Eric Chassefière, Présence du masque, Collection Arcane, Éditions Sémaphore, décembre 2019, 88p, 12€

Chronique de Lieven Callant

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Eric Chassefière, Présence du masque, Collection Arcane, Éditions Sémaphore, décembre 2019, 88p, 12€


Dans le geste poétique d’Eric Chassefière, il y a celui du chef d’orchestre qui pour extraire la musique d’une masse statique et encore assoupie doit s’ancrer solidement avant d’élancer ses bras dans le vide. Se produit alors une sorte de miracle: la musique naît, son essence se révèle, sa nature se décline en une infinité de variations sensibles.
Il y a une volonté d’orchestrer le monde sensible, les sensations et les émotions, d’harmoniser comme le ferait un peintre ou le sculpteur cherchant à joindre entre elles les parcelles d’ombres et de lumières, les espaces silencieux, les creux et les pleins aux proportions infinies.

Souvent le passage des jours, leurs errances mêlées à celle de l’homme rythment l’écriture comme pour le journal intime. On lit aussi un questionnement personnel et fondamental d’appartenance au monde grâce à l’observation de la nature pour ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes et de l’autre. La vie sensible et rêveuse du poète, rend possible son adhésion malgré la solitude aux fourmillements de la foule, à ces exclamations. 

Eric Chassefière ne se contente pas de rester en retrait, de contempler et de merveilleusement décrire. Le poète explore, erre comme dans un labyrinthe qui ne cesse de lui renvoyer des reflets, miroirs où l’on se regarde, fenêtres d’où l’on contemple les autres. Le monde est un spectacle, un théâtre un tableau, un livre, un recueillement de mots. 

Le masque, les masques sont les visages que la vie nous fait porter comme si nous avions plusieurs rôles à jouer. Le masque est le visage que nous renvoie la mort lorsqu’elle se rapproche, le masque est une frontière, une lisière, une ombre, la possibilité peut-être de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Difficile de dire ce qu’il y a derrière le masque mais sa présence atteste aussi d’une vie nourrie de souvenirs, parée de reflets multiples, d’ombres et de lumières, de creux et de vides. Errer dans les rues d’une ville, voyager au creux des jours, rêver et écrire de la poésie nous permet sans doute l’introspection indispensable. Le poète est un visiteur de l’ultime et habite l’impossible.

Ce recueil comporte quatre grandes parties dont je reprends ici quelques mots et images significatives en lesquels se reflètent toutes les qualités de ce recueil.  

  1. Lisboa song

« Ici on entend la lumière
tisser la pierre
le ciel bleu chanter
l’ombre murmurer la source »

« assis là sur le rebord de la jetée
dans l’irisation de l’espace
à s’écouter murmurer la vie
vagues caressant des pierres »

« En lui    tout tremblant d’aube et de sel
l’océan levé de la parole »

« Il marche à l’intérieur de lui-même »

« Intrication des temps et des lieux
dispersion des mots
comme un bouquet de mouettes »

et p30 un poème résumant le propos

 
« miroitement noir des images
au fond des mots
des lèvres traversées
de leur tissage
dans le miracle de nommer
enlacer le silence au murmure
de loin en loin se retrouver
oubli après oubli
s’endormir ensemble
partager le chant d’un arbre
le bouquet d’un oiseau
dans l’obscurité confondue de nos retours »

  1. Les mots errants

« respirer mot après mot le vent du soir »

« leurs vies tout au fond des mots dansaient 
secrètement liées dans la marche des souvenirs»

« habiter tous les chemins possibles de l’instant »

« c’est au crayon du silence qu’il griffonne les mots
paupières baissées sur le dessin intérieur

ce courant de vie qui le traverse
cette rumeur joyeuse qui s’installe en lui
ces courses de l’enfant qu’il fut
ces mots éternels de l’amour ancien et futur » Voilà qui fait une tentative heureuse de dire ce qu’est le poème. 

« La ville devient labyrinthe de sa mémoire
il s’y déplace comme en lui-même »

« il aime cette solitude divine
que le rêve prenne couleur de fruit »

« Il va son chemin d’errance parmi les voix
profonde respiration de ces journées à déambuler
porté par la vague du pur désir d’être
le chemin naît de l’écriture simple du masque »

  1. Évocation de l’absent, avec reflets

dédié au père de l’auteur

« nul bruit de pas sur le chemin
plus personne aujourd’hui
on ne le rencontre plus
lui qui ne sut habiter que l’horizon »

  1. Présence du masque

qui donne son titre au recueil 

« ce visage en lui est aussi ce miroir
cette duplication sans fin de sa présence
cet effacement permanent du corps par le corps
qui est condition de l’étreinte véritable »

« tous ces visages aimés en lui
alors n’en forment qu’un seul
le libérant de l’angoisse qui l’étreint »


« cette aube en lui au fond des mots »

« Tenir haut en lui le rêve
porter haut la joie d’aimer
célébrer le mystère de l’autre
l’énigme sans fin du sentiment »

« lui cherche les mots de son amour
dans la langue chatoyante du silence
vent et lumière rentrés en lui »

© Lieven Callant

Estelle Fenzy, Poèmes western, éditions LansKine, 2018

Chronique de Barbara le Moëne

https://www.editions-lanskine.fr/livre/poemes-western

Estelle Fenzy, Poèmes western, éditions LansKine, 2018


On pourrait croire qu’Estelle Fenzy a fait le voyage dans l’ouest américain et qu’elle en a rapporté ces Poèmes western. Sauf qu’elle n’a jamais fait le voyage. Son voyage à elle est un voyage imaginaire, un rêve de voyage peut-être, inspiré par les photographies de Bernard Plossu, dont l’une d’elles orne la première de couverture.

Le road-trip commence à Provincetown : « A l’extrémité de Cape Cod la baie de Provincetown ouvre un livre vierge. Cousu d’horizon», pour s’achever au bord de l’océan : « Il n’y a pas plus à l’ouest. C’est le bout du voyage ».

D’immenses lieux vides. Une nature très présente — ciel, terre, canyon, désert — belle et souvent hostile — neige, vent, brouillard, poussière. Des villes : Santa Fe, Denver, Los Angeles, « Las Vegas. Eblouissante. Nuit et jour ». Beaucoup de silence, beaucoup d’absence. « Qui a terrassé cette fuite d’asphalte. Cette ligne sans retour.  Cette engouffrée du regard ». Une partie des poèmes laisse deviner la  présence humaine par les traces qu’elle a pu déposer dans le paysage : carcasse de voiture, linge sur un fil, route, motel, pompe à essence, cimetière indien.  Une autre partie lui fait une place plus importante : personnages aperçus de loin, esquissés pour la plupart, sauf quelques portraits rapidement brossés à grands traits comme celui de Susannah Gun.  Mais partout une attention soutenue portée à la vie lorsqu’elle est présente : «  A l’aube, les chiens de rue tournent sans fin dans la ville déserte », « A Seboyeta, un enfant vit sous la terre »,  « (…) elles baissent sur les banquettes leurs paupières qui piquent. Tabac froid ».

Chacun des 58 poèmes en prose du recueil  est une étape du voyage, un tableau. Les poèmes commencent souvent par une indication de lieu, suivie d’une description courte — quelques phrases au plus —, une description qui n’est pas l’énumération d’un décor, mais une évocation saisissante à partir de quelques détails choisis.  L’œil en éveil, la poétesse se fait peintre et quelques touches suffisent alors à faire surgir le paysage, comme on ferait surgir un portrait. « Le brouillard recroqueville la terre », « Le Desert Motel est un cube levé à même la piste »,  « Ocre jaune, à perte de vue l’océan-poussière. Lointain courbé ». Se dressent alors sous les yeux du lecteur des tableaux du paysage états-unien qui ressortissent parfois à son histoire ou à ses mythes.

L’écriture est concise. Souvent l’évocation naît à partir de phrases nominales.  Présence de la poétesse dans l’énonciation: « On plisse les yeux », «  Peut-être que quelqu’un a pu l’aider ». Dans ce qui ressemble à un journal de bord, l’observation donne naissance à d’autres images : comparaisons (« Comme un troupeau de bêtes agonisantes. Sur les flancs, le toit. Portières ouvertes, capots béants », « Sous un ciel d’écume. Lourd, vaporeux, comme une hanche de Rubens», « A l’humidité. Entrée dans le corps comme un sommeil »), personnifications  (« Les pompes à essence attendent. Patientes sous les néons. », « Les décisions du vent »).

Une rêverie se crée autour de l’espace :

Zabriskie point.

D’ici on voit la mort de loin.

Plissé nu de terre stérile. De douleurs longues. De fourmis argentées.

Un endroit où il n’y a plus rien à prouver.

Des correspondances fines s’établissent entre les grands espaces et les hommes. Estelle Fenzy nous livre alors une pensée, parfois quelque chose d’intime, sentiment, sensation, qui entre en relation avec le paysage (« On ne comprend pas mais tout est là », « Comme elle est belle sa solitude »). Parfois une réflexion d’ordre plus général propose un  élargissement : (« Ici, seul le désert est en expansion », « Il y a toujours un côté qui mène au rêve et l’autre à la nuit ») ou bien une évocation de la condition humaine (« Cacher son visage humain. Espérer l’accueil.», « Lourds d’un amour qui souvent fait défaut. / Ici. Partout »). Il en ressort un sentiment de compassion pour la fragilité de l’existence humaine.

Enfin la dernière notation forme souvent comme une petite clausule, refermant le poème sur lui-même, faisant de chaque poème un objet ciselé qui concourt à la beauté du recueil, édité chez LansKine.

©Barbara Le Moëne

Nicole Hardouin – « Lilith, l’amour d’une maudite. »

Une chronique de Michel Bénard


Recension : Nicole Hardouin« Lilith, l’amour d’une maudite. » 
Illustration Colette Klein « Magnétisme » 
Préface d’Alain Duault.
Editions – Librairie-Galerie Racine-Paris
Format 21,5X13. Nombre de pages 75.
I.S.B.N. : 978-2-243-04536-9 


Sur l’ample voie poétique de Nicole Hardouin, cet ouvrage « Lilith, l’amour d’une maudite » dernier né d’une belle série m’apparaît tel un point d’orgue au cœur de l’œuvre de notre amie.  

D’emblée, les nuances sont données, les couleurs sont choisies, ce seront celles d’une femme revendiquant à la face de « dieu » où plus précisément de son sujet Adam, son insoumission, sa liberté, son droit identitaire. C’est l’hymne d’une femme qui ne doit rien à personne. Son cœur, son corps lui appartiennent jusqu’au désir sublime de pouvoir exulter, jouir, quand et comme bon lui semble.  

Lilith ou Nicole Hardouin, les deux fusionnent ne formant qu’une, le mythe, la poétique confortent la femme réelle, l’imaginaire se fond à la chair, le désir à l’amertume, le baume d’amour et les blessures des non-dits. De connotation sulfureuse le succube conduit à succomber. Mais notre poétesse ne « …/…caresse-t-elle pas la licence de tous les 

possibles …/… »    

Dans sa magistrale et pertinente préface, Alain Duault le souligne judicieusement : « …/…la femme poète, la femme qui jette sur le monde un regard fatal. » Il évoque aussi la flambeuse des « corps ruisselants. » Ce qui d’ailleurs n’est pas sans me faire songer à l’une des dernières œuvres d’Henry Rougier « Ruisselante » véritable plaidoyer à l’amour.  

Nicole Hardouin porte haut l’étendard d’un féminisme raisonné, de bon sens et clairvoyant qui dénonce les féminicides, loin des exaltations de certaines intégristes féministes des plus nuisibles à la cause qu’elles prétendent défendre. 

Ce recueil est un noble combat sous-jacent pour une vraie justice équitable et comme tous les combats justifiés, il est une somme de pardon et d’amour. 

Toutefois très méfiante des amours de l’homme, Lilith se livre nue aux caresses de l’eau et à la tendresse de la nature, jusqu’à l’insolente utopie, jusqu’à l’orgasme des désirs inassouvis.

L’amour dont rêvent Lilith et son alter ego touche à la démesure, c’est un corps à corps, un duel fantasque. Indépendante et libre, l’éternelle première ne croque pas la pomme, mais les pommes : « Je croque les pommes à pleines dents. » 

Poème passion, poème fusion, poème imposant son rythme, sa cadence où les corps sont soumis à des spasmes incendiaires et débordants. Notre poétesse se jumelle à son héroïne, nous livre son mépris des scribes responsables des écritures apocryphes ayant falsifié l’histoire. Oui les écritures mentent, élaborées qu’elles sont au service dominant des hommes, cette race se voulant supérieure, mais n’ayant sa place que dans la bauge. Elle dénonce la manière dont l’histoire, au travers de ses rapporteurs, occulta l’origine de la femme première, signes des rejets qui marquèrent les fondations de toute une société. Femmes, ignorées, écartées, diminuées, exploitées, mais qui c’est indéniable, imposeront l’appel à leurs droits jusqu’à la totale parité. Lilith c’est la rebelle, l’insoumise, celle qui défie les hommes et transgresse leurs interdits, celle qui bannira toujours les pouvoirs que se sont attribués les hommes reléguant la femme à un rang subalterne. Lilith devrait servir de symbole de liberté, de respect, de justice à toutes les femmes du monde, afin de raboter les voix épineuses des suffisances masculines. 

« …/…casser les censures, embrocher les chimères du mâle. »

Si Lilith revendique sa liberté, elle soutient aussi son droit à l’amour. Elle avoue aimer partager son corps, sa chair et s’offrir dans l’abandon de ses outrances.

Tout est précaire, fragile, en équilibre dans ces luttes permanentes qui ne font aucune concession au détriment de la liberté. 

La femme ici reprend ses droits, rêve d’air embaumé, de ciel bleu, de lumière nouvelle, de rosée cristalline, mais elle a toujours soif d’amour, de frissons fusionnels, d’élans passionnels, et elle aspire surtout à l’équité et à l’authenticité.

« Faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse…/… »

La parole ici est forte, le verbe est haut, Lilith la rebelle n’hésiterait pas à briser les conventions, pour les mener à une sorte de sabbat avec les louves, les gorgones, les vouivres, les mélusines, et les amazones, toutes ces proscrites du jardin des hommes. Pour peu, elle se ferait incendiaire.

« Les sabbats poussent leurs enchères.» 

Pour les rousses brulées sous prétexte de sorcellerie, pour les blondes emmurées pour péché charnel et de fornication, pour les brunes soumises à la question pour tentation et haute trahison.

« Ma vengeance est à portée de langue. »    

Toute la panoplie mythologique du monde des ténèbres est inventoriée par Nicole Hardouin et c’est de sa plume que s’extirpe le venin vengeur au cœur des liturgies païennes.

Notre poétesse transgresse les lois du jardin premier, elle chevauche le vent pour reconquérir au plus vite sa place usurpée, elle s’insurge, provoque jusqu’à faire jouir les dragons dans une : « Nuit de lave, drap de suie. »  

Au travers de cette grande orgie salvatrice, nous croisons des scènes nocturnes quelque peu porteuses de senteurs de soufre, nuits sabbatiques, clandestines où notre poétesse s’offre tel un arc de chair tendue.  

Consciente du mal qui a été fomenté, Nicole Hardouin fait de sa confession une révélation en se refusant à tout compromis, elle veut demeurer l’autre… :

« Je suis l’anti-Eve, l’anti-Vierge, l’anti-Marie Madeleine et pourtant les cicatrices accumulées sur les corps : infibulation, excision, mutilations, indifférence, injustices, écorchures n’ont jamais été aussi vives que celles que j’ai pu imaginer sur les écailles du serpent. »  

Lilith est très certainement la synthèse de l’œuvre de Nicole Hardouin, la pierre angulaire qu’il fallait à l’édifice de sa poésie. 

Lilith marqua de son sceau les hommes au fer rouge afin que la mémoire ne puisse l’effacer :

« …/… l’homme se redécouvre, mais ne peut oublier Lilith. » 

Indéniablement Nicole Hardouin siamoise du personnage de Lilith, demeure une impénitente amoureuse, une inconditionnelle passionnée, assoiffée d’amour et de vérité authentique se mesurant à l’aune de la Parole de l’homme ! L’homme qui a failli, doit impérativement se racheter, effacer ses fautes et les confesser à la femme qui espère et attend sa renaissance.

Nicole Hardouin se fait mendiante de l’amour et croit encore découvrir un « Homme » dans cette cohorte aux instincts tribaux que sont les fils d’Adam. Mais ce désir demeure encore en suspension.

« Je ne porte jamais la crue rebelle de mes désirs inassouvis. »

Ici, il ne reste plus qu’à jeter les vieux masques de l’expiation au bucher et aux flammes rédemptrices.

Prendre la main de Lilith pour s’engager sur le chemin où la femme et l’homme vont enfin se reconnaître.

©Michel Bénard.

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard nrf

Chronique de Nadine Doyen

PAIN PERDU, GUY GOFFETTE, Gallimard  nrf  

Parution : février 2020 (149 pages- 18€)


Après nous avoir émus aux larmes avec le roman « Géromino a mal au dos », Guy Goffette, poète contemporain majeur, revient à la poésie.

Il ouvre son recueil par la définition du « pain perdu », correspondant au titre éponyme et au chapitre final. Un opus articulé en 10 chapitres auxquels viennent s’ajouter des poèmes exhumés des tiroirs, mis en réserve.

Dans le chapitre « La chambre d’amis », le poète convoque des poétesses : l’anglaise Emily Dickinson, Annie Koltz, lauréate du Prix Goncourt de la poésie (2018). 

Parmi les hommes : Yves Bonnefoy, Jude Stéfan…

Dans le suivant intitulé « Le désir dans ses plis », l’écriture se fait plus sensuelle. Souvenirs des émois d’adolescents devant une affiche, étreintes des corps…

On croit assister à l’envol d’un couple façon Chagall quand on lit : « Ensemble nous montons vers le soleil / à travers des forêts qui nous saluent ».

Avec beaucoup de délicatesse, il évoque le déclin du corps (qui a « du plomb dans l’ aile », sa déliquescence : les jambes n’ont plus de ressort, les oreilles sont victimes d’acouphènes, la vue décline, le cœur tire sur la corde, et arrive le moment où « il faudra bien revenir » se poser quelque part et savoir s’émerveiller de ce qui s’offre dans les environs, « comme l’or du forsythia ».

Coup de coeur pour le poème « Arbres ».

Guy Goffette a utilisé la forme du calligramme pour ce texte incantatoire, imposant,  qui dénonce le génocide des arbres. Ce requiem pour les arbres prend toute sa force quand on  pense au militant Thomas Brail, grimpeur arboriste qui plaide leur cause et tente de les sauver.

Tout aussi marquant et émouvant «  Le rayon de gloire » où il a suffi d’un rayon de soleil, « un doigt de lumière » sur un casque de soldat pour qu’une dame centenaire entre en communication avec le fantôme d’un fils « mort à la guerre ». 

Encore plus poignant « La perle », qui évoque l’ultime adieu d’un fils à son père, les derniers mots murmurés dans un élan de tendresse. Cette larme qui roule sur la joue, telle une perle de verre, convoque le tableau de Man Ray. Poème qui renvoie au roman « Géromino a mal au dos », livre dédié au père qui lui légua la valeur noble des mots : « travail et fraternité ». Ce père qui l’aimait plus qu’il ne le croyait.

Le poète rend hommage aux personnes qu’il croise au quotidien, comme la caissière qui malgré le travail harassant, surtout à Noël, lui offre un sourire.

On aurait envie de préciser, c’était avant le port des masques !

L’auteur nous fait voyager et rêver : rencontre insolite en gare d’Épernay, halte au port de Massalia. De l’île d’Hoëdic, il poste une carte postale à Jacques Réda.

Il nous fait plonger dans le labyrinthe des jours, la routine des dimanches et aborde l’inéluctable fuite du temps qui nous use, nous devenus « inadaptés »(« Chronos »). Les enfants ont grandi et déserté la maison, un fossé s’est creusé, il reste l’album des photos jaunies, à l’orée de la « cinquième saison ».

Pour ce qui est de la ponctuation, elle est quasi absente à l’exception de points d’interrogation. Surprenantes les majuscules sans qu’un point les commande.

Quant à l’écriture, majoritairement en vers, le recours aux ellipses, aux images (« l’imbuvable sirop des réclames »), lui confère à la fois, grâce, légèreté, fluidité mais aussi gravité, solennité. Un glissement du « nous » au « je » s’opère.

La vie (joies et peines, larmes récurrentes), les saisons, les souvenirs d’enfance (dans la cuisine, les récrés autour d’un ingénieur-poète), l’amour, la finitude de l’homme, la mort, « omnivore », sont des constantes dans cette compilation, traversée par une vague de nostalgie.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’auteur, lauréat de nombreux grands prix, dont le Goncourt de la poésie en 2010, il suffit de consulter sa bibliographie en fin d’ouvrage pour constater l’ampleur et la diversité de sa production, alternant romans et poésie. « On aimerait croire que la poésie sauve l’âme », confie-t-il dans une lettre à Roger Lannes, « son frère de solitude ».

Guy Goffette force l’admiration par ce recueil qui se clôt par « Bilan » et regroupe quarante années d’une belle écriture ciselée, parfois lyrique, pleine de sensibilité. 

© Nadine Doyen

André Ughetto, Poésie de la lumière (Éd. Le Nouvel athanor, coll. Poètes trop effacés 18, 2020)

Une chronique de Didier Ayres

André Ughetto, Poésie de la lumière (Éd. Le Nouvel athanor, coll. Poètes trop effacés 18, 2020)

Pour décrire l’impression ressentie à la lecture de cette petite anthologie consacrée à André Ughetto, je retiendrai principalement l’effet de la lumière, de la luminosité. Elle prend corps essentiellement dans la lumière du sud, voire des îles lointaines, des pays chauds, lumière blanche, bleue voire rouge ou cendre. Car, ici, le soleil, le ciel et sa majesté, sont décrits dans une langue noble, contenant peu d’éléments factuels, mais qui décrivent davantage une réalité intérieure, une musique, un phrasé qui pointe la combustion des astres, le chant clair de l’arrière-pays méridional. Ainsi, nous sommes plus dans le cinéma de Guédiguian que dans celui de Lucas Belvaux.

Autre comparaison, et qui engage une réflexion, c’est le voisinage amical de certains poètes, comme René Char, un partage des lieux, des affinités par des dédicaces nombreuses qui font de cette poésie une littérature qui s’adresse à, qui va vers, un don pour.

Le peintre éteint ses coloris

dans l’espace extérieur devant l’ample lumière,

cède l’initiative au trait, au graphisme, au réseau

où vont se prendre les rumeurs d’arbres

et d’oiseaux, les immobiles forces de collines

épaulant des villages crêtés de châteaux, 

paysages légers, idéogrammatiques,

vibrantes vapeurs de signes.

Au fil des poèmes se dessine le visage du poète, la compagnie d’un perroquet, un langage calme, celui d’une voix intérieure, d’une vision. Poète évidemment de l’air où réside le spectre lumineux, celui de la Méditerranée, et ainsi, des lieux comme Marseille, donc feu et eau, port et voyage. 

De plus, il faut ajouter que cette vision agglomère les dieux antiques et les dévotions chrétiennes. Tout cela pour nous confiner à Apollon, en tous cas à des images apolliniennes. Je trouve du reste très beaux les titres retenus pour composer cette anthologie, qui participent de ce voyage en une sorte de faim, de désir esthétique. Qu’allais-je trouver ? Que cherchais-je ? De La poésie, simplement.

La poésie est un ouvrage astronomique

Un long calcul dont nous sommes les osselets

Une chance sur des milliards pour que survienne un astéroïde,

L’entropie d’un immense brouhaha

Le dédain du langage commun

La recherche de la simplicité la plus exquise

La sereine lactation d’un étang sous la lune

La paix qui s’émerveille à la proue d’une rencontre

La vie discrète au parler incertain, la

Silhouette d’une biche fugace en un vert pré.

©Didier Ayres