Auteur : lievenn
Invitation: Guy Ducaté à la Galerie La Louve du 6 au 15 mars 2015
Camille Cloutier
Camille Cloutier
De Bruxelles, Camille Cloutier recherche une dynamique subtile et l’équilibre parfait par les dessins les plus simples mais aussi d’une confusion très organisée afin que jaillissent les énigmes de l’être. Une légèreté se dégage : elle contrebalance l’accumulation des formes, leur donne tout son sens. Le vide qui circule libère une élégance des formes et des couleurs. Le dessin s’envole, il est parfait. C’est un oiseau qui danse en pleine majesté. Le regard est touché par une poésie visuelle : le charme du charnel prend une dimension verticale, aérienne. La beauté est en éclats et volutes élégants, lumineux.
Dans des architectures suspendues, des mariages se font. Un soleil perce dans des successions d’ovales. L’œuvre rend sensible le vide qu’elle tente de combler. Elle intervient comme une fuite en avant, une superfétation de formes et de couleurs dont le caractère parfois incertain signale le caractère ineffable d’une vérité qui ne peut se laisser enfermer. L’image repousse ce qu’elle aborde, refuse ce qu’elle est sur le point de recevoir. En cette « parade », le désir d’étreindre et celui de renoncer jouent à fond au sein des arabesques et des entrelacs. Chaque dessin figure l’en-dedans qu’il réussit à faire passer au dehors.
Pour cela, la créatrice fait appel à ses rêves d’enfants (nourrie des images premières de Maurice Sendak) : « C’est un sac que j’ai toujours sur moi , où je pioche quand je n’y crois plus » dit celle qui a renoncé à être immortelle et qui après avoir vécu à Annecy une enfance digne de punky brewster, à Charolles pour apprendre des valeurs profondes, à Marseille pour penser l’art en ébullition, à New York pour remettre à plat cette pensée a trouvé à Bruxelles le clé « pour être une suite de soi » et repenser le dessin auprès de tous les irréguliers de l’art belge si peu enclins aux académismes. Celle qui écoute Christophe et ses mots bleus, Bashung pour son bleu pétrole et les Rita mitsouko pour leur cool frénésie a donc trouvé en « Plat Pays » sa route comparable à celle de Madison – car l’artiste aime se définir fleur bleue… Est-ce pour cela que, à travers leur humour, ils murmurent à l’oreille des nuages ?
Camille Cloutier a exposé récemment à « ART TRUC TROC », palais des Beaux arts, Bruxelles et va exposer à la Galerie Ruffieux – Bril, Chambéry, mars – avril 2015.
© Jean-Paul Gavard-Perret
Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).
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Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).
Après La maison Atlantique, c’est Outre- Atlantique que Philippe Besson nous embarque sur les traces de son héros : James Dean. L’auteur a choisi la forme chorale pour dérouler cette exo-fiction.
La photo de la couverture « convoque » le lecteur. Ce visage, très photogénique, rayonne, irradie et hypnotise par « la puissance de son regard », ce « quelque chose de lumineux et de violent ». Mais que sait-on vraiment de cette icône ?
La citation en exergue résume, avec une violence implacable, le destin de cette « étoile » qui passa « comme une comète ».
Le roman s’ouvre sur une page magnifique, l’image attendrissante d’un couple attendant son premier enfant, du père caressant un ventre.
Ce qui est inattendu, c’est que Philippe Besson donne la parole aux disparus dont la mère et son fils. Les confidences n’en sont que plus poignantes.
La mère relate la malédiction qui semble peser sur la famille, et ses atermoiements quand elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Faut-il cacher la vérité ou non ? Quelle est la solution la moins dramatique pour Jimmy ?
De toute évidence, être orphelin si jeune, à neuf ans, causa un traumatisme qui le hante à jamais. Et Jimmy de nous rappeler qu’une mère, c’est irremplaçable. On pense à la douleur que W.H Auden éprouva dans les mêmes circonstances. N’est-ce pas « un monde qui s’écroule et l’enfance qui disparaît avec celle qui l’a fait naître ? ».
Il comprend que « c’est fini de ces deux ailes qui le portaient depuis toujours, ces deux ailes qui lui donnaient ce surcroît d ‘assurance » et se terre dans son mutisme, lui, le « sentimental ».Le manque l’habite, c’est en fini de leurs rires, leur complicité.
Jimmy reconnaît sa dette envers la gent féminine. Plusieurs femmes se révèlent importantes dans sa vie, « faites pour être des prothèses ». Celle qui l’enfanta. Celle qui le recueille et l’élève comme son fils. Celle qui le prend sous son aile et lui enseigne les rudiments de l’art dramatique : Adeline, qui a compris sa fragilité, a su mettre en exergue son talent, et tel un mentor, le stimule et l’encourage. Il croise sur un tournage Liz Taylor qui souhaite protéger « ce rebelle au cœur tendre », suite à ses confidences. Julie Harris est chargée de « tempérer ses ardeurs ».
Le dramaturge, Tennessee Williams, venu voir « ce gamin » prometteur, à la « beauté à couper le souffle », découvre un acteur qui dégage « une énergie sexuelle ».
Son professeur Gene Owen ne remarque pas de suite cet étudiant en droit, gauche, « l’air d’un oiseau tombé du nid », mais son interprétation du « prince danois » l’impressionne par son jeu différent, et il décèle en lui « comme du diamant brut ».
Le portrait se reconstitue comme un puzzle pour le lecteur. Souvent redondant, car tous le perçoivent de même. «Un enfant plein de vitalité », « débordant d’énergie ». Ses lunettes le rendent « sexy ». On devine une relation fusionnelle avec sa mère, elle qui l’a initié à des loisirs comme la danse, les chansons, l’art dramatique, le violon, ce que son père réprouvait, privilégiant le sport. Ne l’a-t- on pas accusée de cultiver chez Jimmy sa différence ? De l’élever comme si c’était une fille ? N’est-ce pas elle qui déclencha, puis encouragea son « désir irrésistible de faire l’acteur » ? N’est-ce pas sa mère qui aspirait à voir « de la lumière dans son visage » ?
Jimmy passait pour « un élève appliqué, sérieux, consciencieux », mais il était victime de moqueries, à cause de son accent, de sa « dégaine de paysan ».
Après la disparition de sa mère, il ne supporte pas que son entourage lui manifeste un débordement de compassion. Sa métamorphose, elle s’opère chez son oncle et sa tante Ortense, qui joue la mère de substitution et défend son frère, le père de Jimmy en ce qui concerne sa décision de le lui confier. Ce couple nous confronte au mode de vie des Quakers dont il fait partie. A 14 ans, il doit assumer sa singularité.
Sa passion pour la conduite (tracteur, moto, voiture), il l’a acquise chez les Winslow.
A 18 ans, son échec professionnel forge son caractère. Si certains sont sauvés par l’écriture, Jimmy, lui, trouve son échappatoire dans la lecture et le théâtre.
Natalie Wood égrène ses souvenirs. Elle a retenu de lui « sa solitude, sa sauvagerie ». Elle connut James sur un tournage et découvrit sa générosité ainsi que sa timidité.
Plus tard, « le binoclard » prend sa revanche. Quant à lui, il se présente sans complaisance : « difficile », reconnaît ses pulsions meurtrières. Ne s’était-il pas révélé bipolaire, balançant « en permanence entre l’excitation et l’abattement » ?
Sa vie amoureuse se révèle compliquée, erratique. Son look magnétique fascine. Il multiplie les aventures, succombe aux coups de foudre. Il se laisse séduire par Elisabeth Mc Pherson, son professeur, liaison éphémère qui le révèle : « un amant pressé et maladroit ». La relation avec le pasteur « un peu trop tendre » est ambiguë. Puis, il se montre attiré par les hommes, mais ceux qui « passent dans son lit », il les « chasse au petit matin ». Quant à l’acteur Sal Mineo, il le trouve trop jeune.
A son actif, trois films et des relations pas faciles avec l’équipe des films. Pour le réalisateur George Stevens, James Dean était « un type instable, ingérable », mais incandescent, il « crevait l’écran ».Imprévisible, il donne aussi du « fil à retordre » à Elie Kazan, à cause de ses « errances nocturnes » arrosées. Il lui cause la peur de sa vie, en acceptant une virée à moto. Quant à Rock Hudson, il lui reproche « sa désinvolture », « son arrogance insupportable », « sa suffisance ».
Le récit est ponctué de phrases qui marquent la rupture brutale et rappellent que cette icône n’échappa pas à son destin tragique. Il y a cette phrase, quasi prémonitoire, de Jimmy conjurant la mort devant des cercueils : « Dennis, il faut rire de tout. Et de la mort, en premier » qui prend une résonance particulière après l’accident.
L’avant-dernière voix, celle du chauffard, révolte, à la lecture de ses hésitations.
Une voix d’ outre- tombe clôt le récit, celle de James Dean qui nous livre la phrase , tenue secrète, qu’il chuchota à sa mère, devant son cercueil après avoir vu, en flashback, défiler des images marquantes de sa courte existence de 24 années.
Dans cette biographie romancée, Philippe Besson nous plonge dans « l’Amérique de la fin des années 40, pudibonde et corsetée », « cette grande nation », qui « n’est rien d’autre qu’une mère monstrueuse, qui dévore ses enfants, une putain de mère maquerelle qui brûle ses gagneuses et ses idoles ».
On suit les déménagements de la famille Dean, qui nous fait voyager de l’Indiana et « ses plaines interminables du Midwest, les hivers froids », à La Californie « pays écrasé de chaleur, connu pour ses plages bondées et sa décadence ».
Puis c’est ce retour à la ferme, chez l’oncle. Plus tard, la découverte de New York, des années 50 : « un choc », «Tellement gigantesque » et les lieux de tournages : Mendocino et ses « demeures en bois blanc », son « port de pêche préservé ».
On sillonne l’Amérique à bord du Zéphyr ou de l’express luxueux qu’est le Twentieth Century limited. Les paysages défilent, évoquent parfois des tableaux de Hopper, peintre de prédilection de l’auteur. Par exemple le décor « des fils électriques au-dessus des rues » ou des cafés ou bars bruyants, enfumés.
Tout comme son héros, Philippe Besson partage cette fascination pour l’Italie, Michel-Ange et la beauté masculine dans l’art.
Philippe Besson a le don de savoir se glisser dans la peau d’une femme et de nous émouvoir quand il filme l’émouvant adieu, « furtif et déchirant », d’une mère à son fils, se résumant à leurs regards et des mains étreintes. Ou encore quand la caméra suit cet enfant qui, en cachette, la nuit, va « pleurer sur sa tombe ». A travers son héros, l’auteur montre que les drames du passé, on peut les estomper mais on ne les efface pas.
L’auteur met en exergue l’ascension d’une idole vers la gloire, le désir de reconnaissance et sa dévorante ambition, une fois sous les feux de la rampe.
Le buzz que les médias génèrent autour de cette « beauté crépusculaire » le rend « ivre de son image jusqu’à l’euphorie ». Dans son besoin de brûler la vie par les deux bouts, dans ce tourbillon, cette ivresse de la vitesse, on pense à Françoise Sagan et ses virées en voiture. On subodore que Philippe Besson s’est fait plaisir, en revisitant la vie de cette figure mythique, à la carrière météorite, au seuil des 60 ans de sa disparition. N’avait-il pas des posters qui tapissaient les murs de sa chambre ?
Un roman qui invite à revoir les films mettant en scène James Dean, cet enfant terrible du cinéma, une personnalité aux multiples facettes, dévoilées, tour à tour, par ceux qui l’ont éduqué, côtoyé, aimé, fait tourner, adulé et vénéré.
©Nadine Doyen
Faux Partir de Patrice Maltaverne, Recueil de poèmes, éd. Le Manège du Cochon Seul [Nevers]. 2009 [60 p.] ; 9 €
Faux Partir de Patrice Maltaverne, Recueil de poèmes, éd. Le Manège du Cochon Seul [Nevers]. 2009 [60 p.] ; 9 €
A propos de l’auteur :
Patrice Maltaverne dirige le poézine Traction-Brabant depuis 2004 [Metz],
(Blog : http://www.traction-brabant.blogspot.com)
Auteur de poèmes publiés dans une vingtaine de revues, il a publié Lettre à l’absence en 2014 aux éditions de La Porte. (Cf. Article de Murielle Compère-Demarcy sur le site de La Cause Littéraire du 18/10/2014 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie).

A propos du recueil :
Les 8 premiers poèmes de Faux Partir sont parus dans les numéros 38 et 39 de la revue Le jardin ouvrier (octobre et décembre 2003) ; les poèmes n°5 et 6 A plusieurs reprises… ont été republiés dans l’anthologie Le jardin ouvrier publiée aux Éditions Flammarion (2008) ; les 8 poèmes suivants de Faux partir sont parus dans le numéro 11 de la revue Saltimbanques (novembre 2006).
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Rien ne sert de courir : il Faux Partir. A point, mais Partir.
Par quelles voies, par quels chemins ? Suivant quelles voix ?
Si un recueil de Patrice Maltaverne s’annonce comme une invitation à un voyager vrai (cf. Préface Pierre Bastide pour Faux Partir) c’est que l’on sait que ses poèmes sont bons compagnons de voyage. Et si Faux Partir résonne – avec son titre comme d’injonction – avec une poésie particulière, c’est que l’on sait que celle de Maltaverne tient la route et que le recueil ne manquera pas de dépaysements. Dépaysements salvateurs ou salutaires, avec bien des retours, de beaux arrêts sur images, moteur puissant en marche, et pour notre bel enthousiasme reconduit, le transport poétique garanti ! Grâce au poète passeur qui nous ouvre dans ce Faux Partir des chemins poursuivis en quatre quatre (suite de poèmes composés pour chacun de 4 quatrains), ouverts sur l’inconnu après que la voie droite a été perdue,
Au milieu du chemin de notre vie
Je me retrouvais dans une forêt obscure
Car la voie droite était perdue
des chemins entrouverts sur un inconnu familier pourtant, tel un rêve étrange & familier, en périphérie d’une ville déshumanisée où le sens se cherche, en quête d’un autre côté où le sens reste à chercher, autre versant de la vie & de soi-même jamais gagné, où le seul chemin à prendre revient toujours de naître. Cheminement -en plein cœur de la vie- poétique.
D’entrée, l’illusion d’optique jouée par le premier poème trouble l’effet de perspective. Premier poème du recueil qu’il faut lire en son intégralité pour en saisir la teneur et la profondeur. Pour saisir l’espace à déployer pour le lecteur et par lecteur, ici et tout au long du recueil :
Depuis que j’ai fini par me coucher
Dans un rêve qui s’enfuit au loin
Je cherche à le rattraper mort ou vif
Sur la route déjà rayée par la pluie
Aux frontières il est écrit qu’un pays
Doit naître pour annuler toutes les joies uniques
De cette vie toujours prête à être consommée
Sans changer de lit au milieu de rien
Tu parles quand bien même je serais debout
Je n’irai pas au-delà du panneau
Qui m’indique la fin de la ville
De tous nos instincts captifs sans le savoir
Mais de quoi diras-tu ne serait-ce
Pas de liberté qui m’inflige beaucoup
De ses grimaces au néant des jours ouvrables
Sous la vitre où témoigner de mes buées
Rythme entraîné, rythme parfois syncopé, rythme bousculé en sa linéarité, Rythme emporté parfois, comme l’est le rythme de notre lecture : le vers ne s’arrête pas, embraye sur d’autres contrées sans cesse remises, vers d’autres pages, d’autres poèmes, d’autres paysages – à des vitesses, selon des points de vue, avec des directives variables.
Depuis que j’ai fini par me coucher
Dans un rêve qui s’enfuit au loin
écrit le poète. Fini, il a fini par se coucher : après quel combat, est-ce là position de résigné, est-ce décision de sauvegarde – sauvegarder soi contre le milieu de rien (car à quoi bon mal vivre pour rien?), de l’autre côté du monde ordinaire ? Et le rêve s’éloigne comme l’horizon fuit devant la marche du chercheur en quête d’Inconnu et d’Ailleurs. Rêve – inaccessible ?
Depuis que j’ai fini par me coucher
Dans un rêve qui s’enfuit au loin
Je cherche à le rattraper mort ou vif
Maltaverne poète déroute nos attentes, surprend. Que cherche-t-il à rattraper mort ou vif : son rêve, enfui au loin, mais comment rattraper un rêve, et comment rattraper un rêve s’il est mort ? Rêve perdu ? Comme on sait que le temps perdu ne se rattrape guère ?
Maltaverne bouscule le rythme de nos déroutes, martèle le Faux Partir mais aussi les mots même qui façonnent et déroulent nos (faux?) départs. Et le «tu » interpelle comme il nous implique dans l’engagement du poème. Car la poésie de Maltaverne parle de nous et nous parle. Poèmes de quatre quatrains proches visuellement du sonnet mais sans ses contraintes (au niveau des rimes, des mètres), les textes de Faux Partir déroulent sans ambages ni préliminaires de présentation dans le décor ou les enjeux, des routes inédites passagères où passer, embuer nos dernières pensées vides, effacer les souvenirs, jusqu’à frôler cette folie où ni les aiguilles d’une montre ni les clés de lecture d’un univers effondré ou prêt de tomber ni les restes d’une ville morte sciée par l’autoroute ne peuvent poser de vestiges en ultimes bornes de nos escapades, perdus que nous sommes, égarés au milieu de rien –
Quelle folie subite s’est emparée de moi
Lorsque j’ai voulu passer le dernier pont
Sur l’autoroute qui scie la ville morte
Encore une fois pour oublier tous les souvenirs
Le décor fantastique, expressionniste de la ville donne à voir des ouvertures de vertige, béance sur des instants d’angoisse et/ou de résistance
Je respire à peine dans ces mauvais pas
Qui abusent sans doute de ma personne
En attendant d’atteindre les principales
Broussailles pour me déshabiller l’âme
Ce décor fantastique, expressionniste de la ville donne à voir des ouvertures de vertige, en gueules béantes d’une plus haute humanité de marginaux en résistance, souffrant de leur mal vivre où contre rien Faux Partir, en résistance
Aujourd’hui lorsque j’y pense la loi
De la gravité urbaine venait d’être démontrée
Cette loi qui veut que nous disparaissions toujours
A l’intérieur des moteurs de nos solitudes
Nous avons tracé des routes réelles pour cela
Et tous les autres corps sont vite étouffés
Dans les années sombres du serpent de goudron
La plupart du temps au-dessus des cœurs
Villes de Solitudes, mais –
Cela ne m’empêche pas de sortir encore
Des mers monotones de l’asile de jour
Où nous avons été admis dès la naissance
Pour coopérer dans le silence quotidien des tortionnaires
Optimisme opiniâtre du poète Maltaverne, en vers & contre tout ? Résistance du poète comme dans cette Partie riante des affreux (recueil de Patrice Maltaverne co-écrit avec Fabrice Marzuolo, aux éditions Le Citron noir, en avril 2012) où la part des anges se partage dans l’arène et le silence quotidien des tortionnaires avec lesquels, pour coopérer nous sommes mis / jetés au monde – aux côtés de démons peut-être plus nombreux et comptant nos déboires à leur avantage (cf. plaquette Venge les anges in Mi(ni)crobe #40 c/o Éric Dejaeger, Belgique).
S’exprime toujours chez Maltaverne un regard sans concession sur le monde, avec le vers haut qui fait mouche / frappe là où ça fait mal / démange, à l’instar de ces coéquipiers du blog de libres chroniques poétiques Poésie chronique ta malle (http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/) où l’on côtoie poètes et revues d’une même lignée d’écriture, indépendants de toute servitude créatrice et signataires d’une belle créativité (parutions des éditions du Port d’Attache à Marseille dirigées par Jacques Lucchesi, Revue Microbes, Revue Les tas de mots, Paysages écrits, L’Assaut, …). Rôdent dans les parages du blog les présences de Cathy Garcia des Nouveaux Délits, de Vincent Motard-Avargues de la revue Ce qui reste, des auteurs de la revue Dissonances, Thierry Radière, Christophe Esnault, …
La poésie de Maltaverne en mettant le doigt dans les choses qui dérangent, bouleverse et remue, nous remet en question, questions reposées à chaque poème, à chaque retour sur poèmes, à chaque vers débordant parfois sur le prochain pour mieux dérouler le rythme éperdu/égaré où malgré nous nous sommes embarqués.
Faut-il résister ?
Faut-il plier ?
Aller comme les honnêtes gens là où
De l’autre côté la ville vit toujours
Sur le dos des honnêtes gens qui passent
Dans l’indifférence générale et finissent par ressembler
A des feux noirs emmanchés sur un poteau
Mais je ne veux pas être comme eux
(…) ?
Faut-il faire sécession ? Faire faux bond et choir dans un fossé plein de boue ?
J’ai suivi pendant des jours une ligne
De fuite à travers la ville en diagonale
Sans qu’il me soit possible d’enregistrer
De progrès dans ces murs qui s’emboîtent
(…)
J’ai suivi pendant des jours une ligne
Sur laquelle je n’ai cessé de me tenir
Pour garder l’équilibre car des vieux
M’avaient dit d’en rester là pour eux
Continuer comme un sous-marin qui progresse dans les eaux profondes, avant que la mort animale te gobe à sec ?
C’est à une traversée d’humanités que nous convie Patrice Maltaverne. Voyageurs intra ou extra-muros de la ville, travailleurs, gens honnêtes, paumés soumis à l’alcool blafard, … tous se confondent et se croisent dans la ville anonyme qui engouffre silhouettes et individualités. Tous confondus sur une même ligne d’où déraper – peut-être le faut-il pour ne pas perdre l’équilibre -, sur la même route et sur le bord, dans l’indifférence générale et
Je / Toi / le poète
Je reste sur le bord de la route
Laissé pour mort par les voitures qui tournent
Sur leur circuit automobile avec cette monotonie
répétitive
Qui caractérise les âmes ignorantes de leur mort
Maltaverne n’écrit pas de main morte ni de fausses notes sur la partition ici d’un voyager vrai (Pierre Bastide in Préface), plus que vrai s’il est vrai que la vraie vie est ailleurs ?
Je me dis soudain qu’il faut quitter
Cette route pour être un dieu aujourd’hui
Mais le soleil à force de nous ignorer
Prépare peut-être un nouveau coup d’état
Faut-il écouter les vieux poètes, mais leurs paroles ne sont-elles pas leurres / miroirs aux alouettes ?
Les vieux poètes pensent que l’on écrit
Des poèmes pour chacune des rues qui élèvent
Des hommes au singulier si bien qu’ils
Se réveillent avec une voix nouvelle pour vivre
Mais ce n’est pas vrai seule compte
La géométrie de ces espaces monotones à enchaîner
A notre silence qui n’est pas étourdi
Sur la terre comme dans une ruche pâle
Allez travailleurs ! Marchez dans des rues juste
parallèles !
Alignez-vous avec le goudron avec votre tête
Déjà réduite à de la bouillie sans blessure
Et qui compte ses morts dans une tombe
Pour l’ouvrir il faudrait ouvrir le ciel
Puis passer un laser à travers ces choses
Qui nous empêchent de voir la ville expier
Le mutisme de ses crimes d’oubli permanent
Faut-il / Faut-il… Resterait-il ne serait-ce qu’un faux leurre où se retenir où se sentir vivre ?
Car il faut bien vivre avant de mourir
Faut-il / Faut-il…
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Faux partir !
©Murielle Compère-Demarcy








