D’aucuns l’associent aux Prix des Deux Magots qui récompensent des écrivains reconnus. Citons Serge Joncour en Janvier 2015 pour L’écrivain national.
Et enfin, pour Mathias Malzieu & Daria Nelson, c’est le lieu de leur extraordinaire rencontre concrétisée par leur coup de foudre, le jour où l’on rendait hommage à Boris Vian pour son centenaire, l’écrivain chanteur étant le parrain.
Ils ont choisi d’immortaliser leur passion dans cette nouvelle collection de L’iconopop en réunissant leurs talents. Mathias Malzieu par ses poèmes d’amour, Daria Nelson par ses créations artistiques.
En exergue, un texte de Vian qui traduit l’insatiable passion/désir. Puis son fantôme qui le visite lui annonçant un événement qui va bousculer sa vie, tel un séisme, lui donnant moult conseils pour ne pas brusquer cette inconnue.
Quand Daria, la fée, lui est apparue telle une panthère des neiges, on pense à Sylvain Tesson(1), également à Serge Joncour dont le héros, Alexandre voit Constanze « avancer vers lui, comme une vision, une chimère himalayenne »(2).
Un foudroiement par le regard comme un éclair. Un vrai « tourbillon ».
Cet éblouissement, l’auteur le vit comme un vertige qui « transforme son coeur en derviche tourneur » et le fait pasticher Shakespeare : « toupie or not toupie » !
Coeur qu’il désire confiner dans « le cocon aux merveilles » que lui offre celle qui va devenir sa muse.
Comment célébrer cette joie indicible, sinon au champagne ?
Dans le poème intitulé : La ruée vers l’or, il faut comprendre l’or liquide, le divin nectar dont Amélie Nothomb raffole. D’ailleurs pour elle « Boire seule, c’est une aberration, c’est comme l’amour, forcément ça se partage » ! Quant à Mathias Malzieu, « Trinquer au champagne les yeux dans les yeux d’étincelles de sa dulcinée, c’était comme boire de l’or ».
Le rire irrésistible, contagieux de Daria résonne au fil des pages. Le mot rire convoque une réflexion de Jean-Philippe Blondel : « Les hommes croient toujours que lorsqu’ils font rire une femme, la moitié du chemin est parcourue et ils ne se rendent pas compte à quel point l’inverse est vrai aussi » ! (3)
Leur passion exponentielle passe par les mots mais aussi par le corps « un parc d’attractions », les étreintes, ce qui donne un texte d’actualité : « L’amour au temps du coronavirus » et quelques passages, charnels, de pure extase, plus érotiques comme « l’orgasmophone » sur fond de Tchaïkowski. Toutes les parties de son corps inspirent le poète qui s’émerveille devant le minois de sa « fée russe » endormie.
Le charme de Daria ne réside-t-il pas dans ses maladresses à manier la langue française, dans « ses erreurs de conjugaison au passé compliqué » ? Cet accent qui fait la singularité de Jane Birkin, et par hasard, un nouveau fantôme s’impose, celui de Serge Gainsbourg dans des volutes de fumée. Si certains ont appris l’anglais grâce aux Beatles, c’est avec les paroles de chansons de « l’homme à la tête de chou » que Daria s’est familiarisée avec le français pour se perfectionner. Autres fantômes à le hanter, ceux des ex « confinés dans des boîtes » mais qui s’en échappent…, ou encore celui d’Alain Bashung, en conversation avec l’auteur et deux autres !
Ce n’est pas une sirène qui a chamboulé, hypnotisé Mathias Malzieu, mais « un oiseau sans ailes » à protéger…, à qui il a offert l’hospitalité.
Cet opus nous plonge dans l’intimité d’une romance entre le « surprisier » et la merveilleuse fée, une « fée électricité » qui l’illumine nuit et jour !
En point d’orgue la touchante déclaration d’amour de celui qui est devenu « un apprenti spéléologue », « un volcan hyperactif » en compagnie de son égérie.
Leur « coeurambolage » nimbé de magie et de fantaisie provoque chez le lecteur une admiration sans bornes devant tant d’inventivité dans ces brassées verbales d’amour.
« L’amour avec une fée est une indiscipline olympique » !
Enivrez-vous de ce florilège poétique tissé de rêves, traversés de sons d’ukulélé, admirez les collages de Daria Nelson, lisez les textes à voix haute ou écoutez-les. (4)
Une lecture idéale à savourer tel un bonbon pour un moment cocooning !
Par ailleurs, Mathias Malzieu est féru de littérature et de poésie, ne manquez pas le recueil de Richard Brautigan dont il a signé la préface. (Au Castor Astral).
Titre : Allons enterrer l’oisillon Auteur : Christophe Jubien Œuvres de Pierre Richir Éditeur : Donner à voir Année de parution : 2 020
Christophe Jubien, le poète du quotidien. De l’infime. De l’aperçu. Il ne conduit pas, il marche. Parfois il roule en vélo. Il va tranquillement, comme un flâneur. Un flâneur attentif cependant. L’oeil vif et pas autant dans la lune qu’on pourrait le croire. Il capte le fugitif. Le drôle. Le petit truc qui sourit aux lèvres et permet de passer cette impalpable frontière qui tient en respect l’autre monde. Celui que faute d’autre mot, on appelle imaginaire. Pas autant imaginaire qu’on pourrait le croire. Non. Bien réel, mais avec cette ombre, ce décalé. Cette intuition très vivante du provisoire. On vit ici entre permanence et impermanence, poème court et haïku, dans l’esprit d’un monde flottant. D’un monde à l’affût du réel. Lire Christophe Jubien, c’est lire en tranquillité, porter sur le monde proche un regard aussi bienveillant qu’amusé. C’est lire un peu la poussière dans les contre jours d’un espace-temps qui nous traverse et qu’on traverse en quelques pas.
Vers la fin
Nul besoin de vous décrire le paysage à ma fenêtre je l’aime bien, il m’aime bienveillant et c’est tout. Ce soir, en égouttant les pâtes je lui jette un coup d’oeil il est bien là, sous la lune, au complet à part cette feuille qui se détache d’jn érable et flotte un peu avant d’atterrir sur le sol gelé. Il y a un début à tout, même à la fin. * Du provisoire
Sept heures du matin une table en formica trois bols de café et un paquet de biscuites font de ce petit poème un riche propriétaire terrien.
Dire que dans dix minutes je vais devoir débarrasser.
* Comme tout le monde
Une cabane en bois quelques poules, un chien un corbeau perché sur le chien parler un peu sa langue c’était là tout mon rêve d’enfant au lieu de quoi j’ai eu comme tout un chacun le bac et une vie. * Synchronicité
Le vent n’a rien eu à dire il s’est contenté de souffler etl les fleurs ont dansé ces pissenlits sur le gazon qu’un air de jazz à la radio approuve mollement 11h11-la perfection. * Collection anniversaire des 40 ans de Cheyne, 2020
Titre : Pop-corn Auteur : Tania Tchénio
le livre commence ainsi : On m’a proposé d’écrire un texte sur grandir… Quand on me passe commande d’un texte… et cette commande anniversaire a précédé de peu une bonne nouvelle : Quelques heures avant de remettre ce texte, j’ai appris ton existence. Ta minuscule existence. Tu étais là depuis quelques jours, petit paquet d’atomes. Tu commençais à grandir silencieusement. évidemment, ça a tout changé. L’écho, La perspective. Ce texte, tu viens l’habiter. … Et voilà le lecteur embarqué dans cette aventure chuchotée. La fabrication d’un être humain. L’émergence d’un Tu inconnu et si présent déjà.
Je te parle. Tu es dans le cosmos. … Je suis ta chambre noire. Tu fais ce qui échappe et je te laisse faire.
Cosmonaute nu tu joues avec le temps comme on joue à l’élastique.
Un texte ici nous est donné : une perle rare sur ce thème. À mettre aux yeux et au coeur de tous les jeunes parents en gestation.
Puis on arrive à Pop-corn, le texte initial et on se retrouve à la naissance d’une étoile, en plein cosmos. Magique ! Grandir… projeter son corps dans toutes les directions
s’enraciner, grandir à l’intérieur de la terre, en soi. Grandir vers le ciel. Toucher à l’horizon. Grandir, devenir adulte. Tenter de garder l’enfance en soi. Évoluer, comme les strates du temps. Toute une méditation autour de ce mot. Une méditation qui devient expérimentation personnelle et en double. Un livre rare. Une pépite
* Titre : Allant pour aller Auteur : Jean-Marie Barnaud
Une autre pépite. Le chaud murmure de Jean-Marie Barnaud. Ça commence avec un poème sur l’origine du poème les premiers mots viennent d’un cœur absent peut-être d’une grande infortune ou d’une clarté insoupçonnée et l’on se tient fébrile au bord de soi
Forêts Mers Ciels de nuit Foules : On saisit au vol ces espaces rêvés croyant saluer l’étrangeté qu’on sent guetter aux marges
Mais très vite on est pauvre devant ce qui vient qui appelle et se dérobe
Ce matin j’entends à deux cents mètres de ma feuille la basse rumeur d’un engin de chantier….
Ici à la table le travail ne fait aucun bruit Seul le soleil qui tend la main par la fen$etre collabore
quelques mots qui ne mentiraient pas quels mots sans trafic ouverts à tous offriraient au poème un abri où déposer un temps son cœur fugace ses mains déliés
toujours cette écoute chez Barnaud, cette recherche : où se cache le poème ? Comment le dire ? Avec quels mots, pauvres outils ? Toujours cet affût à la table de travail….
Ça continue avec le tout proche et cette interrogation lancinante autour de la vieillesse Dire maintenant lassitude pour fatigue la vieillesse, non celle du monde, mais celle du poète, de l’homme et sa perception qui s’effrange comme si le monde s’éloignait de ses yeux… C’est le temps d’une vie qui se cherche encore une vie, un espace et un temps
Une brise monte maintenant d’en bas Elle apporte une voix de femme qui appelle et dit mon nom Cette voix traverse l’espace clair elle est elle-même un paysage où se rassemblent tant d’années dont elle qui demeure dénoue les fils
Barnaud et son sens de la formule : De l’instant qui vient Capter la jeunesse s’en faire une lumière et la porter plus loin
Deuxième partie du livre : jours de vertige On embarque à bord de son voilier. Jean-Marie Barnaud, capitaine au gré des vents allont pour aller sans autre fin que la mer elle-même toute mouvante et traversée d’écume Jouant à suivre ses formes à consentir à sa puissance si fort entrés en elle-même et soulevés que nous étions sa passion et sa joie
puis le vent du désert vient couvrir de sable ocre la table du jardin, les neiges du haut pays. L’homme n’est que passage et poussière. Ce sont les jours de vertige, ceux de la perte, ceux dont s’absente les partis sans retour. La vie et sa fugacité. Encore un thème qui traverse tous les livres de Jean-Marie Barnaud. Ce murmure tenace.
Troisième partie : Passages Joyeux et docile, et courant à sa perte, le sable coule par toutes les jointures entre les doigts d’un poing fermé. Puis la main s’ouvre. La paume lisse le sol, en efface les rides et palpe la chaleur.
On l’a compris, j’ai aimé ce livre et si je ne suis pas totalement objectif (j’aime tous les livres de Barnaud) je vous invite à le découvrir.
* Titre : La leçon de sourire Ûdissa Auteur : Loïc Demey
Une embuscade. Une fuite. On hésite entre fiction ou imaginaire ; dans les deux cas on est en prise avec l’actualité, avec la vie de centaines d’êtres humains, avec ce combat, ce désir d’enjamber les frontières. De vivre, tout simplement. Ziad Ferzat, fis de Sadik Ferzat et de Nadjah Shahrour… Ils savent que je dois partir si je veux grandir, partout où je passe on ne fait que vieillir au roulement des bombes…Je suis venu ici pour m’en aller… on suit ainsi le récit du voyage de Ziad. De page en page, de lieu en lieu, de rencontre en rencontre. Jusqu’à l’incroyable… En dire plus serait gâcher la lecture.
L’image la plus surprenante qui me vient à l’esprit lorsque je repense à mon frète Georges, c’est celle de cet après-midi dans l’appartement demes parents à Paris. … première phrase de ce livre. On a en main un récit qui va devenir poignant sur ce frère Georges. La narratrice a neuf ans, Georges en a 32 ; il est hospitalisé à l’hôpital St Anne. Il est malade. Le récit accompagne le temps ; la narratrice grandit, le frère vieillit. On les suit jusqu’à la fin. Un récit grave sur un thème difficile.
* Titre : L’au-delà de nos âges Auteur : Albane Gellé
Venus de loin nous choisissons de faire halte, navigation interrompue, bon gré, mal gré, pour une vie où le soleil se lève à l’Est.
Nous séjournons, droit d’asile, dans la nuit d’une femme, l’eau gargouille, un cœur trotte sans relâche nous percevons le début d’un vacarme il s’en passe dans le monde.
Une succession de courts poèmes qui évoquent l’un après l’autre les moments d’une vie. De la conception à la mort. De l’embryon à la petite enfance. De l’enfance à l’adolescence. Puis les moments d’une vie adulte… jusqu’à la vieillesse. Des étapes dit-on parfois ; une succession de jours et les temps du corps, les temps de l’âme. Les sentiments, les émotions… une vie humaine, simplement. En quelques pages.
Une réussite.
Matière quittée nous reprenons le cours de la navigation délestés de nos âges et du poids de nos corps nous sommes ici, et au-delà, nous nous souvenons : de tout.
Titre : Quelques un(e)s Auteur : Alain Boudet Editeur : éditions Henry Année de parution : 2 020
un petit livre en deux parties. Si loin, si près d’abord. Des poèmes courts. Une galerie de portraits anonymes : l’enfant, la vieille paysanne, des gens d’Oradour sur Glane le 10 juin 44, des migrants et des touristes, des gens porteurs d’étoiles… des portraits que le poète moissonne en marchant, au fil des pas, des jours, des pages.
Celui qui ose la rencontre du quotidien dans la lumière de ses secrets de ses échos peut grappiller les mots des jours les mots des gens les mots des joies pour faire moisson du poème et s’agrandir…
vingt et mille enfants, titre de la seconde partie. Cette fois-ci, les poèmes ont des prénoms pour titre. Des prénoms de différents continents. Un panorama d’enfants. Des enfants au destin singulier. On rencontre au fil des pages Baqui, l’enfant mexicain faiseur de briques; Pablo l’enfant mineur,Ghalib, l’enfant candidat à la grande traversée,John et Sia, les enfants esclaves et tant d’autres. Un panorama de vies loin de l’idée de l’enfance. Un livre à mettre dans toutes les classes du Cm au collège, histoire de garder les yeux ouverts sur les conditions d’enfance. Comme un écho de la déclaration des droits de l’enfant.
* Titre : Poésie assistance 24h/24 Auteur : Perrin Langda Éditeur : la Boucherie Littéraire Année de parution : 2 020 14€
tiens, voilà du neuf ! Du drôle et l’air de rien comme bien souvent l’humour, du questionnement genre j’dis ça j’dis rin. Prenons par exemple le poème qui donne son titre au livre
ce poème vous sera facturé 16 secondes de tmps libre pour toute question sur le sens de votre vie tapez 1 pour un bref aperçu de l’avenir de notre monde tapez 2 si vous souhaitez seulement parler à un être humain tapez… bip nous sommes désolés en raison du trop grand nombre d’usagers de la Terre nous ne pouvons donner suite à votre demande »
Au fil des pages, on rencontre ainsi des poèmes connectés, des poèmes branchés, des poèmes à liker, à jeter, à mémoriser sur son disque dur. Des textes qui explorent ce temps à écran, ces vies sur claviers, ces désirs insuflés par la pub. Des vies de super héros fantasmés. Des instants de solitude électronique. Ça fourmille d’inventions. D’humour. Ça surprend. On en rit de toutes les couleurs, y compris la jaune. Un ensemble qui mérite à être mis en voix, sur scène par des lycéens ou une troupe pro. Avec visio intégrée, son intégral et tout et tout.
* Titre : Datés du jour de ponte Auteur : Bernard Bretonnière Éditeur : Éditions Les Carnets du Dessert de Lune Année de parution : 2 020 12€
« Jeudi 26 novembre
Mon œuvre complète compte 5 898 ç cécédilles ce soir du jeudi 26 novembre : c’est mon Macintosh qui me l’a calculé. Je suis très fier de ce que je ne soupçonnais pas 5898. »
j’aime ces poèmes moqueurs. Ce regard amusé sur les travaux d’écriture ou sur le monde alentour. Est-ce qu’un poète doit être un homme sérieux ou bien peut-il rester fidèle à ses 17 ans ? Ce livre penche sur cette fidélité, cette vitalité, cette énergie. Ces poèmes datés du jour de ponte, un peu comme un journal, abordent les sujets du quotidien, la famille, la maison, les rencontres, les souvenirs etc. On y croise d’autres poètes comme Pierre Tilman « … que je continue de lire qui m’accompagne qui me touche et qui me fait marrer. »
ou Jean-Damien Chéné ou encore celui-ci « Mercredi 9 janvier
Je ne l’ai pas reconnu au bar du Pannonica avant je je l’avais jamais vu qu’en photo mais j’ai noté ceci après sa lecture : « Il y a deux catégories de poésies celle qui me gonfle et celle qui me regonfle. » merci à C.K. Williams d’honorer la seconde. »
des questions aussi, au fil des jours, genre est-ce que la poésie interesse d’autres gens que l’auteur, ses amis, son éditeur ? Ou bien est-ce que c’est bien moi, ici, dans ce tram à cette heure ?
La poésie, c’est tous les jours. À chaque instant. Poésie, la vie entière, n’est-ce pas ? « jeudi 26 septembre Décidément impossible impossible d’écrire un poème chaque jour même quotidien un poème quotidien du quotidien. J’en ai rêvé je ne l’ai pas fait je n’y arrive définitivement pas même un poème de rien du tout sans compter les jours où j’oublie d’y penser à l’écrire mon poème quotidien. … »
dans ce quotidien le poète et son éditeur ont choisi. S’ils ont gardé le jour ils ont oublié l’année. Le temps est-il nécessaire vraiment quand le « Mercredi 12 mars
Ce soir nous sommes réunis Giuseppe Jean-Baptise Jean-Claude Jean-Damien Daniellepeu importent les identités particulières mais je comprends brutalement ce soir que nous allons devenir bientôt de vieux messieurs j’en suis abasourdi. »
écrire un poème par jour, et pourquoi pas ? Peu importe que la poésie sauve ou pas ? Qu’elle ait un sens ou non ? Écrire chaque jour pour la trace, pour la mémoire, pour l’autre, pour soi.
* Titre : Ce que vient de lumière Auteur : Jacqueline Persini peintures de Matt Mahlen Editeur : rougier V Année de parution : 2 020
Chaque poème, deux strophes de quatre vers, commence par Ce qui vient On se promène ainsi de l’espace à la mort en passant par divers mots. Se déroule ainsi une méditation tranquille qui tourne autour du sens de la vie, de la présence au monde et de ce qui traverse l’humanité. Les images de Matt Mahlen, calmes et sereines, ouvrent leurs horizons au regard du lecteur. Un petit objet de la collection ficelles de cet éditeur tout en silence et simplicité. À offrir. *
Titre : Un platane Auteur : Jacqueline Persini Editeur :éditions Henry Année de parution : 2 020
Si l’air manque Accroche sur un arbre Un oiseau qui tient loin Le désastre
Cet arbre serait un platane. Un passeport pour le plus haut des nuages. Un platane joueur avec les couleurs de son écorce, comme moqueur de cette écriture poétique qui s’avance vers le vide. Un platane à grimper, à en souffler les akènes avec le vent. Légères sur les désordres du monde… un ensemble conçu ainsi un poème platane et un poème sur le monde, ceux là commence toujours par vague après vague roule… comme le rythme de la planète, jour après jour, celui de la mer ou celui de la vie : souffle après souffle. Un platane pour mieux s’enraciner à son présent, mieux vivre le cadeau de sa présence et de la sienne propre. Un ensemble à lire à au moins deux voix, voire plus pour jouer avec le texte et lui donner tous ses échos.
* Titre : a(s)ile Auteur : Christine de Camy Éditeur : la Boucherie Littéraire Année de parution : 2 020 12€
un livre qui alterne poèmes et carnet. Carnet de bord. Nous sommes en psychiatrie ado. Des poèmes qui évoquent différents patients, les difficultés, les réussites. L’émotion d’un côté, l’empathie de l’autre. Dans tous les cas, le désir d’être humain. D’accueillir l’autre dans son humanité, avec sa souffrance, dans le respect et le soin. Dans l’espoir. Un livre qui interpellera tous ceux qui s’interressent à ces unités, à ses patients et soignants. Ou pour les curieux, ceux qui cherchent. Le poème aborde tous les sujets. La poésie est sans limite. L’art non plus d’ailleurs. *
Titre : Étreintes mystérieuses Auteur : Philippe Mathy œuvres de l’artiste Sabine Lavaux-Michaëlis Éditeur : L’ail des ours Année de parution : 2 020
Nous avons ici des poèmes en prose. En deux parties : Étreintes mystérieuses puis Au bord de l’encre. La première partie, la plus longue, est une invitation à parcourir une année, d’un été à l’autre, au jardin. Le beau jardin du monde ou plutôt vivre au jardin comme dans un monde. Le jardin, l’environnement le plus proche de soi ; une extension de soi, un lieu où on se cherche, se trouve et se retrouve. À l’écoute du monde. Le jardin, un fragment de la planète qui la contient toute entière ; un fragment à l’écho de l’univers. Une invitation, une méditation aussi. Dans les pas lents du jardin, son écoute, son observation. Habiter le monde commence au jardin. Dans le tout proche. Et si parfois on en sort, pour explorer les alentours, élargir son regard, on y revient. On cherche un chemin qui mène vers un ailleurs, sans savoir que c’est celui qui conduit à se retrouver.
Jardin aux ailes apaisées. Le vent se désarme. La lumière, douce rumeur, écarte les nuages, descend s’étendre sur la terre.> jardin aux ailes apaisées. Il sourit d’être indéchiffrable. Il nous permet de voler au gré des souvenirs où s’enracinent les pasages d’instants heureux, d’étreintes mystérieuses.
Avec Au bord de l’encre, on change de décor mais pas de style. On s’interroge sur l’écriture, l’acte d’écrire, les mots. Être un guetteur sans but. En attente de rien, sans volonté de découvrir ou déchiffrer ce q’ui m’est donné d’observer. C’est un peu comme si c’était la surprise elle-même qui m’attendait, non moi qui la cherchais.
Philippe Mathy nous donne à voir un peu de son art poétique.
Avec les mots, je tente d’ouvrir un chemin, de rassembler ce que je vois, ce que je sens, aujourd’hui, dans l’instant, avec ce que hier j’ai senti ou rêvé qui nage encore ou s’enfonce dans l’eau rapide du temps. Parfois les mots courent trop vite, loin devant, je ne perçois que leur sillage.
Guetteur, rassembleur, passeur… on les connaît ces mots qui tentent de donner à peser le poète… Et toujours ce sentiment d’impuissance à rendre vraiment compte du monde. Toujours cet affût. De toutes façons, le poète ne sait pas toujours se tenir autrement.
* Titre : Partir Auteur : Flora Delalande illustrations de Sarah Voisin Editeur : Donner à Voir Année de parution : 2 020
un tango bleu. Les tango chez Donner à Voir ce sont de petits objets livres en accordéon. Celui-ci est horizontal et tout bleu. Un bel équilibre visuel entre le texte et l’image. Un long poème limpide entre deux verbes : partir, arriver. Ce désir d’ailleurs, cette envie de changer d’air, d’ouvrir la porte. Et de lancer les pas du voyage sur le chemin…
Partir
Mot qui revient, Disparaît et revient
Mot incapable de s’en aller
lui-même
en cours de route, cette réflexion entre le partant et le restant. Partir, c’est quitter mais aussi parfois être quitté ; et ça c’est pas facile. Les souvenirs qu’on emporte sont plus légers que les souvenirs que porte celui qui reste…
On s’en va On ne sait pas pourquoi Et pourtant on s’en va Avec au fond des poches L’envie de revenir
* Titre : Nature et poésie Auteur : 54 poètes Éditeur :Bacchanales 63/maison de l apoésie Rhône Alpes Année de parution : 2 020
Une superbe anthologie tant sur le fond que dans la forme. 54 voix, 54 regards qui se croisent, se répondent. Cela forme un choeur célébrant chacun dans sa tonalité un fragment de cette nature, de notre planète et du rapport Terre/Humain. Une richesse à méditer. À lire et goûter lentement. À offrir à tous ceux qui s’engagent pour la planète en particulier. Chacun œuvre à sa manière, avec son mode de vie personnel, avec ses talents. Celui des poètes, c’est de mettre des mots sur le monde. D’accompagner de mots les jours, la vie. Loin d’une contemplation béate de la nature avec les stéréotypes poétiques des petites fleurs et des gazouillis d’oiseaux, les poèmes ici sont à hauteur des enjeux actuels. Ils ouvrent des perspectives, des réflexions. Nourrissent le débat. S’interrogent et interrogent le lecteur. Dans cette ouverture on notera outre la diversité des âges des poètes, la présence d’auteurs étrangers avec leurs poèmes dans leur langue et traduits. Un beau cadeau de Noël à offrir.
LA COUVERTURE, Marine Baron, Roman d’espionnage, Editions Balland (130 pages – 13€)
Marine Baron met en scène Hippolyte Ploemeur, 31 ans, membre du Conseil d’État, enseignant aussi à Sciences Po. Elle brosse de lui un portrait physique très détaillé. Elle dévoile ses goûts, ses habitudes : aller lire le journal le matin au Nemours, sa propension à se lever tard, à « chérir les soirées » , son besoin d’être accompagné. Avec son talent imparable pour aborder et séduire une femme, il devait jongler avec ses maîtresses ! Pour lui, « les femmes étaient des distractions… ». Son coeur penche pour Bérénice, cette jeune étudiante en droit qu’il a séduite par sa maladresse ! Laissons découvrir laquelle.
Tout aussi gauche envers lui-même, quand il renverse du café sur les documents à étudier ! Occasion pour dénoncer le jargon administratif ponctué de « la formule récurrente considérant que », tous ces termes abscons de la langue du droit.
Il est certes bardé de diplômes, passé par l’ENA, féru de lectures mais l’autoportrait qu’il se plaît à dresser auprès des femmes est peu complaisant.
Mérite-t-il Bérénice qui, lui offre « son temps, sa confiance et son attention » ?
Hippolyte fréquente les bars à la mode, de grands restaurants, accepte les invitations à des cocktails, lieu idéal pour son marivaudage. Au club l’Aventure il fait la connaissance de Christiano Tamyres, homme d’affaires aux activités fumeuses, qui lui présente son ex, Wendy Malone. Celle-ci lui ayant remis sa carte de visite, il prend contact et la retrouve au Grand Véfour, lieu mythique où, jadis, des sommités (Victor Hugo…) venaient aussi déjeuner. Un endroit somptueux, intimidant, aux « innombrables peintures, au plafond chargé de dorures… ».
Sa relation avec cette Américaine, « femme finissante » est des plus complexes et ambiguës. Serait-elle une cougar ? Que penser des cadeaux de luxe qu’elle lui remet ?
Le mystère plane sur le travail qu’elle lui a confié. Leur ultime rencontre, cette fois chez elle, « une demeure capharnaüm » est chargée d’émotion.
On s’interroge aussi sur les rencontres d’Hippolyte avec un inconnu qui laisse des messages sur son répondeur, lui fixe des rendez-vous. Au coeur de sa mission : les futures négociations des accords commerciaux du GATT afin de ne pas se laisser « avaler par l’empire hollywoodien et de conserver son exception culturelle ». Action située en 1992-1993, inspirée de faits réels.
S’il est paresseux, il est néanmoins ambitieux. Ne rêve-t-il pas d’un poste de prestige, tant il est fasciné par le pouvoir ? Quand il est nommé conseiller du Premier Ministre à Matignon, il est ébloui par le décor « irréel, lieu étrange, exigu et luxueux ».
Tout bascule quand il se trouve convoqué à la DST, le suspense naît. Serait-il un espion, un traître ? Une enquête est diligentée, il insiste pour être entendu. Que lui reproche-t-on donc ? Ce qu’il ignore c’est qu’il a été pris en filature… Comment s’en sortira-t-il ? C’est dans l’épilogue que tout s’éclaire, que l’on comprend pourquoi il fut la personne idéale pour devenir « an American breakfast », « un gros poisson » ! « Sa vie a connu son lot de frissons » !
Gros plan sur la presse pas en reste pour relayer les scandales dont l’affaire des agents de la CIA (du Figaro au Canard enchaîné), pointant « les formules vagues des journalistes pour désigner leurs sources ». Rebondissements qui tiennent en haleine !
Ce qui frappe dans ce roman, ce sont les comparaisons percutantes, certaines gourmandes :« la façade qui en plein soleil a une douceur de mie de brioche, de gâteau de semoule, de cannelé bordelais », d’autres poétiques : « tenant la tasse qui tremblait comme un pétale de primevère au vent du matin »,fleuries : « les fauteuils rouge vif ressemblaient à des coquelicots criards », ou encore suggestives : « Il fixait le téléphone noir comme s’il ce fût agi d’un serpent sur le point d’attaquer. » Et même empreinte de grâce avec ce couple « glissant sur les pavés comme des cygnes sur un lac » !
En filigrane, on devine l’écrivaine qui a des attaches en Bretagne et choisit comme patronyme pour son personnage principal le nom d’une ville bretonne : Ploemeur.
On peut subodorer que la pléthore de livres cités font partie de sa bibliothèque, et qu’elle fréquente la librairie Delamain, lieu de référence pour beaucoup d’auteurs.
On devine son parcours par sa connaissance des grandes écoles et concours : « ceux qui réussissaient étaient ceux qui travaillaient sans en faire étalage. »
Autre intérêt commun avec son protagoniste : l’art. Cette statue en bronze de Rodin, « Fugit Amor », décrite avec précision prend un sens métaphorique. Ne symbolise- t-elle pas une chute ? L’auteure évoque aussi les tableaux de Boucher, Matisse, Ingres : « Les rideaux d’un bleu cyan qui ressemblait à celui de l’étoffe tombant aux côtés de La Grande Odalisque d’Ingres. »
La romancière pratique le zeugma : « Il engloutit les assiettes et la conversation », figure de style dont Jérôme Garcin est friand. Elle s’avère être un nez, distillant des odeurs variées, enivrantes, celles des parfums de femmes qui obsèdent ce séducteur invétéré : « de pain d’épices, de sous-bois, d’oeillets fraîchement cueillis, oriental », « de bergamote poivrée », « odeur de guimauve » d’une eau de toilette, mais aussi parfum d’homme, auxquels se mêle « l’odeur agréable de cire d’abeille du parquet ».
Bien différent du « parfum de soufre des espions » perçu par Hippolyte !
On retrouve dans ce roman le talent de portraitiste que Marine Baron avait déjà dévoilé dans ses livres précédents, à savoir sa biographie d’Ingrid Bergman Le feu sous la glace et son autobiographie Lieutenante, être femme dans l’armée française.
Les tenues vestimentaires, les bijoux portés sont détaillés avec minutie et c’est aussi avec une extrême précision qu’elle décrit les lieux où évoluent, vivent, se rencontrent ses personnages.
« La demeure de Wendy était un capharnaüm, une caverne d’Ali Baba. Tout était dépareillé ».
Connue pour ses chroniques, articles, reportages pour divers journaux, ses essais, Marine Baron signe un premier roman prometteur qui nous immerge dans les coulisses, les secrets et les arcanes de la politique et de l’espionnage, par le prisme d’un trentenaire ambitieux, agent double romanesque, à la vie amoureuse chaotique, aspirant aux sphères du pouvoir.
Anagramme de Perry-Salkow sur le titre La Couverture : Voleur, acteur, dans LIRE Le Magazine littéraire. Octobre 2020.
Claude LUEZIOR, Un Ancien Testament, déluge de violence, Éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 4e trim. 2020, 168 p., ISBN : 9-78-2-2430-4831-5
Au-delà d’un humour bienfaisant, ce livre est un cri aux frontières de notre humanité qui est parfois (souvent) décrite de manière monstrueuse dans l’Ancien Testament.
Ces pages peuvent générer une certaine remise en question de nos croyances toutes faites car la très sainte Bible, socle de notre civilisation judéo- chrétienne, est censée être belle, rassurante…
Or, en réalité, les textes d’avant le Christ sont souvent (mais pas toujours) une accumulation d’horreurs : à Sodome et Gomorrhe pas un seul juste, tous les habitants furent brûlés vifs : préfiguration d’Hiroshima. Et Luezior d’ajouter : et les enfants / et les bébés ? Somme de crimes, d’holocaustes:l’invasion de Canaan, la destruction et le carnage à Jéricho (aux cours d’instruction religieuse, l’histoire des trompettes nous avait pourtant été décrite de manière si candide !)
Barbarie : Vous avez laissé la vie à toutes ces femelles ! Maintenant tuez tout enfant mâle, tuez aussi toute femme ayant partagé la couche d’un homme. Et pourtant il est maintes fois répété que Yahvé est bon…
Somme d’incestes, de trahisons, d’ostracismes, d’anathèmes.
Pour ce qui de la forme du présent livre, on retrouve toujours le style ciselé de l’auteur qui est un nautonier du mot. Luezior a cette langue rigoureuse, celle qui rend si proche de ce gris argent du matin, cher à L.R. des Forêts.
Quant au fond, il faut souligner la somme de citations, de recherches, de minutie que représente un tel ouvrage, travail de chartreux, mots rédigés à travers les tourments de l’ombre, respirations profondes.
L’auteur débarrasse les textes anciens de leur gangue pour en faire ressortir l’effroyable. Paradoxalement il sait malgré tout atténuer une partie de leur noirceur par son humour, par des réflexions inattendues : remarques burlesques, surtout en ce qui concerne la Genèse : Le sage Noé, charpentier amateur de son état, était tout à la fois zoologue et botaniste. Dans son arche, véritable cage à poulets, il enferma quelques millions d’espèces ! (…) Les baleines furent dispensées de figurer dans cette histoire pour raison de corpulence et les sardines ironisèrent sur le manque de place dans la boîte à Noé.
Autre sourire, après la faillite de la tour de Babel : Grammairien dans l’âme, le bon Yahvé fit de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres : désespoir des potaches du monde entier.
Disparités scripturales évidentes lorsqu’apparaît soudain un puissant hymne à l’amour dans le Cantique des Cantiques : Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle. Et Luezior de commenter : de quoi faire convulser une bonne douzaine de pères de l’Église, non ? Par ailleurs,l’auteur ne peut s’empêcher de poser une question intéressante : combien de livres bibliques ont-ils été écrits par des femmes ?
La vie se nourrit d’interrogations. L’auteur de ce livre précise que les exégètes démêlent le vrai du faux, la fable de la réalité, le symbolique du révélé. L’Ancien Testament est peint dans une plume trempée dans le Nil, le Tigre, l’Euphrate, le Jourdain, où l’on perçoit un Yahvé manichéen, cruel et jaloux : nous a-t-il fait à son image où l’avons-nous plutôt fait à la nôtre ?
Il est impossible de ne pas souligner les similitudes entre l’Ancien Testament et notre monde actuel où se perpétuent des conflits au nom d’un Dieu unique sensé être l’alpha et l’oméga de l’humanité.
Et Luezior de conclure : ce qui est rassurant, c’est la présence, dans le Nouveau Testament, d’un rebelle d’un nouveau genre, incarnation du pardon, et de l’amour : le Nazaréen Jésus Christ.
L’Ancien Testament, déluge de violence est un recueil puissant, qui ne peut laisser personne indifférent : il atteste que nous ne sommes toujours que le refleurissement de nos cendres aussi bien dans la barbarie que dans l’amour.
Réginald Gaillard, Hospitalité des gouffres, préface de Jean-Yves Masson, éditions Ad Solem, 17 euros, 130 pages, 2020.
Le titre choisi par le poète Réginald Gaillard pour son dernier recueil, Hospitalité des gouffres, m’évoque une toile de Roberto Mangú intitulée El Dorado. Cette toile montre une figure colossale cerclée d’obscurité, assise sur un gros cube excrémentiel, figure dont le visage emprunte à la mort sa tête, et qui se tourne vers le spectateur du tableau. Le dos de ce colosse se couvre d’or à mesure qu’il conquiert par l’esprit les terres intérieures dont il est l’image. Qui contemple ce colosse contemple sa propre possibilité de trouver l’Eldorado intérieur.
Aussi les gouffres en tous genres imposés par notre condition humaine ainsi que par les affres de la société actuelle peuvent-ils, s’ils sont vécus comme des épreuves, cesser d’être des épreuves pour se muer en une danse de vie. Ils contiennent, nous dit le poète, une dimension hospitalière dominant leurs caractères de gouffre.
Cinq parties forment ce livre, comme une main quintessentielle : Kinderszenen (scènes d’enfance), Acedia, Dies Irae, Effata et Eléments épars pour une poétique. Le poète évoque la déréliction civilisationnelle avec sa mémoire en ruine et son identité volontairement divisée. Mais par le poème, le poète peut faire « chœur ». Pour lui-même et celui qui le lit évidemment. Mais pour lui-même avec sa part indicible. Le poète convoque par exemple l’image de l’hostie, symbole de l’unité du corps divin en nous-mêmes, hostie jetée dans la boue. Le poème devient alors un espace de lien immédiat entre le réel et la réalité, appelant l’innocence de l’enfance comme énergie constructrice.
La partie Acedia rassemble des poèmes dans la continuité de ces scènes d’enfance : un ivrogne est mis en terre par ses amis, une barque est le corps appelé au salut par le prodige de l’alphabet phœnix, l’énergie du désespoir s’érige face aux « politiques faméliques/et la faim des marchands » qui entament l’enthousiasme et la joie de vivre en instillant l’ennui et l’indifférence que le poème conjure. Il y a la nuit « veule » accouchant, douce-amère, du « matin rose » comme un clin d’œil à l’Homère fondateur mais ici avec les « doigts amputés ». Le dernier poème Ce qui fut n’a plus de cette Acedia en signe l’apothéose par laquelle la conscience du poète apporte soin.
Si le poète veut s’ « enfoncer vivant dans la terre de l’aube », si « rien jamais n’entravera/le mouvement intérieur », force est de prendre son poème très au sérieux comme un manifeste de vraie vie au sein du chaos contemporain.
Le préfacier de ce beau recueil, Jean-Yves Masson, nous éclaire : « le geste qu’est la poésie a pour vocation d’être un geste qui guérit l’âme malade, « ouvre » l’être à l’écoute du monde et le fait entrer en possession de sa propre parole. »
Car Effata est une parole prononcée par le Christ. Elle signifie « ouvre-toi ». Le Christ la prononce pour guérir un homme aveugle et sourd. Les poèmes de Réginald Gaillard se placent humblement dans la fréquence de l’ouverture de l’être à la parole du dieu que nous portons en nous. Et ce pour dominer ce que nous voyons d’abord comme les gouffres d’une société inique, d’abord comme les abysses de notre condition avec son cortège de souffrance, d’angoisse et de mort, mais qui contient en ses profondeurs « un arbre de vie dont j’ouvrirai les fruits. »
Ces poèmes de Réginald Gaillard sont ceux d’un homme habité par un idéal que chaque vers réalise avec patience et sérénité. Ce feu, pour fruit d’accomplissement, sait qu’il ne doit pas faire l’économie des chemins d’obscurité. Ce n’est pas rien par temps de relativisme imposé. C’est même le plus grand soin.