Bernard Perroy, Un rendez-vous avec la neige, Editions L’Enfance des arbres.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Bernard Perroy, Un rendez-vous avec la neige, Editions L’Enfance des arbres.

Depuis les lointains de l’enfance, la neige est une jouissance claire. Le poète Bernard Perroy écrit dans ce nouveau recueil qu’elle nous transforme « en aventuriers de la joie ». C’est dire qu’elle est perçue ici non comme le dur environnement saisonnier des montagnards mais plus comme un moment heureux dans un séjour à la montagne. Les pastels lumineux de Nathalie Fréour vont dans ce sens, esquissant ici ou là quelques sapins sur une pente enneigée.

Il y a ces pastels, il y a les mots en caractères d’imprimerie couleur gris clair. Ce recueil lève ainsi en nous, en même temps qu’une lumière blanche, immatérielle, la douceur de matières qui semblent de feutre doux ou de flanelle. En parfaite correspondance avec l’écho sensitif que la neige produit en nous. Moi qui aime tellement suivre les rêveries de Gaston Bachelard, je m’étonne qu’il n’ait pas écrit sur la neige.

Outre la citation d’Hélène Cadou en exergue, celle de Gilles Baudry, donne d’emblée le ton. Elle reprend le titre d’un des recueils du poète de l’abbaye de Landévennec: « Il a neigé tant de silence ». Car la neige, si elle est expérience physique de blancheur et de silence, a ceci de singulier qu’elle nous met face à nous-mêmes. Le paysage, les choses, « arbres », « blanc pays », « la ligne de crête » sont rendus à un état minimaliste, pauvre. Cela donne l’impression d’une circulation élargie, d’un monde flottant, tremplin à la méditation. 

Ce recueil de Bernard Perroy nous emporte dans une rêverie neigeuse sur ce moment où tout se défait, les formes, les couleurs, les distances familières. « Nos cœurs mendiants s’effarouchent/ de la grandeur des lieux ». C’est dire si le poète ressent vivement la présence mystérieuse de la neige. Substance, matière, celle-ci pose un voile d’inconnu sur le monde : « la neige bleuit, devient mystère ». 

La neige est par essence matière poétique et Bernard Perroy sait le rendre dans le grain de la voix : 

« Royaume de silence/tu nous élèves, nous approfondis,/que nous allions,/malgré nos cendres et nos scories/vers cette blancheur/qui de l’intérieur nous habille… ». On comprend aisément pourquoi les Editions L’Enfance des arbres crées par Jean Lavoué, tournées vers la spiritualité ont accueilli ces deux artistes.

Aventure intérieure, la neige ? Assurément. Bien plus que phénomène atmosphérique qui transforme le quotidien dont elle est la parfaite antithèse. Bernard Perroy évoque un paysage de montagne avec cirque qui s’intériorise jusqu’à devenir « un chemin à poursuivre de ligne de crête en ligne de crête ». Le monde et ses bruits font sécession emportant « les peaux mortes de notre âme ». C’est une renaissance qui pointe dans « la douceur inégalée d’une parole d’aube ». Dans ce rendez-vous avec la neige, quelque chose de neuf, de revigorant s’ouvre qui se dit dans les mots du poète.

Le lecteur adopte lui aussi ce regard, la neige se fait moment intérieur, absolu de silence, de pureté et de lumière. Dès lors, avancer dans la neige prend la forme d’une ascèse du corps et de l’esprit. Dans la magie des mots du poète.

© Marie-Hélène Prouteau 

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Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

Paul Mathieu – D’abord un peu de jour – (Ed. Estuaires – Hors-série n° 8 – 94 pp.)

Un recueil de poèmes qui frappe par sa qualité de papier, et d’impression, avant de surprendre par le contenu poétique, une longue et intéressante méditation, dans une écriture qui doit tout à l’oralité « prosodique ». L’auteur s’y donne sur le ton du « on », s’y anonymise, afin d’être tout près du quotidien, et de détecter dans son cheminement des éclairs de poésie, pareils à ces lueurs dont les flaques d’eau, après une averse qui aurait rénové notre sensation du paysage, balisent une tranquille promenade.

Il s’ensuit pour le lecteur une sensation où fusionnent sérénité et intimité. Aux détours du discours poétisant, surgissent à foison de simples trouvailles d’expression, qui chaque fois incitent à la réflexion, au constat songeur : « Tiens, Paul Mathieu me fait apercevoir ceci, je n’y aurais pas pensé… » Si bien que l’on avance de page en page comme vers un but profilé, toujours à venir, mais qui durant le trajet nous dispense des « échantillons » riches de profondeur secrète, comme pour régulièrement rénover le regard, en dénouer le rien de lassitude qui pourrait s’amorcer.

De là vient que ce livre se lit en continu, un peu comme un roman. On entre dans une sorte de poème unique, fait d’un peu de jour en effet, que je comparerais volontiers, sans les confondre du tout certes, avec « Dans le leurre du seuil » d’Yves Bonnefoy. Ce sont des livres-poèmes qui nous accueillent dans leur monde, nous y retiennent, nous en instruisent par mille façons de sentir et de scruter les détails ordinaires de la vie, de la « condition humains » dirais-je pompeusement, et l’on ne tient pas vraiment à en ressortir, tant on est heureux de lire comme si l’on ne l’avait encore jamais vu de près, un quotidien que nous connaissons tous.

J’avais d’abord pensé introduire des citations à l’appui de ces remarques, admiratives mais quelque peu abstraites et générales. Finalement je ne le ferai pas. Ce serait comme tailler un fragment dans l’élan continu d’une guirlande dont chaque instant n’a sa véritable valeur qu’en tant que suite de ce qui le précède et intuition de ce qui va le suivre. Toute découpe, si l’on me comprend, serait banalisante et ramènerait à une prose quelconque ce qui est une poésie qui n’a rien d’ordinaire. Lorsqu’on avance dans ce genre de cérémonial pensif, comment avoir l’idée d’en stopper un moment la mélodie liturgique, pour en extraire des phases (et des phrases) qui seraient privées de la cohorte indispensable d’échos, qui seule nous donne de ressentir la dimension de la nef invisible qu’elle fait exister, qu’elle élève autour du on (le « jeu » du « je » caché du poète) à mesure de notre progression de lecteur. Paul Mathieu, par ce « on », s’est organisé pour être à la fois proche, modeste, accessible, tout en ne lâchant jamais la main de ce/celle que jadis on appelait la Muse, figure que j’aime bien, aussi démodée qu’elle paraisse. Ce n’est pas au commentateur à démolir cette fine chorégraphie langagière, ce « pur travail de fins éclairs », comme dirait Valéry, sous prétexte d’en faire l’éloge. Le mieux que je puisse faire est de tenter de communiquer ma joie d’avoir lu ce poète, dont à ma grande honte je ne connais(sais) rien, pas même la personne, et qui de surcroît, collabore aux destinées de la revue Traversées, auxquelles je m’intéresse également. Merci Paul, pour ce beau livre dont tous ceux qui prêtent d’habitude un peu l’oreille à mes avis, j’en suis certain, se délecteront !

                                                                       ©Xavier Bordes. 24/08/2020