Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

index

  • Le septième jour de Yu Hua, traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino – Actes Sud, octobre 2014. 272 pages, 22 €.

Le septième jour est un récit étrange, envoûtant, d’un humour délicat qui joue avec l’absurde et d’une grande tristesse, qui fait le va et vient entre les souvenirs d’une vie dans l’ici-bas et la douceur et la fantaisie poétique d’un au-delà. Sous cette apparence inoffensive, c’est surtout une façon de pointer les inégalités et les problématiques de la société chinoise contemporaine. Un récit découpé en sept chapitres, du premier au septième jour après la mort du narrateur, ce qui rappelle forcément les sept étapes de la création du monde dans le mythe biblique, mais s’inspire aussi de croyances traditionnelles chinoises à propos des sept jours pendant lesquels, après sa mort, l’âme du défunt erre autour de sa maison avant de rejoindre sa sépulture.

Yang Fei, le narrateur, meurt à la suite d’une explosion accidentelle dans un restaurant. C’est alors que la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour son incinération et qu’il doit se dépêcher d’arriver. Ainsi débute son errance dans cette nouvelle dimension, de l’autre côté de la très fine membrane qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Tout au long, il va se remémorer sa vie passée, mais aussi celle de ses proches et de personnes qu’il a croisées de son vivant. Il en retrouvera beaucoup en un lieu singulier, un lieu qui ressemble à l’idée qu’on pourrait se faire du paradis, mais qui est en fait le lieu où tous ceux qui n’ont pas de sépulture et ne peuvent donc pas être incinérés, se rassemblent. Il y a aussi tous ceux qui, à leur mort, étaient seuls au monde et qui comme Yang Fei, portent le deuil d’eux-mêmes. Dans cet entre-deux, certains sont encore dans l’attente et l’espoir d’avoir, comme les nantis, une sépulture et gagner ainsi le repos éternel, mais la plupart s’est fait à l’idée de rester là, parmi les arbres et les herbes.

« Ici errent de tous côtés des silhouettes sans sépulture. Ces formes qui ne peuvent trouver un lieu de repos ressemblent à des arbres en mouvement. Tantôt ce sont des arbres isolés, tantôt des pans de forêts. »

Car le monde des morts est organisé un peu de la même façon que celui des vivants, en différentes couches sociales, à la différence que le conflit n’y existe pas, tout y est doux, apaisé et chacun à sa place y accepte son sort. Repos éternel avec une surenchère dans les plus belles tenues funéraires, les plus belles urnes et les plus belles sépultures ou séjour sans finalité dans un entre-deux où la chair finit par se détacher et tout le monde se ressemble dans sa plus intime intimité : le squelette.

« Leur sourire ne se lit plus dans l’expression de leur visage, mais dans leurs orbites vides, parce que leur visage n’ont plus d’expression. »

Dans ce monde de l’entre-deux, le narrateur tente de retrouver son père, cheminot retraité, qui très malade avait quitté la maison sans prévenir, pour éviter de peser matériellement sur son fils, alors que la vie était déjà si difficile. Ce fils adoptif qu’il avait recueilli et sauvé alors qu’à peine né, Yang Fei venait de tomber sur une voie ferrée, via le trou des toilettes d’un train de passage. Ce récit est aussi une formidable histoire d’amour entre un père et un fils non unis par un lien de sang et de nombreux autres portraits de personnages bouleversants d’humanité et d’humilité aussi, dans une société qui entre communisme libéral et lambeaux d’une très ancienne Chine traditionnelle, supporte à son sommet un pouvoir brutal et écrasant.

« Je suis à la recherche de mon père, ici, parmi la foule des squelettes. J’éprouve un sentiment bizarre. Ici, il y a des traces de lui, je les sens même si elles sont aussi évanescentes que le cri de l’oie déjà enfuie, comme la sensation de la brise passant dans les cheveux. »

Le sentiment d’étrangeté qui découle de ce roman est en grande partie dû au contraste entre la douceur, la délicatesse, la très grande beauté du récit et la rudesse de cette réalité sociale dans laquelle il prend place. Une façon originale pour l’auteur d’en brosser le portrait.

©Cathy Garcia

2_e3330c1260a8e69e078095c192cb3aacNé en 1960 à Hangzhou (Zhejiang), Yu Hua a commencé à écrire en 1983. Il a reçu en 2008 le prix Courrier international du meilleur livre étranger pour Brothers. Son œuvre est disponible en France aux éditions Actes Sud, qui ont notamment publié Le Vendeur de sang (1997 ; Babel n° 748), Un amour classique (2000 ; Babel n° 955) et Vivre ! (Babel n° 880, adapté au cinéma par Zhang Yimou, Grand Prix du jury au Festival de Cannes 1994).

Belvedere n.34 janvier-février 2015

SOMMAIRE

Su la trista riviera d’Acheronte
Laïcité totale absolue sans concessions
L’alto profilo del Presidente della Repubblica Italiana
La vie de paroisse (la lutte finale)
 
THEATRE (à Lyon): Festival Régénération, Reza, Stavisky,Martinelli, Four, Kern, Rabeux,
Loison, Vercelletto, Bettencourt, Avoine/Vidal, Richardier, Collectif X,
Marcel Maréchal de Michel Pruner (L’Harmattan)
POESIE: Chaine, Thion, Finzi, Marie Dalle
ALFACENTAURO
ARTS: Borde, Gurrieri, Catalogue Peintures Françaises du Musée de Lyon
GAZZETTA PELORITANA : Pompeo Oliva e Il pappagallo di Flaubert di Julian Barnes (Einaudi)

Belvedere 34 pdf

Presses Universitaires de Rennes – Prose musicale et geste instrumental Les Six Bagatelles pour quatuor à cordes op. 9 d’Anton Webern Jean-Paul Olive et Álvaro Oviedo

Presses Universitaires de Rennes – Prose musicale et geste instrumental Les Six Bagatelles pour quatuor à cordes op. 9 d’Anton Webern Jean-Paul Olive et Álvaro Oviedo.

Presses Universitaires de Rennes – Le film sur l’art Entre histoire de l’art et documentaire de création Valentine Robert, Laurent Le Forestier et François Albera (dir.)

Presses Universitaires de Rennes – Le film sur l’art Entre histoire de l’art et documentaire de création Valentine Robert, Laurent Le Forestier et François Albera (dir.).

Maja Polackova, Musée, Louvain la neuve, 3 février – 15 mars 2015 Louvain.

Polackova - 1

Maja Polackova

Maja Polackova,  Musée, Louvain la neuve, 3 février – 15 mars 2015 Louvain.

Polackova - 2

Maja Polackova, textes de Jacques De Decker, Paul Emond, Danièle Gillemon, Jacques Sojcher, Editions Didier Devillez, 128 p.

Maja Polackhova propose une effraction de la conscience perceptive par le renouvellement de dispositifs stratégiques et de ses petits personnages. Leur « libertinage » ou plutôt leur liberté (même lorsque ses figurines se déplacent en groupe) se répandent en une fragilité colorée. Elle rappelle sous forme de métaphore que ce qu’on vit et traverse répond à l’évolution politique, sociale et esthétique d’une société. Un ignoré de l’être est donc rendu visible là où les personnages engagent divers voyages.

Les découpages-collages foisonnent sur le support où ils demeurent à la fois forcément fixés mais dans un dynamisme grouillant. Ses « petits bonshommes plats », Maja Polackova les découpe pour la plupart dans les pages du quotidien Le Soir et les réunit en groupes compacts, entrelacements ou alignements singuliers. Il y a quelques années, elle reconstitua les phases cruciales de la bataille de Waterloo afin de créer de l’empathie envers les soldats de papier comme plus généralement pour souligner la fragilité des êtres.

En de telles compositions graciles et jamais misérabilistes, les personnages ne se laissent pas aussi facilement saisir qu’un premier regard pourrait le faire penser. Il y a là humour et joie mais « derrière » se cache une vision plus âpre. Les couleurs jouent un rôle majeur. Elles placent les œuvres de l’artiste plus du côté de la lumière que de l’ombre au sein d’irisations. Elles jouent du rassemblement comme de la dé-liaison.

Composites, incongrus, les personnages font de nous des clowns en évitant de réduire l’image à un miroir trop simple du type « stimuli-réponse ». Les corps en marche proposent une narration poétique. Elle casse la froideur et la rigidité au profit de la souplesse, souligne une résistance de l’individu même si l’artiste n’illustre pas une thèse. Elle fait mieux : le monde devient autre, son sens est multiplié selon un système à la féerie particulière. L’image reprend toute sa force de dérangement et de volupté. Elle a de quoi inquiéter et séduire. Elle justifie sa brouille avec le bien pensé, le bien-pensant. Avec l’ordre aussi. Elle ne peut donc trouver sa place, si ce n’est une place occulte et occultée, dans une société bien ordonnée.

©Jean-Paul Gavard-Perret