Marian Drāghici, Lumière, doucement, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€

Une chronique de Lieven Callant

Marian Drāghici, Lumière, doucement, Traduction du roumain et postface de Sonia Elvireanu, Préface de Michel Ducobu, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€


Ecrire depuis l’endroit de solitude, coincé entre la table et la page blanche. S’évaporer en fumant une cigarette et puis une autre, se servir de la loupe du petit verre. Fumer et boire. Jusqu’à se perdre et s’en rendre compte sans vraiment prendre plaisir à l’ivresse.  

Ecrire sous la contrainte d’une voix qui dicte les lambeaux du rêve. Concevoir une lucidité qui se moque de la vie que mène le poète confronté à ses limites, à ce qu’il en reste parce que la mort rode et est venue enlever celle qu’on aime. 

De plus en plus souvent, recevoir la visite de fantômes. Souvenirs désuets, songes usés, réponses banalisées par l’habitude d’être désormais seul, inconsolable. 

Se sonder comme un puits, être comme le petit verre. Bu et re-bu.

Ecrire malgré tout. Ecrire un poème tout en lui repérant ses frontières de mots qui cernent d’une image un souvenir intact, pur. Comprendre qu’il est impossible de les transcrire, constater jour après jour sa défaite. Obtenir un texte en deçà de sa réalité poétique.

Le poète est un franc-tireur, il tire dans ses propres pieds. Le poète est un joueur d’harmonica rouge-rouge, un buveur de petit verre, un homme ordinaire. Le chien Carl Gustave est tout à fait capable de prendre la relève dans l’écriture du guide de la survivance du poète quand celuici veut boire avec les amis. Le rôle du poète, celui de l’homme est négligeable, il est insignifiant et il est bon, voire salutaire de rire de soi. De se moquer de celui qu’on aimerait être mais qu’on n’est pas.

Résultent chez Drāghici un texte, une poésie dont les distances l’écartent du rêve, de l’illusion narrative d’une vision ou d’une apparition fantomatique « romantique ». Le travail du poète, derrière la table, face à la page blanche n’interdit pas « les crachats du diable » autrement dit le confronte à une réalité autrement palpable. C’est finalement surtout cette réalité qui se laisse traduire: la femme qu’on aime est morte. Les guerres, les dictateurs ne sont pas que des spectres. Les plaies se ravivent, les blessures ne se tarissent jamais totalement. 

Pourtant la poésie de Marian Drāghici est loin d’être sinistre et noire, elle ne se plaint pas. Elle accuse. Elle dénonce et laisse présumer que pour vivre sa vie bien des options nous sont offertes. Tout est question de choix. choix lucides ou choix illuminés. Doucement, on ne peut qu’avancer. 

Sonia Elvereanu livre une postface éclairée et a assuré la traduction de ce livre. Elle écrit « L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poètique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour plus « d’expressivité/véritè esthétique, illusoire, peut-être ». Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme résumant ainsi à merveille l’essentiel de la poésie de Drāghici.

© Lieven Callant

Cali, Cavale ça veut dire s’échapper, Récit aux éditions du Cherche Midi, ISBN978-2-7491-6146-4, avril 2019.

Chronique d”Alain Fleitour


Cali, Cavale ça veut dire s’échapper, Récit  aux éditions du Cherche Midi, ISBN978-2-7491-6146-4, avril 2019.

S’identifier à un regard, que Cali scrute chaque soir, essayer d’en percevoir toute la puissance, toute la subtilité, épuiser toutes les façons de s’en faire un allié, ce regard a quelque chose de magique, de singulier, ce regard est différent de ceux de ses copains.

C’est le regard étrange et pénétrant, qui ne ressemble à aucun autre, c’est le regard de Joe Strummer son idole le chanteur des Clash. 

“Non c’est pas celui-là, écoute moi, il faut regarder beaucoup plus loin, fermer légèrement les paupières, et ne plus bouger, alors là quand il est bien en place, ce regard de Joe met en déroute une salle comble de spectateurs sous hypnose.”

Cette obsession Cali s’en pénètre sur cette affiche des Clash. Dans ce livre témoignage, « Cavale, ça veut dire s’échapper, » patiemment il construit son rêve de jeune adolescent de 15 ans, il n’y a pas de temps à perdre pour sa bande de copains, chacun a sa technique, son truc, sa mèche pour allumer le coeur des filles, les filles qui tournent, et qui tournent encore à rendre ses potes triomphants ou désespérés.

Elle s’appelle Louise ou Fabienne, le coeur s’enflamme pour un rien.

Louise a ajouté, « à ce soir ». Là, c’est moi qui marchait sur l’eau. Je suis sûr qu’elle m’a regardé m’éloigner.

Puis vient Sylvia et sans elle le récit n’aurait pas eu la même saveur. Elle n’est peut-être pas la plus belle mais elle sait bien embrasser et pour un gamin de 15 ans le nirvana n’est jamais loin des lèvres rouges des filles.

Mais s’il y a Sylvia et le coeur battant, il y aura de plus en plus le groupe des copains, leurs corps battant aux rythmes des Clash, des Bérruriers Noirs, des Rats Sulfatés, de la Souris Déglinguée. Mais la crête sur le crâne porté comme Fernand ou Alec ne suffit pas pour faire de la musique Punk.

Un groupe Punk c’est le choix d’un nom pourri, un nom aussi pourri que sa musique, un nom à faire frémir les filles, sinon c’est un désastre annoncé.

Leur nom pourri ne vivra pas longtemps, exit les Lutins Verts officiellement acté par le proviseur, le groupe P.A se dressera au lycée Charles Renouvier, défiant le protale du lycée, en une ultime provocation juste pour épater les filles, leur premier et dernier concert du groupe avant leur expulsion, vociférant j’en…le protale du lycée. 

Les émotions enserre les anecdotes lycéennes, maman affleure de page en page avec un mot, un flash, un trouble, car l’enfant y pense sans cesse, parfois c’est le père qui émerge de sa souffrance ; quand Cali page 161 écrit, « pendant quelques secondes, papa s’en était sorti, n’était plus le noyé qui descendait vertigineusement. »

Cette adolescence de Cali est un journal intime tenu au jour le jour, cadencé par l’évolution de sa relation avec Fabienne, « celle à qui Cali », a avoué un amour chaste et éternel. N’est-ce pas aussi un roman sur l’adolescence raconté de l’intérieur, extravagant et impudique, sensible et intraitable. 

Ma lecture est plus audacieuse, je le vois tel un brouillon, car sans spontanéité impossible d’exprimer Sylvia ou d’autres rencontres. Dans ce faux brouillon sans tabou le récit est construit, il va du regard de Strummer page 13 à celui de Cali page 202, son regard se porte au loin, « Là-bas, on va là-bas tout au bout, là-bas. »

Entre ces deux regards il crée un scénario en trois temps, moi, les filles, les copains, et le récit tourne pour monter de marche en marche, de moi, aux filles, puis aux copains, au sommet d’un phare pour voir au loin très loin.

« Tu sais pourquoi on est heureux ? Parce qu’on sait fabriquer des rêves.. ».p 185 

J’ai été conquis par l’humour qui se dégage de ses blagues de potache, la dérision qui l’accompagne, et que résume : « en tentant d’expliquer, c’est comme essayer d’attraper la mer avec un filet ». J’ai été bluffé par l’enthousiasme de ses potes Alec, Nico, ou Fernand, des figures, aux gueules d’atmosphère.

Ces cocasseries liées à l’émotion vivace de Cali, se fondent en des scènes poétiques, « la vie s’enfuyait entre mes doigts et je roulais à contresens » ou « j’allais seul jusqu’à la grotte des amoureux avec ma coupe de rat, au-dessus du village et je chantais comme ça en yaourt des onomatopées en franglais ».

Un fin romancier est né, il en a les mots, les rêves, la drôlerie, il faut que son regard continue de le porter loin, très loin.

©Alain Fleitour

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014

Une chronique de Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014


Pour se rafraîchir en temps de canicule, rien n’est plus efficace que de lire de la poésie venue du Grand Nord. J’ai donc commencé par lire l’anthologie proposée aux éditions Gallimard par André Velter: Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq poètes du Grand Nord. L’effet est immédiat, dès le titre emprunté à un poème du poète finlandais Pentti Holappa. J’ai donc tout naturellement continué a explorer ces poèmes en lisant ceux de la Danoise Inger Christensen. Je poursuivrai sur ma lancée en lisant Holappa. 

Les poèmes proposées par Inger Christensen basent leur construction lit-on dans la postface, sur la suite de Fibonnaci mais aussi sur l’alphabet. À cette rigueur apparente s’ajoute comme par magie une fortuite beauté, une élégance hors cadre à vous couper le souffle. C’est dans ces interstices, depuis ces espaces libres, blancs et vierges que surgit véritablement la poésie. Une neige immaculée. Pure. Sur laquelle s’inscrivent d’une manière limpide, les premiers pas de l’écriture. Apparaît un texte qui s’oppose à la poésie surchargée de règles et de principes obscures. Bien loin d’un texte rigoureux porteur d’un message volontairement masqué nait le texte qui initie peu à peu à ce que je nomme en moi comme un secret: l’harmonie. Harmonie naturelle condensée par le mathématicien et reprise tant de fois par les artistes et les bâtisseurs pour assurer à leurs oeuvres une certaine sérénité, un équilibre. —Je ne sais pas vraiment si les fleurs entre elles parlent de la même harmonie en déployant leurs pétales, elles doivent sans doute avoir un mot pour désigner la beauté, j’aime le penser. Est-ce ce mot que cherchent les poètes? Comment désigner la rose qui fleurit tout naturellement dans l’âme? —

La fraîcheur vient sans doute aussi de la discrétion d’Inger Christensen. Discrétion faisant modèle. À la source du poème, il y a l’alphabet et non pas le poète. Les lettres sont les semences de la langue. C’est ici, qu’il devient important d’avoir texte original et traduction côte à côte afin de repérer non pas ce qui se perd d’un texte à l’autre mais plutôt ce que l’on gagne. Retrouver le poisson initial qui nage dans les eaux d’une première langue commune à tous les langages.

En lisant d’une seule traite ce livre, par petites gorgées précieuses, je me suis ressourcée en profondeur, sans m’alourdir de pensées qui ne sont pas les miennes et qui se superposent jusqu’à me devenir nocives. 

Cure de jouvence, renouvellement assuré. 

© Lieven Callant

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)

Chronique de Nadine Doyen

Amélie NOTHOMB, La bouche des carpes, entretiens avec Michel Robert ; L’Archipel (161 pages -16€)


Pour les aficionados d’Amélie Nothomb, ces entretiens avec Michel Robert permettent de s’immiscer entre eux et de recueillir les confidences compilées sur six années (1995 -2001). Leurs rencontres se sont déroulées sous le sceau d’affinités électives, sous la forme d’une conversation amicale plutôt qu’un rapport questionneur/ questionné. Une mention spéciale pour la photo de la couverture d’une élégance, d’un raffinement de toute beauté.

C’est donc « L’Amélie d’avant 2000 » que l’on découvre dans « ce véritable joyau », comme le qualifie Jacques de Decker (1). 

Le titre « La bouche des carpes » fait référence à un dramatique accident vécu par Amélie, « l’enfançonne de quatre ans », à Kobé.

L’ouvrage est dédié à Pascal de Duve, auteur d’Izo, emporté par le sida en 1993. 

Six chapitres composent l’ouvrage dans lesquels sont abordés l’écriture, la philosophie, la religion, l’amour et l’amitié, la vie à l’étranger et les goûts les plus divers de l’écrivaine (fruits pourris, recettes, animaux, musique, cinéma…).

Amélie Nothomb revient sur son enfance, l’éducation reçue. A parents atypiques, progéniture hors du cadre ! Elle ne manque de rendre hommage à ses « merveilleux parents ». Une relation fusionnelle avec sa sœur.

Elle fut autodidacte très jeune et nous étonne par son aptitude à apprendre le latin et le grec seule.

Toutefois, elle reconnaît des lacunes n’ayant fréquenté l’école qu’à onze ans, ce qui en décomplexera beaucoup.

Son rituel d’écriture ne semble pas avoir changé : dès le lever un thé  « horriblement fort » à en vomir, quatre heures d’écriture, puis sa correspondance. L’écrivaine n’en est plus à 30 manuscrits rédigés mais à 96. Pour elle «  écrire est une récréation »,un pur plaisir. Comme Serge Joncour, elle assimile l’écrivain à un funambule.

Elle évoque ses figures tutélaires : Jacqueline Harpman, Bernanos sur lequel elle a fait sa thèse, Simenon, Leys dont elle occupe le fauteuil à l’Académie belge.

Elle ne connaît pas l’angoisse de la page blanche, étant en constante activité.

Michel Robert cite les mots inventés ou d’usage peu courant rencontrés dans ses romans, à savoir : « anadyomène », « aporétique », « quandoquité ».

Il étaye son interview en citant de nombreux extraits des ouvrages du moment (L’attentat, le Sabotage amoureux, Les Catilinaires, Les Combustibles, Péplum…), qui ne peuvent que nous inciter à les lire ou relire.

La romancière s’explique sur la présence d’obèses, de laids, dans ses écrits tout en rappelant qu’elle voue un culte à la beauté et à la gratuité.

Elle avoue, comme Beckett, n’être bonne qu’à ça, écrire. Elle n’aurait certainement pas embrassé la profession de journaliste, détestant poser des questions. D’un « naturel généreux », elle ne se formalise plus quand des journalistes « pondent » des informations erronées et va même jusqu’à leur répondre par une « positive attitude », en acquiesçant ! 

Elle revient sur ses voyages, ses années à l’étranger qui ont fait d’elle une polyglotte, sa connaissance des pays de l’Extrême Orient, du Japon (y ayant vécu et travaillé). Et de se remémorer sa « première crise de nostalgie aiguë », due à son « côté lamartinien » ou sa rencontre, en Birmanie, avec les éléphants, « animaux qui respirent la sagesse », et même avec un cobra au Laos ! 

Revenir à New-York la plongea dans le désarroi, ne reconnaissant rien dans cette ville « froide et hostile ».

Elle laisse filtrer ses idées politiques (centriste, proeuropéenne), distille ses goûts musicaux. On apprend qu’elle a été parolière pour RoBERT, par amitié.

Amélie Nothomb insiste sur le fait qu’un écrivain est d’abord un lecteur ! Elle -même est « une lectrice attentive qui pratique l’admiration ». D’ailleurs sur le bandeau de certains romans fleurissent la mention : « conseillé par Amélie Nothomb » ou son avis.

Elle livre sa définition de l’amitié : « une élection » et de l’amour : « l’obsession absolue » et évoque ses premiers émois. Elle rappelle que la solitude lui fut insupportable durant ses dix premières années. Mais il n’est pas plus enviable  d’être victime de trahison par un soi-disant ami.

Elle ne mâche pas ses mots quant à ses détracteurs, à ceux qui lui adressent des lettres vulgaires, et  choisit de les ignorer.

Les goûts alimentaires  de la romancière risquent de surprendre: bananes et poires pourries. Mais apprécie-t-elle autant la cuisine mandarine ?!

Mais encore plus étonnant , au chapitre « Spiritus Sanctus », l’aveu suivant : « J’aurais voulu  être le Christ » !

La question de la foi y est abordée et prend un sens d’autant plus intéressant quand on connaît la trame du roman annoncé « Soif » (2), qui met en scène Jésus.

C’est une sorte d’autoportrait que la Dame au chapeau, authentique « coqueluche littéraire », décline au fil des échanges avec beaucoup de sincérité.

Parmi les adjectifs relevés, on note : « timide, mystique », « pessimiste gaie », « pas rancunière ni revancharde »!

Sa devise ? «  être systématiquement non systématique » ! 

Si Philippe Besson entendait sa mère le supplier « d’arrêter ses mensonges », Amélie Nothomb, dès quatre ans, a souffert de ne pas être crue alors qu’elle disait la vérité. Et pourtant elle nous livre tout ce que l’on voudrait savoir sans  le lui demander, avec beaucoup de lucidité quant à son succès planétaire ! 

Que nous réserve « le bourreau de travail » avec ce roman annoncé : « Soif » ? Rendez-vous dès le 21 août 2019.


(1) Jacques de Decker est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique qui y reçut l’auteure lors de son entrée, le 19 décembre 2015.

(2) SOIF d’Amélie Nothomb à paraître à la rentrée littéraire 2019.

© Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)

Chronique de Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)


Comme chaque été, depuis quatre ans, Julien Bisson rassemble « la fine fleur de la littérature française contemporaine » (1) autour d’un thème précis.

Voici onze nouvelles pour tromper l’insomnie, meubler une attente ou pour ne pas bronzer idiot. La parité respectée, l’ouvrage offre en alternance le texte d’une femme, puis d’un homme. Chacun d’eux relate « Une nuit à l’hôtel ». 

« L’hôtel », fait remarquer Julien Bisson dans sa superbe préface, « est une zone neutre qui autorise tous les fantasmes ».

C’est avec plaisir que l’on retrouve certains auteurs :

Franck Bouysse, que la presse définit comme « un Faulkner limousin », auréolé du Prix des libraires 2019 pour son roman «  d’aucune femme ». Ici, il signe  un texte touchant, plein de déférence pour la figure maternelle, qui met en scène une maman fée, magicienne, débordant d’affection pour son fils. Un enfant , peureux, seul la journée, dans une minuscule chambre d’hôtel, qui se construit avec les lectures que sa mère lui raconte le soir. Moment très fusionnel et lumineux avec cette maman courageuse. La chute très réussie crée la surprise.

Nina Bouraoui  brosse le portrait d’une femme qui dénonce le diktat de la normalité. Comme les autres, elle a un mari, des filles chéries, elle se sait « le pilier du foyer », mais elle aspire à un moment de liberté. Elle s’offre donc une escapade en solo, à leur insu, au coeur du désert algérien, désireuse de se reconnecter à elle -même et cherche à qui se confier. Elle a d’ailleurs avisé une autre femme seule qu’elle épie, à qui elle voudrait parler de déracinement, de désir d’une femme pour une autre. 

Elle rappelle l’héroïne de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, Aurore, qui réalise en faire plus pour les autres qu’ils n’en font pour elle, et qui trouve en Ludovic une oreille. 

Valérie Zenatti nous invite également en Algérie, c’est à l’hôtel Cirta, « nom antique de Constantine » qu’elle a posé ses valises le 12 novembre 2012, un moment inouï puisqu’elle  s’apprête à fouler le sol de ses aïeux et remonter le fil de leur histoire et de la sienne dans la grande Histoire. Ce soir- là, l’expression « Bonne nuit » que sa mère lui adresse revêt une émotion unique. 

Ingrid Astier suit les pas d’un naufragé de l’amour que sa femme vient de quitter. Pour noyer son désarroi, c’est au bar Hemingway du Ritz qu’il échoue. Le barman télépathe devrait savoir lire en lui. Un client, pêcheur à la mouche, le divertit en le plongeant dans un autre univers : les rives paisibles d’un lac ou d’une rivière. Va-t-il réussir à repêcher Lou ? 

Humour noir avec Régis Jauffret, Prix Goncourt (2) qui campe un personnage atteint d’Alzheimer, qui porte le même prénom que l’auteur. Se projetterait-il dans le futur ? 

Cécile Coulon dresse le portrait de Madame Andrée, qui semble avoir perdu ses facultés et se retrouve dans cet établissement, sis en pleine campagne, où les clients reviennent « à l’état d’enfance ». Son passé lui revient et en particulier le souvenir d’Émeline, son professeur de flûte. C’est comme si elle l’attendait encore, elle était troublée à l’idée d’apercevoir un carré de sa peau sous un peignoir, si bien que « son corps était plein de son image » même si « la chambre était vide d’Émeline ». C’est une autre visite qui se présentait en réalité.

Négar Djavadi nous embarque à Buenos Aires où le narrateur a pris en filature un individu surnommé La Peste. Il est le dernier flic persuadé qu’il le capturera vivant, contrairement à ses collègues qui se moquent de lui et le « traitent de chasseur de fantômes ». Pour ce faire, il loge dans le même hôtel, pas mieux comme poste d’observation ! Mais pourquoi cette traque depuis tant d’années ? Quel forfait, quel crime a-t-il commis ? Réussira-t-il à l’interpeller ?

Sylvain Prudhomme, qui connaît bien l’Afrique, en particulier la Guinée-Bissau, opte pour une toute autre destination : l’Asie centrale. Son héros, un baroudeur backpacker, nous relate sa nuit écourtée dans un hôtel miséreux de Tachkent où il fait escale. Beaucoup d’adrénaline pour le narrateur quand la porte de sa chambre ( sans verrou) s’ouvre violemment ! Que lui veut cette femme avec son arme blanche ? Suspense. Va-t-il pouvoir récupérer son passeport ? Du dépaysement avec la langue : «  Spasiba ». Un vrai cauchemar que ce souvenir ! 

Adeline Dieudonné (3) montre le fossé de classe sociale entre un couple en vacances à la neige dans un hôtel cossu, et leur nounou (originaire des Philippines) en charge de leur bébé de 5 mois. D’un côté des parents qui font passer leur plaisir de skier au premier plan, de l’autre une employée, à la fibre maternelle évidente, dévouée, soumise mais si seule. N’est-elle pas  « destinée à remplir une fonction, pas à être aimée » ? Ne serait-elle pas exploitée ? Récit ponctué par les multiples recommandations que l’école inculque aux futures employées de maison. Une nouvelle touchante qui interroge sur la relation parents-enfants.

Caryl Férey débarque deux types défoncés pour une cure de désintoxication dans le Berlin Ouest des années punk (1977). Leur chambre d’hôtel donne sur le Mur de la honte. Tableau insolite. Orgie sur fond de musique psychédélique alors que dehors des soldats sont transis de froid.  Stupéfaction pour Iggy qui croyait « faire une retraite tantrique » ! Style imagé.

Gardons la plus drôle des nouvelles pour la fin. En effet Serge Joncour, dont le dernier roman CHIEN-LOUP a été primé (4),renoue avec sa verve loufoque et nous offre une conversation hilarante entre un hôtelier et un client, à la logorrhée persuasive, qui aimerait bien faire son commerce sur place ! Un protagoniste antispéciste, concerné par le réchauffement climatique.

Dès le début, leur dialogue tourne au quiproquo. Le lecteur, comme l’hôtelier, se demande pourquoi « le monsieur de la 106 » a dormi sur un transat au bord de la piscine. L’auteur maîtrise l’art du suspense: quel est donc ce fléau contre lequel ce client s’insurge avec véhémence et qui le rend irascible. ? On s’interroge sur l’identité de « cette squatteuse », son ennemie qui « immanquablement l’attend », « vautrée sur le lit », l’insupporte et gâche ses nuits ! L’auteur nous réserve une chute empreinte d’humour. Une diatribe qui déclenche le rire et que l’on verrait bien adaptée sur scène. Un texte, au ton pamphlétaire, qui nous invite en plus à revoir notre conception de la literie ! 

Dans cette auberge littéraire, la nuit peut s’avérer bruyante, agitée et alcoolisée ou au contraire solitaire, fantasmée, sensuelle. Parfois blanche, stressante, exotique, unique.

Les illustrations de Chez Gertrud, sobres mais explicites en orange, noir et blanc, dialoguent à merveille avec les textes. Un collectif éclectique qui permet d’appréhender des plumes peu familières et de se régaler avec les autres. Biographies et notes bibliographiques insérées. 


(1) Expression employée par Olivia de Lamberterie dans ELLE du 5 juillet 2019.

(2) Régis Jauffret , Prix Goncourt de la nouvelle 

(3) Adeline Dieudonné cumule les prix. Dernier en date : Grand Prix des lectrices de ELLE.

(4) CHIEN-LOUP de Serge Joncour a reçu le Prix Landerneau, le Prix du Roman d’écologie, et le Prix de la ville de Vannes.

©Nadine Doyen