Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

Chronique de Nadine Doyen

 Pour ceux qui auraient manqué cet excellent roman gigogne, coup de coeur de la rentrée 2014. 

Prix des Deux Magots 2015

♥ 

Parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour, J’ai lu, 8€.

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Serge joncour, à l’imagination fertile, nous offre trois histoires  en une, d’où un triple intérêt : une comédie policière, pimentée par une love story improbable, une réflexion sur le rôle de l’écrivain dans la société et sa façon d’entrelacer réalité et fiction.

Au coeur du Morvan, un fait divers dans le journal local intrigue Serge, auteur en résidence dans une petite ville de la France profonde. Tel un détective, il enquête pour éclaircir la disparition, sans traces, de ce riche octogénaire ? Pour ses investigations, il s’aventure dans la forêt. Suspense.La photo de Dora, impliquée, le fascine. Il en tombe amoureux. Suspense. Car Dora, belle brune magnétique, ne vampirise pas seulement le protagoniste, elle piège aussi le lecteur comme l’épeire dans sa toile. Voilà, « notre écrivain national », en proie à des atermoiements, écartelé entre l’oublier ou la revoir. Suspense. Quant à Aurélik, le suspect, compagnon de Dora, aurait-il un lien avec le disparu ?

Dans la lignée des « nature writers », Serge Joncour nous immerge dans un monde végétal, forestier mystérieux, comme « un mandala ». D’abord « environnement allié », puis anxiogène. Angoisse exacerbée par la météo au diapason de la tourmente. L’auteur évoque les conflits d’intérêt autour de l’avenir du bois. Deux camps s’affrontent, ceux qui veulent sauvegarder ce patrimoine forestier et ceux pour qui le bois, c’est l’avenir. « La forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ». Récit ancré dans l’actualité, sorte de thriller écologique.

On rit, on pédale en tandem, on s’oxygène, on sillonne la campagne, on s’égare ans la forêt, on dérape, on s’embourbe, on palpite, on s’émerveille, on tremble, confronté à la violence. On vit tout intensément. On  lit ce roman comme un film qui se déroulerait au fil des pages. Mieux qu’un film. Serge Joncour, dans un de ses tweets, nous fait remarquer qu’ « un livre, c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi ». L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques ». Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « brassées de paroles » au marché, martèlement de la pluie, « ruissellement de musique ». On glane des formules justes, frôlant l’aphorisme : «  Toute perte est la promesse d’un bienfait à venir ». « Vivre, c’est être le maître de son feuilleton ». Près de 400 pages drôles, ensorceleuses, malicieuses, rendent le héros attachant.

En filigrane, l’auteur radiographie la vie en province, un monde rural aux prises avec les grandes mutations. Il épingle les dérives de la presse, les failles judiciaires. Il met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur et décrypte leurs liens. L’auteur narre avec brio les tribulations de son héros, dévoilant les coulisses du métier d’écrivain, qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Il décline une vibrante apologie de la lecture. Lire, n’est-ce-pas l’occasion de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie », n’est-ce-pas « voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret…». Pour l’auteur : « Un roman n’a pas à dire la vérité, il peut bien plus que cela ».

Serge Joncour signe une fascinante et captivante intrigue, qui tient en haleine jusqu’à la dernière page, prodigieusement bien construite,  avec des secrets bien gardés, ses situations cocasses et un rebondissement imparable. Un  passionnant livre gigogne, empreint de mystère, à l’atmosphère « chabrolienne » parfois oppressante, traversé d’effluves d’ambre et patchouli, émaillé de fulgurances. Suspense et humour au rendez-vous.  En trois mots : irrésistible, jubilatoire, magistral.

                                        ♥ Joncourissime 

©Nadine DOYEN

Exil intime, Michel Bénard, préface de G. Dotoli, introduction et traduction de Mario Selvaggio, postface de M. Leopizzi, Ed. Universitarie Romane, Rome, 2014.

Chronique de Claude Luezior

0Exil intime, Michel Bénard, préface de G. Dotoli, introduction et traduction de Mario Selvaggio, postface de M. Leopizzi, Ed. Universitarie Romane, Rome, 2014.

Certes, la langue des anges offre des ailes à la poésie, comme si ses voyelles lui conféraient un surplus de couleurs, des dorures baroques, un air vivifiant, une saveur tout droit issue de nos études latines que nous avons trop oubliées. Oui, la traduction italienne en étincelants miroirs de Mario Selvaggio chante, s’élève, ricoche, ravit nos sens : È la magia della mano, / Il dialogo del silenzio, / La scintilla dello sguardo, / È l’enigma dalle vene occultate (C’est la magie de la main, / Le dialogue du silence, / L’étincelle du regard, / C’est l’énigme aux veines occultées). Plaisir des rétines qui découvrent, des lèvres qui chuchotent et scandent…

Penchons-nous sur le banquet céleste de Michel Bénard, dont on sait qu’il est viscéralement artiste, à la fois poète et peintre de haute lignée. On y découvre De fabuleux arcs-en-ciel / Sur fond d’espace jaune orangé / Ponctué de notes mauves et bleues (…) Kaléidoscope de très visuelles images Dans l’intime périmètre / Des géométries du silence.

Oui, Bénard a, de manière spontanée, ce quelque chose d’italiénisant, d’intuitif et de merveilleux : abondance d’adjectifs et de virgules, générosité d’âme qui nous font en effet penser à l’art baroque. Dans le bon sens du terme, sans angelots ni bondieuseries, bien que des évocations mystiques n’y soient pas absentes : Le visage d’une Sainte / embellie par le feu des vitraux (l’auteur habite non loin de la cathédrale de Reims…), // pays des champs de croix // Transcription des symboles divins // D’une Jérusalem céleste // Car vous êtes déjà / Au cœur de l’éternité (…). Dans l’ensemble, le texte est toutefois un Vésuve laïc, avec ses contrastes et ses stigmates inspirés, ses cendres et ses traces pétrifiées / Aux rouges reflets du sang.

On opposera à cette analyse esthétisante les peintures bien connues de Michel Bénard, lesquelles n’ont, à priori, rien de baroque : thèmes non figuratifs, modernité linéaire, graphisme et déchirures sans volute.

Là réside précisément une intéressante énigme à mes yeux : complémentarité de l’approche verbe-pinceau ? Dualité d’un regard sans cesse à la recherche d’un miracle, d’un signe véridique ? Murmures créatifs s’emboîtant les uns aux autres chez ce ciseleur d’univers, / ce sculpteur de mirages / ce rêveur d’écume…

Cela dit, l’artiste (car il s’agit bien d’art de la parole, à savoir, de poésie) est constamment porté par son encre en amour, par le désir et l’espoir, haranguant les archéologues des ténèbres, touchant à l’ineffable (…) / À la femme de cristal / En ce monde renversé.

Philtre d’éternité, exil intime et bouleversant, porte vive de la lumière : lecture cristalline et reflets bilingues, à la fois transculturels et d’une profonde humanité.

©Claude Luezior

Anne Bonhomme, « temps noir », illustrations de Simonne Janssens, Editions Le Coudrier, Mont Saint Guibert, 14 e., 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Anne BonhommeAnne Bonhomme : mort où est ta victoire ? 

Anne Bonhomme, « temps noir », illustrations de Simonne Janssens, Editions Le Coudrier, Mont Saint Guibert, 14 e., 2015.

La poésie d’Anne Bonhomme s’inscrit en faux contre toutes féeries. Si ce ne sont les plus glacées dans une « œuvre au noir » où la mort rôde sous la suie des pierres et les cris étouffés. En forme d’immense métaphore implacable le texte de la créatrice fait toucher à l’universel thanatos. Il n’y a guère de solution sinon la protection des plis démunis des mortels. Pour autant l’œuvre ne se veut pas forcément engagées. Elle reste néanmoins militante en se rendant comptable des opérations du réel. Elle devient cet étrange dépôt qui n’accepte pas la présomption de la mort sur la vie et le peu qu’elle est pour ceux qui la suppriment. Afin de le rappeler elle donne au cri le plus archaïque des mots à la force dépouillée.

« Nous connaissons les fins dernières

nous consentons

pliés déjà pour les cercueils

et tous ces soleils rouges

enfoncés

dans nos chairs »,

écrit la poétesse. Elle montre en substance qu’il n’y a que peu de salut terrestre. C’est pourtant au non de l’ici-même et de l’ici-bas qu’elle écrit. Elle rompt ainsi avec tant de poésies aux blancheurs virginales. La cruauté est là sans pour autant qu’Anne Bonhomme en joue. Bien au contraire.

Loin de tout voyeurisme il ne s’agit pas de donner une apparence à la substance morbide. Par les mots les plus durs se sécrète ce qui s’arrache au vide et au silence. La poétesse est donc celle qui fait resurgir le cri oublié de l’être. Elle ne prétend rien régler ni pacifier. Elle lance au monde son effervescence langagière, capable d’ébranler nos certitudes en nous jetant vers des forces indociles.

©J-P Gavard-Perret

Claude Donnay & Christine Sépulchre, « 40 Echanges », Editions le Coudrier, Mont-Saint-Guibert (Belgique), 108 pages, 16 €., 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

40-échangesClaude Donnay & Christine Sépulchre, « 40 Echanges », Editions le Coudrier, Mont-Saint-Guibert (Belgique), 108 pages, 16 €., 2015.

Le travail en « répons » de Claude Donnay et Christine Sépulchre, plus qu’un dialogue basiquement amoureux, est un bel exemple de ce que la tension de deux écritures peut donner de divers états du monde, inflexible en ses réalités économiques. Elles sont évoquées ici avec un certain souci d’élégance formelle mais par laquelle la dureté des conditions de vie n’est pas occultée.

Les deux écritures créent donc le pont entre le réel et l’intime, traité toujours de manière plus large qu’un simple épanchement de l’égo. Dans ce mariage de deux « voix » s’opère un dialogue qui exclut la vague élégie de l’âme et l’alanguissement pernicieux. L’écriture ou les écritures gardent, dans leur effet miroir, le réel en point de mire. Preuve que mettre en mots le monde, comme l’écrivait Achille Chavée, « n’est pas tout rose et violette ».

Le jeu de miroir ne joue donc pas ici de reflets narcissiques. Le face-à-face en s’intéressant à bons nombres d’aspects du quotidien permet de les approfondir en toute complicité. Quand l’un « fait mine de l’emporter / avec cette part de vérité / qu’il a sauvée de la ruine des jours » l’autre lui rappelle qu’il s’agit de « t’en aller chuter / dans le gouffre où conduit / La trace que tu suis ». Mais à deux ils peuvent se relever.

La concision et l’effet retour des textes rend évident l’effort de mettre à nu la complexité du réel, ses fontaines noires, son continuum implacable. Traquant les facilités que sont devenues aujourd’hui les métaphores ou toute répétition trop systématique d’une même figure de style, les deux poètes cassent toute monotonie et s’élèvent contre le mutisme ou la myopie qui entoure le discours et les images de la réalité, sans pour autant réduire le langage poétique au rang de bouée. Elle ne serait dans ce cas que bouée de corps mort.

©Jean-Paul Gavard-Perret

François de Cornière : « Nageur du petit matin »

 

François de Cornière : Nageur du petit matin (Le Castor Astral éd., 2015), 170 pages, 13 euros – 52 rue des Grilles – 93500 Pantin ou castor.editeur@wanadoo.fr

9791027800377_1_75Ce livre, tous les amateurs de poésie l’attendaient avec impatience. Malgré « Ces moments-là », choix de poèmes paru en 2010 chez le même éditeur, aucune trace de la poésie de François de Cornière au sein des revues ou des anthologies. Ce long silence qui durait depuis plus de dix ans, tout le monde en connaissait la cause. Pour inviter chacun à lire ce recueil, on aurait pu s’en tenir à reproduire la 4° de couverture écrite par l’auteur lui-même. Cette quinzaine de lignes est d’une troublante sincérité et d’une rare puissance évocatrice. Il a fallu, on le devine, une sacrée force de caractère pour dépasser les douloureuses épreuves pour « ne pas sombrer. Et tenir le cap ». En effet, pendant de longues années, l’auteur a accompagné sa femme (« mais elle aussi m’accompagnait » écrit-il) dans sa lutte contre un impitoyable cancer. Toutes les étapes de cette descente aux enfers sont abordées avec une tenace volonté entretenue par une forte addiction à la nage en océan. Chacun des 76 poèmes de ce livre a un rapport direct avec le milieu océanique, véritable liquide amniotique où baigne le poète pour lui permettre de résister et de retrouver malgré tout « une douce envie de vivre ». Oui, chacun de ces poèmes marque une étape dans ce long chemin de croix : « Pour toi qui dors encore / je nage ce matin / le soleil derrière moi / comme un qui veut gagner / – et se perdre avant toi. » Ce livre, écrit avec élégance et rigueur, est un témoignage humain d’une rare authenticité et un bel exemple de résilience poétique.

©Georges Cathalo