Sur les nouvelles peintures de Jacques Valette

 

L’eau ne se mire pas dans l’eau

  chronique de Miloud KEDDAR
sur les nouvelles peintures de Jacques Valette


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Un « rêve de l’eau » à réinventer, une nouvelle parole sur la « condition » féminine ! Un vent souffle ; Jacques Valette comme répond à notre attente. Un vent souffle, le vent de la matière, dans le monde, le vent de l’esprit. Abstraites, les dernières peintures de Jacques Valette, mais avec la résonance d’une peinture qui emprunte au figuratif ! Chez lui, le geste n’est jamais gratuit. L’acte qui transpose l’idée, la traduit en tonalités et en sonorités. Jacques Valette poursuit sa réflexion, par la pratique de l’Art, et l’Art à son tour venant prolonger cette réflexion. L’idée de l’eau est idée et matière de l’eau, l’idée de l’arbre est l’arbre et est le vent dans l’arbre !
« L’arbre »
Valette figure l’eau par l’abstraction dans la peinture et l’arbre par le figuratif de cet art. C’est par là même, veut-il nous dire, la traduction d’une même parole. L’arbre a la faveur de nombreux peintres contemporains. Alexandre Hollan le décline en lumière et en force. Farhad Ostovani et Gérard Titus-Carmel en ses parties ou en musique. Il peut être chez Charles Marcon : « Le pommier d’Avernes ». Valette le peint pour la découpe de sa forme dans le ciel comme pour le vent et l’enseignement du mouvement. Pour Jacques Valette tout est mouvement. Et l’dée et la manière de peindre. Car nous savons Jacques Valette un peintre gestuel ! Jacques peint l’arbre, et il peint le geste de l’eau.
« La valeur de l’eau »
Peindre l’eau pour sa limpidité, et pour la limpidité du rêve. L’eau pour Jacques Valette est toujours dans le mouvement, jamais retenue. S’y mire le ciel, s’y mire toute la nature et seul l’eau ne se mire pas dans l’eau. Comme une femme à qui on reconnaît la juste valeur et qui n’a plus besoin de miroir. C’est autour de la femme d’ailleurs que nous avons à reconstruire un nouveau « rêve de l’eau » ! Par une nouvelle formulation de la condition « féminine » et de son acceptation.
« Trois corps à trois peintures abstraites »
Tout d’abord ceci : Jacques Valette a son bleu. Je l’appellerai un « bleu voyelle » par comparaison au « bleu consonne ». La voyelle est légère et lumineuse quand, dans le cas de la peinture de Valette, elle s’oppose à la couleur-consonne qui est la couleur foncée et qui, pour l’articulation, la prononciation, a besoin de la voyelle. Le « bleu voyelle » peut se marier avec toute couleur. Son pouvoir est d’alléger, de donner du contour, un peu plus que ce que nous appelons, nous autres peintres, un « fond neutre ». Retenons ceci encore : J’ai dit ailleurs qu’une couleur a une valeur virtuelle. Elle se présente à nous, différente, suivant la combinaison des autres couleurs qui lui sont associées. Les peintres utilisent le plus souvent une couleur-voyelle pour donner aux couleurs consonnes des accents de variations (et plus d’impact sur l’œil, à l’exemple de « Dionysos » de Barnett Newman ou encore de « Peinture n°26 » de Mark Rothko). Venons-en maintenant aux trois corps de trois peintures de Jacques Valette.
I – « Chenille arboricole »
Remarquons déjà, dans les trois peintures choisies ici, ces traits, très fins, un peu plus marqués dans « Dos à l’estuaire », qui vont du haut jusqu’au bas du tableau. Ces traits ne séparent pas comme chez Barnett Newman mais guident l’œil de qui regarde la peinture. Ce ne sont pas des lignes droites, ces traits « tortillent », tel une eau qui coule. Et souvent dans ces dernières abstractions, Valette ponctue aussi par le tracé d’une forme comme une onde dans l’eau que ferait une pierre jetée, et dans son cas, avec une grande précision, tout en laissant l’eau (la matière peinte) décider de la forme (résultante) et ce par un geste de la main du peintre libéré de toute contrainte.
La « chenille » ? Imaginez-là au centre de la toile. La tête en haut, le corps qui ondule dans l’oblique. Elle sépare le bleu-voyelle des bleu-consonnes. Une chenille peinte qui est une chenille verbale ! Ce sont des mots sur une portée de musique dont la chenille est la clef. Par ailleurs, le bas de la toile est plein de consonnes (couleurs foncées) qui vont en se raréfiant pour une eau simple que le peintre se donne pour un ciel d’éclaircie.
II – « Dos à l’estuaire »
Les lignes que j’ai dites allant du haut au bas du tableau marquent ici cette profondeur obtenue dans une même couleur, en l’occurrence le bleu, là à gauche dans la peinture « Dos à l’estuaire ». C’est la particularité de l’abstraction de Jacques Valette et qui fait sa singularité.
Dans « Dos à l’estuaire », nous devinons un corps, de femme plutôt –le sein, la taille fine-, tournant le dos au fleuve qui charrie « voyelles » et «  consonnes » vers une embouchure incertaine, la mer –ou la mère- s’ouvrant aux marées, aux douleurs.
III – « Attols molles »
Le titre entier est « Attols molles (sans lagon) ». Prenez cela comme une dédicace que ferait le peintre d’un livre où jamais le peintre n’évoque les mots de la dédicace. Jacques Valette aurait pu titrer cette peinture : « Peinture n°26 », si ce titre n’était déjà pris. Il en va ainsi des titres mais ne les prenons pas à la légère. Un titre est indicatif d’une idée de la peinture à laquelle il est attribué.  Et cela a encore plus de poids quand il s’agit d’une œuvre abstraite.
Les cercles concentriques de « Attols molles (sans lagon) » sont comme des espèces de blancs d’œuf qui prendraient dans une huile chaude les formes des plus inattendues.
J’ai à dire enfin qu’avec ces Attols « euclidiens », comme avec ses autres nouvelles peintures, Jacques Valette nous donne envie d’être des proches de l’Art, des Amis de la Peinture !

©Miloud KEDDAR

Jean-Pierre LEMAIRE – Le pays derrière les larmes – Poèmes choisis Nrf Poésie/Gallimard (2016)

Une chronique de Marc Wetzel

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    Jean-Pierre LEMAIRE  – Le pays derrière les larmes –  Poèmes choisis Nrf  Poésie/Gallimard  (2016)

 


Les poètes chrétiens ne sont pas des marrants (on n’attend pas d’eux les blagues potaches sur les échardes de la Croix ou les rhumatismes synchros des Rois Mages) ; mais, comme Jean-Pierre Lemaire, ils savent qu’il faut être un enfant pour oser s’endormir dans une salle d’attente ; et par chance il en a été un. C’est qu’il s’entraînait ; alors, dans la chambre de torture, à peu d’années de là, l’auto-hypnose de l’élan poétique le sauvegardera :

« Autour de la table envahie
par l’odeur des pelouses
les revenants cherchent au milieu des voix
la chaise douce et muette
qu’ils ont toujours laissée vide »   (p. 60)

Par ici (en environnement christophile, et christophone) c’est littéralement que la foi consiste à voir par les yeux du cœur :

« … comme Adam
par les volets de sa poitrine endormie
dont Dieu venait d’enlever une lame
reconnut Ève dans le jardin »   (p. 134)

Il y a des jours où la grande maison désertée par le maître voit l’immense atterrissage de langues de feu sur une armée de crânes orphelins, et puis il y a le morne ordinaire de l’Après-Salut :

« Quand tu es partie, dans la maison muette
nous butons encore souvent sur un cube
un animal le nez contre le sol
une balle qui va rouler sous un meuble
émus comme devant les signes épars
d’une civilisation disparue
figée par ton départ au milieu du jour »  (p. 172)

La facture du rachat veut enfin dire quelque chose :

« Aujourd’hui, tu acceptes la peine de vivre
que tu as méritée en voulant t’y soustraire
peine légère, traversée de joies
et les barreaux noirs sont devenus blancs »  (p. 178)

Nous le savons pourtant : nous sauver, le meilleur des dieux n’y suffirait pas ; et être sauvé, le meilleur de nous ne le mérite pas :

« Ces pieds que tu laves
sont à nous, pourtant
Ils nous apparaissent
dans l’eau du bassin
comme les pieds pâles
d’une statue ancienne
dont nous serions le haut
Avec eux, nous voici
debout, un peu plus grands
Nous allons essayer
de marcher sans les perdre »  (p. 181)

C’est que les poètes sont des enfants nés les uns des autres, qui portent comme personne la bague de compassion, l’anneau de miséricorde :

« La douleur t’a passé une bague au doigt
il y a des années. Elle brille à peine
tu y penses moins qu’à ta montre ou tes lunettes.
Mais si tu l’oublies le matin sur un meuble
tu disparais pour toute la journée
dans les limbes du temps, et quand tu la portes
ce sont les autres qui deviennent visibles »   (p. 200)

Jean-Pierre Lemaire lui-même le dit : la poésie est la seconde chance – parlée et psalmodiée – de ce qui n’a pas su vivre, et c’est occasion de faire respirer la nouveauté du monde. Même si, examinant de tellement près l’absolu des choses, on se prend les sourcils dans la fenêtre refermée de la nature !

« Après la neige, avant les feuilles
examine ta vie.
Ne remplis pas les marges »  (p. 205)

C’est un poète chrétien : vu ce que sont les auditeurs réels (génération après génération) de la Bonne Nouvelle, son héraut ne s’est jamais figuré pouvoir finir loin d’une Potence !

« Quand il sort sous le porche en clignant des yeux
le village a repris ses vraies proportions
les maisons dans les rues et les fleurs aux fenêtres
sa vie avec sa femme et sa petite fille
Les montagnes mêmes paraissent modestes
elles ne songent plus à éclipser le ciel
et lui dont le masque était décollé
qui cherchait en pleurant la hauteur de sa bouche
a trouvé sa voix juste pour l’éternité »   (p. 210)

C’est qu’en pays chrétien, l’espérance a coutume de tomber raide devant l’Inespéré :

«  … comme des enfants
revenus plus tôt de la promenade
qui trouvent dans leur chambre le dos gris du père
réparant les jouets pendant leur absence »    (p. 235)

Et tant pis si vieillir, c’est devoir faire tache dans tous les paysages possibles !

« …  L’homme rassis
suit dans tes reflets une sirène blonde
regrettant déjà, si elle surgissait
toute ruisselante, femme jusqu’aux hanches
de ne plus pouvoir s’entendre avec elle
à cause de l’âge »   (p. 287)

Les grandes lignes du destin chrétien lui sont transmises sans douceur excessive, sans abusive précaution ; prosaïquement : l’Incarnation fait de toute désincarnation perso une diversion et un contre-sens ; la Résurrection signifie d’abord que dans une vie, quels que soient ses détresses et dégoûts, il faut en revenir exclusivement à la vie ; l’Ascension indique que la piété (en tout cas celle de l’intelligence vive et sincère) s’obtient par élimination, – il faut lâcher les plus invraisemblablement secrets parmi nos lests pour nous élever tant soit peu etc.

« Tu ne portes pas la robe de bure
mais elle habille enfin ton cœur
pour vivre en pensée aux genoux des autres
après un noviciat qui s’est prolongé
jusqu’à la vieillesse »    (p. 302)

Et la seule incertitude morale reste : va-t-on préférer l’effort précieux des humbles, des ménagères, ou le rayonnant repentir des orgueilleux, des infatués ?

« Quand elle a fini de cirer les meubles,
d’essuyer les vases, le dos des vieux livres,
elle s’assied, la tête vide.
Les grains de lumière ont partout remplacé
les grains de poussière
mais qui verra la différence ?
Le soleil seul
la félicite »  (p. 311)

ou

« Repliant la lettre du laboratoire
l’homme qui a lu sa condamnation
s’enfonce dans les rues, porteur d’un sang lourd
incommunicable. Il tourne le dos
au soleil qu’il aimait depuis son enfance
et de rue en rue, le soleil le suit
comme un chien fidèle ou un dieu désolé
qui ne comprend pas mais demande pardon »  (p. 313)    ?

Le décès de la voisine fait saisir qu’elle vaut désormais mieux qu’elle, mais que nous, c’est dès maintenant qu’il le faudrait ! :

« Friable au moindre pas,
elle bavardait avec le village
sur l’appui de fenêtre.
Depuis sa mort, tu sais
que chaque maison le long de la rue
est un moulin
broyant finement
la farine humaine »   (p. 319)

Sonnant à notre ancien lieu de travail, heureusement, personne ne vient ouvrir. On se souvient qu’il y a encore peu, officiant à l’étage, et payé pour savamment occuper sa fenêtre, on n’avait pas un regard pour les vieux crétins qui, en bas, carillonnaient dans leur autre vie. On ne concevait pas de survivre à son activité ; on aurait accueilli un ange émérite avec des bras d’honneur. Demain, on restera sur le trottoir d’en face ; après-demain, on revend la ville.

«  … Tu sonnes à la porte
de ton lycée, en vain, n’alertant que les arbres
derrière le mur, le buste de Musset,
les escaliers déserts.
…    Bientôt tu seras
touriste toi aussi, badaud, retraité ;
tu ne salueras plus les jeunes visages
mobiles, émouvants à chaque rentrée,
dans les quatre cours où le vent mystérieux,
le vent de septembre, aura encore accès »   (p. 329)

C’était pourtant simple : nul ne s’endort pour le Ciel s’il espère que son réveil y oubliera tout.

« Mon grand, tu dois tout boire.

Desserre les dents
pour la cuillère et le médicament.

Desserre le poing
pour le clou du bourreau.

Desserre ton cœur
pour l’injure et la lance.

Nous guérirons tous »   (p. 373)

C’est miroir brisé qu’un tel homme a pu se reconnaître. Le génie patient et fraternel de Jean-Pierre Lemaire le fait exactement arriver à nous comme un ancien ami, tombé d’une bagarre de nuages.

©Marc Wetzel

Leçons inaugurales du Collège de France Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière

Chronique de Nadine Doyen

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Leçons inaugurales du Collège de France

Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière, Collège de France /Fayard, (75 pages – 10,20€)


Le 17 mars 2016, Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006, avait fait converger au Collège de France (1) toute l’intelligentsia parisienne, ses collègues et les anonymes, dont ses fervents lecteurs, tous prêts à boire les paroles de cet écrivain prestigieux,  au parcours singulier.
Mais qu’entend -t-on par leçon  inaugurale?
Il s’agit du premier cours d’un professeur nouvellement nommé au cours duquel il présente ses objectifs. Pour Alain Mabanckou, occuper « la chaire annuelle de Création artistique 2015-2016 », est un moment solennel et historique, puisque ce poste était resté inoccupé depuis 2005 et en plus le confier à un écrivain était une première. Il ne cache pas sa joie, sa fierté de rejoindre cette institution, remerciant ceux qui l’ont élu pour leur « détermination à combattre l’obscurantisme et à convoquer la diversité de la connaissance ». Mais on devine l’angoisse d’Alain Mabanckou devant une telle lourde charge. « Cruelle responsabilité », confie-t-il.
Avec humilité et humour, Alain Mabanckou s’interroge sur sa légitimité au sein de cette famille dans laquelle Antoine Compagnon souhaitait le voir intronisé.
Avec une pointe  d’autodérision, il lance à ses collègues : « Et si vous vous étiez trompés de personne ? Leur laissant la possibilité de se « rétracter », en cas d’erreur.
Il ouvre son discours en rappelant que Paris fut à une époque « le phare du monde noir », que le mouvement antiraciste a mis un terme à cette publicité banania (qui stigmatisait  les Africains et à « son slogan dévastateur ».
Il retrace l’évolution « de la pensée noire », évoque « les Noirs de France » et l’ arrivée sur les écrans de films de la « négritude ». En 1950,Paris devient « la ville de l’émancipation des noirs ». En 1959, « c’est l’Africain qui dissèque la civilisation occidentale » chez Bernard Dadié pour « réhabiliter et exalter l’Afrique ».
Lui, à la fois congolais et français, n’hésite pas à fustiger la France pour sa question des binationaux et son incapacité à tirer partie de sa population multi culturelle, pourtant un atout.
Comment se définit Alain Mabanckou ? Il hésite : « un Congaulois » ? Un « binational » ? Un homme au « nez épaté », né avec le désir de conter, de raconter.
L’objectif d’Alain Mabanckou est de montrer comment « la littérature d’Afrique noire et la littérature coloniale française sont à la fois inséparables et antagoniques ». D’où la nécessité de ne pas plonger dans « le fleuve de l’Oubli » les écrits coloniaux.
A travers plusieurs ouvrages de références, Alain Mabanckou montre la vision que, depuis l’Europe, les explorateurs avaient de L’Afrique, «  territoire des légendes ».
Il présente l’érudit  hollandais Dapper, qui donna son nom au Musée parisien consacré « aux arts d’Afrique noire », créé en 1986.
Il rend hommage aux précurseurs, tels que l’écossais Mungo Park, qui casse « le mythe du bon sauvage » et son homologue René Caillié, qui avec Voyage à Tombouctou lance « la littérature d’exploration africaine ». En 1921, René Maran est le premier lauréat noir à remporter le prix Goncourt pour son roman : Batouala ,qui se révèle « une charge  littéraire virulente » destinée à combattre « la thèse de la supériorité de la culture blanche ».
Il décline les romans d’aventures, d’exotisme qui ont sublimé l’Afrique. Toutefois, cela restait une  littérature coloniale, « esclavagiste », « négrophile ».
Marcel Griaule marque un tournant quant à son regard tourné vers l’humain.
Gide, à son tour, révèle « le travail forcé, les abus, la brutalité des compagnies concessionnaires », tout comme Albert Londres relate « les prétendues ténèbres » dans Terre d’ébène.
Dans son enseignement, Alain Mabanckou désire mettre en lumière une pléiade d’auteurs dont Cheikh Hamidou Kane, Camara Laye qui ouvrent deux voies nouvelles. Ahmadou Kourama (Prix Renaudot) montre les conséquences de l’indépendance : « l’éclat de soleil attendu » conduit à la désillusion, « le colon blanc ayant été remplacé par le dictateur noir. »
Les revues (L’Étudiant noir, Présence africaine) ont contribué à faire rayonner Césaire et Senghor, Fanon, Diop et ont permis « une émancipation des mots, des idées, des hommes ».
L’écrivain salue « l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire » dans les années 1970 dont deux Sénégalaises. Pour en savoir plus sur Aminata Snow Fall, Alain Mabanckou nous signale avoir consacré un chapitre à cette romancière dans Le monde est mon langage (Grasset). On voit apparaître une littérature de la « migritude ».
Alain Mabanckou dresse un panorama de la littérature contemporaine, soulignant que « le salut réside dans l’écriture » et adresse son exercice d’admiration envers ceux qu’il lit et estime, ceux « qui brisent les barrières et refusent la départementalisation de l’imaginaire ». Parmi les auteurs primés de sa génération qu’il cite, on trouve des femmes : Virginie Despentes, Marie NDiaye,  Marie Darrieussecq et pour les hommes : Serge Joncour : Prix des Deux Magots 2015 ; les prix Goncourt 2004 :Laurent Gaudé,   2011 : Alexis Jenni et 2015 :Mathias Enard.
Alain Mabanckou, en libre créateur, achève son discours en annonçant sa volonté  « d’entreprendre des voyages à travers la production littéraire africaine » et de « s’appesantir sur  l’aventure de la pensée africaine » sans négliger « l’Histoire passée ou contemporaine » ni « l’attitude de l’écrivain devant l’horreur ».
Il tient à  démontrer « la richesse des études africaines » devenues « une discipline autonome dans les universités anglophones ». Et souhaite voir se développer en France « les études africaines » dans « chaque espace où le savoir est dispensé », conscient que ce « sont des domaines considérés comme suspect en France ».
En héritier de «  la fracture coloniale », Alain Mabanckou souligne notre passé commun,  rappelant que « l’histoire de  la France est aussi cousue de fil noir ».
Gardons en mémoire son message universaliste : «  Le monde est une addition, une multiplication, et non une soustraction ou une division ».
L’éminent Alain Mabanckou  livre un texte enrichissant, truffé de pistes de lectures pour ceux désireux d’approfondir leur connaissance de la littérature africaine.
C’est aussi une invitation à découvrir ou relire l’oeuvre imposante de l’auteur dont les deux derniers romans Lumières de Pointe-Noire  et Petit Piment.
Guettons la couverture du prochain roman pour savoir si elle portera la mention  « véritable roman nègre », en hommage à René Maran, comme il l’annonça !

 

©Nadine Doyen


(1) Le Collège de France est une institution crée en 1530, avec pour devise :
« Docet omnia, il enseigne toutes choses ».
« Plusieurs chaires annuelles thématiques permettent d’accueillir des professeurs invités pour une année ».

Gérard Cléry, Roi nu(l), Librairie­ galerie Racine

Chronique de Francis Chenot

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Gérard Cléry, Roi nu(l), Librairie­-galerie Racine, Paris


Un titre d’un laconisme flamboyant et qui permet de nombreuses lectures, interprétations et rêveries. Comment ne pas penser, tout d’abord, au jeu d’échecs quand la pièce maîtresse est privée de ses défenses : le roi nu. Quand, en dépit de toute logique, il obtient le pat : le roi nul.

L’exergue, égaré dans une pagination ignorant manifestement les règles les plus élémentaires de la typographie, nous fournit une première indication
précieuse avec ces deux vers d’Aragon : « ce que je n’ai plus donnez-­leur / je reste roi de mes douleurs ».
Qui est ce roi des douleurs, sinon le poète régnant sur son désert de mots : « Ici roi nul / roi nul appelle / … / la pitié est horrible / et le bonheur béance ».

Règne ici une tristesse diffuse (celle du poète face à l’incompréhension de ses frères humains) : « je m’assiérai sur le pas de vos portes / sur vos bancs sur vos marches / … / j’essaierai quelque temps vos outils / au seuil de l’œuvre inhabitable / voyez j’habite si mal / les pierres que je pose / permettez cependant / que ma vie vous effleure»…

Une tristesse aux limites du désespoir : « allumer chaque soir le flambeau de l’absence faire le lit du vide vous nommer ne pas vous nommer laisser brûler l’ampoule de l’incertitude (…) regarder votre visage et se crever les yeux / et puis sourire comme font les aveugles ».

Suivent L’ivre lit/Livre lit qui est en somme une lecture du corps de l’autre et une postface de Guy Allix, Breton d’adoption comme Cléry : « Oui, Gérard Cléry est un poète. Un vrai poète, en même temps qu’un homme vrai (comment pourrait-­il en être autrement ?) et qui ne prend jamais la pose, mais dépose les mots au plus juste de l’émotion. »

©Francis CHENOT

Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)

  Chronique de Marc Wetzel

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      Jean-Charles BOUSQUET – On suppose le silence – La rumeur libre (2014)


Monsieur Bousquet,

J’ai découvert votre œuvre en vous écoutant nous en lire quelque chose (la semaine dernière, à Frontignan).

J’ai été très sensible à votre livre (« On suppose le silence »).

Ce titre m’a intrigué, et conquis : le silence renvoie à ce qui n’a pas besoin de faire du bruit pour être, à ce dont l’existence va tellement de soi qu’aucune parole ne se charge de l’établir. Et ce que c’est, dès lors, que cette réalité omni-silencieuse, on le devine seulement, on le « suppose », comme (puisque aucun langage n’y mène) une hypothèse qu’on ne testera jamais. Ce qui fait que toutes choses ici se voient les unes les autres, cela est « là-bas, de l’autre côté » (p. 88) et ne se voit pas. On peut juste croire en quelque chose qui tiendrait tout ce qui parle ou est dit. On en est réduit à le supposer, en effet.

Mais ce qu’on n’a pas à supposer, à l’inverse, c’est ce que tout le réel de toutes les façons se dit à lui-même, et que vous entendez et formulez admirablement bien.

La proximité constante de votre poésie avec les conditions réelles de la vie est ainsi surprenante (par son intensité) et troublante (par sa vérité).

Les personnages qu’on y découvrira (le pèlerin et son fanatisme au quotidien, le bourreau Gaong-Dzhi et son assurance raffinée, le vieux libraire préférant mourir entre ses seuls livres, la Souèze horrifiante et déchue qui pisse debout dans la rue sombre, le grand-père, Léon…) sont admirablement rendus, dans le jus de leur destin vrai. Là aussi, les conditions véritables de vie sont restituées, faisant qu’on assiste exactement à la vie inévitable de ces gens. On voit leur créneau étroit, et le carcan qu’ils se deviennent. Vous ajoutez des guillemets à leurs parenthèses.

J’ai été très frappé aussi par le relevé des sentiments (= des impressions constantes d’appartenance et d’exclusion, des souhaits de totalisation et de séparation) par vous exprimés : plutôt que les usuelles tendresse, nostalgie ou même admiration, on a ici la rage froide, le dégoût, l’ambivalence, les frayeurs nocturne et diurne, la résignation à l’incapacité des autres à se renouveler – c’est à dire une sorte d’ennui fraternel et qui pardonne. Mais aussi une sorte de constant chagrin exalté :
« Les cris dans la nuit n’y font rien, pauvres exorcismes inachevés, balbutiés, venus du fond du ventre, du bord de la mort, de l’angoisse sanglante des appels perdus, du souvenir de ceux qui ne se retournent pas, ou s’en vont, ombres bleues dans des vapeurs de sang ; du souvenir de ceux qui sont morts (…) ; du souvenir de ceux qui ne sont pas nés, qui ne naîtront pas (…) ; du souvenir de ceux que l’on n’a pas aimés, ou pas longtemps, ou pas suffisamment, ou mal (…). Et les démons qui vous arrachent l’âme, et Dieu qui est absent, ou qui regarde ailleurs, ou qui s’y perd dans sa Trinité … » (p. 113)

Oui, le sentiment de l’incompensable (plus précis encore que l’irrémédiable) est omniprésent, et se marie durement mais véridiquement avec un réalisme de la hantise (les spectres aux yeux blancs, aux mâchoires béantes). Il n’y a jamais aucune idéalisation, pas même de la liberté !
« Une autre fois, un autre temps, un printemps viendra, neuf, jeune ; mais ce ne sera pas celui-là qui jamais ne viendra » (p. 47)

La moralité discrète, pudique (sur la contagiosité de la violence, son retour en boomerang à terme, son parasitage par les plus faibles – qui sont comme des glaneurs de la destruction) est très belle aussi, surtout qu’elle s’adosse aux douleurs des bêtes, aux perplexités des bêtes (je suis frappé par l’unité de vie animalo-humaine, dans leurs communs risques et diversions, le partage de tragédie entre prédateurs et proies).

« Une fois encore la bête le reprit, le fit tournoyer ; il eut le temps d’apercevoir le regard du monstre qui s’acharnait sur lui (…). Il reconnut ce regard, ce regard de vengeance, ce regard apeuré, ce regard suppliant, il reconnut le guerrier qu’il avait, lui aussi, démembré, déchiqueté : la bête en était la réincarnation. Quand elle comprit qu’il l’avait reconnue, elle le laissa agoniser sur la terre, les hyènes vinrent l’achever » (p. 19)

Vous n’en rajoutez jamais, monsieur Bousquet. « Marcher parce que courir ne sert à rien, le but s’éloigne d’autant, la fin est aussi proche » (p. 134) est comme la devise de votre rude arpentement du silence.

Vous mettez en mots la vie en train d’être (difficilement) vécue, dans l’ordinaire des nausées du mal de voiture, les odeurs de soupe rance, de mauvais vin et de ragoût froid, la suie – et le rythme vrai (lent, à mesure, attendant de voir, progressant pour attendre !) des décisions de vie (le café qu’au comptoir on finit par ne pas boire, la cigarette qu’on délaissera – parce que, comme les « chandeliers » des églises abandonnées, le vice lui-même « s’emmerde »!) :

« Un vieillard assis au coin d’un escalier compte les morts, roule entre ses doigts une cigarette qu’il ne fumera pas » (p. 53)

Je ne connaissais pas de poésie approchant de si près la texture d’un monde dont la vie a disparu.

Et le couloir de vie restante sans « porte de secours » est d’une bouleversante honnêteté et d’une rare justesse.

La leçon de chaque scène par vous rapportée me paraît celle-ci : l’incomparable est éphémère, et « l’éphémère est une mort » (puisque d’une unique fois on ne revient par principe pas !). C’est une leçon ardue, ingrate, et constamment belle.

« Dans cette rue, on ne jouait pas, on ne riait pas, on allait aussi silencieux que possible. Au fur et à mesure de l’avance, les pas se faisaient plus rapides et plus courts, la hâte d’en finir, la crainte d’aller plus loin »  (p. 101)

Je ne sais pas dès lors si votre lucidité évite le désespoir ; mais – si désespoir il y a – il est rendu plus serein par le fait que toujours ici l’espoir se sait faillible, dupable ou déloyal à lui-même, et il le sait parce qu’il repose, comme en chacun, sur des facultés (mémoire, imagination, volonté) qui, devenues adultes, sont (et se comprennent) agitées, myopes, incertaines, parce qu’elles se racontent aussi peu d’histoires sur ce qu’elles ont fait vivre que sur ce qui les a fait vivre.

On lit directement cela dans vos

« vitres sales des souvenirs troublés », dans « le noir léger des rêves enfuis », le « blanc bleuté de l’usure », les « mirages flous », le « saint perdu ».

Vous nous avez lu dans la soirée « J’habite », un beau poème. Chaque strophe, je crois, vous certifiait habiter, en effet, vous maintenir hardiment, résider sciemment, vous établir exclusivement, dans les choses invivables : le vent, le gouffre, l’océan, les mots des langues perdues, ou dans les choses inhospitalières (parce qu’elles vomissent leur hôte, parce qu’elles sont les ombres des seuils manqués) : la colère du guerrier, la peur de l’orphelin, la vexation des dieux trahis, l’imploration des disparus. Toujours votre mot d’ordre est de les habiter plus, de les habiter mieux, de loger dans ce dont on vit (même si cela nous quitte), d’occuper pour ce qu’elles sont nos propres aptitudes, de fréquenter loyalement notre déclin même :

« Le regard se perd et l’âme le suit »

Cette âme qui emboîte le pas d’un regard qu’elle sait avoir mérité, – cette âme, monsieur Bousquet, de l’homme que vous êtes : un poète à l’intelligence nue, à l’héroïque sensibilité, aux austères nuances, à l’ardente intégrité, – cette âme est notre amie. A notre tour, grâce à vous, nous la suivons où elle revient :

« Dans le creux de la nuit à l’heure où les démons envahissent les églises, où la lumière à travers les vitraux bleus et jaunes tombe et glace l’âme, à l’heure où les terreurs remontent à la gorge, que les prières se perdent et que ne reste que le secours des anges, je n’ai, pendant longtemps, pu que me rappeler la voix de ma mère, sa douceur et parfois ses colères, son regard et le lent sourire de ses lèvres (…). Quand encore la portant dans mes bras, le long de ces escaliers abrupts, jusqu’à son lit, je savais qu’elle seule me donnait cette force désespérée qui m’habitait, celle de la porter lourde, si lourde du poids de sa mort à venir » (p. 130)

C’est que, comme vous en témoignez, monsieur Bousquet, la vie d’avance qu’est par principe une mère n’a aucune objection à craindre de la mort (fût-elle la sienne). Là, c’est son silence qui nous suppose.

Marc Wetzel