Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)

Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017

Chronique de Nadine Doyen

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Pascal Morin, Une mer d’huile ; La Brune, Editions du Rouergue ; Rentrée littéraire 2017 – 16 Août 2017 ; (127 pages – 13,80€)


Ce roman qui nous ouvre les portes d’une maison familiale sise dans la luxuriance des plantes méditerranéennes, « l’exubérance des agaves », rappelle la collection Nil édition qui mettait en exergue une maison et un auteur. Dès les premières pages s’échappent les odeurs d’eucalyptus, « le parfum appétissant » d’un curry.
Voyons quels liens privilégiés la famille Lefresne a tissé avec cette maison de Sanary. Surtout pour Danielle qui y passe ses étés depuis 45 ans, accompagnée ensuite par son fils, puis son petit-fils. N’en est-elle pas l’âme qui ranime « cette dépouille »  ?
Ce qui est nouveau cette année, c’est que Danielle, cette grand-mère de 74 ans, qui fut neurologue, a embauché Prisca, comme employée de maison. Fatigue ? Crainte de lassitude ? Ou d’autres motivations secrètes ?
Pascal Morin nous fait suivre la cohabitation du trio, en plein désert affectif, avec cette jeune fille, si singulière, si incroyable, « formidable » même. Danielle, veuve, revit sa jeunesse et son amour avec Wlad. Son fils, Pierre-Marie, psychiatre de cinquante ans, quitté par sa femme depuis onze ans, renoue avec son enfance dans la chambre jaune.
Arthur, le petit-fils geek,brillant, de dix-neuf ans, sans « expérience avec les femmes », connaît-il même son orientation, s’interroge Danielle. N’ en est-il pas encore à se chercher ?
L’auteur distille des indices montrant la fascination que la jeune femme exerce sur chacun d’eux, devenant « l’incarnation de leur fantasme ».
Tous trois de formations scientifiques semblent frileux dans la manifestation de leurs sentiments. Prisca fait fonction de catalyseur et déclenche des bouleversements.
Ils guettent ses gestes, analysent son comportement, la sondent. Les regards se croisent. Elle « apporte du sel à leurs vacances trop fades ».
Cette tierce personne est jugée étrange par le fils,Pierre-Marie. N’aurait-elle pas une attitude autiste ? Pourtant ses connaissances des météorites, des « figures de Widmanstätten », ses compétences en jardinage les subjuguent.
Danielle prend l’initiative de sorties en mer, jusqu’à l’île des Embiez. avec Prisca.
N’est-elle pas affriolante dans son bikini rouge ? Que préfigure le trouble qui s’empare d’Arthur ? « Un vrai tsunami chimique » qui déclenche son désir de la séduire, lui le « névrosé » .
C’est alors qu’il sort de sa bulle informatique, aimanté par Prisca. Comme mû par une soudaine pulsion, il s’enhardit, l’invite à une promenade qui bouleversera ses sens à jamais et lui fait vivre les premiers émois amoureux. Comme un parcours initiatique. Transformation remarquée par le père : « une espèce de grâce virile ».
Les rêves de Pierre-Marie ne trahissent-ils pas également son attirance pour Prisca, cette femme magnétique ? Vont-ils devenir rivaux ?
L’auteur décrit scientifiquement les composants du sentiment amoureux qui trouble les protagonistes : « ocytonine, oestrogène, sérotonine, phéronomes ».
Un matin, ils vont soudain devoir réorganiser leur vie dans cette maison et adoucir la morsure de l’absence. Comment ? Pascal Morin nous fait suivre les trois protagonistes qui retrouvent chacun un projet de vie. Le fils soigne son apparence et s’offre un nouveau look qui lui restitue « son intégrité ».
Pascal Morin troque son stylo pour le pinceau quand il brosse les paysages qui émerveillent et envoûtent : les calanques de Cassis, les falaises blanches, « les fonds, turquoise et verts », les plages de Portissol, Six-Fours. On ressent la chaleur.
Le fils s’imagine « dans un tableau de Cézanne » tandis que le portrait de Prisca étendant le linge,« la panière sur la hanche » évoque pour la mère un tableau ancien.
En filigrane, l’auteur dresse une fresque de la France : gares livrées aux automates.
Le contexte actuel transpire:les angoisses post attentats après les événements traumatiques. Arthur a conscience de ce danger : « que son existence pouvait à tout moment prendre fin ». D’où son désir de « ne pas passer à côté de la vie ».
Sur la fin du récit, l’auteur nous offre un moment de grâce, à la belle étoile qui rappelle une scène de L’amour sans le faire de Serge Joncour, où les trois personnages s’émerveillaient à « regarder les étoiles filer dans le noir. », faisant des vœux et pensant que « jamais une vie ne pourrait contenir tant de cadeaux du destin. »
Ici ce sont les trois générations, qui se rejoignent tour à tour. Les voilà en totale osmose, allongés dans le jardin, happés par « le spectacle de l’immensité ». Ils partagent cette « suavité des soirs d’été », en une communion unique avec Wladimir qui leur avait donné « le goût du ciel pur et si riche », appris à reconnaître la Voix lactée, s’étonnant de renouer avec cet émerveillement de guetter les étoiles filantes, « les fameuses perséides ».
Avec le même brio, l’écrivain parle des corps avec sensualité, talent déjà remarqué dans sa Biographie de Munch. (1) Il s’intéresse aux plongeurs, « animaux gracieux et puissants », « en pleine maîtrise de leurs corps ». A la grâce de Prisca nageant.
« Fascination presque érotique » de Pierre-Antoine dans une galerie, devant le corps d’une femme en terre, modèle décliné en plusieurs versions « sur des piédestaux blancs ». Un corps dans l’abandon, « celui d’une femme qui connaissait son plaisir et son désir ». En les contemplant, nul doute qu ‘il pense à Prisca tout en succombant « au charme de la galeriste » à qui il achète une œuvre.
Le corps est aussi récurrent dans les rêves de Pierre-Marie, traduisant une frustration, une difficulté. La main induit les relations. Sert-elle à caresser ou à frapper ? Est-elle soignée ou mutilée ? A chaque image son message.
Quand on referme ce roman intergénérationnel, on quitte Danielle, sereine, heureuse.
Leurs échanges à table abordent des sujets plus sérieux, scientifiques, « phénomène dynastique » dirait Amélie Nothomb. « Parler change en profondeur », constate Arthur, qui « reprend le flambeau ».
Le lecteur comprendra alors le sens de sa phrase finale: «  J’ai réussi mon coup ». Les voici sortis de leurs routines, tous remis en orbite, avec des projets intéressants, motivants, ambitieux. Chacun a repris les rênes de sa vie, réconcilié avec son corps, « une poignée d’atomes » « quelques kilos de chair, quelques connexions électriques et quelques échanges chimiques ».
Pascal Morin livre un roman « minéral », au dénouement libérateur pour cette famille que le lecteur a vu peu à peu se métamorphoser.
Un récit constellé d’interrogations, plein de sensualité, de lumière, d’ optimisme.


(1) Dans une interview, lors de la sortie de sa « Biographie de Pavel Munch », Pascal Morin confiait « être fasciné par les phénomènes biologiques qui fabriquent notre corps », « ayant conscience de sa propre matérialité ». Quant à l’art, « ce qui le touche par dessus tout ; c’est quand il a partie liée avec le corps ».

©Nadine Doyen

 

Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.


Ce long titre dit quelque chose de précis, et pourtant de très mystérieux. L’absence de jour, c’est, radicalement, la vie intra-utérine, où la lumière est impossible, car elle y serait mortelle, invivable, contre-créative. C’est la préhistoire maternelle de la vie exposée. Les premiers contreforts de l’enfance, ce sont, semble-t-il, les toutes premières marches d’approche de la maturité, à la fois les essais et les étais qu’on élève pour pouvoir justement un jour s’élever en adulte, une sorte de piémont bricolé de la future force d’être. On est au pied de ce qu’il faudra être, on est comme l’appui nain, mais décisif, d’un géant qui s’ignore et qu’on vient pourtant devenir. Cet étrange titre de recueil semble donc indiquer une période de formation de la possibilité de soi, comme l’ère d’une advenue en propre, s’étendant d’un travail dont on va naître (où une matrice nous équipe de ce qui permettra de la quitter) à cet autre travail (c’est ainsi que je comprends contreforts de l’enfance) qui devra mourir à l’enfance sans la tuer. Valéry dit quelque part qu’on naît mille pour mourir un ; mais notre poète nous précise ici qui l’on dut d’abord être de zéro à mille !

« On est la fourmi qu’une paille sauve de la noyade
Le grillon attendant que les garçons soient partis
Le palais au bout de la galerie qu’un briquet illumine
On est les garçons et la petite fille venue d’ailleurs
L’attente de ce qui vient de naître
Et le deuil aussi de ce qui a disparu
On est le surcroît de silence et le contentement
L’incertitude d’être au monde
Le micocoulier le couvert la timbale
La petite fille qui ne veut pas grandir » (p. 66)

Henri Rodier est un auteur aigu et profond; s’il est volontiers secret, c’est moins pour faire des chichis que par une sorte de solidarité avec les secrets nécessaires de la nature (car la nature doit son dynamisme universel à ce que toute chambre d’elle se tient comme antichambre d’une infinité d’autres, où les choses se tiennent séparées de ce qu’elles permettent. La sorte de santé transversale de la Création exige cet intense cloisonnement, marginalement poreux) ; s’il est allusif (et il l’est, rendant parfois sa lecture douloureuse, même si jamais malheureuse !), c’est aussi parce que les correspondances dans la nature sont forcément allusives – les êtres et les éléments constamment s’y évoquent sans pouvoir par principe se nommer : la sympathie universelle n’est effective qu’ inarticulée. Mais c’est aussi un auteur réaliste (il n’aime que le réel, ou, en tout cas, il n’aime la beauté, la vérité, la justice même, que réelles, qu’ayant leurs clauses de présence sur elles, que s’avérant comme elles ont dû se former !) et un auteur pragmatique même : le pragmatisme, c’est la connaissance du prix d’usage et d’échange des choses et des êtres dans leurs situations propres. Henri Rodier a comme la métamorphose scrupuleuse (par exemple, s’évader de son état reçu, c’est bien, mais il faut alors ne pas oublier ceux qui vivent de notre prosaïsme, et pour eux, dans l’intervalle, veiller à se faire remplacer !), et l’irréalité près, non de ses sous, mais des nôtres (le comptable total est comptable de tout). La poésie a pour lui le double devoir de rendre utile la nostalgie et partageable la contemplation, comme on le voit dans cette merveilleuse page, qui condense trois des thèmes (la différence générique, l’expérience cruciale, le perplexe miracle de tout réveil) que je souligne ensuite :

« Les couverts du pique-nique
Sortent d’un panier en osier
On lèche le plat
Un cycliste passant sur la nappe
Dresse une roue sabot crotté
La source coule goutte à goutte
Il faut des heures pour remplir la carafe
La fille qui d’un regard se défile
Réajuste un tissu en sortant d’un fourré
Des dormeurs s’étonnent d’être réveillés » (p. 13)

Situation-type, en effet, de toute prime enfance : la division des sexes . Les garçons vont en groupe d’aventuriers (ils escaladent platanes et clochers, ils explorent cavités et galeries, ils s’endorment de fatigue au bout de ce qu’ils découvrent), mais les filles, non. Elles vont plutôt par une, s’égarent dès qu’elles hésitent, discutaillent les conditions de leur puberté, surveillent de près ce qu’elles incarnent. Elles ne se démènent pas voir des passages secrets, elles. C’est que, suggère l’auteur, ces passages secrets (p. 12) que les garçons ont et cherchent, les filles les sont et défendent. Le devoir d’intrusion sera le grand rendez-vous mâle (qu’il ne peut à peu près découvrir qu’en voyeur), alors que l’enceinte à profaner est le destin de fécondité femelle (toute virginité est assez lucide pour se deviner elle-même). Mais le jeune embryon n’a pas encore dessiné, ou déployé, son propre sexe. Chacun de nous, quand ce stade lui advint, a traversé ce moment indistinct, hybride, où à la fois il eut et fut ce passage secret de vie. La nostalgie la plus profonde n’a logiquement pas de sexe :

« Pourquoi ne pas refaire le voyage
Ne serait-ce qu’une fois essayer
Passer les seins l’endroit des hanches
Au porche du ciel prendre un billet d’adieu… » (p. 34)

ou

« Comme un double de soi
Ne naissant jamais tout de suite
Tu chanteras petite sœur
La musique que les anges diffusent
À ceux dont l’incertitude de vivre
Commence dès la naissance
Par la présence d’un autre séjour » (p. 74)

Seconde situation-type : les premières fois fondatrices. La réalité irréductible de l’expérience tient à ça : il faut, étant enfant, percevoir on ne sait encore quoi pour savoir un jour percevoir. Et désirer on ne sait comment ni pourquoi pour savoir un jour comment et pourquoi désirer. Il faut être passé par là pour savoir qu’on est ici. Et ça marche, comme chacun en oublie le prodigieux paradoxe : on n’apprend à nager qu’en se noyant mieux, à écrire que dans le garde-à-vous des gribouillis, à parler qu’en invectivant son propre babil. Personne, semble dire notre auteur, n’a jamais appris l’essentiel : il n’y a pas de manuel concevable pour faire une courte échelle, attraper un pompon forain, baisser la voix ou lécher un plat. Ce n’est pas inné (car pas de foire, pas de pompon ; pas de plat, pas de coup de langue), mais ce n’est pas non plus acquis (l’on sait tout de suite comment réunir des mains sous un pied, ou mâcher ses propres sons pour passer à la confidence) ; c’est ce qu’on fait pour apprendre à le faire, et dit pour apprendre à le dire etc. L’expérience est toujours ce qu’on doit vivre pour apprendre à le vivre, ce dont on ne peut réchapper qu’en l’affrontant. Toute l’histoire des conditions nécessaires, mais non-suffisantes, naît là.

«Quand un garçon fait la courte échelle
Aux baies précoces d’un préau
L’air devient si léger que l’école
Où l’on revient le soir
Retrouver une fillette endormie
Prend l’allure d’une ruelle
Où l’on passe la nuit à rêver » (p. 35)

Troisième situation-type : la quotidienne fin du monde du sommeil. Elle ne dérange personne (ni soi, car on n’y est plus ; ni le voisin, car son absence à soi est autre) ; mais le sommeil humain indique une très forte leçon, à savoir : pour en finir avec l’attente (car on ne se repose qu’à ce prix, on doit réduire à zéro sa hantise de l’avenir), il faut rendre l’attention même impossible (c’est à dire annuler sa propre présence à ce qui est). Pour mourir à l’avenir (épuisant) du monde, il faut mourir à l’avenir même de soi. Mais ce jeu entre dormir et mourir va profond : comme on ne se voit pas dormir (ou l’on rêve, et se voit vivre ; ou l’on ne rêve pas, et voir n’est pas vécu), on ne voit mourir qu’autrui (le frigo refermé ignore qu’il s’est s’éteint). Mais alors, on peut toujours dormir tranquille (c’est pourquoi on ose s’endormir dans un monde aux yeux pourtant braqués sur nous !) ; puisque toute mort propre est inconnaissable, seuls les inconnus nous semblent réellement mortels !!

« Elle avait dit de ne pas avoir peur
Que la fin du monde c’était chaque jour
Pour quelqu’un qu’on ne connaît pas
Les autres pouvaient dormir tranquille
Ils n’avaient pas de souci à se faire
Et lui il avait entendu mourir au lieu de dormir
Il avait eu la crainte de devoir tout quitter
Comme un voleur sans dire au revoir » (p. 60)

J’ajoute franchement que le monde de Henri Rodier est d’une rare complexité et d’une sorte d’infatigable délicatesse. Dans « Introduction au geste impensé d’un caillou » (Clapas, 2016), l’humble et opaque inertie d’un galet servait d’appui à une formidable méditation sur ce que, dans l’univers, chaque règne (minéral, vivant, pensant, conscient, divin) peut attendre, latéralement et immémorialement, du suivant, et quelle vitesse propre d’un ordre vient transfigurer celle d’un autre (comme l’érotisme est (p. 18) une sorte de ralenti minéral dans la fougue de chairs se hélant l’une l’autre, ou comme l’inspiration est (p. 22) le vol en retour au nid d’oiseaux dans la bouche d’un saint). Voilà bien une idée de poète, incongrue et fulgurante : c’est parce qu’un caillou n’a définitivement de vie qu’à venir qu’il attend les vies qui, un jour auront les gestes de le manier, et les rassemble (p. 30) déjà autour de leur usage de lui !
Je pense sincèrement qu’il y a quelque chose de génial dans la fervente obscurité de cet auteur ; mais que chacun plutôt lise et juge le long effort troublant de son œuvre !

« Ainsi ce qui vient plus tard est d’un seul tenant
La réalisation d’un amour parfait
Pour contrepoint le dedans d’une inexistence
Puisant au fond d’un puits
Le contraire d’un sexe extérieur » (p. 56)

©Marc Wetzel

Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.

Chronique de Marc Wetzel

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Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.


« Nous avions traversé le jardin aux fougères,
L’existence soudain nous apparut légère
Sur la route déserte nous marchions au hasard
Et, la grille franchie, le soleil devint rare.

De silencieux serpents glissaient dans l’herbe épaisse,
Ton regard trahissait une douce détresse
Nous étions au milieu d’un chaos végétal,
Les fleurs autour de nous exhibaient leurs pétales.

Animaux sans patience, nous errons dans l’Éden,
Hantés par la souffrance et conscients de nos peines,
L’idée de la fusion persiste dans nos corps :
Nous sommes, nous existons, nous voulons être encore,

Nous n’avons rien à perdre. L’abjecte vie des plantes
Nous ramène à la mort, sournoise, envahissante.
Au milieu d’un jardin nos corps se décomposent,
Nos corps décomposés se couvriront de roses » (p. 185)

Michel Houellebecq le poète ne discute jamais (après deux cent pages, il n’a encore rien demandé à personne ; et personne strictement ne s’est adressé à lui). Ce n’est pas qu’il soit spécialement seul et suffisant ; c’est qu’il est une monade sans comptes à rendre, free-lance, ou comme créée pour être à son compte.

« Je tournais en rond dans ma chambre,
Des cadavres se battaient dans ma mémoire ;
Il n’y avait plus vraiment d’espoir.
En bas, quelques femmes s’insultaient
Tout près du Monoprix fermé depuis décembre »  (p. 157)
Et logiquement : il parle pour tous, mais à personne. Il constate autrui :
« Certains sont séduisants et partant très aimés ;
Ils connaîtront l’orgasme.
Mais tant d’autres sont las et n’ont rien à cacher,
Même plus de fantasmes ;

Juste une solitude aggravée par la joie
Impudique des femmes ;
Juste une certitude : « Cela n’est pas pour moi »,
Un obscur petit drame » (p. 44)

De même le poète ne se décrit jamais (il n’a pas de couleur ni de longueur de cheveux ; son poids répond aux situations ; il roule tous feux éteints parce qu’il est la lumière). Il est comme une caméra subjective, née comme ça (sans souvenir d’avoir un jour dû commencer à « tourner ») ; il est né (en tout cas à lui-même) organe d’observation, espion voyant. Et une caméra cachée aussi, mais sans effort de s’estomper, il l’est par simple chance de paraître insignifiant ; la Providence lui a donné d’être quelconque sans port particulier de masque. Il est partout chez lui parce que personne ne le voit nulle part changer quoi que ce soit à quoi que ce soit. Qui s’étonne, qui s’occupe d’un fantôme, en plein désert ?

« Au bout de quelques mois
(Ou de quelques semaines)
Tu t’es lassée de moi ,
Toi que j’avais fait reine.

Je connaissais le risque,
En mortel éprouvé ;
Le soleil, comme un disque,
Luit sur ma vie crevée. » (p. 138)

Il agit, comme il s’indigne, infiniment peu (il ne ramasse pas les balles perdues des enfants, il n’entre pas dans les épiceries réelles, il ne baille même pas quand il s’ennuie), mais a-t-on jamais vu une monade (même émancipée) bêcher son jardin, tourner un volant pour se garer, rajouter du petit-bois ? C’est un ingénieur, mais en vacances. Un médecin-légiste, mais retraité. Je crois bien qu’il s’arrange strictement pour arriver avant, ou après, les situations. Ce timing évite tout autant courage et lâcheté. Quand on en est à assembler les wagons du réel (quand c’est l’heure encore de former le convoi), le voyageur de commerce et le terroriste attendent, ensemble et normalement, sur le quai. Houellebecq est donc là, sur le banc, non pas avec eux (toute solidarité extérieure le gonfle), mais bien tous les deux (par précaution, ou embarras de choisir son camp). Il est un peu tout le monde (ce qui, forcément, brouille les initiatives, et égare les interventions), mais ça lui va bien :

« Le réseau des nerfs sensitifs
Survit à la mort corporelle
Je crois à la Bonne Nouvelle,
Au destin approximatif.

La conscience exacte de soi
Disparaît dans la solitude.
Elle vient vers nous, l’infinitude ;
Nous serons dieux, nous serons rois » (p. 206)

La vieillesse fait peur à l’amour, mais elle l’a oublié :

« Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes :
Merci je n’ai pas faim, mon fils viendra dimanche,
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches » (p. 49)

L’amour, lui, a la conversion facile, et bombe le torse devant la nostalgie :

« Le dimanche étendait son voile un peu gluant
Sur les boutiques à frites et les bistrots à nègres ;
Pendant quelques minutes, nous marchions, presque allègres,
Et puis nous rentrions pour ne plus voir les gens

Et pour nous regarder pendant des heures entières ;
Tu dénudais ton corps devant le lavabo,
Ton visage se ridait, mais ton corps restait beau,
Tu me disais : « Regarde-moi. Je suis entière,

Mes bras sont attachés à mon torse, et la mort
Ne prendra pas mes yeux comme ceux de mon frère,
Tu m’as fait découvrir le sens de la prière,
Regarde-moi. Regarde. Mets tes yeux sur mon corps » (p. 64)

Quels que soient le lieu et le moment de vie, on sent qu’il a, de justesse, survécu à l’épisode précédent. Ça n’est jamais la grande forme. Quand il est dans le réel (et ça arrive), c’est qu’il s’y est traîné. Il a, c’est vrai, la politesse de fermer la porte derrière lui (pour limiter l’arrivée de tombereaux de sang, d’odeurs insoutenables ; c’est comme un paravent courtoisement jeté en travers d’un sillage infernal). Étant une famille à lui tout seul, il garde logiquement ses secrets pour lui !

« La lumière évolue à peu près dans les formes ;
je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j’aille à la plage ;
Il est déjà sept heures. Probablement, ils dorment.

Je sais qu’ils seront là si je sors de l’hôtel,
Je sais qu’ils me verront et qu’ils auront des shorts,
J’ai un schéma du cœur ; près de l’artère aorte,
Le sang fait demi-tour ; La journée sera belle.

Tout près des parasols, différents mammifères
Dont certains sont en laisse et font bouger leur queue ;
Sur la photo j’ai l’air d’être un enfant heureux ;
Je voudrais me coucher dans les ombellifères » (p. 124)

Dans une remarquable préface, Agathe Novak-Lechevalier monte littéralement à bord du Michel Houellebecq et fait visiter ce navire amiral de lui-même, la flotte de cet unique exemplaire, – comme en radoub à l’horizon ! – sensation merveilleuse d’un post-it collé sur du vent, qui vaut toutes les boussoles. Défilent intelligemment, de notre auteur (saisi judicieusement où il se tient, c’est à dire encalminé dans l’infini), son génie du télescopage, le cynisme innocent, l’intérêt exclusif pris par son langage pour ce qu’il n’est pas, ses postures se dépassant les unes les autres – Baudelaire en Porsche, Lamartine en baskets, Neil Young en Buster Keaton, Héraclite en TGV -, l’ingénuité profonde (de celui qui se réjouit de mourir assez vite pour pouvoir ne pas capituler, de celui chez qui les mots de Dieu sont restés en travers de la gorge et qui en profite pour les essayer en lui, d’un gagnant de Loto remerciant follement les milliers de perdants de l’avoir financé), la clownerie payée pour structurer le désastre, l’amour qui pour monter à bord du don cherche la passerelle, l’apocalypse polie s’essuyant les pieds sur le paillasson. Que les préfaces sont belles quand elles sont utiles ; et qu’elles sont utiles quand elles nous montrent exactement ce qui nous aurait aveuglés ! Car la préfacière a raison pour Baudelaire, pour Lamartine, pour Neil Young etc.

« Le train s’acheminait dans le monde extérieur,
Je me sentais très seul sur la banquette orange
Il y avait des grillages, des maisons et des fleurs
Et doucement le train écartait l’air étrange.

Au milieu des maisons il y avait des herbages
Et tout semblait normal à l’exception de moi
Cela fait très longtemps que j’ai perdu la joie
Je vis dans le silence, il glisse en larges plages.

Le ciel est encore clair, déjà la terre est sombre,
Une fissure en moi s’éveille et s’agrandit
Et ce soir qui descend en Basse-Normandie
A une odeur de fin, de bilan et de nombre » (p. 191)

La poésie de notre auteur est un manuel de survie à usage unique. Houellebecq, pour parler aussi franchement que lui, se sait certes peu doué pour le sacrifice, pour l’écoute, pour le serment ; mais il aide ceux (et nous sommes nombreux) qui préfèrent être restés en vie demain à se poser la bonne question, à se concentrer sur une formulation décisive. Et ce serait, je crois, quelque chose comme : « A quelle ressource déterminée de soi (l’intelligence ? le style et l’art de plaire ? le sens de l’humour ? etc.) faut-il s’attacher à travailler d’abord, pour obtenir d’insister, pour savoir toujours, le moment venu (et les malheurs font qu’il vient toujours !) se rétablir dans le courant des êtres » ? Car, et cet égoïsme universaliste a quelque chose de généreux, il s’agit bien d’aider à retrouver un havre (p. 202), dans l’absolue intimité d’un travail sur soi. La méthodologie du paumé se tient portes ouvertes !

« L’être de perception est semblable à une algue,
Une chose répugnante et très molle
Foncièrement féminine
Et c’est cela que nous devons atteindre
Si nous voulons parler du monde
Simplement, parler du monde.
Nous ne devons pas ressembler à celui qui essaie de plier le monde à ses désirs,
À ses croyances
Il nous est cependant permis d’avoir des désirs
Et même des croyances
En quantité limitée.
Après tout, nous faisons partie du phénomène,
Et, à ce titre, éminemment respectables,
Comme des lézards

Comme des lézards, nous nous chauffons au soleil du phénomène
En attendant la nuit
Mais nous ne nous battrons pas,
Nous ne devons pas nous battre …» (p. 88-9)

Houellebecq est une sorte de pseudonyme biologique, comme un fruit volé par Michel Thomas dans l’arbre généalogique même ; c’est le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Elle l’avait recueilli et élevé au quasi-abandon par ses parents. Il a pris, comme auteur, le nom d’origine de la mère de son origine. Et la mère de l’Antéchrist (son géniteur fut, comme on va voir, une belle saloperie) ne lui fut pas une Antimadone !

« Mon père était un con solitaire et barbare ;
Ivre de déception, seul devant sa télé,
Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,
Sa grande joie était de les voir capoter.

Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse ;
La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait,
Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse
Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

Il mourut en avril, gémissant et perplexe ;
Son regard trahissait une infinie colère ;
Toutes les trois minutes il insultait ma mère,
Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe … » (p.52)

On lira la fin, – c’est à dire sa fin – dans le livre.
« A quoi bon s’agiter ? J’aurai vécu quand même, … » (p. 53)

Notre Nerval en bermuda n’aime pas deviner tout seul ; tant mieux pour nous !

 

©Marc Wetzel

Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Erling KAGGE – Quelques grammes de silence – traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Flammarion 2017, 144 p.


La simple existence d’un aventurier du silence (comme l’est manifestement Erling Kagge, explorateur des Pôles, et ardent familier tant de l’auto-hypnose que de l’Everest) prouve que le silence est par lui-même aventureux, risqué ; ce petit livre établit que, si le risque du silence peut être fâcheux, voire mortel (par l’ennui, l’angoisse et l’isolement qu’il génère ou laisse prospérer), il est aussi un risque fécond et beau (comme peuvent l’être la paix, la sagesse ou l’humour), par la disponibilité, le repos et la plénitude qu’il promet ou symbolise.
Cette ambivalence du silence, d’emblée reconnue, est-elle pour autant aisément maîtrisable ? Dépend-il ou non du courage et de la lucidité des efforts de chacun que la face paradisiaque du silence (la calme ouverture à une présence qui se suffise) l’emporte sur l’infernale (l’oppressive oisiveté d’un mutisme universel) ? L’auteur montre avec justesse que les présumés charmes du silence n’impressionnent pas du tout les sourds, et que les sourds célèbres (tels Beethoven ou Edison) n’ont supporté le silence qu’à exacte proportion de ce qu’ils ont su faire entendre par ailleurs (les derniers quatuors ou l’invention du phonographe même !!). Quoi qu’il en soit, si

« Le silence que nous avons dans l’esprit se trouve à l’endroit où nous nous trouvons, quand ça nous convient, à l’intérieur de notre tête, et ne coûte rien » (p. 71),

cette « gratuité », et cette immédiate accessibilité du silence sont, d’après l’auteur lui-même, nuancées par l’exigence de « créer » son silence, en tout cas par l’impératif d’en créer les conditions, c’est à dire l’effort de

« rendre possible de trouver le silence partout » (p. 128)

Le silence est absence significative de bruit, et l’on comprend que cette signification change du tout au tout selon que le bruit (manquant) est vital ou mortel !
Quand manque la vitalité du bruit, alors le silence, en effet, se confond avec l’absence douloureuse de l’ennui (rien à faire, rien à vivre), de l’angoisse (rien dont s’assurer, tout à mourir) ou de l’isolement (personne à approcher, rien à faire vivre). Mais le bruit peut être mortel, et le bruit de la raison l’est peut-être.
La raison est établissement de rapports réguliers, prise en compte de relations nécessaires. Si le rapport est de cause à effet, la raison est explication ou application ; s’il est de principe à conséquence, elle est déduction ou justification ; s’il est d’opération à résultat la raison est calcul etc. Mais si la raison a évidemment l’ordre utile (établir des relations générales et nécessaires permet vérité objective, efficacité, et peut-être justice), elle a un très bruyant défaut, dit notre auteur, citant (bien) Heidegger : la rationalité, qui est le génie des moyens, qui a l’exploitabilité logique des ressources pour principe, se retourne fatalement contre ses usagers mêmes en les traitant à leur tour en ressources,

« … une ressource pour des organisations comme Apple, Instagram, Google, Snapchat, et au bout du compte pour l’Etat qui récoltera un maximum de données sur nous, grâce à notre aide bénévole, et qui pourra soit les vendre, soit s’en servir lui-même » (p. 75)

La raison, qui ne saisit les choses que par les relations qui les structurent ou qu’elles ont entre elles, manque donc leur substance propre, leur teneur de présence ; elle impose justement silence à tout ce qui lui échappe, c’est à dire à tout ce qui ne fonctionne ni en extériorité, ni impersonnellement (les premières fois, l’affectivité, l’expérience vécue), alors que le – véritable – silence, écrit l’auteur

« traite au fond de tout le contraire. Il s’agit d’atteindre l’intérieur de ce que tu es en train de faire » (p. 51)

alors que le divertissement est exactement l’inverse : la stratégie de fuir un présent qu’on est incapable de vivre pour lui-même, c’est à dire l’art d’atteindre l’extérieur de ce qu’on n’est pas fichu de faire ! Mais alors on voit l’enjeu de tout recours au silence contre la raison fonctionnelle ou ludique : ne pas laisser en retour ce silence, notre silence résolu et méthodique, faire le jeu de la déraison
(c’est à dire de la folie, de la violence ou de la bêtise) ! La leçon de ce livre espiègle et loyal est de savoir éviter l’usage déraisonnable de l’irrationalité (inévitable et salubre) du silence !
Et notre auteur y parvient en divers réjouissants registres :
Le socio-politique :

« Le bruit participe à créer une séparation entre les classes. A travers les sons produits par certains et qui en dérangent d’autres, les sons de seconde main, se révèlent de grandes différences sociales ; les personnes qui perçoivent un bas salaire ont généralement un environnement plus sonore sur leur lieu de travail que celles aux salaires les plus hauts, et les murs de leurs habitations sont moins isolants que ceux de leurs voisins. Les classes aisées vivent dans moins de bruit et respirent un air de meilleure qualité, leurs voitures sont moins bruyantes, tout comme leur machine à laver. Ces gens ont plus de temps libre et mangent une nourriture plus équilibrée, plus saine. Le silence fait désormais partie intégrante de ce qui distingue les vies moins longues, moins saines, moins enrichissantes des autres » (p. 67)

L’éthologico-écologique :

« J’adore me réveiller au son des oiseaux, mais des études ont été réalisées sur la réaction des volatiles aux bruits ambiants, qui sont de plus en plus forts dans les zones urbaines ; la conclusion a été que leurs chants changent. Les tonalités les plus graves disparaissent au profit de notes plus aiguës, dans le but de concurrencer les sons produits par les hommes » (p. 68)

Le pédagogico-religieux :

« Le premier livre des Rois raconte comment Dieu s’est manifesté devant Élie. D’abord, il y a eu un ouragan, puis un tremblement de terre et ensuite le feu. Mais le Seigneur n’était dans aucun d’entre eux ; Dieu arrive après, dans le « murmure d’une brise légère » ou dans une « voix de silence ténu », comme le propose l’une des dernières traductions de la Bible. J’aime cette idée. Dieu est dans le silence » (p. 80)

L’esthético-spéculatif :

« Selon le philosophe Denis Diderot, quelqu’un qui contemple une œuvre d’art intéressante est comme un sourd qui voit les signes muets d’un objet qu’il connaît. C’est une formule un peu alambiquée, mais elle est juste. Tu es sourd quand tu te tiens devant un tableau en essayant de comprendre ce qui est sous tes yeux. Fait intéressant, une telle supposition s’applique également aux peintures plus introverties de Marc Rothko. Ces grandes surfaces rectangulaires recouvertes de couleurs fortes et souvent sombres représentent, en un sens, le contraire du Cri (de Munch). Quand on les regarde, on a le sentiment qu’il y a en elles d’énormes batteries chargées d’énergie. « Le silence est si précis » a dit Rothko quand il a refusé d’expliquer ses tableaux avec des mots »  (p. 110)

A ce petit livre foisonnant et chaleureux, ne manque, je crois, qu’une caractérisation un peu synthétique et dense de l’acte même d’entrer dans le silence – qui est, comme l’auteur l’avoue lui-même, la méditation. Mais voici l’occasion alors, si je puis me permettre, de compléter l’ami Kagge par un passage d’André Comte-Sponville, qui en dit l’essentiel :

« Immobilité stricte. Silence complet. Attention pure, pour autant qu’on en soit capable. Attention à quoi ? D’abord à ce corps que vous êtes, ou qui est vous. (…) C’est jouer le corps contre l’ego, la respiration contre le mental, l’immobilité contre l’agitation, l’attention contre l’emportement. Pourquoi méditer ? D’abord pour la méditation elle-même. Attention de n’en pas trop attendre ! La banalité fait partie de l’exercice, comme sa répétition, comme la déception, parfois, qu’il suscite. C’est le contraire d’un miracle : juste un peu de réel à l’état pur, ou purifié, juste quelques instants de vie contemplés attentivement. (…) C’est comme un repos en acte : ne rien faire, mais à fond. (…) C’est comme une douche de silence, qu’on prendrait chaque matin. Rien là de mystérieux, de religieux, de sacré. Il ne s’agit que d’être présent, le plus consciemment qu’on peut, à ce qui passe et demeure, qui est le présent même » (art. Méditation, dans le Dictionnaire Philosophique, p. 620-1)

Dans le silence, dit (p. 65) Erling Kagge, il s’agit de soustraire quelque chose. Et, donc, grâce à ce livre, de ne plus se soustraire à cet effort même.

©Marc Wetzel

Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

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Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)


Franz Bartelt dédie ce polar au regretté Alain Bertrand avec qui il écrivit Massacre en Ardennes. Leur point commun ? Une prédilection pour l’air balsamique des Ardennes frontalières.
C’est d’ailleurs dans un triangle franco belge que Franz Bartelt campe son intrigue.
Le récit nous transporte dans un va et vient entre Reugny, ce village qui perd sa quiétude, Larcheville ( ville chère à l’auteur, anagramme de Charleville) et Bouillon.
A Reugny, notre attention se focalise sur deux pôles. Tout d’abord, l’hôtel du Grand cerf, qui fut le théâtre d’un fait divers, il y a plus de quarante ans. Thérèse Lendroit, qui dirige l’entreprise familiale, ne manque pas d’exploiter le filon, ayant transformé en musée la chambre où l’actrice Rosa Gulingen séjournait pour un tournage.
Une cassette exhumée d’une benne par Charles Raviotini fait revenir sur le devant de la scène la mort mystérieuse de cette vedette, « auréolée de gloire hollywoodienne ». L’idée de tourner un documentaire germe, et il dépêche Nicolas sur les lieux. Accident ou crime, saura-t-il la vérité ?
Le deuxième lieu est le Centre de Motivation, dirigé par Richard Lépine avec une discipline de fer, faisant penser à une secte. Le logement des stagiaires en cellule crée une atmosphère anxiogène. Silence imposé. Mieux vaut être ponctuel, respectueux du règlement pour éviter le renvoi. Mais cela fait le bonheur de Sylvie, taxiwoman, assurée d’avoir un client à mener à la gare.
Très vite nous sommes entourés d’une galaxie de personnages étonnants, bien trempés. Parmi les habitants du village, il y en a des récurrents comme l’idiot du village, en la personne de Brice Meyer qui communique surtout par onomatopées.
Soudain, l’annonce de la disparition d’Anna-Sophie, la fille de l’hôtelière, met le village sens dessus dessous. Les habitants s’organisent, déploient une incroyable et rocambolesque battue. Un hélicoptère déplacé. Le village presqu’en état de siège.
Puis, c’est l’ex-douanier que l’on découvre abattu, l’incendie de sa maison qui éclate.
Coup de théâtre, un troisième corps retrouvé plonge le village dans la consternation.
Il y a celui qu’on regrette, celui « qui n’a que ce qu’il mérite », celle que l’on recherche. L’auteur photographie les campagnes où « personne n’aime personne et le malheur des uns n’est que la réparation du malheur des autres ».
Et nous voici plongés au coeur de deux enquêtes en parallèle. Le mystère du chromo vient se greffer. Le village en pleine effervescence, assailli par les forces de police et les équipes de télévision, les journalistes.
L’excès, « qui met un peu de grandeur dans les petitesses de l’existence », chez Franz Bartelt touche déjà ses personnages. On se souvient de Gontrane dans Charges comprises. Voici le pendant masculin. Mais la surcharge pondérale de l’inspecteur Vertigo Kulbertus pose problème, car elle est croissante. On devine que c’est handicapant pour exercer un tel métier, d’ailleurs il ne cesse de compter les jours avant la retraite !
Le romancier,coutumier de l’ordre alphabétique, l’a choisi pour les aliments que le flic, à l’appétit gargantuesque, ingurgite ! Vu ce qu’il s’empiffre, Vertigo est sujet aux rots et pets ! « d’une puissance d’une explosion nucléaire » ! » Il a à cœur de produire son propre gaz carbonique » !
Voici donc un inspecteur, hors norme, dépêché à Reugny. On peut douter de son efficacité vu la façon dont il conduit les interrogatoires. Parfois de son lit et en caleçon ! Grotesque sa demande aux villageois de se présenter par ordre alphabétique pour les « travailler », « tous en ligne » . Tout aussi ridicule sa façon d’en faire les témoins de son repas. Hallucinant l’interrogatoire de Jack dos à dos avec Elisabeth, doublé d’une tirade théâtrale. Toutefois « ce Sardanapale » a su négocier « un marché amoureux » avec Elisabeth. Méthode contestable mais payante !
Le suspense est relancé à chaque victime recensée, mais aussi avec les prédictions d’une voyante qui voit plusieurs morts. Que se passe-t-il donc dans ce village où la mort s’invite pas moins de cinq fois ? Un serial killer rôderait-il ?
Le romancier ne rechigne pas à évoquer des détails gore, à vous écœurer d’horreur.
Une autre énigme intrigue le lecteur et Freddy, l’époux de Sylvie, routier, qui reçoit des messages d’une voix anonyme, l’avisant d’éventuelles incartades de sa femme.
L’hôtel devient le quartier général des deux enquêteurs, qui s’entendent à merveille, surtout pour vider les bocks, ce qui leur donne « l’ haleine métaphysique ».
« la bière sans mousse est une source intarissable de réconfort » pour les deux acolytes. Pendant ce temps, de sa vigie, Léontine, la grand-mère de la disparue, comptabilise leur orgie et se frotte les mains, en songeant à la recette !
En général, chez Franz Bartelt :ça dégomme (cf le recueil de nouvelles précédent ou son roman culte : le jardin du bossu),on «  beuque », on rembouge aux bières !
« La générosité se mesure en quantité de bière, pas en quantité de mousse. »
Dans ce polar foisonnant, ubuesque, Franz Bartelt brasse maints sujets. Il souligne le désintérêt pour la poésie, un genre peu vendeur. Il épingle, comme dans La bonne a tout fait, la police qui tarde à diligenter ses forces.
Parmi les constantes : il y a toujours un personnage passé par l’hôpital psychiatrique, des liaisons extra-conjugales (Sophie et Nicolas ), des piliers de bars dipsomanes, que l’on croise au bar de la mère Dodue, « à l’emphase commerciale inattaquable » !
Du côté du style, on retrouve les énumérations, de savoureux aphorismes : « La bizarrerie n’est pas incompatible avec la compétence », « La limonade et la philosophie ont toujours eu des affinités ». « Il y a des vérités qui demandent à être mûries longtemps ».
L’auteur rappelle, en toile de fond, que la France est un pays souvent en grève et sait restituer le langage des grévistes remontés (« On ne sait plus où donner de la bille »), décrire le bordel, la paralysie qu’ils créent dans Larcheville avec leurs « barrages hermétiques ». Larcheville qui rime avec « tuile » qui tombe, au sens figuré.
Durant la lecture, on se prend à jouer le détective novice, nous obligeant à des retours en arrière. Les ramifications se complexifient quand on remonte jusqu’aux racines de l’histoire personnelle de Richard Lépine et conduisent Nicolas Tèque à élargir son territoire géographique de recherches.
L’épilogue nous dévoilera-t-il les clés de tous ces mystères accumulés ? Puisque pour le romancier : « Il n’y a que dans les romans qu’on connaît le fin mot de l’histoire. »
Même loin de la salle de bains- musée, on baigne dans un vrai délire au moment de l’interrogatoire. Alors que cinq victimes ont eu des fins prématurées tragiques, le polar recèle des accents de comédie et des scènes époustouflantes.
L’auteur décline un hommage indirect à Simenon et Hitchcock.
Si Franz Bartelt ne peut prétendre aux prix décernés à Jack Lauwerijk, récompensant de la poésie, son roman peut briguer une autre reconnaissance pour son humour noir, son talent de dramaturge « sa patte inimitable » ! Dans son antre ardennais il a concocté ce « texte original », jouissif, mâtiné de poésie, recommandé comme ordonnance de l’été par Samuel Delage qui y voit un côté San Antonio et aussi chaudement conseillé par la librairie L’embarcadère de ST Nazaire. (1)
Un détour par votre librairie s’impose sans tarder.
(1) En podcast dans l’émission Fr3 Les petits mots des libraires du 6 juillet 2017



©Nadine Doyen