Le Prix Rimbaud 2024 de la Maison de poésie a été décerné à Grégory Rateau pour Le Pays incertain à la Rumeur libre éditions.

Le Prix Rimbaud 2024 de la Maison de poésie a été décerné à Grégory Rateau pour Le Pays incertain à la Rumeur libre éditions. Dédié à la jeune création poétique, tous les ans, il était décerné à un jeune poète de 18 à 25 ans, mais a désormais évolué, saluant l’aspect novateur d’une œuvre.

« Une gerbe incandescente que l’on attendait depuis Rimbaud, Vaché, Desnos, Jouffroy et Borer. » Sylvestre Clancier, président de la Maison de poésie.

La remise du prix aura lieu le 5 décembre à la Maison de Poésie, 11 bis rue Ballu 75009 Paris de 18H à 20H (à l’Hôtel Blémont).


(Préface Alain Roussel)

Loin des gesticulations littéraires et des célébrations de salon, il y a encore aujourd’hui une poésie qui sent le soufre, qui brûle la pensée et les nerfs, qui vous jette, haletant et hagard, sur des chemins inconnus où l’on marche avec « des sacs remplis de colère » et dont par­fois, mentalement ou physiquement, on ne revient pas, tels Nerval, Crevel, Duprey, Bosc, Rodanski, Artaud, Prevel.
Ces « suicidés de la société » n’écrivent pas pour écrire, mais pour ouvrir des brèches dans l’être et dans la vie, avec le couteau du désespoir et de la révolte. Souvent, on les rejette comme des pestiférés. On ne les entend pas. On ne les écoute pas. Il est vrai qu’ils ne parlent pas pour l’audience et les honneurs, mais pour quelques-uns, poètes et lecteurs qui forment ainsi une « société secrète de l’écriture », comme l’écrivait naguère le regretté Alain Jouffroy.

Si Grégory Rateau fait référence et rend hommage à Jacques Prevel, poète largement méconnu, c’est dans l’esprit d’un compagnonnage posthume. Se reconnais­sant des affinités, l’impression d’être lui aussi un « paria de naissance », il entremêle au fil des textes son destin au sien. Il y a ce même constat, implacable : la vie n’est pas la vie, du moins elle n’est pas ce qu’elle devrait être. Et il y a cette impuissance à pouvoir la changer, Rimbaud l’avait si bien compris. Que reste -t-il aux désœuvrés de l’existence ? Les paradis artificiels, l’alcool, qui aident à fuir pendant quelques heures. Et puis il y a la poésie qui, à défaut de transformer le monde, a le pouvoir de révolutionner le regard. C’est cette voie qu’arpente Grégory Rateau. Il peut y exprimer sa compassion pour les damnés baptisés par la poisse, sa colère contre tous ces rois vaniteux de la culture, assis sans le savoir sur des trônes de paille, sa rage, sa révolte et sa soif absolue. Désespéré ? Certes ! Mais un homme qui crie son désespoir dans une société à bout de souffle est un homme vivant parmi les morts.


Grégory Rateau

Voici quelques extraits :

Je suis de retour :

Revisitant les plis de ma ville, sans amertume le visage égaré derrière des lunettes noires comme Léaud avant moi. Orphelin des bistrots, Je vois l’ami de loin mais il passe son tour, prend mon souvenir dans ses bras. Sortant du bar, une goutte me tombe sur le crâne, la piqûre du baptême, les mêmes trottoirs, brouhaha de poèmes. Sur les boulevards entre deux trenchs, Miles coule un jazz. La nuit remonte des catacombes, les trottoirs se vident, ma renaissance est complète. 

Tes trop polar ! me lance le vieux pouet pouet, la main rongée, battant fièrement la mesure sur son comptoir. 

Je lui réponds :

Compagnon
j’ai trop longtemps traîné
ma rancune dans les périphéries
comme tu traînes aujourd’hui ton membre fantôme
j’ai ourdi des sabotages pour brûler mon avenir
redistribuer l’échec
nourrir encore et toujours ma rancœur


des ennemis sans visage que je voyais partout
masques de Bacchus la panse remplie de soleil
jouant l’éternité pour quelques bulles
avec une aptitude à vivre là où je n’avais que mes rimes
même les yeux fermés, ils étaient là
identiques à mon propre reflet et usant de mon passé
pour tuer en moi tout héroïsme

En remontant les quais, je les vois alignés, ces bouts luisants, couchés dans l’ombre satisfaite bien à l’abri des divins monuments. Certains s’étirent en faisant le dos rond, d’autres prennent des poses antiques, bouclettes courbées sur la brise. Des cadenas scellent des promesses sans suite. Panoramiques à la volée, essaim qui déborde dans un long Chorus d’ascenseur. Ces êtres si bien assortis, si cliniquement accordés, à bonne distance de leurs autres moitiés : les moins que zéro des lignes périphériques attendent toujours, en bordure des villes.

Ils ont beau les parquer sur les hauteurs, les endormir à coup de poudre du bonheur, impossible d’étouffer plus longtemps leur aigreur.

Nous y sommes ! de l’autre côté du périph’, restons bien droits mes frères, fidèles à notre poisse jusqu’au soufflet final, la non-éclaircie de trop. Il faut s’armer de patience ! même les bouquinistes vendent d’autres camelotes que la nôtre, noyant dans la Seine les derniers rêves de nos mères. Qu’ils s’approchent de plus près, qu’ils s’exposent jusqu’à la jugulaire. En attendant ce jour, roucoulons sagement notre lave :

Pris dans le même traquenard
la bouche pendante
ils sont légions à ne plus rien voir
ni pouvoir goûter à la brise du soir

repliés dans des caves aux rétines livides
la même fréquence des abîmes 
dans une communion muette 
avatars de ce moi égaré sur les routes du non-lieu

sans la moindre possibilité de se retenir à l’instant
leur main encore bien réelle
tendue vers un contre-ciel 

Jeanne Champel Grenier, Les éternaliens, Éditions France Libris.


C’est la bonne nouvelle que nous annonce “ Oeil de Diplo”, cet éternalien plus éclairé que ses congénères.

De quoi s’en réjouir? 

Certainement pas. Mais d’en rire malgré tout et d’en rire franchement.

Cette fable mordante, d’un humour tendre et si lucide est entièrement illustrée par l’auteure.

Et les illustrations sont pures, primitives à souhait. 

Sur la première de couverture, trois éternaliens. L’un laisse pendre ses bras désabusés. Le second salue, le troisième semble célébrer une victoire du vide, sous un soleil en spirale qui n’est pas sans rappeler le signe des Premières Nations qui est un portail, une communication avec une autre dimension, comme un “ trou de ver” entre deux univers.

On suit les réflexions tour à tour volontairement naives ou férocement lucides d’Oeil de Diplo et de ses congénères “ lassés de tout sur cette terre” en riant de nous-mêmes et en nous promettant de ne jamais plus oublier de vivre:

“ Méfiez-vous, hommes du futur, méfiez-vous de ces soi-disant gourous éclairés qui se tuent à vous dire que l’immortalité est l’avenir de l’homme” car sans “ la voie du repos éternel” qui fait le sens de la vie, on s’amoindrit si bien que:

“ Les singes, nos cousins germains”, nous imitent. Par chance, les hippopotamus nous ont enseigné le barbotum d’argile, ce qui nous donne un teint terreux, mais calme, jusqu’au changement de lune.”

L’amour lui-même est devenu grande fatigue:

“Mon beau-frère tripolaire ( sic!) âgé de 15502 ans cette année, lui qui a trois femmes sacrées qui chantent le “ Yavachtéou” à la tombée du jour pour faire taire les lépidoptères nocturnes, fait désormais après une nuit d’amour des apnées du sommeil de cent ans.”

On avance. On avance. Tu ne vois pas qu’on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens chantait Souchon. Et :

“ Les humains dégoûtés du présent perpétuel, n’ayant jamais trouvé le moyen radical de disparaître. Et quoique certains soient usés jusqu’à la trame, déformés, estropiés et frappés d’idiotisme, voient le nombre total d’êtres vivants demeurer irrémédiablement fixe et de niveau d’intelligence en chute libre, inférieur à celui des parasites qui les habitent.”

Oh oui j’ai ri. D’un rire sonore et vaste.

Merci à l’Homo Habilis particulièrement éclairé qu’est Jeanne Champel Grenier de nous rappeler à la vie, de nous rappeler qu’il nous faut la mériter et que l’humour est le plus clair chemin d’un être à un autre.

Éric Chassefière, Penser l’infini, Diptyque de la fleur profonde, Éditions Raphaël de Surtis, mars 2024, 100 pages, 19€

Éric Chassefière, Penser l’infini, Diptyque de la fleur profonde, Éditions Raphaël de Surtis, mars 2024, 100 pages, 19€


« Le diptyque est un ensemble composé de deux unités distinctes qui entretiennent une correspondance. » En effet, « Penser l’infini » comporte deux parties: Premier infini, la voie profonde et Deuxième infini, la voie élevée.  Le poète nous propose d’emprunter à tour de rôle, deux voies. L’une se réfère à l’ombre, à la pénombre, à l’absence de lumière, de bruit; L’autre se rapporte à la lueur, la lumière, au ciel, aux astres, à l’espace, à la voix. Qu’on ne confonde pas, le poète ne propose pas une vision binaire où s’opposent des contraires mais nous suggère qu’il est difficile de déterminer la frontière sur laquelle se pose la poésie. Car c’est par la poésie que l’on pense ici, l’infini. L’écriture est ombre, trace, la lecture devrait devenir lumière, clarté, évidence. La poésie prend sa source en une zone infiniment ténue. Les mots ne peuvent donc que déborder. Même si l’on se limite à quelques figures de style, à quelques évocations, qu’on trie au tamis fin.

Éric Chassefière le sait. Pourtant, il tente sa chance, choisit de se poser en lisière du monde, de rester sur le seuil, d’ouvrir porte ou fenêtre, d’attendre sur le balcon. D’intégrer l’infime différence entre l’espace intérieur de la chambre où l’on écrit, d’où l’on contemple et l’espace extérieur réservé au jardin, à l’arbre, à la faune et aux éléments. Vent, souffle, battements d’ailes, cris, chants d’oiseaux ou soupirs de feuille, de fleur. D’où provient le jour, la nuit? De quel infini? Distingue-t-on encore le songe, le rêve, de la réalité qui devrait nous servir de socle. 

La fleur profonde quelle est-elle? Notre âme, son souffle, sa respiration ou le fruit de notre réflexion? La fleur profonde, une ombre ou le dessein concret et merveilleux d’un être vivant? Sa profondeur se limite-t-elle à cet instant bref où l’on perçoit une sorte de matérialité. Saveur, goût, sensation, émotion. L’amour prend corps, « fait visage » refait surface. 

Par les nombreuses citations qui vont suivre, j’espère marquer la progression du poète, comment il construit son univers, son infini et le pense grâce au langage poétique qu’il construit peu à peu.

« la lampe et le livre chacun miroir de l’autre
pour que la nuit soit de pure intériorité
il aime au seuil du matin quand ici s’ouvre sur ici. » P18

À partir d’un seuil, l’auteur observe, contemple, se positionne, cherche à être.

« nulle autre profondeur que le dégradé de la lumière à l’ombre » p24

« mots qu’il faut dire avec les lèvres
comme on embrasse » P27

« faire jardin de la pensée » P29

L’auteur construit ses propres expressions comme « faire visage » ou « faire jardin ».

« Il se sent bien là à chanter le temps
adossé à la pénombre de sa mémoire »P29

« Habiter doucement les mots
la fleur d’encre des mots sur la page
entendre murmurer les mots
dans l’ombre mouvante du feuillage
sentir comme la figure en est légère au souffle
comme naît le poème de cette légèreté
comme il suffit de peu pour en dissiper le sens » P42

« La fleur d’encre » désigne ici le résultat d’un processus, une finalité en soi, l’écriture sous son aspect matériel et fait naturellement allusion à la sensibilité, la sensualité qu’elle matérialise et qui peut si facilement se dissiper. 

« On se tient là dans ce pur vacillement de l’instant »P44

Dans la deuxième partie du livre, le cheminement de l’auteur se mesure à ce qu’il implique: travail sur soi et solitude. Il faut se délester pour atteindre « cette hauteurs des sens » et « se laisser respirer au gré des mots » P59.

« Vivre ainsi à la hauteur de sa solitude »
(…)
écrire pour alléger le corps
écrire comme le chemin se perd » P57

« Il aime cette hauteur des sens
ce bruissement du monde qui s’élève
ce roucoulement dans l’infini
(…)

« Quelques pas du piano au balcon
de la pénombre de la musique
à la lumière du silence
le soir le ciel s’éclaire
(…)
Limpide ciel du soir P62

 À la « fleur d’encre » s’ajoute la notion de la « fleur qui s’ouvre ». Le poète et le musicien s’accordent pour désigner le plein que l’un et l’autre recherchent, le fruit par ce qu’il n’est pas encore. L’avant poème et le silence, la trace écrite et l’absence de musique.

«  que toucher avec les mots c’est offrir l’instant
que le silence est une fleur qui s’ouvre » p76

« n’être que pour être »
« sentir comme la vie est équilibre » P78

 L’équilibre est plus que sensible, délicat, de lui dépend la vie, mais ne se résume pas en une position acquise pour toujours. La difficulté est bien là, il nous faut penser l’infini sans en avoir les moyens. S’inventer un langage nous force à observer nos propres limites. Ces mêmes limites nous informent sommairement sur ce qu’est l’infini. Une fleur profonde, une ombre, une lisière un « scintillement de l’obscur »?

« Il se tient là au seuil de lui-même »
« il se sent bien là dans la paix des limites P82

« suspendu à sa vie
arrêté en plein vol entre mémoire et devenir »P83

« ouvrir la fenêtre pour ouvrir la nuit
ouvrir la voix au scintillement de l’obscur » P85

Le projet poétique qu’ouvre ce livre sensible, juste, discret, revendique une sobriété intelligente. De réflexion en réflexion comme dans un jeu de deux miroirs qui semblent reproduire leur propre image à l’infini. La bordure c’est l’ici, le maintenant, la fenêtre d’où je regarde. C’est ce livre comme point de départ, l’image qu’il me renvoie est un poème, dans un autre poème, dans un autre poème, ….

Michel LAMART, Fragments d’absolu, Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, poème en douze parties sans pagination, 2024, 7 €  

Michel LAMART, Fragments d’absolu, Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, poème en douze parties sans pagination, 2024, 7 €  


   Qu’un poète contemporain intitule son recueil « Fragments d’absolu« , même si cela n’est pas une mystification (« absolu » est ici sans majuscule, et ce n’est donc pas un Principe inconditionné unique et universel, auquel personne ne croit plus, dont on prétendrait présenter ici extraits ou échantillons), reste une provocation. Ce terme d’absolu, qui suggère beaucoup sans incarner grand-chose, ne se dit désormais plus qu’en adjectif – pour signifier qu’une institution fixe elle-même ses propres règles d’exercice (« pouvoir absolu »), qu’une chose vaut sans restriction ou à tous égards (« valeur absolue »), ou qu’une fonction saisit son objet en lui-même sans devoir le comparer à un autre (« oreille absolue ») – mais « absolu » ici ne fait que qualifier l’emploi, la portée ou le sens d’une chose qui ne prétend pas du tout, elle, être l’absolu : un pouvoir, une valeur ou une oreille qui se voudraient l’absolu feraient rire, crier ou compatir. Pourtant, dit Michel Lamart, il y a de l’absolu en certaines choses : une goutte d’eau (car elle est purement elle-même et pourtant pareille à toutes les autres), un fruit (car il contient à la fois ce qui l’a permis et ce qu’il permet), l’encre (qui est à la fois le sang des signes d’imprimerie, et le signe d’un monde vidé de ses chairs brouillonnes et de leur sang tenace) …

« À la goutte

La goutte seule ressemble

(Ici flaque d’absolu) » (…)  

« La substance absolue

Eau et pain mêlés

Telle l’offrande du fruit

Dans la sobriété du don

Dans l’extase de la passion  » (…)

« Ah ! transfuser

En mes veines

L’encre qui me fera

Signe

Vidé d’un sang

Sans descendance

Et d’une mémoire

Échappée au bordel

Sociétal

Tel un caillot d’oubli  » (11)

   L’auteur ne se (donc ne nous !) raconte pas d’histoires : si « absolu » se dit positivement ou favorablement de certaines choses, puisqu’il est l’inconditionné – l’absolu est le détaché, le dégagé du reste, donc aussi le laissé libre, l’indépendant ; l’absolu est l’absous, l’acquitté de toute imputation, donc l’insoupçonnable, l’éminemment respectable; enfin l’absolu est le complet, l’achevé, donc ce qui fait sens par lui-même et forme assez totalité pour s’auto-suffire … il est aussi, envers de médaille, puisque pour les mêmes raisons, l’indéterminé – son indépendance est un enfermement, une asphyxiante auto-incarcération ; sa façon de ne dépendre de rien d’autre fait de lui une réalité intransigeante, non-négociable, omniconditionnante, ne supportant aucune réserve, n’accordant aucune concession, fermée à toute nuance; enfin son indépendance à l’égard de tout repère le rend logiquement insaisissable, c’est-à-dire bien sûr : à l’existence indécidable, voire contradictoire (puisque toute existence le riverait aussitôt à des conditions d’existence, spatiales, temporelles, causales etc.) :

 » L’absolu

Sans lieu

Ni temps

Pure allégorie

De soi inscrite

Dans le miroir mort

D’une icône » (4)

  Le poète, ici encore, y va fort (et y vient vrai !) : « sans lieu ni temps » constate  que tout emplacement déterminé ou tout écoulement propre attribués à l’absolu  le dissiperait ou corromprait aussitôt : mais ce qui est sans place est sans forme, et  ce qui est hors-durée n’arrive jamais (quelle beauté prêter à ce qui est sans forme ? quel bien attendre de ce qui ne peut se produire ?); « pure allégorie de soi » signifie qu’un absolu ne peut jamais être objectivement distingué de sa représentation – image ou tableau – et donc qu’on peut toujours le soupçonner de n’être rien d’autre que cette image ou ce tableau ; « miroir mort d’une icône » rappelle cruellement que l’icône d’un être divin est censée être elle-même l’oeuvre de cet être, nous regardant le regarder – mais « miroir mort » indique que rien de vivant  ne se trouve dans ce regard absolu prétendûment posé sur nous. Tout ceci semble condamner sans appel toute possibilité (et toute requête) de présence absolue, et Michel Lamart, pourtant, maintient son exigence dans la parole seule capable d’elle qu’est la poésie :

« Ta dureté minérale

Balise des chemins

De parole

Qu’on n’écoute pas

Qu’on n’écoute plus

Convaincus que le sens

Nous est interdit

Et cependant

Si nous nous égarons

À ne les vouloir suivre

Nous nous perdons

En nous-mêmes

Là où la mer 

Les fit sable  » (11)      

 Pourquoi donc continuer à chanter – même fragmentairement – l’absolu ? D’abord parce que l’absolu fait forcément cercle, puisqu’il s’engendre lui-même, et inclut tout ce à quoi (et tous ceux à qui !) il échappe. L’idée précise est chez Comte-Sponville (« Que nous n’y ayons pas accès – sinon relativement – n’empêche pas qu’il nous contienne« ), et déjà Pascal jouait des deux sens du verbe français « comprendre » : ce que nous ne saurions pas comprendre ne peut que nous comprendre (car c’est l’avance même de son ampleur qui fait le retard de notre accueil en retour) . Mais le Tout réel ne « voit » que lui-même !

« Cercle de l’absolu

Ni origine

Ni but

Ni départ

Ni arrivée » (12)  

« L’absolu

C’est ces yeux

Dans le ciel

Qui regardent

Sans me voir  » (7)  

  Mais si le Tout ne voit logiquement que lui-même, et est aveugle à ce qui le constitue (et sourd à ce qui participe à lui ?) – d’ailleurs un Absolu soucieux de ses ingrédients serait aussitôt conditionné par eux ! -, ceux qui, sans rien en attendre, considèrent le Tout, le contemplent, le célèbrent sans jamais céder à la tentation de la prière, et tels sont les poètes, ne sont-ils pas déjà dans l’illusion ? L’absoluité du Tout est peut-être une apparence, ou la simple conséquence (et non la cause) du fait que tout accès à lui est relatif. C’est alors nous qui absolutiserions le Tout du réel, rêvant (comme Job, cité par l’auteur, XIX, 23-24) de pouvoir graver en un Absolu l’effacement même de nous qu’il opère, ou imaginant (comme dans la démultiplication des pains et poissons par Jésus en Mathieu XIV, 19, passage également cité) qu’un Maître des créatures pourrait par lui-même produire ce qu’il vient leur ajouter. Mais le langage humain n’est-il pas lui-même un démultiplicateur indéfini de signes et d’énoncés, et si « l’absolu est en nous » (1), la transmutation poétique n’est-elle pas un prodige accessible au courage inspiré, « changeant ainsi en or la cendre de nous-mêmes » (id.) qui nous conduisait. Les mots humains savent viser ce qui est hors d’eux, et l’on peut, alors, dans une certaine mesure, faire dépendre d’eux l’accès à ce qui nous échappe :

« L’absolu

Mémoire de ce qui pourrait

Advenir si les mots

Épaulaient la volonté

De viser l’inaccessible » (3)

  Le langage, c’est vrai, nous conditionne, et notre refuge dans le langage peut mutiler. Mais la poésie est justement cet art dans lequel l’esprit peut jouer de sa propre dépendance à la parole. Elle peut faire évoluer ce que la langue peut pour nous. L’absolu, c’est vrai, nous confronte à l’exclusive présence du Tout, et cette présence nous diminue à proportion, nous abolit – en tout cas (c’est sa fonction !) nous relativise ! Mais la poésie, justement, nous permet de n’être que langage face au Tout, et (dit extraordinairement notre poète) dans sa parole, l’universel a, en quelque sorte, trouvé son « organe » :

« L’absolu confronte l’être

Au vide de soi

Les mots alors

Occupent tout le corps

Et font de la langue

L’universel organe » (11) 

  La poésie est ici le simple pari que le Tout, nous entendant parler sa langue, ne retienne enfin plus la sienne. Et vive de s’en sentir lui-même « changé »! Et, nous contenant, nous fasse vivre de son changement même !  Trois courts quatrains de la dernière partie (12) de cet étonnant recueil semblent bien l’oser :

« Aller au bout 

De soi pour renaître

Indéfiniment

Autre

Attendre sa mort

De pied ferme

Dans le vide

Où s’écrit le po&me (…)

Alors tel

Qu’en lui-même

L’absolu en serait-il

Changé ? »   

                                                            

Dialogue intemporel, photographies de Françoise Ducène-Lasvigne, poèmes de Michel Bénard, préface de Hafid Gafaïti, 80 pages, éditions les Poètes français, Paris, 4e trim. 2023, ISBN : 978-2-84529-376-2

Dialogue intemporel, photographies de Françoise Ducène-Lasvigne, poèmes de Michel Bénard, préface de Hafid Gafaïti, 80 pages, éditions les Poètes français, Paris, 4e trim. 2023, ISBN : 978-2-84529-376-2


Elle peint ses photographies avec des photons non pas argentiques, mais des pixels qu’elle anoblit, triture, assagit de la plus belle des manières dans le théâtre d’ombres et de lumières du noir et blanc. Se cristallisent des perspectives printanières ou des reflets lunaires, une atmosphère d’apaisement, des silences d’encre. Pour qui veut également découvrir les œuvres en couleurs de Françoise Ducène-Lasvigne, son site est délicatement enchanteur .

Lui, Michel Bénard, poète bien connu, dit avec brio et modestie les mots du cœur, les mots de l’âme, de l’éphémère (ce terme revient d’ailleurs avec insistance et cadre tout à fait avec le titre de ce beau livre). Ses vers ruissellent, flamboient, s’évaporent au gré des pages, comme issus des vues magistrales chez sa complice.

Oui, tous deux sont en dialogue intemporel, en symbiose furtive mais définitive, issue d’une force intérieure à la fois mystérieuse et intense.

Hafid Gafaïti, le préfacier-poète, s’est coulé aux marches de ce duo artistique. Avec acuité, l’essentiel est là, dans ses lignes, avec la lumière de fondus-enchaînés, la résonnance des textes, la musique, l’architecture de singulières synergies.

La sobriété japonisante est omniprésente : le peu est mieux. La dentelle s’est faite végétale, les eaux se sont muées en voiles : le chant des phrases ou de dégradés aux subtiles frontières nous méduse. 

Sur la quatrième de couverture, un oiseau, un seul sur fond strié :

Apprendre à regarder

Le passage fragile

De la vie à l’image,

Où l’instant réside

Dans un fragment d’utopie

En une manière de haïku, nous voici dans un voyage aux ailes soyeuses, en son silence, en sa pureté :

Mystérieuse ligne d’écriture,

Emportée dans un fol envol

Sur le miroir des eaux.

Le lecteur se fait complice, chuchote lui-même d’autres prières devant ces tableaux impressionnistes. Ce livre se mérite et s’abandonne. Se met sur la table tout doucement, comme pour ne pas déranger le mikado des pixels et des lettres en douce complicité. Et l’on reprend le recueil avec foi et respect. Encore !