La controverse de Valladolid, Jean-Claude Carrière, Pocket, 2012, 253 pages.

Chronique de Lieven Callant

733008La controverse de Valladolid, Jean-Claude Carrière, Pocket, 2012, 253 pages.

Le roman de Jean-Claude Carrière se base sur un événement historique : un débat qui eut lieu entre le dominicain Bartolomé de Las Casa et le théologien Juan Ginès de Sepulveda en 1550 et en 1551. Dès le début du XVIème siècle, des voix se font entendre pour condamner les exactions commises par les colonisateurs espagnoles sur les peuples du Nouveau Monde.

Si le pape Paul III condamne dès 1537 l’esclavage des Indiens et affirme leurs droits, en tant qu’êtres humains, à la liberté et à la propriété, la réalité sur le terrain est bien différente, de nombreux Indiens continuent à périr sous le joug espagnol.

La question du débat ne porte donc pas sur l’humanité des Indiens, sur l’existence de leur âme. Un collège de juristes, de théologiens et d’administrateurs se réunit afin de déterminer et de justifier les manières et les moyens à mettre en œuvre pour évangéliser les peuplades amérindiennes, annexer les territoires conquis. Le débat ne répond pas seulement aux scrupules de conscience des Rois, alertés par des ecclésiastiques bien intentionnés, mais aussi à la nécessité de justifier l’expansion espagnole devant les autres États d’Europe.

Bartolomé de Las Casas défend la thèse selon laquelle « une société est une donnée de la nature ; toutes les sociétés sont d’égale dignité : une société de païens n’est pas moins légitime qu’une société chrétienne et que par conséquent on n’a pas le droit de convertir de force et que la propagation de la foi doit se faire de manière évangélique, par l’exemple. »

Ginés de Sepùlveda défend la thèse que la guerre de conquête menée en Amérique est juste et que les Indiens sont esclaves par nature et radicalement inférieurs aux Espagnols. « Affirmant l’infériorité des sociétés indigènes, il condamne leurs pratiques contre nature (cannibalisme, sacrifices humains) et proclame la nécessité de veiller au bien des vaincus en leur enseignant des « modes de vie justes et humains ».

Comme l’auteur le précise dans une note qui précède son roman : « La vérité que je cherche dans le récit n’est pas historique mais dramatique. » En effet Jean-Claude Carrière fait de ses lecteurs les spectateurs d’une pièce de théâtre dont les actes sont encore en train de se jouer devant nos yeux. Sa mise en scène en plus d’orchestrer le jeu de ses personnages, de révéler les enchainements des différents niveaux d’argumentation, nous confronte aux falsifications qui s’opèrent lorsque la pensée humaine est guidée par des dogmes, ces affirmations que personne ne songe à remettre en question.

Le spectacle qui nous est offert est celui d’une justice orchestrée dans une Espagne catholique où faut-il le rappeler, il arrive à la très puissante Inquisition de rendre une justice expéditive vis à vis de ceux qui sont soupçonnés d’hérésie, maures et juifs sont chassés du territoire et de mettre des ouvrages à l’index. D’ailleurs, l’assistance composée presque exclusivement d’ecclésiastiques, une quarantaine d’hommes sous la tutelle d’un cardinal qui est le représentant du pape se réunit dans un couvent à Valladolid pour déterminer si le livre écrit par Gines de Sépulveda « Democrates alter sive de justis belli causis » « Des justes causes de la guerre » et publié à Rome peut l’être oui ou non en Espagne. Aux arguments défendus par de Sépulvéda s’opposent ceux de Las Casas. Le débat nous fait entrer dans une confrontation qui nous révèle dans tous ses détails les plus sordides le génocide des peuples du Nouveau Monde. À jamais ont été engloutis par les torrents de boue de la haine, de l’ignorance, de la méconnaissance, les trésors, les connaissances, les coutumes, la culture des peuples de tout un continent. L’extinction massive des Indiens suite aux épidémies, aux féroces conditions de travail imposées par les colonisateurs espagnols semblent être sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pourtant, on le sait l’histoire se répète : « Le vaincu n’a aucun droit. Du moment que le sort des armes lui a été contraire, il est abandonné des forces surnaturelles et en quelque sorte désavoué. La persistance de son existence terrestre n’a plus d’importance. Qu’il disparaisse, Dieu ou les dieux trouveront ça normal. (…) parmi tous les droits du vainqueur, on trouve aussi celui de raconter (…). » Et bien entendu celui de se réserver le beau rôle. p26

Un des enjeux de ce livre est de nous confronter à notre propre histoire, à nos propres racines, nos systèmes, à nos responsabilités dans les aliénations que nous infligeons à l’autre tellement différent qu’on ne cherche qu’à le détruire, l’assimiler, le forcer à adopter nos convictions, nos principes.

Jean-Claude Carrière dans son roman a su trouver le ton, la manière pour nous replonger dans ce débat, un débat sur l’autre, un débat sur nous sans se poser en moralisateur ou donneur de leçons. On ne peut que partager les invocations à plus de respect, à plus de compassion que lance Las Casas. On ne peut que se révolter face à l’intransigeante et obscurantiste réflexion de Sepulveda, face à la falsification des faits au profit d’intérêts économiques et politiques. Mais on se rend compte aussi que prendre parti pour la bonne cause ou du moins celle qu’on estime être la plus honnête et la plus équitable nous contraint à faire le choix « du moindre mal ». Un choix qui s’il porte notre cause et prône la tolérance peut aussi être le résultat d’un consensus où les mesures que l’on est obligé d’accepter finissent par nuire à d’autres humains comme dans une chaine sans fin.

Qu’implique notre mode de vie, quels impacts ont nos décisions visant notre bien-être sur le restant des populations qui ne partagent avec nous que la même terre ? Veut-on nous faire croire qu’on ne peut éviter la destruction de l’autre qu’on dit plus faible et que ne peut régner que la loi du plus fort comme une fatalité ?

À ces questions ne répond pas le palpitant et bien documenté livre de Jean-Claude Carrière. Nous sommes autant les spectateurs passifs que les acteurs d’un drame qui continue à se jouer devant nous. Nos silences nous rendent complices et responsables des désastres auxquels nous assistons comme s’il s’agissait d’un spectacle.

Jean-Claude carrière a collaboré avec les plus grands cinéastes comme Luis Bunuel à qui il dédie ce livre, Milos Forman ou encore Jean-Luc Godard. Il a aussi été dramaturge et adaptateur en travaillant notamment avec Peter Brooke.

La controverse de Valladolid a été portée aux petits écrans par Jean-Daniel Verhaeghe avec Jean-Pierre Marielle dans le rôle de Bartolomé de Las Casas et Jean-louis Trintignant dans le rôle de Juan Ginés de Sepulveda.

©Lieven Callant

Stéphane SANGRAL – Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Chronique de Xavier BORDES

Stéphane SANGRAL Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Stéphane Sangral est poète, psychiatre, la musique et les mathématiques lui sont familières, et si j’osais, je dirais… qu’il n’est pas « sans graal », car il poursuit à travers la poésie et les nombres une quête aussi singulière que surprenante… Et l’on peut dire vertigineuse puisque le livre est fait de courtes séquences de langage au croisement du poétique, du linguistique analytique, de la neurobiologie et d’interrogations sur la mise en abîme que tout langage touchant au « psychique » déclenche lorsqu’un locuteur se mêle de s’exprimer dans cet espace mental spécifique.

« Je ne suis que la question « que suis-je ? » errant en ses réponses… » écrit l’auteur pour attaquer son 4ème de couverture. Or le « je » qui est le pivot de cet empilement de poèmes retourne page après page ce « je » de mots comme un loup affamé ronge un os sur lequel il n’y aurait rien à ronger. Il conçoit ce « je » comme l’ombre portée de ce qu’il est, la poursuit tandis qu’elle s’étire à la surface du langage sous un éclairage de soleil rasant, déclinant, à la Salvador Dali, c’est à dire dont la source solaire proprement dite n’apparaît jamais.

Le rapport entre l’esprit, la personne que cet esprit recèle comme amande dans sa coque, et la langue, intrigue celui qui le questionne parce qu’il est la seule figure qui permette, cependant que seulement traversée par le sens et vide en soi, d’exprimer la conscience « d’être » et donc d’entretenir avec soi-même l’illusion sur l’existence, aux yeux de soi considéré comme « autre » (bien sûr se profile ici la phrase du voyant de Charleville), de cet être-idée : rien, de fait, qu’une sorte de jeu platonicien sur le «je » et sur le « un » qui n’est que creusement et faim, et qui produit une écriture poétique reflétant l’émotion de ce creusement et de cette faim sans fin.

C’est ce qu’on voit déchiffrer par Stéphane Sangral page 99 du livre, et que je ne me retiendrai pas de citer ici sans exactement pouvoir montrer la façon dont le mot « fin » typographiquement s’enfonce et s’amenuise en l’abîme de la page blanche, jusqu’à s’effacer :

« Je cherche ce que je suis

et je ne vois pas que je

suis ma recherche, et que je suis

l’aveugle faim d’un Je… »

fin

fin

fin

fin

Pour ma part, de ce livre abyssal fait de bref textes que sous-tend le jeu des nombres pour tenter d’en améliorer, d’en affermir la possibilité du « je », j’ai retiré un sentiment d’étrangeté et un creusement du « dire », qui certainement est en relation d’une façon complètement inédite, inexplorée, avec la poésie.

©Xavier Bordes

Elodie Antoine, en permanence :Aeroplastics contemporary, rue Blanche, Bruxelles. Installation place du Parc, Mons, mars 2015, Louvain, solo show, The White House Gallery, Louvain, printemps 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

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Elodie Antoine, en permanence :Aeroplastics contemporary, rue Blanche, Bruxelles. Installation place du Parc, Mons, mars 2015, Louvain, solo show, The White House Gallery, Louvain, printemps 2015.

Elodie Antoine ne considère jamais l’image en tant que supplément superfétatoire de formes, mais explore le vide qui les travaille du dedans. D’où la force silencieuse d’œuvres qui empêchent les lapalissades d’un art à l’autre et fabriquent tout un jeu de renvois. En français dans le texe comme dans l’image, Elodie Antoine rauque, débraille, écornifle les représentations. Corsaire du langage plastique, elle lui inocule des vices de forme. Au fléchage balisé du réel répond le mouvement graphique oblique. Surgit une vision dérangeante, drôle (mais jamais gratuitement) qui cisaille les apparences. La prêtresse païenne éclabousse la liberté et parfois une émotion tendre aux étranges résonances travaille jusqu’à l’inconscient. Chaque « pièce » de son puzzle creuse des voies adjacentes au réel. Sculpture, installation et autres médiums créent une folie du sage rigoureuse, nourrie de littérature souvent. Émerge un espace d’harmonie, de disharmonie et de contrepoint qui touche à l’éphémère du réel et à l’éternité du langage.

« Moucharde pour un denier » (Marcel Marien), pour un presque rien qui est tout, l’artiste met en jeu d’étranges formes voisines de nous et de nos insomnies. Elodie Antoine permet la dénonciation implicite des voleurs d’âmes et des Marlborough s’en vont-en guerre. Bref la louve bruxelloise rentre dans la bergerie de l’art. Son travail fait agoniser tous les petits rois et reines qui se tiennent roides et fardés sous leurs tenues d’apparats au sein des catafalques créés à leur intention par eux-mêmes. Leurs compromissions explosent par la grâce d’un travail qui dépasse celui de ceux qui en croyant franchir des frontières restent recroquevillés sur leur territoire balisé. La Bruxelloise ailée ramone l’art de ses suies à coup d’incendies ravageurs quoique discrets. Elle ne cesse de disjoindre la logique pour la relier autrement. Ce qui est incisé, coupé et renvoyé à un devenir incertain, n’est pourtant pas abandonné corps et bien. L’immobilité est chez elle un moment de la dynamique. Elle vient seulement souligner une instabilité.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Depara, Night & Day in Kinshasa, 1955-1965, éditions Revue Noire, Belgique, 108 p., 13€.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Depara, Night & Day in Kinshasa, 1955-1965, éditions Revue Noire, Belgique, 108 p., 13€.

Les black mafic women de Jean Depara s’enrobaient (ou plutôt s’enrubannaient car elles avaient la ligne haricot vert) pour mieux se dérober en habiles traitresses. Elles jouaient avec leurs corps et les accessoires qui le recouvraient – provisoirement peut-être. Toutefois Depara ne se départissait jamais d’une exquise pudeur et respect. Même dans l’humour, il ne s’agissait pas de ridiculiser les femmes. Les hommes quant à eux en prenaient pour leur grade.

Il y avait peut-être chez ses oiseaux de nuits moins de goût pour le sentiment que pour le plaisir. Mais qu’importe ! Sous la robe le plus légère se cachait une petite fille et une princesse. Toutes les princesses attendaient leur prince charmant pour qu’il laisse glisser leur jupe à fleurs. Mais Depara ne jouait jamais de telles audaces. L’orgasme, ce mystérieux miroir d’absolu n’était jamais à l’image – si ce n’est celui que celle-ci produit.

Depara jouait des limites mais juste ce qu’il fallait. Sous les lumières du soir les peaux noires devenaient à la fois soyeuses et brillantes. Il y avait là sans doute une lecture critique de l’Afrique qui s’occidentalisait. Mais perdure surtout une poésie d’une vie insouciante qui a disparu. La nuit à Kinsasha n’était pas encore ce qu’elle est devenue. Les êtres pouvaient s’y dérober sans risque au monde objectif et à eux-mêmes. Et l’œuvre paradoxale du photographe fait éprouver le contact et la distance de cette atmosphère d’insouciance un peu factice mais insouciance tout de même.

La mélancolie se loge soudain dans une valise doublée de soie et de taffetas relevés de perles de sourire. La fête semble toujours en imminence et garde la moiteur de son intimité tandis que des reins se cambrent. Certains diront que Jean Depara photographiait comme certains écrivent des romans de gare. Mais ils auraient bien tort. Ses photos racontent désormais le temps avec une troublante délectation. Une virtuosité (sans effets) fait bouillonner la nuit où des clés d’amours possiblement clandestines chassent les nuages du lit des cieux. Des jambes se livrent à des dérives, elles enveloppent le regardeur de leur érudition. Aimer doit pouvoir s’écrire entre toutes ses lèvres. Et en pleine nuit la libre entrave des corps délivre le soleil. Et les émotions n’ont plus d’âge.

©Jean-Paul Gavard-Perret