Le plancher de Perrine le Guerrec, Éditions Les doigts dans la prose, avril 2013. 134 pages, 15 €.

  • Le plancher de Perrine le Guerrec, Éditions Les doigts dans la prose, avril 2013. 134 pages, 15 €.

 

Le Guerrec Perrine

 

Le plancher est un livre d’une densité singulière, qui au fur et à mesure confine à l’étouffement, et pour cause, l’histoire peinte ici raconte le basculement dans la folie de toute une famille. Peinte, car la langue dont use l’auteur est un matériau quasi organique qui est à elle toute seule, une œuvre d’art. La poésie n’y est pas un décorum, mais véritablement la seule langue possible pour formuler l’indicible, pénétrer l’intolérable et infuser la folie dans les tripes même du lecteur. Car si dans la première partie nous sommes encore dans la narration, dans la seconde nous culbutons du côté où la langue elle-même s’affole. Une langue pleine de terre, taillée au couteau, absolument magnifique cependant, flamboyante comme un crépuscule d’automne. Dans la troisième partie, elle nous immerge pour de bon dans un bourbier de démence.

 

La première partie est intitulée La souche. La souche, ce qui reste d’un arbre que l’on a coupé, les racines toujours plongées dans la terre, nourricière ou collet, c’est selon. Ici cette terre, cette terre de paysans, passera de nourricière à cocon toxique, jusqu’à ce que piège, elle se referme définitivement. Nulle métamorphose heureuse n’en sortira.

 

La famille, ils sont six. Le père, la mère et les enfants : Paule, Simone, Jeannot et Mortné.

 

L’histoire commence en 1930 quand Joséphine et Alexandre, le père et la mère, achètent une ferme dans le Sud, fuyant des problèmes avec les autres, là-haut dans le Nord. Joséphine, avec ses deux frères à l’asile, porte déjà en elle les germes d’une impossibilité de s’entendre avec qui que ce soit. Ils achètent donc une grande et belle ferme et en tant qu’estrangers, s’attirent immédiatement la haine et la jalousie des Deux-cents, les villageois d’à côté.

 

Dans cet univers déjà clos, trois enfants de plus viendront au monde. Paule était déjà née dans le Nord. Le dernier est mort né en plein champ.

 

Jean, qui ne sera jamais que Jeannot, est né en 1939, pour éviter au père la conscription, ce qui ne fait qu’alimenter sales murmures et jalousie du côté des Deux-cents. Quand aux six, « ils ont tous un air de famille, un air de désastre ».

 

La guerre passe et « Les années passent et avec elles les coups de hache, les éraflures, les entailles, les éviscérations. Les années avancent et elles essaient, les filles, de courir insouciantes, d’étudier bienveillantes, de grandir insouciantes. Les années passent et Jeannot tente de comprendre, d’aimer et de parler. Les années passent et les parents poursuivent l’œuvre de destruction, souterrainement aidés par les Deux-cents qui n’en finissent pas de maudire, de cracher, d’envier. 

 

(…)

 

Ce n’est pas un père, juste une forme de violence

Ce n’est pas une mère, juste une forme d’indifférence

Ce n’est pas une famille, juste une forme de récit

(…)

Une longue cohabitation avec l’inhabitable. »

 

(…)

 

Les parents ne sont jamais d’accord. Sur rien. Sauf pour persécuter les enfants. »

 

 

Et puis il y a ce jour funeste où Jeannot pénètre dans la grange et qu’il voit…

 

« – Tu n’as rien vu !

 

Je n’ai rien vu. Verrai rien. Jamais. Ni dans la grange, ni dans la chambre, ni dans le champ. La bête je la vois pas. La bête aux yeux dilatés de peur. »

 

Alors Alexandre, le père, le colosse, l’abuseur, deviendra l’ENNEMI. L’ENNEMI qui commande au cerveau de Jeannot. Ne rien voir.

 

« Alexandre bine et bêche et sillonne, brutalise. Passe et repasse sa charrue. Paule a de la terre plein la bouche, plein les yeux, jupe relevée sur son ventre neuf. »

 

Jeannot a dix-huit ans, il est amoureux. Amoureux de Destinée. Fille du village des Deux-cents qui ne voient pas cela d’un bon œil. Jeannot a dix-huit ans, son cœur sera pulvérisé. Il va partir, il part, ira verser plus de saloperie encore sur ses plaies. Il part pour l’Algérie.

 

Jeannot parti tuer, Simone partie avec un mari pour ne plus jamais revenir, Paule restée avec la graine de douleur que l’ennemi a semé en elle, l’EnfantX et les voix des Deux-cents qui vipèrent plus que jamais, jusqu’à l’agression physique. Paule, la labourée, commence à basculer. Le père rattrapé par le bouche à oreille, l’irracontable qui s’ébruite à tout va, le père : pendu dans la grange. Jeannot doit rentrer.

 

« Jeannot sera toujours le mutilé, suspendu au crochet, sur les murs épais de la ferme, blessé aux épines de silence cloués aux portes des granges pour éloigner le mal qui est le bien, mais qui le dit ? »

 

Nous entrons alors dans la deuxième partie, Les branches, où « s’ouvre le gouffre des douze longues années de solitude »

 

« Tout ce qui était au père, tout ce qui était le père, Jeannot le laisse pourrir. » Ce qui reste de la « famille » se referme sur elle-même, « mi-humains, mi-bêtes, ils n’existent plus, deviennent innommables, désintégrés, sauf à visser plus fort leur masque de fou. »

 

Tout ira alors crescendo dans le non-sens de la désintégration, de la dissolution, de la décomposition, jusqu’à la troisième partie, où la mère déjà enterrée sous le plancher, où Paule erre dans ce qui reste de la ferme envahie par la végétation et la putréfaction. Jeannot lui, ne décolle plus du plancher, à plat ventre, il grave dans les planches, au couteau, à s’en faire saigner les mains, il grave tout. Parce qu’il n’a pas trouvé un seul bout de papier dans toute cette désolation et qu’il doit conjurer trente-deux ans de silence. Il grave, saigne à blanc le plancher.

 

« Si Jeannot le veut, bois devient papier. »

 

« Ceci est malangue !

 

Allongé dans ma litière de copeaux je touche les lettres, je sais ce que je dis. Je dis que j’ai vu. Je dis que ma rétine, ma vue, mon œil et les images. Je dis les abus. Je dis noir sur noir. Je dis et ne vacille pas. Je dis ce qu’ils ne m’ont pas raconté. Leurs interdits. Je dis à leur place, je dis à leur faute, je dis à leur face, je dis à leur tête. Je dis ma puissance. C’est à vous de me regarder maintenant. »

 

Cinq mois de travaux forcés à plat ventre sur le plancher, à plat ventre sur le corps pourrissant de la mère. Jusqu’à la mort.

 

Restera Paule, SURVIVANTE, la première et la dernière.

 

Le plancher de Jeannot a été présenté lors de l’exposition Écriture en délire à la collection de l’Art Brut, à Lausanne, du 11 février au 26 septembre 2004. Ce plancher existe et il est placardé sur les murs de l’hôpital Sainte Anne, dans le 14è arrondissement de Paris, où il est toujours visible et rend justice à tous les Jeannot, toutes les Paule, tous les enfantsX et les Mortnés… On en trouvera des photos à la fin de ce livre.

 

Un livre d’une beauté saisissante, portrait choc d’une certaine réalité du monde rural d’antan, entre autre, un livre hybride dans sa construction, qui dissout les frontières entre prose et poésie et met comme le souhaite ses éditeur, les doigts dans la prose. Nous en ressortons absolument électrifiés, ébahis et profondément fouillés de l’intérieur.

 

©Cathy Garcia

 

 

©Isabelle-Vaillant.

©Isabelle-Vaillant.

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Elle hante les bibliothèques et les archives pour assouvir son appétit de mots et révéler les secrets oubliés. De cette quête elle a fait son métier : recherchiste. Les heures d’attente dans le silence des bibliothèques sont propices à l’écriture, une écriture qui, lorsqu’elle se déchaîne, l’entraîne vers des continents lointains à la recherche de nouveaux horizons. Perrine Le Querrec est une auteure vivante. Elle écrit dans les phares, sur les planchers, dans les maisons closes, les hôpitaux psychiatriques. Et dans les bibliothèques où elle recherche archives, images, mémoires et instants perdus. Dès que possible, elle croise ses mots avec des artistes, photographes, plasticiens, comédiens.

Bibliographie :

« Jeanne L’Étang », Bruit Blanc, avril 2013

« De la guerre », Derrière la salle de bains, 2013
« No control », Derrière la salle de bains, 2012
« Bec & Ongles », Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
« Coups de ciseaux », Les Carnets du Dessert de Lune, 2007


Site :
http://www.perrine-lequerrec.com/
Blog: http://entre-sort.blogspot.com/

 

 

Nadine K « Un amour un cri » Editions les Poètes Français

 Amiel Nadine

  • Nadine K.« Un amour un cri » Editions les Poètes Français – 2013 –(51 pages) .

Ce nouvel ouvrage de Nadine K (alias Nadine Amiel) nous invite déjà par une jolie illustration de l’auteur(e) où une jeune rêveuse n’a de regard que celui de l’intérieur, celui de la couleur mauve du reflet des songes.

« Et vous verrez vos rêves en arabesques

Enrubannés de couleurs tendres…/… »

Nadine K, est-ce là la clé d’une énigme, d’un mystère de plume ? Non, nullement, l’auteur(e) nous est déjà particulièrement bien connue, car nous savons d’elle ses qualités de romancière ainsi que ces talents de plasticienne.

« Sur le chevalet la toile s’achemine

Mes pinceaux de joie s’illuminent…/… »

Aujourd’hui, voici qu’elle nous révèle sous son aspect le plus intime, le plus personnel un ouvrage de poésie. Touche transcendante de l’esprit et de l’âme.

« Toi qui inspire les poètes

Ces âmes sensibles et secrètes

Nous diras-tu, femme, ton mystère ? »

« Un cri un amour » diffuse une extrême sensibilité, une vibration à fleur de peau, une révélation secrète. Il est parfois des périodes de vie où l’on éprouve le besoin impérieux de se retrouver seul (e), afin de mieux pouvoir cautériser les anciennes plaies, de mettre du baume et de se soustraire à la pesanteur du quotidien.

« Ils ont quitté nos ciels pluvieux

Ils s’en sont allés vers d’autres cieux

Ils ont quitté ce monde qui recule…/…

………………………………………

Nous chanterons en harmonie

Pour que revienne la vie ! »

Tout simplement cette nécessité d’oublier les confusions et paradoxes de notre tour de Babel contemporaine.

Tel est le droit de croire aux «  miracles » ! Et si par le Verbe se manifestait la « renaissance » ?

Il faut bien tenter de se substituer aux traumatismes de la destinée.

« Au lieu de nous battre pour des chimères

Unissons-nous pour donner du bonheur. »

Par ce modeste recueil : « Un amour un cri » Nadine K traduit par la poésie ce que silencieusement sécrète son cœur.

©Chronique de Michel Bénard

Requiem de Marie-Josée Desvignes. Avec 12 encres de l’auteur et des photos d’Hélène Desvignes – Cardère éditeur, septembre 2013. 108 pages, 14 €.

  • Requiem de Marie-Josée Desvignes. Avec 12 encres de l’auteur et des photos d’Hélène Desvignes – Cardère éditeur, septembre 2013. 108 pages, 14 €.

 

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Requiem comme son nom l’indique est une pièce maitresse et bouleversante. Il s’agit bien comme son titre l’indique d’un hommage à un défunt, une cérémonie du souvenir, mais aussi une pièce d’un puzzle jusque là resté inachevé, qui vient donc combler un manque, refermer autant que possible une plaie béante, car le défunt ici, n’a jamais eu d’existence, il n’a jamais été reconnu parmi les vivants et donc impossible de le compter parmi les morts.

 

Pas de pleurs, sauf les miens, en silence, toujours – loin des autres, quelque chose de honteux – faut cacher.

 

Il faut cacher et il faut oublier, lui a-t-on dit, et le silence est tombé comme une chape sur la mère. Cette mère qui ne l’a pas vu elle, seul le père l’a vu, l’enfant. Cet enfant non viable, lourdement handicapé, mort peu de temps après avoir été tiré du ventre, deux mois avant terme. Cet enfant qu’il fallait oublier, ne pas nommer, juste un blanc dans la lignée familiale.

 

Je peux le voir ?… veux le voir…

« … vaut mieux pas, c’est mieux pour toi… »

 

Pas même enterré. Impossible oubli, impossible deuil de celui qui pourtant avait un nom : Julien.

 

L’enfant subtilisé – en-volé – enfermé dans la salle des blouses blanches – curiosité monstrueuse, jouet pour la science, je l’ai nommé.

 

Requiem pour réparer, la mère et l’enfant qui a été, quoiqu’on en dise, qui a été, qui a connu sa mère, dans son ventre, sa mère qui l’a connu, senti, dans son ventre à elle, avec toute cette douleur en partage, elle et lui, lui et elle.

 

« il n’y a rien eu – ne s’est rien passé – Vous oublierez – vous êtes jeune – vous en ferez d’autres – c’est mieux ainsi de toute façon – un enfant handicapé »

 

Requiem pour dire enfin, pour parler, pour raconter. Requiem pour nommer, tout : l’enfant, la souffrance, la peur, le chagrin, la colère, la vie, la mort. Requiem pour recoudre le ventre-tombe et le lien, entre la mère et l’enfant, la mère et le père, la mère et le monde. Car une femme qui donne mort en donnant la vie a elle aussi un pied dans la tombe, et elle vit ainsi, à cheval, ici pour les vivants, mais là-bas pour le défunt, elle vit et ravale, étouffée par le silence imposé, comme mieux… Mieux pour qui ? Mieux pour quoi ?

 

À défaut de l’enfouir dans la terre, c’est en moi que je l’ai enfoui, longtemps…

 

Pas de place pour un enfant qui n’a pas existé aux yeux de la société, une société qui se veut parfaitement organisé, qui ne reconnait que les enfants officiellement nés, vivants, normaux. Il faut continuer à vivre et un enfant est déjà là, l’ainé, bien vivant. Mais l’ainé de qui ?

 

Le temps passe vite – occupé à faire grandir des enfants – raison contre folie du monde. Personne jamais ne viendra écouter sa douleur, personne – pas même l’homme qui vit près d’elle. Et lui – où sa peine ?

 

Requiem qui monte, prière et lumière pour éclairer tout ce noir, tout ce temps dans le noir, parler à cet enfant, qui lui aussi et peut-être plus encore, a besoin d’amour.

 

Agrippée aux marches du temps,

je prends dans mes bras cet enfant de la nuit

et sa douceur tremblante

et mon cœur s’ouvre immense

sur un Amour infini

m’unit à la consolation ultime

 

Et on vibre profondément à l’unisson avec ce chant, cette voix de femme, de cœur de mère, qui vient dénouer un silence impossible, un silence toxique. La poésie ici prend toute sa signification, elle enrobe peu à peu la mémoire-douleur, pas pour l’oublier, bien au contraire, mais pour la reconnaître, l’accueillir et la transcender. Poésie guérisseuse qui vient faire le travail que la société des Hommes n’a pas fait, n’a pas permis, alors qu’elle aurait dû.

 

L’enfant porté sept mois, qui l’a connu ? – ceux qui l’ont vu ?… ses yeux fermés ont fermé ceux du monde elle ne l’a pas vu, elle, seule l’a connu

 

Requiem est une œuvre saisissante, poignante, dont on ne sort pas indemne et aussi une parole véritablement essentielle pour toutes celles et ceux qui, hélas, ont traversé ou auront à traverser cette épreuve.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

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Marie-Josée Desvignes, née d’un père sarde et d’une mère sicilienne, dans un quartier très cosmopolite du sud de la France. « Peu faite pour les lettres » au dire de ses professeurs, elle déserte la littérature pendant dix ans, durant lesquels elle porte ses cinq enfants comme aujourd’hui ses livres, avec amour et passion. Poète et formatrice en écriture, Marie-Josée Desvignes est également professeur de Lettres. Elle est l’auteur d’un essai sur les ateliers d’écriture, et nombre de ses poèmes sont parus en revues (Décharge, Arpa, Poésie première, Gros textes, Encres vagabondes, Encres vives, Friches, Filigranes, L’Échappée belle, Lieux d’être, Landes, Pan poétique des muses…). Requiem est son premier recueil publié.

Christophe Carlier – Happé par Sempé – Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

 

    Christophe Carlier - Happé par Sempé - Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

  • Christophe CarlierHappé par Sempé – Serge Safran éditeur (70 pages – 7€).

Si Christophe Carlier a été « happé par Sempé », le lecteur sera séduit par l’accueil que lui réserve le personnage de la lumineuse couverture. Pour l’auteur, « Parler de Sempé, c’est comme traverser la France à bicyclette ». Cet opus nous y invite.

Le nom de Sempé est familier pour beaucoup : chacun a en mémoire un dessin, le petit Nicolas, une page d’humour mais pour un aficionado comme Christophe Carlier, Sempé c’est une œuvre colossale et tout un art, celui de dire tout avec presque rien. Il commence par nous expliquer comment le dessinateur s’est immiscé dans sa vie, ce qui l’a fasciné. D’aucuns se souviennent des livrets de dessins donnés dans les stations-service pour occuper les enfants durant un voyage. Il a revisité tous ses albums et nous en livre la quintessence ainsi que ses observations les plus subtiles.

Les dessins ne sont pas muets, certains délivrent un message. Sempé, c’est une « philosophie ». Christophe a décrypté les paroles, les légendes, la façon dont les gens s’expriment. Il évoque le large panel de personnages croisés (cyclistes, rats d’opéra, vieilles dames frileuses, écrivains…), ainsi que les divers lieux où il campe adultes, enfants ou la foule (intérieurs, villages, espaces de foi, front de gratte-ciel, rues de Paris, kiosque à musique, jardins publics, musées, une plage). Des chats malicieux pour compagnons ou « En guise d’ornement » un chien afin de tromper la solitude. L’atmosphère rendue est souvent empreinte de tendresse, de « douceurs de soie », de « Fraîcheur et somnolence », « d’harmonie retrouvée ».

Sempé sait croquer nos travers (vanité, colère, égoïsme), obsessions, nos cécités, nos vanités et pointe avec un œil satirique la folie de la société et l’invasion de la publicité. On peut voir dans ses dessins un défilé de la comédie humaine. Il a abordé de nombreux thèmes regroupés dans des anthologies (Enfances, Les Musiciens) et contribué à des illustrations de textes d’écrivains dont Modiano et Süskind.

Christophe Carlier confie ce qu’il lui a apporté. Par exemple apprendre à regarder le monde, à capturer l’instant, « les amitiés sans parole » ou « les saluts silencieux ». En bref, porter plus d’attention. Et depuis, il attend que la Joconde lui réponde.

L’auteur prête à Sempé le même « regard stupéfait » qu’Amélie Nothomb devant l’étrangeté du monde ». D’où ses personnages souvent perdus, écrasés par l’immensité du monde, parfois ridicules. Sachant débusquer le moindre détail, Christophe Carlier y découvre cette « poésie » qui « parfume tout le dessin » et « la beauté des gens ordinaires », attachants. Ombres et trouées de lumière se disputent l’espace.

L’auteur glisse quelques notes biographiques sur Sempé : son enfance à Bordeaux, puis sa rencontre déterminante avec Chaval, son modèle, « son maître ». Il balaye son parcours professionnel depuis son début dans la presse (Paris Match) jusqu’à l’apothéose avec les couvertures du NewYorker, ce qui lui gagna cette notoriété, cette « visibilité mondiale ». Il nous révèle également quelques confidences.

Après avoir bien appréhendé son univers, Christohe Carlier, en amoureux inconditionnel de « Jean- Jacques » éprouva le besoin de connaître l’homme. Avec auto dérision il nous conte ses diverses tentatives pour entrer en contact avec lui et ses rencontres fortuites, le croisant à vélo. Mais intimidé de se retrouver face à face, il en resta figé et prisonnier de ses albums, « comme dans un labyrinthe ».

Christophe Carlier fait partie de ces « élus » qui vibrent à l’humour de Sempé. Par ce portrait, l’auteur livre un vibrant et sincère hommage à ce grand dessinateur humoriste français, « qui n’a jamais été adulte », moraliste à la plume tendre et aquarelliste. Cet exercice d’admiration ouvre au lecteur un univers qu’il méconnaissait. C’est aussi une invite à s’y replonger, à déambuler au gré des saisons.

Une évasion indispensable pour retrouver le chemin du sourire. Merci à Christophe Carlier pour cette analyse fouillée qui met en exergue celui qui fut sauvé par son crayon. Car Sempé reste intemporel et pourvoyeur de bonheur.

©Chronique de Nadine Doyen