Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacques GUIGOU, Sans mal littoral , L’Harmattan, septembre 2022, 60 pages, 10€


L’universalité de la torture le prouve : on fait violemment avouer ceux qui nous semblent seuls à savoir quelque chose d’intéressant. Mais d’un poète qui, en sens inverse, avoue toute sa vie quelque chose qui paraît plutôt indifférer les autres, et qui insisterait pour qu’un lecteur lui explique, du dehors, ce qu’il peut bien être seul à savoir – et dont lui-même (le poète) ne devine que le trouble associé, l’amère et pourtant jubilatoire insistance, l’effet sur lui de ce qui l’accompagne, à son insu, depuis à peu près toujours, de ce poète (né en 1941), donc, hanté par ce qu’il a affronté sans jamais l’avoir vu en face, que dire ?…

« Toute surface abolie

bleus et blancs inédits

ouvrent l’instant de mer

la mer

son lent tempo du petit matin

cette certitude qui vient

cette sérénité plein jour

plein jour sans écaille

plein jour aileron

plein jour    plein jour » (p.16)

  … Qu’il est vieux, qu’il est seul, qu’il arpente sans mot dire quelques kilomètres carrés de la côte languedocienne, qu’il n’y attend personne (en tout cas, pas un quelqu’un qui serait déjà formé), mais qu’il se sent lui-même comme « attendu » par quelques micro-milieux qu’il traverse, par ses biotopes favoris, par les « éléments » constituant les canaux, les dunes, les arbustes, les filets (de pêcheurs), les lagunes et les pluies, qu’il croise ou pénètre.

« faire corps

avec la peur du scarabée

sur le versant sombre de la dune

faire corps

avec le sort des chardons bleus

dévoués à l’emprise du sable

faire corps

avec le double de la dune

deviné dans ces deux nuages dos à dos » (p.47)

Et ce n’est pas un délirant, pas un manieur de providences, pas même un fan de hasards, mais c’est bien ça qu’il fait : il y va, il se rend à certains endroits (en certaines heures, saisons et circonstances, sans doute) pour savoir si, oui ou non, il y avait, justement, « rendez-vous ». Encore une fois, ni paranoïa, ni mythomanie, ni animisme (c’est un savant politiste et sociologue, un universitaire, un tout à fait rationnel sur lui !) dans cette constante et simple interrogation – qu’il mène et qui le mène partout : « Me voudra-t-on quelque chose ici ? ».

« Venus

sans y être tenus

tiraillés

entre tourments et extases

leurs faces lissées par

les rafales

leurs pas guidés par

l’appel de l’instant » (p.42)

 Il vient voir ce que ça donne d’être arrivé où il est. C’est un touriste (un marcheur d’agrément, un visiteur à pied), mais ontologique, mais de micro-déplacements, mais perplexe et scrupuleux. C’est un collectionneur (en tout cas un collecteur) de présences personnelles. Et, à ce titre, avec les décennies qui roulent, passent et, une à une s’écartent, que sait-il, qu’en a-t-il appris ?

« Éveillé

avec le regard du fond

l’homme avance

parmi les choses du bord de mer

choses semblables et choses étranges

accompagné

par l’escorte des mouettes

il rejoint ce lieu crucial

où la mer sacrifie son sel pour les salins » (p.57)

 Une certitude : partout où il va, il se met – littéralement – à la place de l’endroit. Par exemple, ce « littoral »; ce promeneur baroque semble spontanément et résolument renverser les rôles de l’immense rivage, et demander : qu’est un littoral, pour la mer ? Pourrait-elle y saisir son littoral ? S’y sent-elle, de quelque façon, débarquer ? Y a-t-il là pour elle côte – et côte flottante ?! Le « litus » latin (dont vient litoranus, et notre littoral) est mot d’étymologie obscure, mais si, comme Jacques Guigou, on prend la place de la mer, alors le participe passé « litus » (de lino-linere = étaler, couvrir) prend tout son sens. Le littoral devient ce que la mer, périodiquement, recouvre, barbouille, c’est à dire à la fois souille et efface. Il est son impossible, et inévitable flanc à elle (comme on dit flanc de colline, mais fluctuant), la côte thoracique du va-et-vient de sa respiration. C’est elle, la touriste de ses courants, le flanc de ses houles, la dévaleuse de ses rives.

 Et pour elle, quel mal y-a-t-il ? En son fond, bien sûr, elle est blessée de plastiques, de surpêche, des eaux usées de notre Éden industriel; mais là, sur le rivage où la mer enflée avance – avançant, non parce qu’on le lui dit, mais parce qu’elle gonfle selon les conséquences de ce que notre raison technoscientifique s’est depuis un bon siècle dit à elle-même, elle est exactement sans mal littoral !

« Sans mal

ce littoral et sa bonne nécessité

sans mal

ces sables ensemençant

sans mal

l’éphémère substance de la mer

sans mal

l’observance de cette lumière

sans mal

ces fleurs du tamaris d’été

validées par le vent » (p.28)

Voilà donc ce que notre incessant promeneur est venu demander au bord mouvant et frémissant, de mer : le secret de l’absence en celui-ci du mal, car si les eaux littorales ne connaissent que la bonne nécessité, nous en connaissons toutes les autres (les contraintes fâcheuses, arbitraires, vaines, conflictuelles, contradictoires); si en elles matière et lumière se respectent (observance) l’une l’autre, et ne s’entre-répondent (ensemencement) qu’en juste mesure, nous violentons ce qui nous fait vivre et mourons de nous violenter; si le littoral ne retient que des fleurs de tamaris validées par le vent (c’est à dire à la fois brassées, fécondées et sauvées par lui),  nos produits ne trouvent rien hors d’eux qui les recycle ou les justifie. C’est que nous, à l’inverse, jouissons mal – de ne pas savoir désirer, et désirons mal – de ne devoir que jouir. Alors que pour la nature littorale, toujours :

« Ici

à même ces sables irréfutables

tu sais maintenant

que     pour la mer

désir et jouissance

ne font qu’un » (p.29)

Sombre, c’est vrai, est ici la leçon de présence, mais la beauté du crépuscule n’est, pour la beauté elle-même, qu’une aube de plus; littoral avec bien.

©Marc Wetzel

Carnet d’inspirations, le fil, le trait, le dessin.

Par Marc Wetzel

Une exposition dans la garrigue (Carnet d’inspirationsle fil, le trait, le dessin) languedocienne. Lisa CRESPY, commissaire d’exposition  (06 avril-27 novembre 2022)


 Aux Matelles, beau petit village médiéval du Nord de Montpellier, plus précisément à la Maison des Consuls (dont l’expo permanente propose une collection archéologique remarquable du Néolithique local), huit plasticiens réunis, avec bonheur, dans une exposition accueillante et accessible (la 9eme pièce est un confortable atelier pour enfants, pouvant y croquer et placarder tout ce que leur aura inspiré la visite !). Ici, l’art se montre paisiblement (sans provocation ni surenchère, mais avec d’autant plus d’ardeur) et humblement (chaque artiste se contente de ses propres quatre murs, et présente – sans garde-fous ni mode d’emploi autoritaire – quelques oeuvres au jugement des regards). 

   « Exposition » garde ici son sens littéraire ou musical de partie introductive d’un texte ou d’un morceau : à elle l’initiative de la présence graphique, à nous – spectateurs – la suite (pensante) à lui donner ! Et puis, présenter huit artistes ensemble, c’est égaliser leurs chances (de nous enchanter, instruire et interpeller), et rendre chacun d’eux garant (sans s’en prétendre juge) d’un sérieux partagé, d’une noblesse de cohabitation, comme huit petits laboratoires, à la fois distincts et s’ouvrant les uns sur les autres, proposant leurs sortes d’étals de contemplation, dans un marché (couvert) de rêveries bien agencées.

   Il y a un véritable air de famille entre ces artistes, pas nécessairement rêveurs eux-mêmes, mais tous induisant, permettant, forgeant des rêveries, des mondes justement « pour voir », des désirs à librement essayer comme des gants ou des souliers spectraux, d’irréelles retraites proposant mues possibles, gratuites, gracieuses – et cela réussit parce que, huit fois, ces somnolentes cachettes, d’espace en espace, nous mobilisent et nous réveillent. Parce que l’unité de l’exposition (telle que son sous-titre général « le fil, le trait, le dessin » l’indique) est effective, proposant comme autant de versions, de tentatives cousines de transcription d’une même question, qui serait : un tel travail sur les formes nous rend-il, ainsi assemblé, capables de nous parler plus librement à nous-même et de nous penser plus généreusement les uns les autres ? Et la réponse a tout l’air d’être oui.

   Les trois mots du sous-titre, bien sûr, sont choisis pour se compléter (le dessin est d’abord l’art du trait, et le fil de la main), et chaque artiste, à sa façon, confirme que tout dessin est concret (même épuré ou schématique, un dessin est pris dans la présence, il est fait des marques mêmes qu’il donne), tout dessin est délibéré ( tout contour trace le but de mieux voir, et une forme par hasard entrevue dans un nuage, une tache ou une fissure n’y est « dessinée » que selon nous), et, enfin, tout dessin est intelligent (il donne à lire ses lignes, mais surtout à comprendre et saisir entre les lignes, faisant discerner ce à quoi il fait prendre tournure). Ce dernier aspect est essentiel : la netteté de ses traits de présence justifie qu’en « se dessinant », la chose représentée vienne par là-même se préciser : l’indistinction complète d’un dessin le supprime, comme noyant dans l’objet-fouillis qu’il devient le projet de présence qu’il vient articuler. Même une caricature doit donner l’intelligence de la bêtise qu’elle signale.

   Et ce monde dessiné se montre, presque exclusivement, par « fils » et par « traits ». Le fil qui ici sert à étirer, grandir, faire croître; là à guider, orienter ou conduire; là encore à nouer; à tirer; à faire se succéder des états, ou des idées. 

  Et le trait surtout, merveilleusement illustré, incarné par ces oeuvres variées, mais toutes montrant qu’il n’y a pas de trait neutre, pas de trait isolé, pas de trait anonyme : tous  les traits, apprend-on comme physiquement en ce lieu, sont des marques à la fois motrices et sensitives, qui dosent les espaces dont il y a besoin, qui caractérisent les formes qu’ils brossent, qui lancent les aspects qu’ils soulignent ou accentuent (et même ceux qu’ils effacent ou annulent !); traits qui sont simultanément traits du visage, du caractère, de plume, d’esprit, d’union ! Traits qui sont la gymnastique de l’expressivité, la logistique de la solidarité, l’hygiène de la vivacité : même les artistes ici semblant plus coloristes que traceurs dessinent littéralement des gestes de vie !

Abdelkader Benchamma

   Abdelkader Benchamma, qui est comme secrétaire, sténographe-sismographe des gestes d’organisation de la nature, ou qui, pertinent lecteur d’elle, gribouillerait rythmiquement dans les marges de son livre. Tout en noir et blanc, trait par trait, faisant ainsi ressortir exclusivement la manière dont se tissent et établissent les choses naturelles (la couleur est extérieure à ça, elle est seulement la manière dont pour les yeux la lumière vient chimiquement habiter la surface des choses une fois faites)

Laure Boin

      Ainsi Laure Boin, dont le dessin semble montrer la manière même dont la Nature nous voit : son oeil voit tout, surtout ce qui tente de se cacher d’elle. Et, justement, quand on se cache en retour trop, on ne peut plus rien voir. Le fil de la présence est ténu, et il y a comme une maturité alternée des regards et des choses, et un devoir de muer en elles pour durer. De très énigmatiques mues de cigales en effet, suspendues en lustre, semblent nous encourager à nous éclairer enfin à nos propres métamorphoses. Il faut comme mourir à soi pour en comprendre quelque chose, comme la cigale peut attendre quinze ans sous terre de pouvoir vivre quelques semaines à la lumière; c’est comme si elle voulait bien mourir d’abord pour advenir ensuite, brièvement et authentiquement, à la juste lumière. 

Chloé Dugit-Gros

    Ainsi Chloé Dugit-Gros qui enfile ses traits de laine dans son canevas de fils de coton avec une sorte de pistolet à bourres. Ce geste de « tufter » la laine inscrit sur son tapis des images de bribes archéologiques (aiguilles d’os, grattoirs, lamelles) avec, ici, un trait … d’humour : prendre au sérieux des vestiges ne fait pas oublier la banalité de tout ce qui aura vécu !

Pablo Garcia

   Ainsi Pablo Garcia, qui, lui, ne garde des lieux que les flashes de couleurs qui l’ont attiré en eux, et les leur renvoie, comme si un volcan crachait directement des nuages. Mais là encore, fils veillent et traits travaillent : l’oeuvre d’art fait s’envoler ton regard, mais attention qu’il ne reste pas collé au plafond !

Chourouk Hriech

  Ainsi Chourouk Hriech, qui semble chercher les fils du marionnettiste des choses et des événements : y a-t-il des endroits d’elle où la nature se concentre pour de là se construire ailleurs et s’étaler partout ? Archive-t-elle quelque part ses propres plans de construction, la mémoire de son tracé ? 

Ganaëlle Maury

  Ganaëlle Maury, comme Benchamma et Boin, montre la Nature en noir et blanc, pour mettre en lignes sa croissance, qu’une fois lancées on ne peut pas plus effacer qu’elle ! Il n’y a pas de remords possible d’un buissonnement : pas de gomme à cheveux ou à lianes ! On entre ici dans une pure forêt de traits, que Tarzan casserait en s’y agrippant, et se dissoudrait de traverser.

Floriane Saint-Sébastien

   Floriane Saint-Sébastien est à part, car elle paraît ne raconter que des couleurs et jouer à l’enfance de son art propre. Mais des traits courent (jusque sur les murs, mais dans les images mêmes), très adultes et équivoques comme de la nostalgie barbelée, et des sortes de marges de régression, ou de fils d’Ariane qu’on dirait offerts au Minotaure … 

  

Charles Serruya

Charles Serruya enfin, dont l’oeuvre accueille à l’entrée le visiteur, et qui, avec son fil de fer, semble dessiner, directement en trois dimensions, un globe là-haut, ballon transparent ou planète vidée : vivrions-nous en apesanteur à la surface de nous-mêmes ? Avons-nous fait de Gaïa un jouet géant et surmené sur lequel, comme dirait Bruno Latour, nous ne sommes même plus fichus d’atterrir ?

    Et puis ce titre d’exposition, « Carnet d’inspirations », qui tient ce qu’il promet. On imagine un unique souffle créateur, se laissant plier (et comme couper, puis numéroter) en huit, et feuilletable à loisir et bénévolement, de pièce en pièce, permettant de repartir avec, en poche, quelques possibles et nouveaux éléments de destin qui nous feront, si l’on a bien observé, carnet inspirant, oui, doux et durable.    

© Marc Wetzel

Olivier Barbarant, Séculaires, poèmes, NRF-Gallimard, 130 pages

Une chronique de Xavier Bordes

Olivier Barbarant, SÉCULAIRES,  Poèmes, NRF – Gallimard, 130p. 


D’Olivier Barbarant, on a pu lire chez Gallimard (hors ses forts recueils édités par Champvallon) les Odes dérisoires et autres poèmes, une anthologie publiée en 2015 dans la petite collection poésie. Ce poète attire l’attention par une caractéristique singulière. Que pour moi résumerait de façon percutante ce haïku en métrique française 6/8/6 (le haïku japonais, c’est 5/7/5) intitulé « Écriture » (p.46) :

                                              Du bout de son groin d’or

                                              Le stylo cherche dans la neige

                                              Une lumière noire                       

On dirait en effet qu’à l’inverse de beaucoup de poètes qui partent de la matière, obscure, constituée de lumière minérale intra-atomique mettons, pour des élans qui dévoileraient quelque intime, invisible architecture cosmique, Olivier Barbarant tente constamment d’atteindre avec les mots un univers matériel qui se dérobe. Il part de l’esprit pour tenter d’approcher la réalité de la matière, par un processus assez voisin du scientifique cherchant à vérifier une hypothèse en l’expérimentant sur l’univers matériel dont il voudrait rendre compte. Mais non pas un univers matériel « mort », sec, à l’exemple de la « craie de l’école », mais une matière organique, charnelle, vivante, qui puisse orienter notre façon de nous construire, grâce au détail des mots qui « donnent à voir » (Éluard), un monde qui ait une âme, entendons une « anima » au sens latin, un élan vital collectif à détecter à travers le palpable, le concret. En ce sens, le poète s’obsède de ce que j’appellerais le matériau vivant, cela qui recèle le mystère grâce auquel les êtres humains « font monde » à travers leur relation à ce qui est ; confèrent à ce qui est une existence qui se voudrait physique. Ainsi écrit-il (p.51) : 

          Mettons que je crie, que j’écris toujours comme à la craie pour tenter de retrouver, 

          dans celle des mots, la chair des choses.

Une démarche au cours de laquelle le langage poétique implicitement enregistre les indices d’un conflit entre le subjectif et l’objectif. Le paradoxe étant que plus ses mots visent à l’objectivisation du subjectif – retrouver la chair des choses -, plus la subjectivité du poète se reflète dans l’énoncé de son poème ! Plus la réalité dite apparaît fugace, plus dans les mots elle s’éternise. Désormais « séculaire », du conflit surgit alors une beauté insolite, qui ne se refuse rien (surtout pas ce que communément l’on jugerait apoétique) et dont les formules auréolent tel trait qui hypnotise (p.13):  

         […]À ce moment je ne vois plus qu’un détail

              Sous chaque aisselle révélée un bouquet de poils noirs qui retient le regard

              Avec ce mélange de gêne et d’insistance cependant par quoi l’on se sent fasciné   

              Cette tache animale faisant d’un coup passer la parfaite peinture dans le monde                                

                                                                                                                               [des corps

              Comme le rêve dans la vraie vie

Cette dernière phrase étant typique de la quête de réalité d’un poète qui en quelque manière se sent comme en déficit de réel, et convoque le langage-en-poème pour y remédier, pour que son image peinte au miroir de la conscience rêveuse gagne en épaisseur concrète, en présence. Par ce même besoin de réaliser, le personnage de la compagne aimée passe de l’irréelle aisance de la beauté subjective à la réalité objective, rude, consommatrice d’énergie, à quoi les années peu à peu nous acculent (p.26) :

Dans les rues à mon bras je soutiens une beauté si évidente

                   que nul ne comprend vraiment

            comment la fraîcheur du teint l’éclat des yeux clairs s’allient

                   à cette fatigue

            et avec toi je fais semblant d’en rire

            Nous marchons tous deux dans le parc à deux pas de notre maison

            en avril tout y explose couleurs et bourgeons

            Tandis que nous passons naissent les apparences[…]

Il y a quelque chose en effet d’une beauté tragique dans cet effort d’assigner à la poésie la tâche de « s’encrer » dans une réalité qui semble évanescente, qui se dérobe dans sa substance profonde, sa texture concrète, je dirais presque : sa vérité. On en viendrait presque à parler de matérialisme métaphysique !

C’est ce qu’on voit également à l’oeuvre dans le lucide « Portrait à l’eau » qu’Olivier Barbarant fait de lui-même. Cette sensation d’un « moi » fluide, insuffisamment réel, qui cherche à travers la langue, à travers « la fruition du langage »(p. 51), sa transmutation en être de fermeté matérielle, que chaque sensation énoncée confirmerait, s’y montre clairement. Témoins, ces quelques extraits (pp.34 & suiv.) :

                  Je suis parfois comme la pluie

                  Parfois comme l’ombre maigre que rogne midi au seuil des maisons[…] 

            […]Immobile parfois je me crois comme lui [le jardin] tout parcouru d’oiseaux                   

           […]Et j’ai plus souvent semblance d’averse

          […]De tout cela j’avoue rien ne tient bien longtemps

          […]Tout passe et glisse   

                J’ai le coeur fait de flaques

                De l’une à l’autre le pied sautant[…]      

                Si bien qu’on se demande d’un jour à l’autre comment   

                       [composer quelque chose comme un  visage    

                Quand on n’est que variété

                Avec l’effroi que suscite toute photographie

                Vous présentant tantôt l’oeil mort et l’air inepte du poisson                                                 

                      [sorti de l’eau par la cruauté d’une ligne     

                Tantôt une façon d’herbe agitée heureuse et verte sous le vent 

                Quelquefois une silhouette d’enfant

                Et d’autres fois un court vieillard strié de rides et de rires

                En se disant qu’il est injuste d’avoir la tête de Voltaire quand

                      [on se prenait pour Rousseau

                Ne croyez pas d’ailleurs que le temps passant offre quelque     

                      [avantage                                                                                                                          

          […]Si bien qu’on accepte ce tohu-bohu qu’on finit par l’appeler

               Moi

               Comme tout le monde

               En s’en plaignant mais en priant

              Tout bas pour qu’il ne cesse pas

Dans un texte définitif, Le goût de la craie, (p.47) avec quelques pages denses de récapitulation, le poète dévoile tout son attrait pour le davantage de cristallisation qu’offre à sa vie ce qu’il écrit, par la vertu propre du langage. Le livre s’ouvre ensuite sur une seconde section, qui se présente comme une anthologie au cours de laquelle des fragments de cette cristallisation, mise en pratique année après année, de 1981 jusqu’en 2019, sont prélevés dans des énoncés les moins lyriques possible. S’y trouvent remédités les visions, les croyances et les espoirs de la jeunesse, jusqu’à la borne miliaire du « millénaire »… Autant de poèmes brefs, jetés comme des galets qui ricochent d’année en années sur l’éphanie du fleuve temporel, et jalonnent ces dix-huit années de pierres blanches ou noires. L’image de ces concrétions, de ce cri à chair de craie j’emprunte la formule même à Olivier Barbarant – se résumerait entre autre dans des vers qui me serviront ici de conclusion à ce livre de poèmes difficiles à oublier :

                                      […]C’était comme si chaque pierre était un sable cristallisé

                                            un morceau du pays mêlé à l’intime mémoire[…]

En tant que lecteur, j’ai beaucoup apprécié de jouer les Petit Poucet, en remontant la piste semée derrière-lui par ce poète singulier.

                                                                                        ©Xavier Bordes – Paris, 7/10/2022

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€


Allô Place Beauveau du journaliste et documentaliste David Dufresne recense depuis novembre 2018 toutes les violences d’état commises par la police lors des manifestations des Gilets jaunes. 

Les armes incriminées sont :

  • La grenade lacrymogène instantanée GLI F4 responsable des mutilations dont il est question dans le livre.
  • Le lanceur de balles de défense LBD40
  • La grenade de désencerclement GMD

Il y a eu 992 signalements, 4 décès, 353 blessures à la tête, 30 éborgnés, 6 mains arrachées.

La France est le seul pays d’Europe à utiliser ce type d’armement sur sa population. Ces armes de guerre provoquent de sévères lésions pourtant le ministère de l’intérieur a renouvelé son stock en passant une nouvelle commande massive de ces armes.

« Cinq mains coupées » n’est pas un livre ordinaire d’abord parce qu’aucune des phrases n’a été écrites par l’auteur. Sophie Divry a recueilli les témoignages des cinq personnes qui ont eu la main arrachée lors des manifestations des gilets jaunes. Elle a repris mot pour mot, phrase après phrase ne modifiant que la ponctuation et la juxtaposition des propos. Le texte obtenu respecte ainsi aussi bien l’intégrité du témoignage que celle de la personne. On s’écarte du voyeurisme, de la dramatisation ou au contraire de la banalisation opérée par les « grands » médias. Les victimes parlent en choeur, on devine que ce qui a bouleversé leur vie aurait pu arrivé à chacun d’entre nous. 

Les histoires racontées dans ce livre se ressemblent, des Français un jour décident de sortir de chez eux, de se joindre au mouvement de contestation qui dénonce les difficultés que rencontrent de plus en plus de gens à vivre correctement et dignement de leur salaire. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Beaucoup aussi se sentent concernés par la situation écologique de la planète et exigent de nos gouvernants qu’ils prennent les mesures politiques nécessaires. 

Un jour leur vie bascule et ne sera plus jamais la même. 

Les souffrances sont multiples et diverses. Les blessures sont graves et conduisent toutes à l’amputation de la main droite . La plupart des victimes ignorait totalement ce qu’était une grenade de désencerclement, n’avait pas d’expérience violente en manifestation. Aucune n’a ramassé la grenade en vue de la relancer vers les forces de l’ordre, comme cela a été affirmé par les forces de l’ordre et le ministre de l’intérieur de l’époque. Toutes les victimes se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Aucune n’était violente ou susceptible de commettre une violence. L’usage de la force s’est abattue sur ces personnes d’une manière totalement disproportionnée.

Pourtant pour les cinq personnes qui ont perdu leur main et pour leur famille, l’incompréhension ne se transforme jamais en haine revancharde. Les questions sont nombreuses et restent sans réponse. Pourquoi une telle violence a-t-elle été utilisée contre eux?  Qu’avaient-ils fait pour mériter un tel traitement aussi violent et arbitraire? La police n’est-elle pas censée protéger la population même quand elle manifeste? 

« Cinq mains coupées », ce titre me fait tristement penser aux châtiments divers et multiples infligés à une population qu’on veut réprimer et asservir. La punition la plus courante du système répressif brutal et sauvage mis en place par l’administration belge au Congo était justement de couper la main à ceux qu’on réduisait à l’esclavage et qui osaient se rebeller. Ce châtiment est malheureusement encore utilisé par les dictatures et les régimes sanguinaires. On devine le message que le gouvernement veut envoyer à la population: S’opposer au régime est un crime. Que ou qui cherche-t-on à protéger? A-t-on encore l’opportunité de manifester ou de se mettre en grève sans risquer une répression brutale et sauvage de la part de ceux qui sont censés nous protéger?

Heureusement, le livre de Sophie Divry n’est pas un pamphlet et se garde soigneusement de sombrer dans la mise en garde politique. Ce qu’on entend ce sont des êtres humains, celle qui répercute ces voix est une personne sensible et sans apriori. Il est tout simplement nécessaire d’entendre ceux et celles qui sont blessés dans leur chair sans les juger, sans les condamner. 

Ce livre comme bien d’autres m’interpelle sur la notion de liberté, ce qu’elle implique, ce qu’elle réclame et revendique. Naturellement, cette notion se travaille, se réfléchit. On la nourrit aussi par l’expérience, la vigilance personnelle à l’égard des autres, de tous les autres.

©Lieven Callant

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 

Une chronique de Marc Wetzel

aquarelle de Jacques Bibonne, « Le front contre la vitre » 13×20 cm (2021) 

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 


« Quand l’espèce était moins étendue, moins omniprésente

il devait y avoir du repos dans cette idée :

finir à même la terre avec toutes choses

et les os des oiseaux comme flûtes enfouies.

N’est-ce pas cette idée, sur l’herbe, qui revient

quand on est allongé et qu’on acquiesce

– étourdiment peut-être – à tous les parfums de la terre

à la musique mystérieuse de la terre

– pas seulement dans les arbres avec le vent

mais où elle est aussi odeurs, choses non dites à jamais ? » (p.75)

   « Les pas » du titre, oui. Chaque poème est ici comme une courte marche, – qui dit beaucoup le monde, et très peu « je » -, qu’on ferait autour d’un état de choses (un goûter, un plongeoir temporel, la promiscuité urbaine des bruits, une vague assurant en même temps roulis et tangage, des vieux chats qui n’envient pas notre longévité, des uniformes muets, dans un placard, qu’on n’ose tuer que par pulvérulence …) et qui fait penser à une courte balade circulaire dans une salle d’attente, où l’on a la chance d’être seul, et la malchance d’attendre un verdict ou un geste chirurgical peu amènes. 

   Ces pas sont lents, toujours. Ils prennent le temps de s’examiner eux-mêmes, ils bavardent (intérieurement) avec les pas voisins, ils enquêtent sur les constants dysfonctionnements qu’ils croisent (sans dresser jamais la moindre contravention), ils font des constats de conduite des gens et des choses, comme si un chroniqueur de la présence notait, par provision, des attitudes à archiver, moins pour lui (le temps lui est neurologiquement compté, et le mur d’horizon se fripe déjà comme un carton noirci) que pour nous. C’est un homme qui, à voix basse, les yeux malicieux mais baissés, nous chante sans arrêt quelque chose comme « Que diriez-vous de …  » ? Que dirions-nous d’hésiter davantage ? Que dirions-nous de laisser meilleur loisir à l’avenir de se former ? Que diriez-vous de repermettre aux animaux, comme vous y contraignaient les hivers désertés de jadis, de vivre et mourir alors tranquilles ? Que diriez-vous de soudain moins respecter votre propre jungle ? De deviner l’effigie réelle sur la piécette de votre âme ? De ne pas profiter de vos échecs pour faire reculer la lumière ? On est là, on lit, et quelqu’un est déjà passé derrière nos yeux, et nous montre combien on voyait peu, mal, flou ou pour rien. Un poète, lui, sait comment les oiseaux se servent de leurs yeux, et (puisqu’ils ne voient que saisonnièrement le monde, et la part de monde qui s’ouvre, non à eux, mais devant eux, y déchiffrant la mêlée de leurs prochaines ressources et la dissipation des derniers obstacles, car ils sentent large), comme ici, en février, où ils ont, eux, le proche printemps déjà sous les pattes et derrière la voix :   

« Ils avancent comme un choeur

ils avancent quand nous ne voyons pas encore

le printemps naître entre les branches nues

eux dans le froid et la brume lisent un grand livre

et, frissonnant peut-être, ils chantent, les oiseaux

les camions frôlent l’arbre où ils s’assemblent

un carcan de fer et de béton semble les retenir

avec ces passants qui ne lèvent pas la tête et se hâtent

eux s’en tiennent à leur lecture, de tout leur corps

chantent le soleil voilé, la vie humiliée » (p.65) 

  C’est à la fois un penseur et un poète, parce qu’il est un esprit qui à la fois se sert de son âme et la sert en retour. Par exemple, sa naissante surdité (p.67) : le clavier répond moins, à proportion, sous ses doigts – c’est ce que son âme murmure; et en même temps voilà que son esprit se compare lui-même à un piano  inaccessible, un rivage hérissé d’accidents, à une sorte de « stèle » portuaire auprès de laquelle il ne peut plus faire relâche :

« Comme un piano autour duquel il aurait tourné longtemps

lui, rêvant à la musique, l’oubliant en parlant

quand il est pris de vin, et les touches ne bougent pas

mais un piano n’est pas seulement la stèle de la musique

– qu’il puisse l’être suffit, il le regarde

comme on croise au large d’un cap rocheux, sans une baie où aborder

les touches volent et se taisent, un jour

la membrane se déchirera, il entendra » 

 ou lorsqu’il constate sa fatigue, l’usure de s’être efforcé, la moins-value du travail sur soi, l’épuisement de l’envie même de puiser, l’asthénie comme il l’appelle (c’est plutôt elle qui semble savoir l’appeler par ce vrai nom !) : son âme sent que « ses jambes sont lourdes », et demande où de telles jambes pourront bien le « mener », mais aussitôt son esprit s’est demandé (dans la foulée, si l’on ose dire) ce qui (quel chemin, quelle vitesse, quel consentement ?) les a elles-mêmes menées à cette lourdeur ? Il revient systématiquement au mal dont il partait, et rapporte loyalement à la plaie l’histoire même de sa blessure :

« La tristesse est dans les jambes aussi, dans la main

quelle décrépitude dès le début, curieux

tout de même cette fatigue primordiale, cette fatigue

juvénile en quelque sorte, de quelle course venue

de quel décret ? lui ne sait pas

il regarde le jour monter dans les vitres

il regarde la lumière, il ne sent

que ses jambes lourdes – où le mèneront-elles ? » (p.66)

   ou, même (avec l’admirable honnêteté de ceux qui ne voient que ce qu’ils font voir) lorsqu’il refond sa montante impuissance (ou peut-être même son indifférence sexuelle) dans l’épopée collective, ondulante, planétaire, anonyme, extérieure,  de la libido terrestre :

« Ce matin, toute nue, une jeune femme ouvrait ses volets

son corps svelte se pencha un instant, tout uniment doré

le poids des seins aigus les entraînant

dans l’air frais, sur la rue et ses bruits.

Brève apparition, comme si la Terre

montrait à la fenêtre son sexe ocre et toujours juvénile » (p.71) 

   C’est un poète qu’on n’admire pourtant qu’avec quelque chose de l’ordre de la compassion : peut-être a-t-il limité sa propre force créatrice parce qu’il respectait trop la puissance (de consistance et de lumière) de la Nature. Il hésite à empiéter, dans un combat qui ne lui a pas clairement révélé son rôle. Il a étonnamment scrupule à faire quelque chose de ce monde dont il se sait mystérieusement fait, comme l’indique (p.78) cette si étrange confidence d’un tailleur de pierre : « Quelle idée/ vouloir faire quelque chose de ça ! Quand c’est ça/ qui me fait !« . Il se sent figurer lui-même sur le mode d’emploi du Tout, mais dans un idiome indéchiffrable. Il laisse par exemple l’exclusivité de toute activité d’altitude aux hirondelles :

« très haut les hirondelles ont des cris excités

comme si elles devaient déménager le ciel » (p.82) 

   Même son ardeur religieuse semble se voiler du sentiment d’avoir une lumière de retard sur ce qu’il regarde, alors qu’au même moment une immense concrète lucidité lui fait deviner (comme devant un bas-relief, dans un musée propret, p.83) que ce qui fait défaut à la perfection est … la santé de l’érosion !

« – ne vous manquait peut-être que cela :

les gouttes sur vos boucles, la détérioration

subtile, irrémédiable, de l’air, de la pluie » 

   Cette ré-édition, si judicieuse et féconde, d’une oeuvre parue en 1984 (Paul de Roux avait 47 ans, avant une « horrible » fin de vie) montre une « course » de vie d’une rare pudeur (comme si toute révélation n’était complète qu’en celui sachant n’y pas répondre),  d’une dérangeante franchise (comme dans l’amer constat que nous nous occupons volontiers de ce qu’il manque d’âme et de sens à ceux qui ont pourtant tout, mais passons au large de ceux qui ne se sont plus rien !)

« … dans l’épouvante des odeurs d’huile qui brûle

un misérable se détache d’un porche, nous nous croisons

nous nous regardons hargneusement peut-être » (p.32)

 mais d’une tendre et contagieuse intuition (les moments de grâce y sont, même dans l’échec ou la catastrophe, ceux où l’univers vient accompagner la minute de conversion de celui  qui le considérait) :

« Plus bas que la parole

et sous les faits et gestes

en toute utilité, toute nécessité

un champ d’étoiles ressuscitées

reçoit celui qui tombe et passe

au travers du plancher » (p.33)

  Comment ne pas plaindre et admirer tout à la fois celui qui voit et comprend, comme Rilke, Follain ou de Roux, que nos objets, et les choses mêmes, se détournent à raison de nous, vont vers leurs durées étrangères et leurs sites de vie changée, redeviennent tout autrement disponibles au monde dès que se relâche d’eux notre unilatérale attention ? La médiocrité ne sait pas quoi faire du mystère; lui, a su.

« Les chaises, sur la terrasse, dans la nuit

au seul bruit de la rivière, des arbres

vers quels inconnus tendent-elles leurs bras ?

Ne sont-elles pas à l’image de ce lieu

lorsque nous dormons et que les souffles

venus d’autres espaces pénètrent doucement les pierres

les modèlent pour un autre âge de la terre ? » (p.20)

©Marc Wetzel