfin une place digne de lui, mais aussi Virginia Woolf, Andrée Chédid, Rilke, Kerouac, Bianu, Velter et quelques autres. Autant de témoignages dont la diversité (en apparence) a pour source la même intuition et la même appréhension du vivre sur cette terre. À travers ces manières de « professions de foi », énoncées par inadvertance davantage que par prétention à théoriser, ce qui est le gage d’une certaine authenticité, que Jean-Pierre Siméon a extraites de telle ou telle des œuvres de ces poètes (et en fin de volume sont mentionnés les livres correspondants pour les lecteurs qui voudraient approfondir leur curiosité), domine comme ligne directrice cette idée que « la poésie est la plus haute et la plus irréductible affirmation de la vie contre tout ce qui la dément… » Et pour cette raison, l’anthologie inclut en particulier le poème « secouant » de Charlotte Delbo « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants ». Titre singulier tant qu’on ne se souvient pas que Ch. Delbo fut une résistante déportée à Auchwitz… Bref, autant de témoignages profonds chacun à sa manière, proche du mystique chez Joe Bousquet, épique coup d’oeil sur son siècle pour St John Perse, attentif à tout ce qui est chez Bonnefoy, écologique chez Pinson, optimiste chez Bobin, et ainsi de suite. Un belle et simple suite d’introductions à l’existence telle que le faire poétique s’y insère pour lui donner librement un sens. Autant de pages qui confortent la phrase conclusive et lapidaire de Siméon dans son introduction : « Vivre en poète, c’est ne pas renoncer. »

Je remercie ici Jean-Pierre Siméon d’illustrer cette devise par ses plaidoyers permanents au service du mystère poétique qui nous tient tant à coeur.

©Xavier Bordes – Paris, 5/6/23

Lili FRIKH – Un mot sans l’autre – Dialogue avec Philippe Bouret – Mars-A éditions, 106 pages, 2023, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Lili FRIKH – Un mot sans l’autre – Dialogue avec Philippe Bouret – Mars-A éditions, 106 pages, 2023, 15€


 « La souffrance écarte les yeux. Elle est grande d’agrandir, pas de faire souffrir » (p.63) 

D’abord le titre étrange « Un mot sans l’autre » de cet entretien de Lili Frikh. Elle s’en explique pages 59 et 68 : toute sa vie, elle a senti les mots un par un, isolés les uns des autres (« des mots pas ensemble« ), comme des morceaux à devoir recoller par la voix, pour pouvoir parler. Les mots sont, pour elle, ces unités sonores et signifiantes disponibles en chaque langue, mais spontanément seules : qui n’ont pas, entre elles, de proximité toute-faite, sinon formatée et factice. C’est à nous à savoir comment aller d’un mot à l’autre, « au ras-de-vivre », en écartant le « ciment de matière grise » (la gangue programmée de sens) que la communication propose (et impose) à leur rencontre. Liberté difficile – puisque nous n’avons, dit-elle, que le souffle de la voix pour initier, organiser et assumer cette rencontre, et que la poésie pour la rendre qualifiable. Lili Frikh, c’est cette intuition singulière : le régime de sens courant de la parole (en général, et de la poétique en particulier), c’est du langage, du papier, et un jeu de formes pour face sociale de l’expression; et elle, ce qu’elle éprouve et vit depuis toujours à la source de la parole, c’est , non le langage, mais les mots; non le papier, mais le souffle vocal (« elle écrit à voix haute » dit-elle, directement); non donner forme à l’expression, mais visage à la présence. 

« À l’école, j’arrivais pas à appliquer les règles de la ponctuation. Quand la maîtresse disait, tu mets la virgule quand tu respires, je comprenais, oui, mais je ne respirais jamais à l’endroit où respirait la maîtresse ; j’avais faux.

Je respirais faux.

C’est possible, ça ?

Qu’est-ce qu’elle me disait là comme ça la maîtresse,

qu’on respire tous au même endroit ? (…)

Combien de fois cette maltraitance, combien de voix coupées ?

Comme s’il ne se passait rien dans l’invisible …

Eh bien si ! Là aussi » (p.95)

 Les mots, la voix, la présence – font une intuition centrale, douloureuse, radicale (« Sentir l’existence … tu veux plus ? » p.93). Quand Lili Frikh monte (rarement, péniblement – une maladie des yeux la fait comme tâtonner, « balbutier » dans l’espace !) sur une scène pour y « écrire à voix haute », vraiment, ce si singulier régime de sens littéralement s’incarne. Devant nous, elle hésite, elle rayonne, elle bute. Elle hésite (« Vous êtes un trébuchement » résume son interlocuteur Philippe Bouret. Traduction : vos écarts de démarche sont seules chances de vrais-pas !) parce que parler, c’est « essayer le vide entre le mot et la chose » (p.91), et elle l’expérimente scrupuleusement, indéfiniment comme on tate l’absence du bout de la voix, pour mettre, de justesse, la pensée en place. Elle rayonne, parce que, comme elle le fait saisir, le numérique transporte toute la vie sociale dans un espace totalement falsifiable, alors que la présence du souffle de la voix est, elle, « infalsifiable ». Elle bute enfin, elle semble se heurter à une sorte de présence-limite, ou s’en tenir à incarnation suffisante, parce que (dit-elle dans ses formulations vives, géniales, aberrantes) même un visage doit bien s’arrêter quelque part : notre visage est comme le masque acquis du souffle d’une vie, et nous terminons nos visages comme, par politesse et civilité, nous terminons nos phrases, comme si leur sens était maîtrisable et transmissible. C’est que le visage, dit-elle, commence là où notre apparence échappe  – « Un visage, c’est l’endroit où ce qui échappe à l’autre est inscrit. L’autre reconnait un visage dans ce qui lui échappe » (p.90) – , là où le portrait fixe ses simagrées socio-expressives (il ne pourrait pas exister de visage-robot !). Le visage n’est pas plus « sur la photo » que la voix ! C’est un baptême continué (« rien de plus violent que le baptême« , p.91), qui le prive, à jamais, de « traits fixes« .

« Ensemble, c’est pas devant tout le monde. Toutes les lumières ne lavent pas.

Montrer, ça fait monter l’audience ou la visibilité, pas plus.

Montrer, c’est pas laver.

De plus en plus, on fait venir sur le devant de la scène des choses qui n’ont jamais eu de devant. On semble se soucier de nous. Du plus démuni de nous. (…)

Si j’allume la télé ou le téléphone, je ne reçois que des invitations à prendre soin de moi et de l’autre, que des publications qui témoignent de la misère, de la beauté et de la grandeur de l’autre. L’homme n’est pourtant pas connu pour ça. (…)

J’espère juste que tout ça indique qu’il y a une humanité en veille, et non une médiatisation qui se serait avancée sur le terrain de l’être en faisant qu’il n’y aurait plus d’être sur le terrain » (p.82-83)

 L’inconnu est naturel à cette poète, elle ne le craint pas : plus ce qu’on sait s’étend, plus ce qu’on ne sait pas s’enfonce et s’approfondit, constate-t-elle (p.55). Elle-même « s’agrandit de ce qui ne répond pas », et « n’a jamais senti que le mystère diminuait ». Le papier lui serait un réconfort mensonger (tout papier nous ment parce que il peut tout terminer par des blancs, s’il le faut, même quand il feint modestement de rester inachevé, ce que la pure voix interdit), et Lili Frikh rencontre d’abord les poètes dans leur voix (Duras, Le Clézio, Jouvet), et elle n’est poète athée que parce que « Dieu, je l’entends pas » (p.71). La voix est, pour elle, « ce qui s’articule d’être » d’une vie. Et l’usage spontané, et incessant, qu’elle fait des verbes substantivés (comme ici d' »être« ) montre les gestes élémentaires (à raccorder, à chorégraphier de la voix, à déployer les uns des autres) que lui sont les mots. C’est ainsi que son style l’a fait vivre (« Ma voix est la seule chose/ qui soit restée intacte/ c’est étonnant » p.70) , et vit lui-même dans ces infinitifs s’abandonnant « à vif, et tombant pareil » (« Je n’ai pas d’explication de vivre« , « J’ai appris à parler dans le noir de parler« , « Cette conversation avec vous fait partie de reprendre mon souffle« , « J’ai l’impression d’aller jusqu’au bout de prononcer« , « Je ne suis pas au théâtre de la parole (…) j’y suis allée pour ralentir de mourir« , « Quelque chose d’écrire qui ne vient pas d’écrire« , « Quelque chose que je ressens depuis le début de ressentir » …). Quelle plus belle présence au monde que ces verbes substantivés soufflant dans cette voix ?!

« J’ai un besoin de justesse, surtout s’il n’y a pas de justice.

Il faut que le mot entre jusqu’au bout.

La forme, c’est pas grand-chose, c’est que de la jouissance dans l’écriture. (…)

Pour moi, les mots c’est la présence.

Discréditer la présence, c’est discréditer l’incarnation.

Il se passe quelque chose en fait depuis que nous avons ce dialogue.

Grâce à ce dialogue avec vous je dis les choses jusqu’au bout.

On préfère parler du viol que de la maltraitance de la virgule.

Je suis violée à la racine, au ras-de-vivre.

Quand on est éduqué dans l’humiliation du souffle, ça marque une vie.

Le contraire de la forme, c’est pas le fond.

Le contraire de la forme, c’est la proximité, parce que la proximité est inqualifiable.

Pour écrire, il faut être véritablement à l’écart du langage » (p.73) 

 Je le dis ici timidement, mais sûrement : on est ici devant une très rare poète (quelqu’un à mi-chemin entre Artaud et Simone Weil, quelqu’un pour qui les mots sont au départ – et redeviennent pour nous – de véritables enchères de présence, des morceaux de souffle se cherchant les uns les autres pour que, durant le temps d’un souffle qu’est la vie, aucun mot justement ne soit le dernier.) Le fabuleux (et justifié) compliment qu’à un moment Lili Frikh adresse à son interlocuteur (« Vous, vous me parlez de là où quelqu’un regarderait l’humanité. Il la regarderait apprendre à marcher et à se tenir debout« , p.53), on la lui renvoie : cette extraordinaire poète reprend la douloureuse civilisation de la voix humaine là où notre ingrate et fatiguée négligence l’avait laissée.

 « C’est ça que j’appelle l’humilité de parler, ne pas faire basculer les mots dans la langue. Pas tout le temps, pas tout de suite. C’est pour ça que j’ai beaucoup de mal avec ça, le texte. (…) Il faut laisser parler les mots avant de les égorger dans le miroir. La plupart du temps, on fait dire aux mots des choses qu’ils ne disent pas, on ne les laisse pas parler. On les fait parler. On écoute pas. C’est comme quand on torture quelqu’un pour soi-disant le faire avouer. Au bout du compte, on lui fait dire un truc qui n’est pas vrai, mais qui est ce qu’on veut entendre. On fait dire. À la langue, oui, on peut lui faire dire. On peut lui faire dire ce qu’on veut. Vous pouvez même lui faire dire que vous êtes un grand écrivain. Au mot, non. Vous pouvez rien lui faire dire. Parce qu’il est seul. Parce qu’il est sans l’autre. Parce qu’il entre dans le vide de parler et pas dans la trame d’écrire » (p.58-59) 

© Marc Wetzel

Cécile A. HOLDBAN (textes et dessins) – Toutes ces choses qui font craquer la nuit – Exopotamie éditions – avril 2023, 106 pages, 17€

Une chronique de Marc Wetzel

Cécile A. HOLDBAN (textes et dessins) – Toutes ces choses qui font craquer la nuit – Exopotamie éditions – avril 2023, 106 pages, 17€


« Double travail – voir et dire

   la Terre ne se pose pas

      tant de questions » (205)

mais si, si, justement !

Comme (avec un talent égal !) peintre et poète, Cécile Holdban ne pouvait rater l’occasion d’à la fois montrer et dire la nature. Pouvoir manier ensemble l’esquisse et le hai-ku, comme en ce livre, n’est pas si fréquent – mais deux moyens valent mieux qu’un pour exprimer son mystère. Car si la nature est aisée à définir (c’est l’auto-production spontanée du tout continué des choses), et à situer (elle est à la fois indépendante de l’homme puisqu’elle ne l’a produit que très tardivement, et pourtant exposée à l’action de l’homme car c’est en elle – et non dans une autre réalité dont elle pourrait s’abriter, à laquelle elle ne serait pas exposée – qu’elle a doté l’homme de capacités qu’il peut ainsi retourner contre elle), bien des incertitudes subsistent : nous ne sommes pas sûrs de son origine divine, nous ne savons pas s’il existe des « lois de la nature » hors de notre esprit qui les formule et les applique, nous ignorons même si sa façon de se produire est pour elle-même une technique, un savoir-faire, c’est à dire s’il faut ou non doter la nature d’un savoir se faire. Ce qui est hors de doute, c’est qu’elle a formes et couleurs permettant nos paysages, et codes et rythmes permettant nos chants – mais voilà : nous constatons sans bien les comprendre les manières qu’elle a d’assurer sa perennité, de contrôler sa stabilité et de tirer parti de son immensité. Ce qui est certain, c’est que la nature est active, comme le sont la peinture et la poésie (là où la photo peut se contenter d’enregistrer ce qui apparaît, la peinture doit élaborer elle-même sa lumière, et manier devant elle ses moyens de présence; de même, là où le discours prosaïque peut laisser la syntaxe faire, et ignorer le bruit propre du sens, la poésie pilote impérativement les règles de son dire, et se fait devoir de sonner juste). Mais si peinture et poésie sont également actives, il est rare (et précieux) qu’elles agissent ensemble, comme elles le font ici. 

Dans quel ordre, dans l’esprit de l’auteure, le font-elles ? Souvent, l’oeil de peintre a nettement inauguré la séquence :

Valse de martinets

  sur un ciel blanc :

   neige inversée (101) 

La peintre a levé les yeux : elle a vu ces flocons noirs flotter dans l’immense volume blanc de l’air, et c’est ce qu’elle a su voir qui lui fait pouvoir formuler : neige à l’envers. Mais voilà : c’est déjà une poète qui dirigeait l’oeil de la peintre. Par exemple, le mot « idéogramme » hante déjà sa vue fugitive sur les reflets mouvants du bas de ses propres jambes nues.  Le rare vocable doit déjà la hanter pour révéler à lui-même ce jeu de lumière posé sur elle :

« L’ombre du feuillage

   sur mes mollets

    idéogrammes » (129)

Le plus souvent, les deux Muses sont synchro, et n’ont qu’un seul même mouvement chez cette artiste complète. Peindre, c’est savoir obtenir de la matière même qu’elle dise pour nous ce qu’elle est; versifier, inversement, c’est obtenir de la parole que, littéralement, elle nous montre ce qu’elle fait être. La poète le dit superbement (195), puis la peintre le fait (elle fait voir le vestiaire vrai, le secret salon d’essayage toujours en cours – pylones, fils et décharges tonales – de la réalité physique) :

 »  Peindre des yeux

      sur les pierres 

pour qu’elles les ouvrent« 

Cécile Holdban l’exprime dans son titre : elle veut d’abord surprendre la réalité en ses craquements nocturnes. « Craquement » dit à la fois une rupture et une émission sonore, il tient à la fois du contraste (pictural) et de l’écho (poétique). Comme les variations de température font craquer le bois (le petit de l’âtre, le grand des meubles), les variations de pression les coquilles sur le chemin, les variations de tension les articulations d’un corps, ou le jeu du stress les âmes, la réalité signale en un bruit sec ce qui vient se défaire ou refaire d’elle. L’onomatopée (« crac ») est elle-même – comme glouglou et cliquetis – l’art qu’a un mot de dépeindre le son de son objet. Mais c’est le bruit même de son devenir qu’il faut ici restituer de la nature, son propre (intime, prodigieux, lui-même hanté) art de se ré-obtenir d’elle-même à chaque changement.

Un chapitre du recueil s’intitule par exemple « Adagio, andante » : ce n’est pas simplement une musicalisation extérieure du cours des choses, ce sont, respectivement, l’aisance et l‘allant mêmes de la nature qui s’expriment (« adagio », c’est, en effet, étymologiquement, l’adjacence aisée, le fait d’être commode à soi-même en sachant se retrouver dans les positions successives qu’on prend, redisposer confortablement de ses propres formes; et « andante » dit  la vive régularité de son cours – de mots latins (ambio, ambitus …) exprimant l’organisation optimale de ses tours et détours, le cours content de ses méandres). Ainsi, se faisant à ce qu’ils deviennent, savent changer de taille les ombres, de bonds les bêtes, d’angles les vacillants :

« L’ombre s’allonge

   elle nage

avec le ruisseau » (136) 

 »  Brindilles grises

avant qu’elles ne sautent

   les sauterelles » (145)

« Qui du pin ou de moi

  s’incline le mieux

    dans la montée ? » (164)

 

Reste la question spirituelle (que Cécile Holdban n’esquive pas) : l’art peut-il instruire notre séjour naturel (est-ce à lui d’y contribuer ? comment compenser l’automne vécu par un printemps créé ?) : n’est-ce qu’un printemps pour rire, cet art qui refeuillerait artificiellement la vie tombée d’elle-même à sa saison ? Cécile Holdban nous fait, alors, simplement voir et chanter de plus près la chute vraie des feuilles, leur pétiole qui se saborde, dissout ses propres parois, prend soin de rapatrier vers la tige les substances digestibles et la chlorophylle, et de cicatriser la plaie pour empêcher les tissus conducteurs de se vider comme des gargouilles. L’art, qui vient alors à contre-abscission, raccorde, remanie, réinvente – mais toujours en surveillant la vie en lui, et respectant la mort en-dehors :

« Dessiner des feuilles

   sur les arbres

  automne inversé » (160)

« Parfois la mort s’invite

  à la grande table

   nous déjeunons » (170)   

 C’est ici, d’abord et toujours, un travail d’honorer (de grandir notre attention à la grandeur des choses). Honorer ainsi la stabilité végétale en en faisant l’escalier du regard; honorer la vulnérabilité animale dans l’empathie physiologique; honorer l’éclat vrai des choses en comprenant l’intermittence de leurs diamants, en respectant les normalement simples lueurs d’une lumière n’ayant pas, elle, à s’éclairer elle-même : 

 »   L’oeil grimpe

par l’échelle des feuilles

   vers les cimes » (143)

« Coups de fusil lointains

    soudain

  je me sens chevreuil » (92)

« C’est un scintillement

    trop bref

   pour pleurer » (171)

Et honorer aussi celles et ceux qui donnèrent à nos bouches le goût de leurs mots, à nos mains celui de leurs gestes :

      « Ma mère

    cueillant des herbes

  dans une clairière flottante » (86)

Parfait exemple du merveilleux travail des récentes éditions Exopotamie, ce recueil « écripeint » par Cécile Holdban honore aussi, très fortement, sobrement et sûrement, la peinture et la poésie, en faisant motif d’espoir de ce qu’elles savent, magiquement ensemble, pour nous :

« Dans l’haleine du ciel

    on sent

   une odeur de futur » (116) 

                                                 

© Marc Wetzel