ELOGE DE LEÏLA MENCHARI

Chronique de Mustapha Saha

ELOGE DE LEÏLA MENCHARI.

La décoratrice Leïla Menchari s’est éteinte le 4 avril 2020, victime de la monstrueuse hécatombe. Les vitrines flamboyantes d’Hermès, œuvres d’art incomparables, l’immortalisent. L’artiste est née le 27 septembre 1927  dans une famille tunisienne émancipée, d’un père avocat francophile et d’une mère féministe pionnière. Pendant son adolescence,  elle rencontre à Hammamet Violet et Jean Henson, amateurs d’art et mécènes, qui l’invitent dans leur villa plantée d’arbres fruitiers, de plantes aromatiques, de fleurs odorantes. Elle découvre les couleurs pulsatiles, les senteurs subtiles, les émotions tactiles. Elle côtoie les prestigieux invités, Luchino Visconti, Man Ray, Jean Cocteau…


« Mon premier voyage a commencé au pied de deux escaliers de pierre. C’était un endroit extraordinaire sentant le citron et le jasmin, un jardin à la fois anarchique et construit, une jungle folle avec des paons, des daturas énormes, une longue allée et un bassin sur lequel flottaient des nénuphars bleus. Je n’avais jamais vu de fleur poussant dans l’eau. Je suis entrée dans la rareté par ce chemin-là… C’est dans ce jardin, à l’écoute de ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie, la beauté et la liberté» (Leïla Menchari).

Violet et Jean Henson, fuyant l’Europe pendant la Première guerre mondiale, tombent sous le charme du modeste port de pêcheurs de Hammamet, édifient leur maison dans le style arabo-mauresque,  aménagent des jardins et des plans d’eau magnifiques, acclimatent le lotus et le jasmin persan. Pendant la Seconde guerre mondiale, ils sont arrêtés et déportés par les nazis. Ils retrouvent leur paradis tunisien jusqu’à leur mort au début des années soixante-dix. Ils reposent aujourd’hui dans le parc de leur grande demeure sous deux pierres antiques en guise de stèles. Les colonnes brisées, les chapiteaux, le pressoir d’huile romain, la roue solaire punique, reproduits dans les décors parisiens, sont autant d’éléments réels de Dar Henson dont Leïla Menchari est l’héritière. « La beauté des vitrines vient, en partie, des souvenirs ancrés au fond de moi-même ». (Leïla Menchari).

La vocation d’artiste se découvre donc dans cette maison parfumée et s’épanouit dans la vie bohème de Saint-Germain-des-Prés. Son compatriote Azzedine Alaïa l’introduit dans le monde fermé de la haute couture, où elle devient mannequin vedette chez Guy Laroche. En 1961, Leïla Menchari termine ses études à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris et se présente chez Hermès, rue du Faubourg Saint-Honoré, où Annie Beaumel lui ouvre grandes les portes de la création en lui disant simplement « Dessinez-moi vos rêves ». Elle n’a pas cessé, dès lors, de donner corps à ses songes. Cent vingt décors. Surgissent, dans l’espace réduit de la vitrine, les ruines de Carthage et les splendeurs de Byzance, la savane africaine et la jungle mexicaine, les papillons bleus et les paons blancs. « Jean-Louis Dumas, président de Hermès, me dit : « Ta vitrine est magnifique, mais il n’y a rien à vendre  ». Je lui réponds : « Ce n’est pas pour vendre, c’est pour rêver » (Leila Menchari).

En 1978, Leila Menchari prend la succession de sa pygmalionne, partie à la retraite, et devient directrice de la décoration. Elle imprime définitivement sa marque avec la grande vague sculptée en marbre de carrare et la fontaine aux dauphins de nacre, les colonnades en loupe d’orme et le salon de maharaja en argent massif, la cabane de pêcheur en racines de palétuvier et le rhinocéros blanc en polystyrène… La mode, l’artisanat, la mythologie, la légende s’entremêlent dans la féérie palpable. Chaque nouvelle devanture est un voyage onirique. Les vêtements et les accessoires s’incrustent dans les dunes de sable et les palmiers dattiers. Les cavaliers enfourchent des chevaux en crocodile rose bonbon. Les amphores antiques débordent de bijoux étrusques. Rien n’est trop beau pour ces décors éphémères. Des bois exotiques, des céramiques anciennes, des tigres et des panthères empaillées, des peaux de crocodiles, de lézards, de boas, de kangourous, d’autruches… sont importés des quatre coins de la planète. Le cuir, le verre, le bois, l’acier s’emboîtent et s’amalgament dans des compositions détonantes. La terre natale est source inépuisable d’inspiration, entre tentes sahariennes et purs-sangs arabes, tapis marocains et cuivres martelés, poteries émaillées et parures berbères, savamment amoncelés avec les foulards, les cravates, les selles, les bottes d’équitation, les cartables, les sacs à main de luxe dans des grottes de glace, des forêts tropicales, des plages sauvages, des cavernes enchanteresses. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination » (Leïla Menchari). S’invitent les œuvres des amis artistes, les tableaux d’abstraction lyrique de Georges Mathieu, les opulentes peintures d’inspiration classique de Thierry Bruet, les compressions de cors de chasse de César, et aussi des fresques réalisées par des anonymes dans des pays lointains.

Son ami Michel Tournier la surnomme la Reine-Mage. Se subliment les matières qu’elle manie avec science et délicatesse, l’or et sa rutilance, l’encens, la myrrhe et leurs flagrances, le cuir, la soie, le cachemire et leur magnificence. « L’art de Leïla Menchari transpose de la profusion des objets exposés cette chaleureuse cohue du souk. Il y a de la générosité dans des ensembles d’une élégance pourtant raffinée » (Michel Tournier). Leïla Menchari explique sa démarche artistique : « J’ai toujours voulu que mes créations soient authentiques et sincères. Il m’arrive d’être surréaliste, mais toujours avec des choses vraies que les gens reconnaissent, des choses insolites, surprenantes, inattendues, mais parlantes ». 

Les scénographies de Leila Menchari accrochent le regard du passant parce qu’elles fusionnent le réel et l’irréel, le factuel et le virtuel, l’ordinaire et l’extraordinaire. Le spectateur s’attarde, s’absente à moi-même, plonge dans une rêverie sans fin.

« Soudain une image se met au centre de son être imaginant. Elle le retient, elle le fixe…  Il est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde… Son être est à la fois être de l’image et être d’adhésion à l’image qui étonne… Tous les objets du monde ne sont pas disponibles pour des rêveries poétiques. Mais une fois qu’un poète a choisi son objet, l’objet lui-même change d’être. Il est promu au statut de poétique. Quelle joie, alors, de prendre le poète au mot, de rêver avec lui, de croire ce qu’il dit, de vivre dans le monde qu’il nous offre en mettant le monde sous le signe de l’objet, d’un fruit du monde, d’une fleur du monde ! » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, éditions Presses Universitaires de France, 1960).

Bibliographie :

  • Michèle Gazier, Les Vitrines Hermès, Contes nomades de Leïla Menchari, éditions de l’Imprimerie Nationale, 1999.
  • Michel Gazier, Leïla Menchari, la reine-mage, préface de Michel Tournier, éditions Actes Sud, 2017.

©Mustapha Saha

Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

===> Article originellement écrit pour l’AREAW et publié ici


Barbara Auzou, Les mots peints, peintures de Niala (Alain Denefle), éd. Traversées

L’époque 2018

Il y a entre les deux artistes en titre, outre une évidente complicité, une symbiose qui dépasse les entendements habituels de relations d’artistes.

On ne sait qui répond ou suit l’autre dans sa démarche tant ils font œuvre commune.

Pressentis dans une époque déterminée, les textes ont pourtant une consonance universelle dans leur de compréhension d’autrui en commençant par l’alter égo qui les occupe dans leurs échanges respectifs.

Barbara accompagne le moindre geste du peintre : « Je te trouverai absorbé dans l’intervalle/entre le geste et son intention/entre la beauté et son interrogation/ au cœur d’une lumière différée ».

C’est que la voix de la poète se fait écho de la recherche d’Absolu du peintre duquel, de visu, on devine bien les références sans qu’elles ne soient clairement énoncées.

Il y a sans doute prise de conscience de la poète dans le geste commencé ou fini de l’œuvre globale de l’artiste mis picturalement en évidence et sans doute, pour elle, une profonde recherche de ses propres repères essentiels : « Dans le secret de ma solitude arasée/ j’offrais le perchoir de mon poignet » suscitant l’accompagnement dans le geste du peintre.

Il se dégage de l’ensemble une douce sensualité quand « Elle abrite ce qu’on ne retient pas/ Aux draps du quotidien blême », en opposant la « fière citadelle des corps ».

Une sorte d’érotisme mental se dégage de l’œuvre commune dégageant une sorte de bleu ressemblant beaucoup à ceux du grand Chagall : « nous dansons sous des ciels qui voyagent/dévêtus sans hâte au paravent des nuages/ et sans la moindre crainte/ nous tendons loin des mains travailleuses ».

La ténacité d’être se révèle entre oiseaux, mer, couples bleutés dans des « jardins suspendus », suscitant un univers au-delà du conventionnel de tout un chacun, où les deux artistes ont trouvé leur concert d’être au monde. Car, en effet, il pourrait aussi s’agir de musique, un genre de flûte traversière qui passerait d’un monde à l’autre de ces deux artistes, vivant ensemble, une sorte de profonde solitude accompagnée : « Au bleu pavot du matin/ nous avons mis en dépôt dans nos mains/ jointes/ l’oiseau chaud de nos poumons/ nous promettant que son vol n’emprunte/ jamais la triste artère du commun ».

Entre « Mots Peints » et peintures écrites, le lecteur ne choisira sans doute pas, trop content d’approcher une certaine intimité étalée en douces mais puissantes rêveries qui donnent au texte une beauté couplée et lancinante.

©Patrick Devaux

Commander le livre est toujours et encore possible !

Lilith, l’amour d’une maudite, proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p.

Une chronique de Claude Luezior

Lilith, l’amour d’une maudite

proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p., ISBN : 978-2-243-04536-9


S’approprier une légende aux racines des civilisations, triturer le mythe comme le faisaient nos classiques, se mettre dans la peau du personnage à la première personne, voici tout un programme que Nicole Hardouin n’hésite pas à risquer avec sa plume de feu.

Lilith prend déjà source dans le récit sumérien de Gilgamesh au IIIe millénaire av. J.-C., réapparaît, nous disent les savants (ceux qui savent…), à l’époque assyrienne et babylonienne puis dans la Bible hébraïque, dans la littérature kabbalistique et dans la mythologie grecque. Récurrences fortes, jungiennes peut-être, voire existentielles. Comme si l’humanité ne pouvait s’affranchir de ses démons, comme si toute galaxie ne pouvait scintiller sans la tentation de son trou noir.

Première « épouse » d’Adam dont elle n’est pas issue puisqu’elle provient de la même glaise, tour à tour démone, vouivre, succube, « portion diabolique de l’humanité », rebelle à l’autorité du mâle, principe nocturne inspirant les mouvements féministes post-68, Lilith renaît de ses cendres, siècle après siècle, avec une constance étonnante. Osons nous engager dans cette évocation lyrique d’une étonnante modernité.

La tentation serait de réduire ce texte à sa seule dimension érotique. Car il s’agit bien d’un combat entre Eros et Thanatos auquel l’humanité embryonnaire est confrontée. On y parle du chaos originel, de métamorphose (terme qui est d’ailleurs l’un des sous-titres de ce livre) d’une respiration primitive, de ténèbres matricielles, de mal se confrontant à tout désir, à toute vie primitive : lointaine et présente, arbre et bûcher, entre le gué du réel et du virtuel, dans la nuit du silence, je vis. On m’appelle Lilith.

Il s’agit ainsi d’une Genèse revisitée, d’une liturgie des instants premiers, d’une gestation dans la relation à autrui, d’une transaction entre le néant et la lumière, d’une extravagance entre la structure et le chaos des sentiments, d’une incandescence entre l’attachement et l’avortement spontané de relations humaines. Ainsi, contrairement à ceux qui n’y verraient essentiellement qu’une compétition entre Eve et Lilith, qu’un amour déçu et vengeur de cette dernière, je pense que l’on est avant tout en présence d’une bataille existentielle aux avant-postes de la création. Mais Adam se souviendra-t-il toujours de Lilith ? Visages nés d’une histoire qui porte encore l’aiguillon d’antiques marées, visages qui s’originent en se créant dans le souffle-soufre du temps avant qu’ils ne s’effacent et m’effacent.

Certes, Hardouin n’y va pas avec le dos de la cuillère mais son calame convoque toujours une encre hautement symbolique : faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse, comme des fantômes dans le lit d’un torrent (…) À s’en rendre fou, à s’en rendre sage, ouvrir l’espace du vivre pour une petite mort. Nuit de lave, drap de suie. Dans cet avant-temps, dans ces antiques marées, en ces heures où se cherchent des complémentarités homme-femme, erre une manière d’Amazone qui choisit, repousse, commande, détruit et façonne, qui est jalouse de la trop sage Ève et de ses engeances. Lilith, mortifère, séduit le mâle, l’autre, comme un objet et le nie dans sa procréation. 

Il faut donc s’accrocher devant les sillons volcaniques de Nicole Hardouin : pas un paragraphe qui ne harcèle le lecteur, pas une plage pour faire divaguer son regard mais des ressacs en permanence. Et cette tension artistique qui vous pousse à la page suivante, cette alchimie du verbe qui vous prend à la gorge, ces jaillissements d’une maîtrise extrême… Qui aime la platitude ou le langage oral (et veule chez certains de nos contemporains) peut en contester le lyrisme tout en admettant que nulle ligne ne cède ici à la facilité. Nous sommes en présence d’une prose tout à la fois « néo-baroque » par l’abondance de ses images, de ses incidences et de ses délires mais aussi, quelque part « romaine », à savoir lapidaire : j’en veux pour preuve ces mots isolés qui concluent une invocation, ces mots cruels « En vain « , « Illusion » fermant le dialogue, l’espoir, le rêve, et qui claquent sur la rétine. Réapparaissent les pensées de l’endroit, celles qui tentent, les pensées-calice qui offrent, les pensées-réverbères, celles qui font mal. (…) L’Éden, mais après ?

Cette cosmologie comprend une préface de haute tenue signée par Alain Duault, écrivain et critique musical bien connu et par un tableau de Colette Klein, poète et artiste-peintre, œuvre qui m’évoque précisément la Genèse du temps et de l’espace.

Lilithl’amour d’une maudite (est-ce de l’amour, est-elle vraiment maudite ?) : un recueil majeur de Nicole Hardouin, gravé dans les chairs à partir d’un thème mésopotamien mais d’une urgence très contemporaine. Avec, comme le dit la quatrième de couverture,  une plume de feu et un langage de plomb en fusion.

                                                                           ©Claude Luezior