Paroles buissonnières (Carnets confidentiels n° 34), Les années Minou, Jacques CANUT ; les deux recueils à La Botellerie, imprimerie à Vauchrétien ; Déclinaisons, Ed. Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel.

Jacques Canut (né en 1930) a publié ces trois minces recueils au cours de l’été 2011. Il s’y montre tendrement attentif à la nature, aux êtres et, surtout, aux rencontres, aux hasards de la vie. Tout ce qui se passe – j’entends les événements de la vie courante, anodins – trouve en lui un poète soucieux de rendre ce qu’il voit, comme s’il voulait porter témoignage et proclamer que tout est poésie. «  En ce calme bureau de poste, sur les bras de sa mère, à peine sortie de l’adolescence, un bébé d’origine africaine, aux traits remarquablement harmonieux et délicats, observe et suit attentivement, sensible et réfléchi, les gestes de l’employée. »

Comme pour un instantané, il s’agit de saisir l’essentiel d’une scène. Après, Jacques Canut se laissera peut-être prendre par une méditation. Toujours, il s’avance et observateur amoureux de la vie, même si, ici et là, quelque nostalgie vient sous sa plume : « [je] ne survis qu’égrenant ma retraite en jours d’austère solitude ». On n’évite pas l’âge et ses aléas…

Ce qui compte ici, c’est un ton, c’est une allure. Rien de tarabiscoté, de la prose dirait-on si n’éclataient ici et là des images comme « l’offrande du beau temps », « respirer sous les champs d’étoiles » ou des bonheurs d’écriture : « La montagne, aujourd’hui / a l’odeur glacée des vieillards / qui se laissent glisser / dans la nuit. »

On l’a compris, rien n’est plus étranger à ce poète que la pose, la recherche formelle à la limite de l’incompréhensible, la parole tonitruante. Il chante dans des murmures (c’est alors qu’il faut se montrer attentif), avance d’un pas égal, sans hâte, énonçant ses bonheurs et ses découvertes comme le ferait un aîné plein de sagesse. Une voix qui touche.

Georges JACQUEMIN

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Voyages sur Chesterfiel de Philippe Coussin-Grudzinski – Intervalles 2012 – 128 pages 15 €

Ce court récit s’étalant sur une seule nuit de 0h07 à 7h00 du matin d’un mois de février pluvieux dans un appartement parisien, fait sans concession, le portrait socio-zoologique de notre société contemporaine. Un portrait cynique mais réaliste d’un monde grotesque et un autoportrait d’une jubilatoire sincérité. Dans ce qui pourrait être comme des pages d’un journal intime, Philippe, jeune surdiplômé au chômage, expose comment il préfère se vautrer dans l’ennui le plus total, ponctué de petites rapines de produits de luxe, que de se plier aux hypocrisies, au fiel et à la poussée de dents, dont il faut faire preuve pour tracer sa route de paillettes dans le monde. « Pour remplacer mes pulls en cachemire à moindre frais, je retire habilement l’étiquette antivol dans les cabines d’essayage et je mise sur mon physique de fils de bonne famille pour déjouer la vigilance des hommes en noir à l’entrée des magasins. ». Un monde top high-tech, celui des grands groupes de média, des « maîtres du monde », qu’il a connu alors qu’il était, il n’y a pas si longtemps, ce jeune con sous-employé lors de stages café/photocopies légèrement amélioré mais sans intérêt. Parcours obligatoire de tous les jeunes loups bien équipés pour espérer grimper rapidement l’échelle du paradis social, mais pour cela mieux vaut ne pas avoir trop soif d’Idéal. Welcome dans un monde creux, superficiel et superfétatoire, puissamment épris de tape à l’œil, de réussite bling bling et cependant dépourvu de toute grandeur. L’auteur décrypte les personnages, les rouages et les backstages carton-pâte de ce parfait symbole de la société moderne, où le look, le cv et la bêtise, ont ceci en commun que ça doit briller pleins feux, qu’importent les moyens, qu’importe le mensonge, qu’il est d’ailleurs de bon ton d’angliciser un peu. Ce qui est in un jour, top tendance le lendemain, est has been le jour suivant. Alors le narrateur reste chômeur, dort le jour et passe ses nuits sur facebook, où à travers des dialogues tantôt drôles, tantôt consternants, se brosse un portrait de l’ennui poussé à l’extrême. De tout ça, un être un tant soit peu sensible et idéaliste, ne peut que chercher à s’évader. L’amour, la drogue, la musique… Tout ce qui peut donner encore de véritables émotions. Pour Philippe, ce sont les souvenirs, d’enfance, de voyages, les fantasmes, et puis l’amour de Raphaël, l’intensité du plaisir, des transes sur la musique électronique des nuits de Berlin-Est, la grandeur de l’opéra, l’herbe bio d’Auvergne. C’est donc bien à un voyage sur Chesterfield, le fameux canapé cuir fait main, qu’il nous convie dans ce texte. Un texte facile à lire, qui au départ peut agacer, voire rebuter. On peut se poser la question de son intérêt, surtout si on trouve qu’on perd déjà soi-même trop de temps sur facebook, mais outre le fait qu’en transformant en quelque sorte le lecteur en voyeur, ce qui questionne aussi, c’est quelque chose de très essentiel qui filtre de ce récit : qu’en est-il de la beauté, du cœur, de l’intelligence, de la relation à l’autre, de tout qui donne valeur à l’humanité dans notre société de consommation ultra-artificielle, où il est si facile de se laisse hypnotiser, voire lobotomiser par tout et surtout rien, et passer sa vie à brasser du vide ? Il y a donc un espoir pour que les jeunes générations de diplômés échappent au grand cauchemar éveillé du monde des apparences et exigent que leur vie ait le véritable goût du vivant.


Cathy Garcia

Délit de poésie, blog de Cathy Garcia

Le Décompresseur, Atelier de Cathy Garcia

Philippe Coussin-Grudzinsk

Philippe Coussin-Grudzinski est né en 1986. Après avoir collaboré aux Inrocks, il est devenu community manager pour la télévision. Son blog Humeurs sur Chesterfield connait un succès fulgurant : Voyages sur Chesterfield est son premier roman.

Ne regardez pas le voleur qui passe, Isabelle Kauffmann, Flammarion.

Diane, la narratrice met en scène Lose, un voisin qui l’intrigue au point de le pister.

Très vite, elle va communiquer au lecteur sa fascination pour « ce serial killermental » et nous la suivons dans sa filature rapprochée jusqu’au jour où elle deviendra sa proie. Versée dans des études de psychologie, Diane, baptisée ironiquement par Lose d’« éminente scientifique », va disséquer ses paroles, son comportement lors de leurs rencontres. Mais parviendra-t-elle à percer le mystère de Lose, « doté decapacités exceptionnelles », « en chasse perpétuelle » d’événements à voler.

On tremble pour elle, qui n’hésite pas à se jeter dans les griffes de ce prédateur avéré.

N’a-t-elle pas déjà succombé au pouvoir hypnotique de son « arme redoutable », leregard ? Cet homme « étrange et séduisant » n’est-il pas en train de l’envoûter quand il lui confie avoir fait dans ses yeux « le plusbeau voyage » de sa vie ? Cette aimantation se poursuit avec le rapprochement des corps, des visages, des lèvres, « minutes d’une sensualitéabsolue », comme un instant d’abandon. Ne devient-elle pas son complice ? N’est-t-elle pas habitée par lui nuit et jour ?

A voir Diane grisée par ce « sentiment palpitant, capiteux », le lecteur la devine vampirisée, phagocytée par celui qu’elle avait choisi d’épier, de traquer à son insu.

Isabelle Kauffmann sait distiller le malaise en multipliant un vocabulaire anxiogène : inquiétant, terrifiant, angoisse incontrôlable, danger imminent. Comment Diane va-t-elle pouvoir s’en sortir ? Recouvrer son autonomie, sa capacité à prendre des décisions ? C’est oublier Zora, sa meilleure amie, généreuse et sincère, « un cadeau du ciel », toujours à l’écoute. Ne l’avise-t-elle pas quand elle part vers l’inconnu avec Lose, « ce cannibale mental », qui dérobe des « bouts de vie aux autres » ?

Les rebondissements relancent l’intérêt du lecteur (la disparition de Lise coïncidant avec l’article débusqué dans la presse, l’origine des griottes). La scène dans le supermarché atteint l’acmé de la confusion. Hallucinante et époustouflante, cette tentative de Diane, « sa scientifique adorée » de guérir Lose. De quelle addiction souffre-t-il ? Quelles peuvent être les causes de son overdose, son surmenage ?

Isabelle Kauffmann autopsie la dépendance amoureuse, son côté toxique, destructeur et le trouble que cela induit. Elle souligne les dangers de la passion amoureuse : « pire qu’une étoile filante » quant à sa fugacité, l’opposant à la constance de l’amitié. Mais la jalousie peut, elle aussi, lézarder une amitié et la réduire à des miettes. L’auteur de s’interroger sur la pérennité d’une amitié après une trahison.

Elle propose aussi une réflexion sur « la spirale incontrôlable » du destin des êtres dont « les routes parallèles se croisent et s’entrelacent », étayée par la lettre de Lose.

Celui de Lose nous laisse pétrifié d’effroi.

La narratrice relate les faits comme un cinéaste les filmerait. Travelling pour la partie de cache-cache au supermarché et le braquage déjoué. Gros plan sur les flocons tombant au ralenti, sur « les grains ciselés de givre ». Plan rapproché lors de leurs tête-à-tête. Son écriture sait s’adapter aux accélérations (peur, panique de Diane), aux pulsations, à la respiration pressante de Lose, s’offrant des pauses lorsque « les rouages du temps » gelaient ou lors « des moments de grâce où tout s’était figé ».

Isabelle Kauffmann sait à merveille suggérer les atmosphères, que ce soit dans le huis clos d’une voiture, au café (brouhaha), au restaurant pour « la douceur del’éclairage » dans la bibliothèque de Lose , au « sol hérissé destalagmites », « aux colonnes tortueuses de carnets telles des cheminées de fée »ou lorsqu’elle lâche ses protagonistes dans un paysage hivernal sous « un ciel comblé de neige ».

Dans ce roman, à la manière d’un making-off de film, la romancière nous laisse entrevoir l’envers de la création littéraire, à travers « ce trésor extraordinaire », que Lose a compilé au cours de ses captages d’événements les plus divers. Archives pharaoniques, classées méthodiquement, un terreau précieux pour un auteur.

On sait qu’un écrivain se nourrit d’actualités, d’un flot de réminiscences, de documentation, de ses rencontres ; qu’il brasse des faits en permanence.

Isabelle Kauffmann nous montre pourquoi certains auteurs sont perçus comme« des chapardeurs, des pies voleuses, des braconniers d’histoires », selon Nancy Huston.

Elle nous adresse une mise en garde, comme Lionel Duroy dans son roman : Méfiez-vous des écrivains, et nous livre une parabole du métier d’écrivain, soulignant sa capacité à se vouer corps et âme à « cette tâche minutieuse ».

Lose n’est-il pas un écrivain qui aspire à bâtir « le livre le plus complet », un impérissable roman, ambitieux au point de viser à la perfection ?

L’auteure a réussi à nous imprimer sur la rétine des images hallucinantes, comme l’énigme Lose (« cet homme impalpable qui traversait la vie des autres ») aura marqué l’existence de Diane, au point d’en être tatouée «  sous la peau ».

Isabelle Kauffmann signe un premier roman déroutant, dominé par le temps, non dénué d’une veine poétique, oscillant de la pénombre à la lumière, empreint de mystère en raison de l’identité secrète de Lose, « cet anthropophage cérébral ».

Prix Marie-Claire 2006

Nadine Doyen

Trois espaces de liberté, Jean-Albert Guénégan

Jean-Albert Guénégan a son Finistère natal vissé au corps. Morlaisien comme Tristan Corbière à qui il rendit hommage en faisant éditer un timbre à son effigie, il est poète en communion étroite avec son environnement.

Et le présent recueil est tout entier imprégné de ces paysages bretons déclinés en trois espaces de liberté.

Le premier se dessine au plus près de sa demeure puisqu’il s’agit de son jardin, qu’il vouvoie respectueusement et contemple sans se lasser, sous la pluie ou la neige. Un jardin comme une source propice à l’éclosion de pensées multiformes. Jardin du souvenir aussi, où resurgit la figure du père.

Plus loin, il y a la Venise Verte, ce marais de tourbières, « un tableau à lui seul ». « Pour survivre / le marais chante / la lente agonie / de ma paix intérieure. »

Le troisième espace de liberté de Jean-Albert Guénégan, c’est l’Océan. La Côte de granit rose, Trégastel, Ouessant, les îles…Un poème rend hommage à Eric Tabarly, un autre s’intéresse au calculot, petit macareux côtier. Hommage encore à la profession de gardien de phare, disparue en 2004.

Sans surenchère poétique, Jean-Albert Guénégan nous livre ici son profond enracinement au cœur de cette terre bretonne aux flancs ciselés par la mer.

Sa paix intérieure puise là ses nourritures.

Sa poésie aussi.

Trois espaces de liberté, Jean-Albert Guénégan ; Editinter ; 100 pages ; 14€.

 

Alain Helissen

Dans la tanière du soleil, de Jean-Louis Bernard, Ed. Encres Vives, 2011  

Ecriture condensée jusqu’à l’extrême, voyage au bout / de l’inguérissable : Jean-Louis Bernard explore les contraires, malaxe la pâte blanche de sa page. Il ne se contente pas de cajoler, d’observer les mots, fractals d’une lumière commune. Il en cherche, au-delà des quanta, la fête incendiaire, la mémoire archaïque. C’est dans la noire intimité de l’astre, dans le four nucléaire de la poésie, dans la tanière même du soleil qu’il débusque son inspiration primale.

Mais de manière transitoire, incertaine, j’allais dire ondulatoire. À lui se présentent ces souvenirs rebelles et, dans le visage d’un désir, l’haleine des rires enclos. La fonction majeure du poète n’est-elle d’entrevoir l’invisible et de graver l’indicible, de radiographier les cœurs au-delà des corps, en un processus de reconstruction des outils langagiers ?

Jean-Louis Bernard, en poète confirmé, a ce génie-là : par décence, parlons d’aptitude. Celle d’ensorceler rythmes et métaphores, brûlures du verbe et fulgurances dans l’épaisseur virtuelle d’un cosmos. Au seuil d’un trou noir, cet opuscule ranime nos rétines ; il est publié par Michel Cosem, passeur éclairé, dans sa collection Encres Vives.

En quatrième de couverture : Le poème est également voix scandant le voyage à travers notre mémoire et nos empreintes. Ce texte est ponton pour rêves en partance, trait d’union pour imaginaires dans la gangue des jours, marche pied pour envols de fantasmes emplumés de soleils.

Claude LUEZIOR