Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

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  • Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

L’auteure décrit l’errance que nous devrions tous inscrire dans l’espace, le temps et l’imaginaire. Ses thèmes déjà abordés dans Chemin de feu, son précédent ouvrage paru chez le même éditeur, se retrouvent ici dans Lieux-non dits : absence/présence, feu/obscurité, mort/vie, périple/inertie… Lieux-non dits, lieux suggérés mais (in)attendus ! Au bout de la poésie de Geneviève Roch, nous devinons toujours l’espoir, mais combien de combats pour en arriver là : « … l’absence de quelque chose/ qui cherche sa présence/ et ne la trouve pas … ». A chacun de nous de guetter cette « ouverture qui traverse l’absurde », d’entrapercevoir « cette brèche… qui laisse deviner/ comme un feu … », de pressentir « une réalité autre ». Mais le but que l’on croyait avoir atteint n’est-il pas qu’éphémère et n’incite-t-il pas à une lutte continuelle même si ce n’est que pour deviner « dans la grâce de l’inaperçu … un point qui étincelle ». La poésie de Geneviève Roch est profonde et concerne seulement celui qui se cherche et ne se contente pas du peu qu’il a à portée de sens.

©Chronique de Patrice Breno

La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013

 Bayo Gérard

  • La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013 ; 14 euros.

On connaît Gérard Bayo, « un poète pour demain », tel que l’entend l’intitulé de son avant-dernier ouvrage paru en été 2012, aux éditions En Forêt / Im Wald, portées avec une indéfectible amitié traversière en faveur de poètes de langues française et allemande, par ce cher compagnon de route disparu un an plus tard, en été 2013, Rüdiger Fischer, l’ami de l’ami en recherche pour trouver.

Dans ce nouvel ouvrage paru à la Maison d’édition L’herbe qui tremble, créées en 2008, où les éditeurs s’attèlent « paisiblement à son enracinement dans le paysage éditorial francophone », où la part belle est faite à la poésie et où tout se fabrique avec cette délicate attention ; discrétion soulignée par la métaphore filée de « l’herbe fragile entre deux pavés, certains s’arrêteront pour la saluer tandis que d’autres passeront leur chemin », La langue des signes se décline sur une échelle du temps in fini, car permanent, immanent, telle la ronde des saisons. Le poète parfois résigné, parfois intranquille (p.74) observe :

Inutile d’ajouter la mort

Ni à son heure le printemps.

Et dans le poème : Fragment de voyage (p. 48)

à quoi voit-on

qu’on est vivant ?

Puis (p. 49)

à quoi voit-on

qu’on est mort ?

Le poète semble ici & maintenant être en quête, à la recherche d’un temps non perdu, simplement passé, à l’échelle humaine trop humaine et revivifié par la mémoire si vive qu’elle fait mal et en même temps : elle fait illusion, tient lieu de réel intemporel au plus quotidien des quotidiens, ainsi que traduit ci-après (p. 58) :

Tout en ce monde

est illusion,

à l’exception

du réel et du rêve.

Et

Encore faut-il se souvenir de ce qu’on a

immergé là. (p. 75)

Rêve-olution et lumière rédemptrice, consolatrice, mais aussi sujet d’interrogation mystique chez le poète (p. 32) :

et si la lumière

avait à voir avec la mort – et celle-ci avec

le visage de l’amour.

Le temps a passé, tant sur le poète que sur les lieux, aimés, arpentés, connus / inconnus / reconnus, selon l’axiome heideggérien ; sur les demeures qu’il a habitées. Y raisonnent & résonnent : le tintement d’un carillon ou bien celui – comme en un auguste rappel – d’une cloche au fond du val, dans le grand dehors d’un paisible village, ou bien s’appréhende – porté par le vent sur monts et collines, « sous la voûte des arbres »,où passe une fois encore ce promeneur solitaire accomplissant – tel un rituel sacré, cette proménadologie réflexive qui le porte ainsi à formuler un souhait (p. 46) :

– Ô combien

je voudrais

à présent un pays pour vivre ! Au bord de la fosse

la terre natale.

Tempéré par cette lucide observation :

Mais là-bas, ta maison fait silence

au milieu du silence

ensauvagés pruniers,

noyers, pommiers… Sur le promontoire vient s’étendre

le vent,

sa solitude.

Pourtant sur ce chemin d’apparente solitude, comme en une sorte de pèlerinage auquel plusieurs compagnons prendraient part, n’entend-t-on pas, murmurantes : la voix du poète relayée ici et là par celles de Rilke et de Jaccottet, dans le lointain celle de Hölderlin, plus proches, plus poignantes aussi, celles d’Anna Akhmatova, d’Edith Stein, de Celan, de János Pilinszky (regrettant l’absence de Dieu au monde) et puis encore celle bien vivante du poète ami, Horia Badescu ? (p. 12)

Et la route avec toi s’en va…

Un peu de temps encore : tu seras seul

avec ton bonheur, le leur

jusqu’à toi,

l’à jamais

partagé.

La langue des signes semble ainsi prendre la forme d’une archipélisation d’alliance-fusion entre les mots, les images et les sons que le poète a appris, oubliés, réappris à ressentir, de manière intuitive, impérieuse. Une langue d’enfance, mais aussi de la séparation, de la perte sans perdition, de la chute, du deuil improbable, du doute en une concorde possible, en raison de ce qui s’est réellement passé : l’impensable. Une langue consolatrice et aigue lorsque posée sur les paysages tant mentaux que géographiques, et sur l’Histoire : copeaux de vérités parcellaires, sujette à « la » mélancolie assumée. Une langue avec laquelle communier, malgré tout ce qui fâche et révolte, et dans laquelle puiser la créativité d’une écriture poétique, témoignage, à l’écoute et à l’œuvre, esquissée, (comme en un tableau), épurée (less is more), trouée (…). Chemin faisant, Gérard Bayo semble avoir résolu la question lancinante que se pose tout passeur attentif du verbe : « comment mettre tout ceci en mots ? » : par la langue des signes.

©Rome Deguergue

– Butinage(s), Gaston Herbreteau ; Illustrateur : Brunella Baldi ; Editeur : Soc et Foc 

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Butinage(s), Gaston Herbreteau ; Illustrateur : Brunella Baldi ; Editeur : Soc et Foc ; ISBN : 978-2-912360-84-7 ; 2013 ; €12

 
Butiner. Passer de fleur en fleur. De jardin en jardin. De mot et mot. De poème à poème. D’image à image. Joli programme et fort agréable à feuilleter, rêver, jouer, se souvenir.

 
Se laisser prendre par les images et suivre le fil du crayon et des couleurs. Rêver quand les mots nous emportent dans cet entre-deux du musement poétique. Jouer avec les mots, les rimes, les homonymes et les sonorités. Se souvenir aussi quand le temps passe et transforme le monde.

 
Un livre en prise avec la vie. Toute simple. Humaine.

Où est
le chemin
dans le bois où
jadis allaient
au rendez-vous
les amoureux
du village
que restera-t-il
des jalons du passé ?

Les gares de péage.

 

 

©Chronique de Patrick Joquel 

P H I L I P P E J O N E S

P H I L I P P E   J O N E S  photo9

Plutôt qu’être à l’affût – commercial, et donc éculé – du «nouveau» ou du performant, la critique littéraire devrait s’attacher à la valeur intrinsèque des livres, certes estimée subjectivement, mais quels que soient l’âge ou la renommée de leurs auteurs. Truisme, mais pas forcément dans l’usage. Tel fait un chef-d’œuvre à moins de vingt ans, l’autre à plus de quatre-vingts; ou un navet, auquel cas le silence, discret ou terrible, vaut mieux que l’éreintement (profitable, selon Alain Bosquet) ou qu’un de ces «vient de paraître» d’une insignifiance condescendante. Peut-être, à la décharge des recenseurs visés, invoquera-t-on les nombreuses analyses dont un auteur chevronné a pu faire l’objet et qu’un livre d’«outre maturité» ne laisserait guère qu’à répéter des qualités ou défauts reconnus. C’est négliger qu’en dépit de constantes, une œuvre évolue et qu’à mesure son déroulement offre des lignes de perspectives plus amples et souvent éclairantes.

Ainsi de Philippe Jones que le souci de la construction a toujours animé et taraudé, tant chez les artistes qu’il étudiait en critique professionnel et, dirais-je, «illustrait» à leur tour de regards pénétrants, que dans l’écriture minutieuse et concertée de ses propres poèmes (par groupements ou ‘en miroir’, par exemple). Or voici que, comme pour entériner ses nonante ans, un nouveau livre de Jones structure et détaille la notion D’espace endomaines (1). Un espace-temps, enchaînant sur le frontispice de Gabriel Belgeonne, puisque les formes de la Nature, «pierres cailloux fossiles» ou autres, détiennent «un propos» tacite, message en quête de sens au travers et à la faveur des périodes qui les relient, les rallient à nous; par la fusion ou la calcification, elles sont témoins qui «instruise(nt) les mesures», vrais instruments à faire toucher le temps, et à nous toucher, tels que les avait pressentis, déjà et non sans mystère, les burins de Jean Le Moal, tels ces oiseaux «d’ailleurs et d’autrefois», étrangement plantés, sur le reliquaire d’un cœur ou sur «le crâne d’un sage», l’œil figé tant au loin qu’en soi.

Ce qui s’est perpétré, et perpétué, dans la noblesse de la matière, qu’elle soit brique ou marbre, selon la juste forme qu’elle contient, et qui en émane : c’est l’in-formation de la lutte permanente qui nous parvient, sans hâte ni atermoiement, «un bref bilan y a-t-il exception». Sans pour autant qu’il faille «devancer tout progrès/ jusqu’au bang à venir», suffit des «nids de poule du hasard». Dans les divers «domaines» où le poète Jones guette et s’exerce, on le sent «fouiller la pierre, en parcourir les strates, en prendre l’épaisseur et se glisser en elle pour en voir l’autre face» mais ce besoin résulte du «cheminement» même de vivre, et c’est dans l’entre-temps du monde que son chant est le plus simplement émouvant :

dur de quitter le monde

plus dur d’être quitté par lui

toute lampe s’éteint

s’établit le silence

et partout le vide se fonde

vers où se tend la main

Comme en écho, et paru conjointement (2), Parenthèses («ce qui se pense et se dit sans en avouer l’éventuelle importance») précise que «le propre du poème est d’humaniser le monde et le monde offre à cette fin ses références», parmi lesquelles «les oiseaux (qui) s’en reviennent» et l’arbre

dressé, poitrine ou verte au ciel, (qui) occupe son espace

Lui aussi se trace et relève du langage jusqu’à s’identifier avec l’homme, de sorte que «chaque voyageur fonde son paysage», et que «le temps c’est soi-même on le sait». Récit d’un lyrisme très singulier et neuf chez Jones, qui nous confirme cet enchevêtrement de «l’un l’autre». On y reconnaît «cette joie du vivant». Le deuil aussi, «qu’une ligne suggère et ne définit point» ni moins encore n’atténue. Point d’orgue :

ni deuils ni joies ne se comparent

fermer les parenthèses

que le regard se porte ailleurs

  1. Éditions «Le Taillis Pré», Châtelineau, 2013.

  2. Éditions «Le Cormier», Bruxelles, 2013.

©Chronique d’André DOMS

ALEXANDRE V O I S A R D

 index

ALEXANDRE V O I S A R D

Forte et délicate, à la fois ferme (Assez dit assez parlé) et prudente (chanter encore aiderait peut-être / à y voir goutte), interrogeant notre dite progression depuis que nous a fui / la lumière jaillie de nos briquets, et tentée en cette époque itérative de laisser ressasser la lune enfin dans le désordre des linges où nos mères / laissèrent sang et os, la poésie d’Alexandre Voisard, comme toute son œuvre, aussi graphique et d’engagement politique, poursuit un constat d’être. Aux solennités creuses, au boucan liturgique, ce Jurassien juré préfère nos récits de naufragés, plus volontiers rameur que hargneux capitaine et, en tout cas relié au mouvement permanent, dont l’image de l’océan père fondateur, ayant pris place en nous / il y a longtemps refait surface / rabâchant l’épître que nous savons, avec ses exemples et contre-exemples.

C’est qu’il faut oser vivre communément, humblement mais sans servitude plus ou moins volontaire, entre résistance et désir, en loup voyant aux aguets de tout (ce) qui bouge et désormais plus soucieux de déchiffrer ce qui se trouve Derrière la lampe (1), qui ne peut se dire / encette langue d’argile, ou pire: de bois, d’aujourd’hui. Si Voisard, poète au regard ample, au long cours / entre Grande Ourse et flambées d’essarts / à chaque escale réinvente / orient et occident, il n’étonne pas moins en ajusteur de connotations subtiles, hors toute complexité discursive, et si son poème rebelle se rêve, il se rive aussi au sens le plus précis, parce qu’impatient de dire vrai/ à l’heure juste, et cette coïncidence signifiante importe au poète-artisan. Si donc son verbe imparfait ne résout rien, pourémerger trouble troublant en ta précarité, il demeure la vigile essentielle dans cette nuit où l’on veut croire, encore, au lever du jour. Car la terreest un texte livide / auquel il faut donner de la couleur et nous reste la tâche de dire l’effort au retroussis du temps.

Aussi, qu’il parle du for intérieur ou se souvienne d’amis (l’éditeur Bertil Galland, le grand Maurice Chappaz), tendu entre le noyau du silence et la fenêtre matinale ouverte au «monde entier» de Cendrars, Voisard touche à tous les claviers: voix majeure et soutenue de gravité, ou parler bas du plus intime, évoquant l’immense courant de l’histoire et veillant à ce que la fleur meurtrie / soit décrite en petites phrases sautillantes. Quand lui vient l’enfance aux lèvres, la source qui fascinait également Arthur Praillet (qu’on se rappelle ici), ressurgissent le préau et tant d’écarts, ou ces silves que le Robert définit comme de «petits poèmes légers… ayant un air d’improvisation», mais qu’elles en soient ou non, prenons garde au poète lovéen sa barque… sa main dans l’onde, par tous temps, caril éveille les soupçons à susciter la vraie réflexion sur nous-mêmes :

Vois-tu / ce que tu penses / sais-tu / ce que tu vois ?

— Saurez-vous chanter / comme l’allumette /

À l’instant où / s’approche la bougie ?

©Chronique d’André Doms

(1) Éditions «Empreintes», Chavannes-près-Renens, 2012.