A la rencontre de Serge Joncour, l’invité des Lectures nomades.

Serge Joncour

Serge Joncour

Serge Joncour est un auteur aux multiples facettes, un écrivain étonnant et un homme captivant. On l’aime parce qu’entre deux hésitations, il accouche d’une phrase qui vous happe. On l’aime parce qu’il n’a pas peur d’innover dans sa propre écriture.

Il publia son premier roman Vu en 1998. Dans cette savoureuse satire de la télé, on voyait le digne successeur de Marcel Aymé.

Puis UV, anagramme de VU, bravo l’artiste ! fut remarqué et salué par le prix Francetélévision 2003. Roman qui fut adapté à l’écran par Gilles Paquet Brenner.

Serge Joncour aussi scénariste a coécrit le scénario de: Elle s’appelait Sarah (d’après le roman de Tatiana de Rosnay) qui connut un brillant succès jusqu’aux USA.

A noter que L’idole, qui reçut le Grand Prix de l’humour noir Xavier-Forneret 2005,servit de canevas pour Superstar, le film de Xavier Giannoli.

Dans les dix-sept nouvelles de Combien de fois je t’aime, Serge Joncour ne fait pas rimer amour avec toujours. Il met l’accent sur l’incommunicabilité à l’ère du net.

Sans oublier L’homme qui ne savait pas dire non, Un grand cru ! Humour, situations rocambolesques, réflexion sur la société.

Son dixième roman L’Amour sans le faire remporta le Prix des Hebdos en région.

Ce roman, ayant pour thème le retour aux sources, plein de tendresse, hors du temps et des modes, est écrit à la bonne distance, entre espoir et fatalisme.

Serge Joncour habille la douleur d’une force qui devient pudeur. Le lecteur est ferré par une construction alternée, subtile, implacable. Tout est fluide, harmonieux.

Incontestablement son meilleur roman pour François Busnel. Un baume.

L’ironie mordante des précédents livres a cédé la place à une justesse de ton nouvelle.

Serge Joncour, c’est aussi une voix, le dimanche midi, aux Papous (France Culture), spécialiste des aires de repos, et fin décodeur du DLA (diagnostic à l’aveugle).

Présent sur les réseaux sociaux, il comptabilise une myriade de followers et amis.

Ses tweets suivent l’actualité, comme celui-ci : « A tous ceux qui ne peuvent pas aller dans leur magasin de bricolage le dimanche…Allez dans les librairies ».

Il y a du Raymond Devos chez Serge Joncour : au départ une situation normale, un léger dérapage et vous voilà pris au piège. Vous aussi vous craquerez pour son humour incisif, son imagination pétillante et sa subtile et vibrante écriture. Une écriture au plus près, juste, sensible, avec des moments de grâce qui vous cueillent.

Son péché mignon ? Le chocolat, je crois savoir ! C’est son carburant, confie-t-il.

Sa notoriété dépasse les frontières et le conduit régulièrement à Budapest.

Pour lui, rencontrer ses lecteurs n’est pas une sinécure mais un plaisir.

Alors profitez de sa présence parmi nous ! Et surtout lisez le !

Nadine Doyen, une joncourophile.

©Chronique de Nadine Doyen

L’accomplissement de l’amour – Eva Almassy – Éditions de l’Olivier.

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  • L’accomplissement de l’amour – Eva Almassy – Éditions de l’Olivier.

Eva Almassy explique en exergue qu’elle a transposé une nouvelle de Robert Musil à l’époque des réseaux sociaux. Elle arpente les territoires du sentiment amoureux et développe le thème de l’infidélité : entre tromper et trahir, où se situe la nuance ?

Dans ce roman, l’auteur autopsie le couple à travers le duo Béatrice et Angel dont elle retrace le passé. Le passé, Jérôme Prieur le définit comme « une bombe à fragmentation dont les particules restent fichées à l’intérieur du corps ». Le récit s’ouvre sur un différend agressif, des injures, des menaces : « Tu le regretteras » et le départ de l’héroïne. Celle-ci se décrit sans complaisance, « en négatif » et constate l’usure de son couple. L’addiction à l’ordinateur vient combler l’absence de dialogue, de partage avec Angel, « l’homme qui ne lui avait pas fait d’enfants », « un poids mort », « un masque de silence » depuis vingt ans, responsable de son corps sclérosé.

Pour tromper sa solitude et compenser sa carence affective, Béa va surfer sur un site de femmes. On peut s’interroger sur sa recherche d’une femme. Chercherait-elle « une compensation, une mère, un nuage de maternité » ? Aurait-elle une orientation bi ? D’ailleurs son pseudo « Bee » sera source de quiproquo pour Vanessa qui, très vite, va lui déclarer sans détours sa flamme, en la bombardant de mails.

Mais où Béatrice fuit-elle, avec autant d’euphorie ? Qui va-t-elle donc rejoindre ?

La narratrice nous tient en haleine dès le début et nous entraîne dans leur traversée de Paris, rythmée par l’écoulement des minutes s’évaporant « avec une paresse toute dominicale » ou les battements de cœur. Le récit épouse des lignes droites symbolisant la détermination de Béa, ou la flèche de Cupidon et des circulaires pour traduire son approche de l’inconnu ou les heures de la nuit encerclant la chambre.

Cette parenthèse amoureuse articulée en trois temps n’est pas sans rappeler le roman de Jean-Marc Parisis : Avant, pendant, après. Avant : c’est Béa, seule, qui aspire à l’accomplissement de l’amour, qui transpire de désir. On est témoin de son embrasement pour cet inconnu ou presque. L’inconnu, n’est-ce pas ce que l’on désire, ce qui est désirable chez l’autre ? Son emballement est palpable à la veille de la rencontre en chair et os. L’auteur sait décortiquer les états intérieurs de Béa causé par cette passion naissante. On pense au film Le temps d’une aventure où l’héroïne s’offreune passion d’un jour avec un inconnu.Et si son salut venait de sa rencontre avec un autre homme ? Pendant : c‘est la relation tendre, charnelle et fusionnelle des deux protagonistes, des étreintes , des baisers fougueux à la Rodin.

Après :c’est Béa qui retourne à sa solitude et sombre dans les affres de l’auto apitoiement. Dans de longs monologues, elle confie son désarroi de mener cette « vie de chien », depuis qu’Angel n’est plus qu’un « cinglé qui veut devenir un pur esprit ». Sa désillusion lancinante la rend pathétique. Faut-il conclure que des amours clandestines engendrent frustration et chagrin pour l’un et culpabilité pour l’autre ? Peut-on accepter une vie amoureuse dans l’ombre, l’attente et le mensonge ?

Eva Almassy nous plonge dans les pensées intérieures de l’héroïne. Béa, en femme échaudée prodigue à ses congénères de précieux conseils : « Femmes, mes sœurs, fuyez, ne faites pas comme moi, sauvez vous ». Parmi les digressions, elle se remémore la position d’une psychologue concernant les couples sans amour, qui y voyait «  de la bestialité ». Toutefois, l’auteur ne cherche pas à généraliser les conséquences d’une aventure clandestine, elle montre juste le fiasco pour Béa.

Le récit est scandé par les phrases : « C’est invraisemblable », « C’est incroyable », « C’est inimaginable », traduisant les états d’âme de Béa, un vrai maelström.

Eva Almassy explore le délitement du couple (mensonges, adultère, lassitude), aborde les relations amoureuses virtuelles qui ouvrent la porte aux frasques extra conjugales et en pointe les limites et les dérives. Elle interroge l’état des relations entre hommes et femmes liées à la trinité : désir, plaisir, souffrance et décrit avec justesse l’état psychologique de ce trio. Au final, l’héroïne se livre à un travail d’introspection d’une lucidité sidérante et douloureuse. Sont évoquées les ombres tutélaires de Virginia Woolf et Bergman. Eva Almassy signe un roman troublant, très contemporain, servi par une écriture fiévreuse, empreinte de sensualité dans lequel elle explose toutes les illusions possible sur l’amour.

©Nadine Doyen

Les Hamacs de carton, une enquête du capitaine Anato en Amazonie française – Colon Niel. Actes Sud, juin 2013 (première édition aux Ed. du Rouergue en 2012). 380 pages, 8,80 euros.

  • Les Hamacs de carton, une enquête du capitaine Anato en Amazonie française – Colon Niel. Actes Sud, juin 2013 (première édition aux Ed. du Rouergue en 2012). 380 pages, 8,80 euros.

 

 

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Une intrigue dense et bien ficelée, des personnages consistants, pour cette enquête policière dans laquelle on se laisse volontiers embarquer. Son originalité est sans conteste l’univers dans lequel elle se déroule, peu exploré habituellement dans ce genre de littérature : la Guyane française, et plus particulièrement les communautés de Noirs-Marrons qui vivent le long du fleuve Maroni.

 

Le capitaine Anato mène l’enquête, fraîchement débarqué de la capitale métropolitaine, de la nécropole, comme certains Guyanais appellent la France. Anato est lui-même d’origine ndjuka, l’une de ces communautés de Noirs-Marrons, mais de ses origines, il ne connait pas grand-chose, car ses parents avaient quitté la Guyane pour la France alors qu’il était encore enfant. Il a donc passé la majeure partie de sa vie à Paris. Mais le jour où ses deux parents, retournés en Guyane pour la première fois depuis tout ce temps, y meurent tous deux dans un accident de voiture, le capitaine Anato ressent le besoin de se rapprocher de ses racines. Il postule donc pour un poste à Cayenne, sans trop savoir ce qu’il espérait retrouver là-bas. Il y retrouvera des membres de sa famille, mais se sentira au départ, véritablement étranger, ne connaissant rien ou presque de la culture ndjuka d’une part, et d’autre part à cause de son métier, car une des premières enquêtes qui lui sera confiée, le plongera de plain-pied dans ces communautés qui vivent au bord du fleuve.

 

Les victimes sont une mère et ses deux enfants, d’origine ndjuka comme lui, retrouvés mort du jour au lendemain dans leurs hamacs. Une famille qui vivait un peu à l’écart du village et donc le père souvent absent, travaille sur des chantiers d’orpaillage. Il y avait aussi déjà une jeune fille assassinée à Cayenne pour un portable, puis une fonctionnaire française qui sera retrouvée morte et salement amochée, au fond d’un ravin, dans une partie de forêt plutôt fréquentée près de Cayenne, où elle faisait régulièrement du jogging. Trois histoires à priori non liées, mais qui petit à petit vont laisser apparaître des ramifications très entremêlées, jusqu’à impliquer un membre de la famille même du capitaine Anato : une jeune nièce, Monique, qui sort avec un français de 20 ans plus âgé qu’elle, au passé trouble. Anato va se retrouver dans une position plutôt inconfortable, mais qui au final va s’avérer un atout majeur, alors que son adjoint, Vacaresse, est guyanais, mais sort peu de Cayenne et ne connait pas grand-chose de ces communautés Noirs-Marrons du bord du fleuve. Entre les deux hommes, la communication ne sera pas des plus faciles.

 

Dans ce polar à l’ambiance très particulière, c’est tout un visage méconnu de la Guyane que nous fait découvrir l’auteur, au-delà de la violence urbaine de Cayenne et des problèmes causés ailleurs par l’orpaillage. Là, nous sommes vraiment plongés au cœur du quotidien et de la culture noirs-marrons d’un part, déjà complexe car sous cette dénomination, se regroupent différentes communautés : les Ndjukas, qui furent les premiers à gagner leur liberté, reconnu dès 1760, et puis les Alukus ou Bonis, les Saramakas, les Paramakas, qui bien que partageant une même origine identitaire, ont entre elles parfois un passé de conflit. Cette enquête du capitaine Anato met en lumière ces histoires d’identité, de territoire et surtout les problématiques de papiers avec l’administration française, selon que l’on soit né côté Guyanais ou côté Surinam du fleuve, qui est pour les Noirs-Marrons un seul et unique territoire, et puis des histoires de corruption et comment chacun lutte pour exister et pour réaliser ses rêves. L’enquête elle-même se suit avec intérêt, mais ce n’est pas vraiment l’intrigue ou le style de l’écriture qui rend ce roman attachant, mais bien la découverte des dessous d’un territoire à la fois lié à la France et tellement éloigné d’elle à tous points de vue, ainsi que l’histoire lourde d’un multiculturalisme, avec beaucoup de plaies pas encore refermées.

 

Cette enquête est la première d’une série où on pourra retrouver le capitaine Anato et son adjoint Vacaresse, toujours en Guyane, aux Ed. du Rouergue, coll. Rouergue Noir.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

 

indextNé en 1976 en banlieue parisienne, Colin Niel vit aujourd’hui en Guadeloupe. Ingénieur en environnement, spécialisé dans la préservation de la biodiversité, il a quitté la métropole après ses études pour travailler en Guyane durant six années qui lui ont permis de côtoyer les nombreuses cultures de la région et notamment les populations alukus et ndjukas du fleuve Maroni. Il a voulu faire partager, sous la forme d’un roman policier profondément social et très documenté, le destin parfois tragique d’une partie des habitants de Guyane qui l’ont tant marqué.

 

 

Jean-Vincent Verdonnet a rejoint le cercle

Jean-Vincent Verdonnet

a rejoint le cercle

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Après Rüdiger Fischer, le passeur de l’Édition en Forêt. Après Alain Germoz (le fils de Roger Avermaete), animateur d’un Archipel de tolérance et de francophonie à Anvers. Encore un poète ami qui s’en est allé : Jean-Vincent Verdonnet – pour reprendre la formulation délicate du faire-part annonçant son décès – « s’est éteint » le 16 septembre. Il repose à Bossey, en Haute-Savoie, où il était né le 19 avril 1923. Nous nous étions rencontrés à Rodez du temps convivial de Jean Digot et nous avions sympathisé. En taiseux, lui le Savoyard, moi l’Ardennais. Malgré les distances, nous avions gardé le contact. Par lettres et courriels.

Homme de parole et de fidélité, donc de convictions, Jean-Vincent Verdonnet avait combattu dans la Résistance. Comme poète, il a aussi été un résistant et il n’a cessé d’évoquer son pays natal et ses paysages de montagnes, de villages perdus et de lenteurs paysannes. On pourrait dire que sa poésie avait pris le pas du montagnard pour accéder à des sommets d’antique sagesse.

Homme de fidélité, disions-nous. La majeure partie de l’œuvre de Jean-Vincent est parue chez Rougerie. Mais aussi fidèle en amitié : il nous a offert, en 2011, une Furtive écoute, parue en Buisson ardent. Cela se terminait par ce beau quatrain prémonitoire :

« Écrire une dernière fois

en laissant au creux de la page

la semence noire des mots

pour une moisson de lumière »

©Francis Chenot

CLANDESTIN – Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 11 p.)

    CLANDESTIN - Alfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L'Harmattan – 11 p.)

  • CLANDESTINAlfredo FRESSIA – (Poètes des cinq continents – Ed. L’Harmattan – 110 p.)

Alfredo FRESSIA explique dans une préface brève qu’il est Urugayen, qu’il écrit en espagnol mais vit exilé au Brésil. Et qu’il a des liens avec la France à travers les poètes français originaires du même pays, Laforgue, Lautréamont, Supervielle. Et manifestement, à cause de ce passé, il parle français très naturellement. Aidé d’une amie poète, Annie Salager, poète lyonnaise notoire (Elle a notamment obtenu le Prix Mallarmé en 2011 pour Travaux de lumière), Alfredo FRESSIA s’est « auto-traduit » dans ce livre dense et varié. Les leçons poétiques de l’histoire y voisinent avec celles de l’humour, et d’autres, bien sûr directement émanées de la condition humaine du poète, plus graves et parfois plus cruelles. Sans vouloir faire un rapprochement facile, il y a quelque chose de la mentalité d’un Pessoa qui transparaît secrètement dans un poème tel que « Leçon d’histoire » ou « Èclipse », même si Fressia n’écrit pas en portugais, et rapporte son ascendance hispano-italienne. Par d’autres côtés, un rapprochement est possible avec Cavafis, par exemple dans le poème « Les Perses », « Journal de chasse ». Plus généralement, par son utilisation de thèmes historiques, antiques en particulier. Enfin, c’est une poésie sous-tendue de mille allusions culturelles qu’il n’est pas obligatoirement nécessaire de percevoir, mais qui apportent le charme un peu surréaliste de la mythologie à une poésie où le très grave et le léger, l’ordre et le chaos, le profane et le religieux, voisinent avec élégance, parfois se répondant d’un poème à l’autre de façon un peu narquoise. Les poèmes où son inspiration est la plus puissante sont ceux comme « Après » (Después) où il affronte directement les questions brûlantes de toujours : nostalgie d’un paradis qui n’a sans doute jamais existé, interrogations sur la divinité, sur les fins dernières. Je ne peux me tenir d’en citer deux strophes qui donneront une idée du talent de Fressia, la première et la dernière,

APRÈS (p.109)

Maintenant après le chant, derrière la sirène,

quand le silence revient pour remédier le monde,

quand la main approche sa fleur à même la terre

et résonne un poème profond car il est muet.

………………………………………………………………….

Justes ou pécheurs cela indiffère à la poussière,

nous enregistrons notre mort, nous l’historions avec de l’oubli

pour faire des os un éclat ardent dans la boue

et mordre ainsi dans la nuit la racine du paradis.

Il y a chez Alberto FRESSIA une grandeur remarquable, associé à une quotidienneté et une ouverture de ses poèmes, qui leur donne un ton original et prenant.

Précisons pour les lecteurs qui parlent l’espagnol que le texte original est en regard sur la page de gauche et qu’il faut s’en féliciter, la traduction en page de droite étant plus appréciable encore du fait que l’on peut consulter ce qu’elle traduit. Tous les livres de poèmes traduits mériteraient d’adopter ce principe, même si tous les lecteurs ne sont pas forcément en mesure de comparer (selon la langue et le type d’alphabet), ne serait-ce que pour entrer visuellement en contact avec un langage venu « d’ailleurs ». Ce contact avec l‘ailleurs étant un trait fondamental de ce qu’on pourrait appeler sommairement « l’essence du poétique ».

©Xavier Bordes – (Paris, 1 nov.2013)

http://xavierbordes.wordpress.com/