Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €

Chronique de Lieven Callant

Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €


Sur la couverture, l’illustration réalisée par l’auteur nous montre un couple comme assis au bord du monde et le contemplant comme on contemple un paysage au delà de son horizon. En sur-impression, des mots mais aussi des plis, des rides, des lits de rivières, un entrelacement de chemins ou de racines se partagent l’espace et promènent le regard d’une dimension à une autre. Les teintes vont de l’ocre au jaune et créent une forme de lumière particulière, les deux personnages se soutiennent l’un l’autre dans ce qui ressemble à une lecture ou relecture de leurs vies réciproques.

Ce livre comporte plusieurs types d’écritures puisqu’il propose côte à côte dans la première partie poésie et prose et que la deuxième partie est un journal de bord, un carnet de route. Une longue réflexion de l’auteur sur les manières d’habiter le monde au regard de ses propres expériences personnelles mais aussi au travers de ses lectures diverses de philosophes, psychanalystes, écrivains ou poètes qui ont compté pour elle. L’avant propos tente une brève présentation par l’auteur de ses principales motivations à écrire ce livre.

« Jours et contre-jours » prend comme base de départ un tableau de Bonnard représentant une femme se baignant, une femme imprégnée de lumière, qui n’est pas sans faire songer à l’illustration de la couverture. L’auteur questionne le temps et l’idée d’appartenance à un univers fermé ou non comme peut l’être un tableau grâce à son cadre ou grâce à ce qu’il dévoile ou au contraire dérobe. 

Et moi qu’est-ce qui me fait rater le présent? qu’est-ce qui fait emprise et empreinte? Quand je piste la beauté, ses saillies, ses coups d’éclats, J’ai l’impression d’être dans le vif du présent. Mais qui sait? p37

Les poèmes convoquent le souvenir, la vie, les sensations, l’amour et la mélancolie, le rêve sans doute aussi et proposent aux lecteurs plusieurs manières d’habiter le monde, sans qu’aucune certitude finalement ne vienne jamais bloquer le processus d’être à soi-même, d’être et de devenir au monde. Le poème apparait tel qu’il s’écrit avec sa part de mystères non élucidés et puis sur l’autre page tel qu’il se traduit au jour éveillé. La mort, la fuite du temps, le souvenir tissent ainsi des liens imaginaires qui tentent d’élucider nos pourquoi et de répondre aux angoisses. Au besoin de croire se substitue le désir au contraire de se défaire d’une emprise. Pour répondre à la mélancolie, il y a la résilience qui est une sorte d’acceptation de soi et du chaos.

Chaque poème devient la pièce d’un puzzle à la dérive sur le magma de la vie.

Carnet de route égraine les jours, les semaines, les mois et parfois aussi de courtes absences. Le journal de bord commence le 1 décembre 2016 pour se terminer le 12 octobre 2017 et raconte l’aventure de l’écriture de ce livre et ce qu’il a exigé de l’auteur. Rompre certains mécanismes et schémas de penser, nouer ou dénouer les angoisses liées à l’existence et à la mort, séparer les parts de culpabilités dévorantes et inutiles d’une véritable remise en question de soi, renouer les liens défaits, défaire ceux qui nous privent de choisir ou masquent notre manque de lucidité. 

L’auteur interroge surtout celle qui écrit, ce qu’elle écrit et ce livre en devient le puissant témoignage. Elle revient sur sa vie de petite fille, d’adolescente, de jeune femme, de femme, de vieille femme avec pudeur et sous un angle constructif. Elle analyse donc son sentiment d’emprisonnement et de ses désirs d’en sortir, de vaincre une sorte de destinée, de dépasser un schéma pré-établi. Elle revient sur les choix qui l’ont forgée, sur l’importance de certains auteurs: Roger Caillois, René Char, Shengers ou Michaux et encore Borges et Winnicott. 

« Curieux comme ce carnet m’entraîne à chercher un fil d’Ariane à mon histoire », écrit-elle déjà le 5 décembre consciente qu’écrire est la voie d’excellence pour tenter d’habiter le monde autant de fois que possible au travers de nos multiples vies sans renoncer au désir de les élucider.

« Ce qui m’étonne toujours, inlassablement, ce sont les efforts que l’homme doit faire pour trouver sa place, faire sa niche, s’accoutumer à la cohabitation avec lui-même et avec le monde. Quelles que soient les histoires individuelles, il y a une rugosité, une désadaptation, une part d’étrangeté essentielle. Le monde garde une dimension de labyrinthe incernable et l’homme peut se sentir tellement à part dans la création qu’il se vit comme monstrueux ». 84

Finalement, le titre dans l’utilisation du temps conditionnel: on habiterait le monde, outre le fait qu’il s’interroge sur les manières de l’habiter, ce monde, de s’y arrimer, de s’efforcer à être à soi comme aux autres, il pose aussi la question du choix, d’un choix qui serait éventuellement de ne pas habiter ou de constater contre toute attende qu’on ne l’a pas assez habité. 

Semble se glisser entre les lignes et les discours, entre les raisonnements et les logiques, entre le langage, au delà des mots et des principes éthiques, moraux, philosophiques ou théologiques une voie nouvelle, une voie plus audacieuse, une des voies de l’écriture artistique: la poésie. Reste à déterminer ce que cela signifie, ce à quoi elle invite. Un chantier permanent de soi-même? Peut-on habiter poétiquement le monde? A quel prix (humainement parlant)?

©Lieven Callant

TOUJOURS ELOI DERÔME !

Chronique de Marc Wetzel

TOUJOURS ELOI DERÔME !


      Il ne fait pas beau, c’est vrai, dans l’œuvre  d’Eloi Derôme : pas de ciels dégagés, d’horizons nets et confortables, de travées claires et sagement mises. C’est que l’eau de la vie ne descendra pas à nous dans de fines pipettes d’or, et que le seul temps possible pour une morphogenèse réelle est celui qu’on voit ici : pluvieux, agité et brumeux. Le laboratoire de la présence est dense, humide, bruissant – et à stratification malcommode ! – ou rien.

Beyond the line -©Eloi Derôme

     Et l’artiste est pourtant bon bougre : ne faisant qu’écorcher, inciser, dépolir (avec l’insolence d’un gratteur d’armoiries, et l’espèce d’obsession furieuse de quelqu’un qui à la fois mâche le réel –  gratte la substance pour la manger – et se gratte d’en être démangé), Eloi Derôme pourrait aisément faire le bourreau virtuose, le cruel, le voyeur complaisant des haillons du Démiurge. Mais non ; il est au pire le médecin-légiste des quatre éléments, vif et impartial : si son méthodique décapage rencontre des couches de kamikazes inexplosés, il les dégage et fait voir. Mais la volupté immense, enfantine et studieuse de tailler dans un tas de crêpes est au rendez-vous d’abord, et c’est elle toujours qu’on sent et admire.

Beyond the line © Eloi Derôme

       D’abord, si sa matière picturale est neuve, c’est pourtant ici un monde à l’ancienne – je veux dire : sans prothèses, sans relais électroniques, sans anses numériques -, un monde premier, où tout contact de chose à chose doit s’obtenir de déplacements de substance, se payer d’efforts de compénétration et de dégagement ; où tous les mouvements et repos affichent leur inévitable tarif. Un monde sans raccourci ontologique, sans doublure pistonnée, où l’épaisseur réelle des divans et des civières est assumée et traversée, où la fermeté des passerelles (même les temporelles !) et l’étanchéité des gués sont éprouvées et comme méritées !

Beyond the line- ©Eloi Derôme

      Un monde, aussi, franc du collier, qui ne promet pas la grâce ni n’espère la charité. Toutes les présences (dont la superposition s’effeuille devant nous ici) se valent : des formes renoncent à naître ; d’autres crient leur claustrophobie ; d’autres encore plébiscitent leur ensevelissement. Le chirurgien de tout ça reste sobre et garde geste impeccable : des apoptoses à la lancette, des ruines alignées pour prendre leur tour, des décalcomanies se rêvant fossiles et vice-versa, partout des fards étrillés : superbes versions plastiques de la complexité, de la compacité et de la complicité.

Beyond the line – ©Eloi Derôme

      Complexité signifie simplement que toutes les conditions de présence sont suspendues les unes aux autres, comme il arrive dans chaque métamorphose vraie que tous les organes bougent ensemble. Compacité signifie qu’en régime tourbillonnaire (à l’évidence ici rien ne se crée ni ne se perd, parce que toutes les ondulations dérapent et qu’on ne rejoint que de justesse l’écoulement général, le Devenir englobant), tous les êtres sont tenus de s’évacuer les uns dans les autres. Compacité aussi parce que le vide est cher, rare, et illusoire peut-être comme une source indétectable, une plénitude vue de dos. Enfin complicité parce que notre si clairvoyant peintre a comme des espions en tout groupe d’atomes, qui décomptent pour lui les serviteurs oubliés de chaque apparence : chambrières des reflets, écuyers de l’écho, meuniers nains de l’irréel. Complicité quasi-surnaturelle signifiant qu’on s’entrelace ici pour s’éveiller autrement, qu’on s’accorde dans le silence sur l’activité que celui-ci cache, que le mal est polycéphale mais niais et vainement combinard : en Dieu tous les traîtres triomphants sont déjà menottés ensemble.    

Work the void – ©Eloi Derôme

  On devine certes (dans ces interminables palimpsestes) quelques figures du mal – si l’on regarde bien quoi que ce soit, tout le mal dormant s’éveille ! Atroces et fugaces images de gymnastes empalés, de kystes de buvard, de « bouteilles » d’oxyde de carbone, de fantômes de molosses d’eux seuls lisibles, de clowns écorchés … mais ils ont le sort sacrifié, le destin secondaire, des personnages de rêve : nés de notre fuite de nous-mêmes, et prospérant d’avoir anesthésié notre conscience d’eux, ces spectres récurrents subissent l’omni-dépendance des traces et sont comme étiquettes périmées d’un monde disparu. Ils sont là pour ne pas importer. Ils ne troublent et dérangent que notre paresse. Ils ne sont que des copeaux d’effondrement. Le passereau mange les miettes du Petit Poucet, mais le migrateur vrai ne se guidait, au-dessus, certes pas sur elles. L’auto-modelage du Présent seul compte !

Work the void- ©Eloi Derôme

   Des grincheux diront peut-être qu’Eloi Derôme garde la tête dans la peinture pour fuir, en autruche, l’air libre, mais mortel, du réel. Mais il est alors une « autruche » géologue, qui en profite pour inspecter de la tête les strates enfouies dont tout (dont elle !) est fait. Et une autruche lucide, désabusée, qui ne croit pas plus y rencontrer de paradis que lièvres et taupes au bout de leurs misérables galeries. Et c’est sa grandeur, justement, d’élargir exclusivement par le bas le seul séjour réellement offert sur Terre, et risquer d’y découvrir, en effet, un rude et laborieux trésor de paix que nul ne songera à lui disputer. Une telle contemplation du nadir de la condition terrestre éloigne ensemble trafiquants de soupe et vautours de la perfection. Et notre homme humble, malicieux et ouvert, ne feint pas d’organiser (ni même d’apprivoiser) les mystères qui nous échappent : son « moi » se tait d’instinct devant ce qui ne peut l’entendre. Eloi Derôme sait la volonté n’être qu’un lasso à vagues, et la conscience qu’une épuisette à courants ; il laisse plutôt, devant lui, la nature des choses s’approfondir elle-même, comme la brosse et la toile, merveilleusement, s’y entendront.

Work the void- ©Eloi Derôme

    C’est un artiste lucidement inventif, dont l’œuvre est leçon d’énergie heureuse : il n’attend rien de Dieu (devinant l’imposante collection de tapettes à mouche de son Bureau des Réclamations) ni de la fine technologie (créer des machines qui nous aiment n’est pas dans ses lubies !), mais il a saisi sa vocation (griffer musicalement le vernis de la Présence) et s’y tient. Derôme ne cherchait pas la pertinence ; mais elle l’a trouvé. 

Work the void – ©Eloi Derôme

   Dans le récent remarquable « Journal – 1972-2018 » (Méridianes) du peintre Vincent Bioulès, on lit ceci (p. 203):

      « Finalement, ce qui emporte vraiment et profondément l’adhésion face à une œuvre d’art n’est autre que l’ampleur de l’enjeu. Ainsi ce qui est si poignant face aux Nymphéas, c’est l’adieu au monde qui en constitue le véritable sujet »

     Si je peux me permettre de dire mon sentiment, l’enjeu poignant de l’œuvre  d’Eloi Derôme me semble être la jubilation architectonique de la matière ; j’entends par là l’audace sacrificielle de cette matière d’avoir un jour promu une vie qu’elle n’aurait pas, guidant ce qui lui échappait (en incitant d’inédites formes  d’elle à se prendre elles-mêmes en charge) – ainsi inaugurait-elle un renoncement actif dont seul l’esprit un jour, au sein de la vie, hériterait : une main gratte donc ici le sol du monde jusqu’aux bancs de contractions qui la permirent.  

                                                       ——–

          Eloi Derôme était présent à l’exposition collective Agnès B de Tokyo les 10 et 11 août 2019.

Il montre des Peintures sur Papier à Stockholm et Copenhague en septembre

Il exposera (pour la France) à l’annuelle Foire Européenne d’Art Contemporain de Strasbourg (ST-ART) du 15 au 17 novembre (Parc des Expositions de Wacken)

GWEN GARNIER-DUGUY Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Une chronique de Xavier Bordes


GWEN GARNIER-DUGUY  Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Il y a chez ce poète une passion intime pour la vie, dans le sens exaltant du terme, qui depuis que je le connais me convainc par son ton de sincérité. Élan secrètement métaphysique ou foi discrète, cela n’altère pas son écriture mais on sent son langage imprégné par une sorte de capillarité venue des profondeurs, qui m’évoque en moins tourmenté, Baudelaire parlant du secret de son oeuvre comme recelant « un autel souterrain au fond de sa détresse ». Sans me sentir capable d’une vue sur la poésie de Gwen G-D. aussi pénétrante et synthétique que celle du poète Jean Maison, son aîné et ami, lequel nous éclaire dans le livre à deux reprises par des pages de commentaires denses, j’en ai instinctivement éprouvé l’enthousiasme (au sens de l’en-thusiasmos grec), la joyeuse richesse, dans ce double recueil (le premier comme le second titre étant assemblés en un seul volume). Se présentent ainsi deux faces de son talent, celle du rapport poétique au monde extérieur et à la nature, d’une part, et de l’autre du rapport au monde intérieur et à l’incarnation de la nature dans la figure d’une femme aimée. Si la face extérieure du « naturel » conduit vers l’intériorité de la proximité à la présence aimée, cette même intériorité reconduit vers le monde extérieur, et rejaillit sur les choses : « Ton âme ce soir allumera le firmament… » énonce hardiment (p. 139) notre ami Gwen, en une phrase quasi-conclusive de « La nuit phoenix », – qui aussi bien est une ardente nuit androgyne ! Il y à là un battement, une alternance, qui prendra forme, se matérialisera typographiquement, dans « la Nuit phoenix ».

Sous le premier titre, Enterre la parole, injonction que l’auteur s’adresse à lui-même sans doute, réside l’idée qu’il s’agit de semer du poème, de le disséminer en prévision de sa germination dans les consciences, et de l’épanouissement de son sens en osmose avec elles. Y affleure cependant l’idée que la poésie participe aussi physiquement, par le corps, à qui la reçoit : le corps humain créé, selon le mythe, à partir d’argile liée, de poussière terrestre informée (« ta main d’humus »), animée, grâce à la salive du verbe. Ce sont donc des poèmes généralement brefs, quelques grains d’un langage clos mais prêt à livrer l’amorce énergétique, le germe d’optimisme éventuel, qui sont latents dans le noyau de chacun d’entre eux… Avec innocence et simplicité. Je voudrais en faire lire trois, qui donnent quelque peu le ton et balisent l’espace mental du premier recueil :

P. 14                            La guerre en cours invente

                                    des combattants sans uniforme.

                                    Impossible de distinguer

                                    l’ennemi de l’allié.

                                    Peut-être somme-nous 

                                    Nos propres ennemis.

Ceci, c’était pour la réflexion éthique. À présent pour la beauté des images et du symbole druidique :

Ta marche approfondit le territoire.

C’est hier que tu es entré dans ce royaume d’arbres

et quand tu parles à haute voix

l’écho te renvoie une présence ancienne.

Tu as suivi les charmes.

Ils t’ont conduit

au miroir d’eau.

En te penchant pour boire

tu vois des ramures à ton front.

Une tourterelle y déploie ton ondoiement.

Et maintenant, pour la troisième composante, que j’appellerais la positivité joyeuse :

Un merle offre son chant

brisant les à-quoi-bon.

Sa joie est preuve

comme au premier matin.

La vie est là.

La ferveur de ses trilles

renouvelle la terre.

Point de fioritures, mais une ferveur d’exister, de naître et renaître par cela que le poète appelle un « bouche à bouche nuptial », en lequel fusionnent sa vie, sa poésie, le cosmos, et l’amour qu’il porte à tout cela. Fusion qui est celle qui sans doute l’a entraîné vers « la nuit phoenix » : je note que selon lui, le poète-cerf (cf. la richesse symbolique portée depuis la nuit des temps – en attestent la figure homme-cerf des grottes préhistoriques – par cet animal emblématique) ne doit pas « s’attendre à un autre poème que celui de sa vie ». Et de la figure du cerf découle « la joie impatiente / d’embrasser la femme. » Il était donc logique de découvrir que la seconde moitié du livre, le second recueil, fût dédiée à « Pauline », et l’on comprend alors que des proses poétiques en italiques aient en face l’écho d’une autre prose en romaines, à l’instar d’une sorte de liturgie « en couple » avec répons et correspondances. Dans le langage, il y a un et deux ensemble, une page se repliant sur l’autre page. À la différence constituant le couple, l’écrit, donc la langue qui dit, réagit en dispensant le lieu de l’unicité, de l’androgynie dont je parlais. Mais je n’évoque cela qu’en passant, parce que c’est l’ambiance, la toile de fond, le sentiment dominant. Ce qui apparaît de ma part comme une interprétation un peu sophistiquée se manifeste en revanche par une belle simplicité dans les textes, par une touchante intimité, pudique et noble, d’insistante présence.

La conscience, lorsqu’elle est imbibée de cette dimension parasite qu’on nomme poésie, reste toujours étonnée, légèrement distanciée, de ce qui lui apparaît comme miracle incessamment renouvelé, entre homme et femme : ici, « l’amour ». Un certain amour. Non pas un amour de livre ou de roman, plutôt un amour qui transfuse sa vertu alchimique au langage, preuve journalière et songerie hors du temps. C’est ainsi en tout cas que je reçois cet autre versant du recueil. L’aval était l’effusion dans la Circonstance, autrement dit l’intuition de la relation avec la Nature, l’amont est le chemin dialogué entre deux personnes au sein de la force qui les aimante et les tient associés, force dont la Maison « bâtie au bord du Finistère » assume le rôle de symbole, de site où y ait lieu d’être ensemble… Un peu comme la source qui a vu naître un saumon est aussi l’endroit vers lequel il s’efforce de retourner, hanté par le besoin de remonter vers l’Origine. De sorte que, de la traversée du livre, donc des moments chiffrés d’une vie poétisante, on peut dire comme le fit Mallarmé dans son Coup de dés, « Rien n’aura eu lieu / que le lieu… » Toutefois, le lieu d’un amour. Ce qui hisse à une altitude poétique respectable le livre singulier de notre ami Gwen Garnier-Duguy, que j’ai eu plaisir à saluer ici.

Xavier Bordes   (Opio, août 2019)

Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Chronique de Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Avec ce livre, Philippe Jaffeux revient sur les mots importants qui jalonnent son oeuvre. 

On redécouvre les principes chers à l’auteur qui sont de confier aux textes différents rôles: l’un purement esthétique se basant sur des aspects visuels et sensoriels. « Mes textes éprouvent le besoin d’être vus autant que lus » P79. Les textes ne comportent aucun paragraphe et remplissent les pages à la manière d’une couleur qui remplirait la toile de fond d’un tableau. L’autre fonction du texte, plus voilée ne doit rien à l’apparence visuelle mais nous invite à découvrir les profondeurs, à établir la genèse, à renouer avec les bases essentielles de l’écriture. Écrire n’est pas que transmettre un message, faire passer des sensations. Pour Jaffeux, il importe aussi de circonscrire des étendues plus vastes et presque impossibles à mesurer ou à décrire avec de simples mots: l’intime valeur des choses et des concepts. 

Le texte est à la fois matière « vivante », charpente qui se dévoile dans sa forme la plus visible mais il est aussi ce coffre-fort difficile à ouvrir et qui nous donne ce qu’il a de plus essentiel et qui naturellement ne dépend d’aucun standard artistique. On peut regarder le texte s’étendre de page en page mais si l’on veut percer ses mystères, il faut le lire. Il faut se confronter à tous les textes présents en lui. 

Le lecteur a donc un rôle crucial à jouer dans les textes de Jaffeux. Une fois de plus, il est invité activement à s’interroger avec l’auteur sur la gestation d’un texte. Mots, lettres, interstices, ponctuations et rythmes, souffles et essoufflements de l’être mi-robot-machine, mi-humain-faillible. Si la question essentielle se porte sur les choix des mots, sur les mots eux-mêmes et les concepts qu’ils portent, elle ne va pas jusqu’à retirer à l’humain ce qu’il a de plus fondamental, au contraire. 

L’alphabet est la graine, le mot, la feuille, la phrase, la fleur, le texte la plante. La terre, le support c’est l’homme. Ce qui met en jeu l’écriture, comme un cycle de vie, c’est l’idée guidée par le jeu, vouée aux hasarts*, acceptant ou défaisant les lois et les règles. L’idée ou l’absence d’idée car on revient sans cesse sur ses propres pas dès qu’on imagine, dès qu’on rêve. On redevient l’enfant ou on le reste si l’on touche à l’écriture. Lire c’est aussi jouer.

Une fois de plus Philipe Jaffeux obtient un texte qui défie les genres, ce n’est pas un essai où se déploie en toute logique une vision de l’écriture et de ses éc-arts. C’est un texte qui explore aussi sa propre disparition. C’est sans doute cet aspect qui m’interpelle le plus en me confrontant à ma propre disparition et aux rôles joués par un auteur/acteur. 

Les textes sont ouverts à tous les possibles. L’égo réussit à s’effacer et à être dépassé. Bien évidemment, le texte ou peut-être plus justement les textes de Jaffeux font références à d’autres oeuvres littéraires, musicales cinématographiques ou à des courants de pensées comme le Tao si bien qu’en de nombreux endroits, le lecteur est comme prisonnier d’une galerie de miroirs. Dans un labyrinthe d’échos et de reflets, il se produit une mise en abîme enivrante, presque infernale et malade des oeuvres. 

Philippe Jaffeux invoque les mots et son écriture participe à une sorte d’étourdissement, un étourdissement salutaire car au final en explorant l’infini il détermine nos limites singulières.  

À la page 75, l’auteur s’interroge, cette question m’a semblé définir à elle seule les défis que se lance Philippe Jaffeux à lui-même et par l’intermédiaire de ses textes à nous tous : « Comment écrire sans écrire; sans intervenir afin de laisser vivre une langue, en contact avec ses propres limites, qui s’ouvre sur une complexité du réel? » Comment vivre sans vivre, comme se retirer de ce que nous avons commencé d’écrire sans y mettre fin? La complexité du réel est ce à quoi nous confronte la vie jusqu’à sa limite humaine ultime.

citations

La fabrication d’un texte situe le lieu où le visible et l’invisible se confondent. L’acte d’écrire se rapproche-t-il d’une forme de méditation; est-il un outil qui peut nous éveiller aux potentialités inexpliquées du sommeil? p33

L’acte d’écrire est un sport sorcier, comparable au zen: une modeste discipline spirituelle qui fortifie la puissance incantatoire de notre silence. P37

Le hasart*, véritable auteur de mes textes p46

A ce propos ces « Mots » ont été écrits avec l’intention de ne plus faire de distinction entre la théorie et la pratique; entre le texte d’argumentation et celui de la création. P49

Mes textes ont été écrits pour tenter de traduire des musiques qui, elles-mêmes, sont peut-être les seules à pouvoir interpréter mon écriture. Les mots trouvent un sens neuf, un déséquilibre opportun, lorsque des phrases s’imprègnent d’une alchimie ou d’une structure musicale.P69

L’acte d’écrire s’apparente parfois au rêve ou au somnambulisme; à des états de conscience modifiés, à des hallucinations, voire à de la transe ou à l’extase.P77

Les lecteurs-regardeurs se perdent dans un labyrinthe de mots et de pensées chaotiques.


© Lieven Callant


Hasart* est un mot volontairement mal orthographié par Philippe Jaffeux et régulièrement utilisé dans ses textes. Comme si au hasard, l’auteur confiait une faculté artistique.