Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel

Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

« Ma joie grésille dans le ciel fou

Une buée d’ailes résiste

Ce qu’il reste de terre à travailler

tient dans mes mains        ouvertes

Et je jubile en la projetant toute entière

Dans le four géant » (p.40)

Quand une poésie qu’on découvre, comme ici, résiste nettement à sa lecture, le titre du recueil aide souvent, ne serait-ce que pour préciser ou illustrer le type de difficulté qu’on y rencontrait. Or « Ciel accru » (l’expression se retrouve dans le poème « Infans » de la page 17) résiste lui aussi. Mais l’on comprend vite qu’il y a paradoxe, car on peut beaucoup de choses avec le ciel (le contempler, le prier, l’explorer, voire l’exploiter ou le mépriser), mais en tout cas pas l’accroître, l’augmenter en grandeur comme en intensité : il s’en charge bien tout seul. Le ciel est partout où la lumière joue avec la matière, et ce partout est le Tout, comme il se développe, s’ouvre et luit ! Ce qui accroît le ciel est donc nécessairement d’un autre ordre que lui, comme une grâce qui lui arrive sans qu’il la produise – et la page 17 nomme cette grâce : l’advenue d’un enfant, et la poésie est bien, même comme assez opaque incantation, cela d’abord : un piège à grâce. Une parole formant comme un piège-à-vie. Voici la page éponyme :

« À l’orée de l’hiver,     un ciel accru

allume ses fenêtres engourdies de feuilles

De la terre

monte la brisure d’un rythme

une faille       de couleur allège nos âmes

De quels lendemains vas-tu naître

Mon enfant      mon amour ?

Effraction de désirs    une feuille en ciel

un symbole qui tremble

comme nous tremblons

Penchés      légers      vers la terre

légers et coupables comme des étoiles » (Infans, p.17) 

Le dernier vers dit une chose simple, et magnifique : quand il y a de l’inconnu en nous, nous sommes à nous-mêmes inaccessibles comme des étoiles le sont hors de nous. Ainsi, ce qui est en nous à notre insu ne pèse apparemment rien (« légers ») et s’avère pourtant décisif (rendant « coupables »), et la tâche de se connaître consiste en quelque sorte à transformer nos étoiles inaccessibles et irresponsables en planètes tangibles et vivables. Se devenir habitable sans délire, voilà donc ce que ne tente pas l’imbécile, ce à quoi échoue le fou, et ce que peut se faire un devoir de tenter une poète. L’image de l’enfant qu’on porte et met au monde donne la clé, en tout cas indique une voie : faire naître de nous quelque chose qui advienne non seulement dans l’avenir, mais par l’avenir, par des lendemains réels. Par exemple, sortir de régression et dépression par une (belle) intrigue de croître, une (bonne) surprise de mûrir, une (vraie) joie de muer. Comme le dit la poète, face à l’insurmontable, commencer par « saliver à neuf » (p.24) ! L’image est forte, car si l’on parle parfois comme l’on tousse, baîlle, rote ou mâche, on pense toujours comme on salive, comme on humecte continûment sa vie des rapports qui la refondent et guident. D’autres images, inattendues (et il le faut bien, pour motiver la rencontre inespérée !) sont données : « lutiner la vie » (p.42), « chemiser le moule des jours » (p.12) – admirable lubrification en idée du cours même du temps, qu’on facilite par un revêtement de mots fidèles ! -, faire fondre les « innommables banquises d’eau troublée » (p.49). Et toujours par un effort réel, c’est à dire jamais (c’est là sa preuve) moins difficile que la situation qu’il vise à dépasser, car, dit aussi la poète, il ne suffit jamais, par principe, de donner le change pour décontrarier un destin :

« S’il s’agissait juste de cela

présenter chaque matin une face fraîche

savante et rusée

Le tribut à payer     une avance sur salaire

une face inentamée      véloce

allant et venant     cachant sa folie

adoptant le rythme du ressac »  (S’il s’agissait, p.28)     

 Reste que cette poésie est (et demeure, et peut-être même entend demeurer) obscure, troublée et farouche. Obscure, voire opaque, mais la seule excuse d’une poésie impénétrable est qu’elle affronte justement cet impénétrable – et c’est franchement le cas ici : la poète rencontre toutes les variétés d’intraitable  – l’immonde, l’innommable, l’ingouvernable, l’irrémissible … – et, comme on imagine bien, n’en reçoit que des coups, au mieux des avanies. Ce qui est hostile à tout éclairement respecte peu les valeureux porteurs de lumignons, même domestiques. Poésie troublée aussi, nerveuse, agitée, à paix faible ou nulle; mais le dialogue confortable n’est pas le fort de cette poète, qui se débat trop pour débattre sereinement. Ce n’est pas demain qu’en elle « les bâtisseurs aux mains étanches » seront « alors assommés » ! (p.29). Mais ce qui émeut (et impressionne) chez cette tourmentée, c’est qu’elle n’a pas du tout le malheur narcissique. Quand elle nous apparaît, même malheureuse ou perplexe, c’est toujours avec les moyens mêmes du monde – comme si l’illusoire de sa singularité allait de soi ! – elle veut bien se voir sous des formes qui ne lui doivent rien, des formes déjà déterminées sans elle (des rues, des oiseaux, des nuages, et même des canapés…). Son infortune et son indécision ne prétendent en rien innover : pour le dire brutalement, le mal qui la ronge ne songe jamais à faire le malin ! Elle ne rêve jamais que l’irrémédiable puisse lui rédiger une ordonnance personnelle ! 

« Les yeux révulsés des rues clignotent

Une charpie d’oiseaux embrume le ciel

Et au-dessus des nuages s’allongent

Sur des canapés sombres et métaphysiques

Les angles humains

Auxquels nous sommes condamnés à nous

Cogner sans fin      et sans remède » (p.11)

Et poésie enfin farouche, vraiment. On n’y entrera pas comme ça. Mais cette distance, ce souci de nous tenir vigoureusement au-dehors, ont comme l’élégance et la pudeur d’une dispute nous laissant à sa porte. Elle est comme un guide de sables mouvants, logiquement peu avenant, ou préfère décourager ceux qui prétendraient comprendre sans y mettre le prix, eux qu’elle connaît bien, puisqu’elle fit partie d’eux, justement, jusqu’à ce que son propre effort d’écrire la dénude et s’en acquitte. Ainsi, s’il reste du secret dans cette poésie, il est honnête, nécessaire et comme incompressible; mais la sorte de santé donnée dans le profit d’authenticité est juste et éclatante :

« Je recueille les corps célestes

       d’enfants pas comme les autres

Avec eux

nous ferraillons l’ombre immonde

dont la gueule est apparue avec le soleil

Puis j’attaque à belles dents

    la cuisse de la journée

dodue et magnifique dans son costume d’Ève » (p.56)

  et la lucidité véritable est celle qui, comme la sienne, cherche toujours encore quoi faire d’elle-même :

« L’oiseau né à marée basse

qui n’eut jamais recours aux autres

     pour s’ouvrir 

n’est pas encore désensablé

Celui qui le désire se voit sous cette forme

mais reste sans savoir que faire d’adéquat » (p.57)

©Marc Wetzel

Les Poésicales 2022 – Le Service du Livre Luxembourgeois 

Article repris du site
Service du Livre Luxembourgeois

Promotion des auteurs et des maisons d’édition de la province de Luxembourg

© SERVICE DU LIVRE LUXEMBOURGEOIS

Portées par la Province de Luxembourg, « Les Poésicales » ont pour ambition de mettre en relation des musiciens de la plateforme www.lampli.be et des poètes de la province de Luxembourg. Parmi ses objectifs, Les Poésicales cherchent ainsi d’autres manières de faire connaître un auteur, un musicien, un texte ou une œuvre pour toucher un large public et favoriser des rencontres inspirantes. 

Cette année, Les Poésicales posent leurs valises dans un haut-lieu artistico-poétique de la province de Luxembourg : Virton. La finalité du projet sera la mise en chansons de textes poétiques, présentée lors d’un concert public à la salle « Le Franklin » (Virton), le dimanche 27 novembre à 15h00.  

Les partenaires rassemblés autour de la Province de Luxembourg lors de cette 3e édition sont la Ville de Virton et sa Commission Culture, Musique Acoustique asbl, le Collectif Balaclava et la revue littéraire et maison d’édition « Traversées ». 

  • Vous avez déjà écrit de la poésie dans la revue littéraire Traversées et vous avez une actualité poétique à proposer ? 
  • Vous êtes un poète de la province de Luxembourg et vous avez publié un recueil ces 3 dernières années ? 
  • Vous aimeriez soumettre un de vos textes à un compositeur, sélectionné par le jury artistique, pour entendre votre production transformée en chanson ? 
  • Vous êtes disponible le 27 novembre 2022 pour découvrir le résultat, à Virton ?  

Alors, cet appel est pour vous : 

Appel aux poètes

Icône PDF Appel aux poètes

Toutes les candidatures devront être rentrées pour le 31 août 2022. 

A vos plumes ! 

PROVINCE DE LUXEMBOURG

Service du Livre Luxembourgeois

Chaussée de l’Ourthe, n° 74
B-6900 MARCHE-EN-FAMENNE

Du lundi au jeudi : 8h00-12h30 / 13h00-16h00

+32 (0)84/31.34.78

sll@province.luxembourg.be

GWEN GARNIER-DUGUY : “NE LAISSONS PAS LE POÈME MOURIR EN NOUS”


Gwen Garnier Duguy a obtenu pour son livre Enterre la parole suivi de La nuit phoenix, poèmes, Lettre et post-face de Jean Maison, Revue NUNC, éditions de Corlevour, le prix Yvan Goll 2020. À l’occasion de la remise de ce prix le 10 juin 2022 (retardée pour cause de pandémie) il a écrit et lu le texte suivant originellement publié sur le site Presse Profession Spectacle que vous pouvez également lire ici


Le 2 octobre 1920 Yvan Goll signa un poème intitulé LE TORSE DE L’EUROPE. Il se termine ainsi :

« Mais dans mille ans, peut-être, viendra un poète, un nouvel homme d’amour.
Il grattera de ton socle le mensonge du Temps,
Il retrouvera sous l’uniforme d’airain ton cœur oublié :
Car tes meurtriers oublièrent de tuer le cœur : ils l’ignoraient !
Alors ton sang se répandra comme un jet d’eau, jadis enseveli.
Il donnera le signe de nouvelle vie, et ce sera une auréole rouge sur le monde !
Alors, Torse, tu recommenceras à vivre, homme, ancien chef d’œuvre de Dieu !
Qu’importeront alors tes bras, tes mains coupés !
Qu’importeront toutes nos paroles et nos révolutions !
Toi qui posséderas ton cœur,
Frère immortel, tu seras heureux.
 »

Au regard de ce poème qui relève d’une forme d’Annonciation, je voudrais souligner le fait que le prix qui vient de m’être remis, en 2022, fut attribué à mon livre en 2020. Ce paradoxe temporel est très instructif car il révèle un état historique particulier, un état du monde à partir duquel nous avons appelé un autre monde. La pandémie nous a montré notre condition à bout de souffle.

Cette expression, à bout de souffle, n’est pas seulement une métaphore. Elle contient une vérité à la lettre : aussi la situation du monde dominé par l’espèce humaine, serait le miroir que l’Homme projette sur la nature. Le monde n’est-il alors l’image que de ce que nous parvenons ou non à intégrer en nous-mêmes ? La situation de ces deux dernières années me force à penser dans ce sens, elle nous force peut-être à élever notre conscience et mettre en accord notre pensée et nos actes pour entrer dans une harmonie vivante ?

Il y a donc un moment charnière, ce moment défini par le coronavirus instituant l’année 2020 comme l’année officielle d’un changement de paradigme.

Pourtant, cet autre monde appelé « le monde d’après » semble renvoyer à quelque chose qui est en train d’advenir, lentement, secrètement, à pas de colombes, et que porte en elle-même la poésie. Par ces mots, « le monde d’après », nous disons que nous espérons quelque chose qui marquerait une rupture avec les conditions imposées par le matérialisme exclusif épuisant le souffle des êtres. Ce matérialisme, nous l’avons vu par les décisions politiques prises par les différents gouvernements du monde, contient à travers ses applications une structure qu’il ne peut plus cacher malgré ses efforts de dissimulation, une structure fondamentalement autoritaire, absolument intolérante et aveugle à ce qui n’est pas lui. Lorsque, en fanfarons, nous avons pris l’habitude de dire que par notre action, nous combattons, nous nous abusons. Nous ne combattons pas : nous sommes combattus. Nous nous défendons contre quelque chose qui veut notre mort. Julian Freund a dit : « Vous croyez que c’est vous qui allez définir à qui vous faites la guerre et à qui vous ne la faites pas. En fait c’est celui qui vous fait la guerre qui vous définit et qui vous empêche de cultiver votre jardin. » Je tiens cette citation d’un maître qui me l’a enseignée, l’un des plus grands peintres vivants, Roberto Mangù, Don Roberto dont l’esprit pictural a inspiré ces quelques mots.

L’œuvre d’art, nous le savons, ne connaît pas le progrès. En cela elle n’appartient pas à notre modernité. Elle en est protégée et participe à son émancipation.

Tout ce qui nous importe désormais avec ce que cette crise nous révèle, c’est d’être au bon niveau de conscience. Une parole, issue d’une pensée, est d’abord d’être une langue intérieure. Son expression est sa formulation extériorisée, donc notre projection intérieure sur le monde. Le monde mondialisé serait la projection du désir d’unité de notre être. L’asservissement que nous faisons subir à la nature incarnerait notre peur inconsciente de notre nature dont nous ne parvenons pas à regarder la profondeur en face. Et cette angoisse générée par notre finitude produirait cette fuite en avant technologique défiant les limites de la mort avec ce fantasme transhumaniste projetant sur le monde son rêve de vie éternelle. L’Histoire de cette modernité ne serait l’histoire que de notre inaccomplissement, d’une frustration empruntant violence, malhonnêteté, souffrance pour nous donner à nous-même l’illusion que nous vivons vraiment.

Alors la pensée poétique comme signe d’intégration de ce qui chaque jour nous met au défi de dépasser notre animalité pour élever notre être dans une verticalité d’Homme.

Que signifie désormais la parole des poètes depuis ce que nous pouvons appeler maintenant la Génération de 2020 ?

La poésie est consubstantielle à l’être humain.  Le poème est cette part de nous-mêmes inaliénable aux violences de l’empire techno-centré. Il est la part de nous-mêmes en désir de faire corps avec notre conscience. Il est, le poème, la part la plus naturelle de notre complexion surnaturelle, la part féminine désireuse de danser avec nous. Ce que cache la formule « le monde d’après », c’est une élévation, non pas du sentiment de vivre, mais de la vie elle-même au cœur de nos existences. Le poème nous écrit en permanence. À nous de l’emprunter pour lui donner la forme de nos vies accomplies. Parce que : nous sommes de verbe. Aussi souvenons-nous : nous relevons du Poème. Voilà notre identité qui vient de se rappeler à notre bon souvenir par cette pandémie nous révélant notre visage. La génération de 2020 aura la responsabilité d’inventer le mythe du retournement ontologique, d’assumer le retour à la Foi, à la Beauté et de revendiquer le Merveilleux.

Notre « jardin » doit être cultivé à tout prix. Cette respiration que notre cœur réclame, c’est la Poésie même, dans toutes ses expressions, qui peut l’apporter à une humanité en attente d’un saut quantique intérieur, celui de l’Espérance. Cette pandémie, comme le poème de Goll, porte une annonciation : celle de la sortie, à échelle mondiale, de notre état d’esclave Égyptien jusqu’alors acceptée, celle de la traversée de notre mer rouge intérieure.

Aussi, chers amis, ne laissons pas le Poème mourir en nous. Cultivons-le en le lisant. Il est la racine profonde du meilleur d’aujourd’hui, la porte de toutes les conquêtes anthropologiques. Avec lui, les bras coupés, les mains coupées dont parle Goll, sont en train de bourgeonner.

Je tiens à remercier les membres du jury, mon éditeur Réginald Gaillard et le poète Jean Maison pour m’avoir fait l’honneur de deux très belles postfaces. Je salue chaleureusement Richard Rognet. Et mon ami Matthieu Baumier.

©Gwen GARNIER-DUGUY

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Dans le N°101 de la revue Traversées, on peut lire quelques uns de ses poèmes.

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Une chronique de Nadine Doyen

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Pour stimuler un écrivain en panne d’inspiration, un libraire l’exhorte d’accepter une offre providentielle: gardien et jardinier du monastère de Ségriès, sis à neuf kilomètres de Moustiers. Job bien rémunéré. Calme assuré, paysages de Provence grandioses, des arbres centenaires, des couchers de soleil hypnotiques. Un décor de rêve pour un romancier en quête de tranquillité. 

Il reste à s’approprier les lieux d’autant que les deux silhouettes qui surgissent lorsqu’on emprunte le chemin d’accès ont de quoi impressionner, effrayer même surtout de nuit : « deux moines hideux, main droite coupée». 

« Il y a parfois des lieux qui nous mettent mal à l’aise dès qu’on y met les pieds, et d’autres qui vous accueillent, vous adoptent, comme s’ils vous attendaient. » (1)  Le voici «  rôdant nuit et jour autour des vieux murs ».

On suit son installation, son adoption d’un chaton ronronnant si fort qu’il le nomme Solex. Leur façon de fraterniser est touchante. Il fait penser à l’écrivaine Colette quand il restitue son dialogue avec cette « pelote de laine blanche » ! Il instaure un rituel matinal : saluer les « vrais gardiens du temple » ces deux moines ( tondus, vêtus d’une cape à capuche, tenant un livre dans la main gauche) dont l’un représente Bernard de Clairvaux. 

Il vaque à ses travaux d’entretien : il sarcle, pioche, bêche afin d’arracher à la sauvagerie ces murs abandonnés ; débroussaille et pour ce faire répare l’outil, taille la colonie de bambous qui a proliféré de façon incontrôlée, arrache, nettoie les abords du monastère, le jardin en terrasses et le cimetière des moines, coupe sécateur en main, ramasse le bois pour une flambée… 

Il s’interroge sur le passé du lieu ( fouille les tiroirs), fait des recherches sur les moines qui ont occupé le monastère et également sur ce mystérieux milliardaire, l’homme à la Bentley, propriétaire du domaine depuis trois ans.

Pour rompre son isolement, il se rend à Riez une fois par semaine, fait une halte chez ses amis libraires qui voudraient tant pouvoir mettre son livre en vitrine. Il croise aussi l’Indien, qui entretient la bâtisse depuis quelques années. Tous deux dépendent du même employeur. Chacun se raconte : Ok Dinghy relate son parcours, l’écrivain, alias Bernard de Clairvaux, à son tour, explique sa présence dans ce lieu. Prévert s’invite dans leur conversation! 

Il ose même s’aventurer dans le camp des gitans. Les pensait-il coupables ?

Le récit rebondit au chapitre trois, quand le jardinier effectue le défrichage du cimetière. Sa découverte macabre le sidère même si – Ce n’est pas le fémur de Rimbaud (2) ! Une totale psychose le saisit quand il retourne dans la maison de l’évêque. Soirée dans un huis clos angoissant : « Pendant plus de deux heures, il fait l’aller-retour, des fenêtres du deuxième étage à l’épaisse porte en bois », à l’affût du moindre bruit. Il se munit du tisonnier et d’un couteau de cuisine.

Le rêve se mue en cauchemar. « En une seconde tout basculait dans l’horreur. ». La compagnie de sa chatte lui apporte du réconfort dans cette nuit d’épouvante.

A-t-il raison d’épier le moindre recoin, de se verrouiller à double tour ? 

Il s’empresse d’envoyer un message à Pascal, le libraire. 

Faut-il prévenir la police ? Et si les gendarmes le suspectaient ?

Pourrait-il être inquiété ? Ne le prennent-ils pas pour un écrivain bizarre, marginal? Pourtant il est déjà passé à La Grande Librairie ! (3)

Il va trouver refuge chez ses amis, leur rend service en récoltant leurs olives.

Pendant ce temps les gendarmes enquêtent, les techniciens de l’identité criminelle sont dépêchés afin d’exhumer des indices.

Pourtant il se hasardera à revenir, tout en sombrant dans la paranoïa. Ses angoisses récurrentes se communiquent au lecteur. Le moindre bruit le fait sursauter, or « en automne, il y a toujours quelque chose qui craque, tombe, roule, éclate. Il se barricade, les ombres qu’il a vues le plonge dans l’effroi.

Le chapitre «  Confession » déclenche un vrai tsunami chez le narrateur.  L’indicible vérité lâchée lève le voile sur l’énigme qui le taraudait. 

Le lecteur aura-t-il deviné avant? 

Réné Frégni décrit les paysages sur le motif tel un peintre avec beaucoup de précisions. Sensible à leur beauté, il fustige l’homme qui saccage la planète. Ses réactions sont des plus sensées, nourries par des convictions écologiques. 

Il déplore « l’insatiable voracité et l’égoïsme des hommes qui détruisent tout, saccagent les entrailles de la terre. Ne vise-t-il pas à faire prendre conscience  que «  nous avons rendu la planète malade » ? Sorte de requiem, à l’instar de Serge Joncour dans son roman coup de poing Nature Humaine.

Sa vie monacale le rend disponible pour observer les petites merveilles de la nature comme les gendarmes, « vêtus de tuniques rouges » ou un papillon, un lézard, écouter pinsons, alouettes, corbeaux et tourterelles.

Cette aptitude de l’accueil relève d’une sensibilité exacerbée à habiter poétiquement le monde, à la manière d’Höderdlin.

Et comme il n’a pas fréquenté une femme depuis des lustres, caresser Solex, chatte « d’écriture et de silence », « aux deux billes bleues » reste un baume. Une tendresse indéfectible les relie. Auprès d’elle, ses inquiétudes s’évanouissent.

Son écriture sublime, au fil des saisons, la Provence chère à Giono.

Quand la neige vient de tomber, «la vigne vierge autour de la fenêtre forme une étincelante broderie de diamants. »

Ses descriptions des couchers de soleil sont une féerie de couleurs : « Le ciel soudain comme la gorge des pigeons. Le vert jouait avec le violet, le bleu avec le gris. Des roses extraordinaires glissaient, flambaient… ». D’autres soirs « un vin rose et violet s’étale et ruisselle dans la vallée du Colostre, inonde d’un sirop de plus en plus rouge et noir un plateau de lavande qui va se jeter dans la Durance ». La Durance, «  un corps de fille qu’il a parcouru, caressé, dont il connaît les moindres courbes …».

A l’ automne, il admire « la forêt qui s’embrase, les abricotiers qui s’entourent de cercles d’or, les allées pourpres, les flammes sur les coteaux ».

Il convoque ses souvenirs avec ses parents, sa venue à Clairvaux. Les mots tilleul  lessive, patchouli suffisent à lui livrer, avec acuité, des réminiscences de jeunesse.

On se surprend à sourire quand on croise plusieurs fois le mot «  pneu », ce mot qu’Amélie Nothomb s’est mis au défi d’employer dans chacun de ses romans !

L’auteur décline une ode aux livres : C’est par la lecture que l’Indien a engrangé ses connaissances. Il rend hommage à sa mère qui lui a lu de si beaux textes dans leur cuisine de Marseille, et aux libraires dynamiques, ces militants du livre si passionnés. Il déploie aussi un hymne à l’amitié et à l’amour. 

L’écrivain narrateur aborde l’écriture, pointe son côté « magique » à aller « chercher des débris de vie dans les replis secrets de nous-mêmes ». Il fait l’éloge de « la beauté mystérieuse des mots, de la puissance de leur simplicité ». 

Il questionne sur le métier d’écrivain, pose un regard critique et caustique sur ceux qui écrivent : « Tout le monde écrit des romans, les flics, les voyous, les anciens ministres ( on pourrait ajouter les anciens présidents!), les chanteuses qui passent deux fois à la télé pour leur décolleté » ! Lui, il écrit «pour entendre la voix de sa mère » et rappelle la situation financière des écrivains  « taris » !

René Frégni signe un roman lumineux ( mais aussi peuplé d’ombres), qui sent bon le patchouli, la lavande, le romarin, la garrigue où le rapport tactile , sensuel et auditif est aussi prépondérant. Ses envolées poétiques, ses comparaisons subjuguent. S’y ajoute le mystère avec ces « neuf mois hors du temps, de silence et de tumulte », où  le mal et le bien se sont opposés.

Un séjour qui lui a fait noircir à nouveau ce cahier resté vierge depuis deux ans et retrouver « le bonheur de faire glisser sa plume sur du papier ».

Concluons par cette belle réflexion de l’écrivain à propos de la langue (3) :

« Ce n’est pas la quantité de mots qui fait la grandeur d’un livre, c’est la grandeur de chaque émotion qui est creusée par le stylo. »  


(1) Citation extraite de Chien-Loup de Serge Joncour

(2) Le fémur de Rimbaud, roman de Franz Bartelt

(3) Dans  La Grande Librairie du 15 juin  2022, René Frégni était l’un des invités.

© Nadine Doyen

 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Nous pensons à nos vies sans les penser, et tournons en rond dans leur progression même; la poésie, qui mène par principe à tout ce qu’elle sait formuler, et fait rencontrer tout ce qu’elle évoque, pourrait-elle théoriser une vie que nous nous remettrions à imaginer sans retour ?

« Tu nais puis toute ta vie tu essayes de revenir.

Le matin aux serviettes, le soir aux oreillers, aux couvertures et au rêve.

La terre mouillée sur les mains n’est pas agréable

car tout sort d’elle, sauf toi. Tu lui appartiens

et pourtant personne ne t’a appris à mourir.

Les jours changent de saveur mais tu ne changes guère de goût

ni d’allure et tu es malade, à la fin tu es toujours malade

de toi-même. Tu n’es pas assuré d’être vivant,

tu respectes les queues à la banque et les panneaux de signalisation.

Tu respectes l’inanimé pour sa présence même quand tu t’en vas.

Puis tu cèdes devant les publicités, les pilules

et les saisons,

branché à la perfusion du marketing

et tu attends de retourner dans quelque chose comme une mère » (p.25) 

 « Théories nocturnes«  … voilà bien un titre (paradoxal, ironique, provocant ?) de poète ! Car une théorie semble toujours là, au contraire, pour mettre au jour le fonctionnement d’une réalité (même pour expliquer la venue quotidienne de la nuit, il faut éclairer, et non assombrir, la mouvante interposition régulière que fait une moitié de Terre entre le Soleil et l’autre), et il fait toujours jour dans une théorie (l’articulation des hypothèses y doit être visible de l’esprit, ce qui est exposé par la raison devant constamment l’être à elle).

Une théorie conçue ou agissant de nuit, comme s’en figure notre jeune poète, n’est pourtant pas une simple facétie : même avant son sens de prise en considération intellectuelle d’une réalité, d’un corps cohérent de propositions qu’on avance pour rendre compte de ce qu’on voit s’ordonner et se dérouler ainsi ou autrement, « théorie » renvoie, dans son origine grecque, à un défilé de gens envoyés pour assister à un événement sacré, une procession de députés chargés, hors de chez eux, d’observer et de cautionner le cours d’une fête solennelle ou la consultation d’un oracle. « Théorie » est l’idée d’une sorte d‘ambassade désintéressée, faite non pour nouer un rapport de pouvoir, mais plutôt pour assumer ce qui la dépasse, pour se rendre auprès de ce qui lui échappe pour témoigner d’une volonté supérieure qui s’y manifeste, et acquérir le droit de lire le sort de tous. Avant donc d’être une troupe complète d’idées se déduisant les unes des autres, une « théorie » est un groupe d’envoyés au mystère se suivant méthodiquement les uns les autres, s’avançant vers la révélation que leur seule discipline de cheminement méritera. On y sent alors un poète davantage à sa place ou dans son élément ! « Théories nocturnes » y ajoute la marche plus périlleuse (en tout cas moins harmonieuse) dans l’obscurité, le risque de ne pas même pouvoir voir ce qu’on est venu enregistrer, et la pluralité des processions simultanément en marche vers leur vérité. En tout cas, dès la première page (éponyme) du recueil (p.11), au moins trois thèses « théoriques », ou considérations fondatrices, trois « avancées » spéculatives à la fois graves et ironiques – une logico-scientifique, une psycho-spirituelle, une historico-écologique respectivement, nous sont, poétiquement, données :

« La plus grande distance est celle de zéro à un« 

« Dieu est une cicatrice/ La peau est toujours la même » 

« En fait personne ne raconte rien d’important./ Car rien n’est important/ depuis qu’une tortue a mordu pour la première fois/ une bouteille en plastique » 

Ce qui reste d’une poésie traduite – surtout quand sa langue originale nous est si lointaine – c’est l’essentiel : une pensée qui chante. La leçon de vie d’un poète est donc toujours quelque chose comme : que ton existence se conduise comme une pensée chante ! Et il y a, sous la subtile sobriété et (parfois) l’obscure rudesse de ce jeune (né en 1988) poète, de naturelles indications morales, de nets appels à la vertu, car l’usage que la poésie a de la parole mime, en quelque sorte, celui que la vie a de sa propre humanité.

En toute poésie, d’abord, la parole se promet de trouver exclusivement ses ressources en elle même (et non, prosaïquement, comme arme, outil ou faux-nez d’autre chose : une idée, une intrigue ou une fonction), et ne trouver son appui que dans la suite « inspirée » qu’elle se donne à elle-même, dans la fécondité autonome de son propre cours. Ensuite, par le don de la surprise poétique, l’écrivain a coeur de redonner en mots ce qu’il a reçu d’eux : c’est comme bienfaiteurs de la pensée qu’il les reconduit dans ce qu’il sait faire résonner d’eux. En toute poésie enfin, même ésotérique ou nihiliste, le meilleur du mystère est comme solennellement partagé; promesse y est faite (et tenue, si le poète est, comme ici, intègre) que celui qui saura bien lire cela s’écrira mieux lui-même, formulera mieux le cours de sa propre conscience.

On n’a donc pas de mal à reconnaître, respectivement, dans les simples conditions d’exercice d’un parler poétique, trois vertus communes : loyauté, gratitude et générosité. Ou, pour le dire négativement, en poésie, la manipulation traîtresse, l’arrogance spirituelle et la sécheresse de coeur sont comme techniquement impossibles. On pourrait, avec Carlo Ossola, nommer urbanité cette cordialité tissant les liens utiles à ce qu’une parole humaine est venue faire là. Aménité sans complaisance ni astuce qui, même angoissée et perplexe, étaye noblement le bien quand il est possible et paralyse ou enraye discrètement le mal qui se croit nécessaire. Ainsi s’expriment vertus de loyauté, gratitude et générosité en trois passages comme :

« Je vous porterai les racines

même après mille labours.

Dieu est là, telle une noix,

derrière les yeux » (p.26)

« Aujourd’hui je suis un homme sans  souci

qui sait

que nous étions rêvés par les enfants des Sumériens

dans la poudre à canon du printemps.

Notre sort astral a été

écrit par

des coeurs brûlants » (p.32)

« Notre satiété n’a coupé la respiration à personne,

seul le silence s’est retiré dans de petits bruits

hors du corps et nous aimions » (p.34)

  Et ce dernier génial passage, qui semble bien les résumer tous :

« Il faut trouver l’endroit, une intention ouverte

qui ne prive pas. Comme les barrages

construits par les castors. Il faut

tendre le ventre vers le ciel, inviter dieu

à poser sa tête, à essayer de s’endormir.

Il faut renoncer aux angles droits

et à tout autre intouchable,

avec ses pouces partager le coeur à l’infini, telle une pomme,

distribuer aux enfants.

Il faut verser, comme une volée d’oiseaux dans un arbre,

les humains dans les humains » (p.43) 

 L’effort poétique de compréhension peut-il pour autant réussir ? L’avancée théorique restera « nocturne », car la pensée a beau chanter, elle rencontre presque aussitôt des choses dont elle ne peut décider. Par exemple, dit le poète, aimer – qui est vouloir le bien d’un être – consiste surtout à lui épargner ardemment le pire, à désarmer, autant qu’on peut, le pouvoir du mal sur cet être aimé. Mais quel est le plus grand mal : le vice privé et personnel (dans la surenchère passionnée des désirs) ou l’inégal traitement des prétentions (dans le dérèglement public des échanges, ou la corruption des contrats) ? Est-ce le vil ou bien l’injuste ? On l’ignore. Mais alors comment l’amour pourra-t-il s’assurer du mal à défaire ?

« je ne sais toujours pas ce qui a apporté plus de mort

l’individu ou le collectif

et s’il est possible d’aimer vraiment

sans ce savoir » (p.54)

De la même façon, complexité du monde et maturation d’une vie en lui sont-elles seulement compatibles ? La complexité force à prendre en compte des déterminismes de plus en plus divers, en interférences de plus en plus chaotiques; mais la maturité est, à l’inverse, un effort d’optimalité dans un secteur que prudence et lucidité savent de mieux en mieux isoler des autres. (« Chargé de pioches j’ai fait le geste vers l’été en moi » p. 51). Où forger alors son « été » idéal si toutes les saisons s’en mêlent et s’emmêlent ?! Même la maturité démocratique se mène une vie impossible si perfectionnement et diversité tirent par principe en sens opposés ? D’où les délicates contorsions d’une civilité se rêvant à la fois authentique et solidaire !

« Je voulais lever l’ancre, trouver un frère, lui dire

approche et tu entendras en moi la chair sauvage et silencieuse de la nuit

monter comme la grande marée. Dis-moi

comment démolir les murs, comment ensuite fabriquer un continent

une famille, comment tirer à trois-poins, comment siffler

dans une ville qui envahit tes poumons tel un cancer.

Comment fermenter enfin sans dire de sottises » (p.55)  

Alen BRLEK

C’est, comme on l’a deviné, un formidable poète, qui mérite pleinement l’attention à laquelle il nous appelle, et dont les quelques obscurités viennent de ce que la clarté lui est donnée par grâce, et que la grâce est, on le sait, une présence qu’on a moins le plaisir de construire que la joie d’intercepter. C’est comme si ce qui manquait au réel venait, dans l’esprit de ce méditatif et malicieux poète, directement donner le coup de pouce qui nous le révèle. Avec l’art merveilleusement difficile d’un visionnaire savant et nuancé, mais sans oeillères.