Pré
malgré mes tumultes intérieurs le ruisseau caravane vers la mer les papillons butinent encore les scabieuses les oiseaux lancent leurs chants de joiej’ai mis longtemps à comprendre que leur indifférence n’est pas de la cruauté
« Bien qu’invisible et sans couleur / je porte en moi la force inaltérable de la destruction / commandant à l’eau comme au feu / et pourtant / j’ensemence à tout va l’espoir du renouveau / que chaque aube réveille / et le poème initiateur des incendies de demain / qui renverront l’humanité à sa source première // Pudiquement on me nomme…. LE VENT » (p.5). Les forces primordiales inspirent aux meilleurs auteurs une poésie à leur image, à la fois forte et singulière. Qui n’a été emporté, subjugué, par les Vents de Saint-John Perse, ou n’a cru assister aux flux et reflux des océans et des mouvements tectoniques dont naquirent les continents avec Ter de Paul Mathieu, l’un des poètes contemporains les plus notables de ma connaissance ? Par la qualité, l’amplitude du souffle de sa poésie, Christian Amstatt dans Les tambours du vent s’inscrit dans cette lignée auguste. Les vents auxquels il donne littéralement voix sont, par certains égards, très différents de ceux de Saint-John Perse mais ils sont eux aussi « de très grands vents sur toutes faces de ce monde ». Christian Amstatt, dans son recueil, ne s’intéresse en effet aucunement à la brise et autres souffles qui murmurent tout bas à l’oreille, mais à cette puissance dont les rafales résonnent comme autant de coups de tambours mimés par le rythme que créent les répétitions des mots « Les tambours du vent », et celles d’images puissantes et justes tel ce « couteau des songes » qui a la violence de l’éclair. Comme nuls autres, pleines incarnations de la liberté puisqu’ils sont non seulement impossibles à maîtriser, à dominer, mais même à saisir, ces vents puissants portent jusqu’à nos tympans l’écho des lointains dont ils viennent, des lointains dans l’espace comme dans le temps : « Les tambours du vent / résonnaient sur le ciel / et lançaient à l’infini / l’écho lointain des galaxies en colère / reflétant déjà / toute l’eau à venir / d’un temps de lumière // Issue des milieux de poussière/ une étoile naissante / agglutinait autour d’elle / quelque promesse de planète » (p.8).« Les tambours du vent rediront // L’essoufflement des brumes / la légende perdue / des traces les plus intimes / des migrations anciennes / et même les poussières / au galop, des chevaux échevelés / que la levée d’un unique regard / mettait en marche sur les steppes » (p.10). Intemporel, ou plutôt omnitemporel, ce vent nous reporte en ces temps du début de l’humanité comme aussi bien en ces espaces ou aujourd’hui encore il étend son règne de destruction et de vie puisque, ainsi que toutes les forces naturelles, il est ambivalent : « Les tambours du vent / debout sur leurs échasses / criaient d’une voix caverneuse / tout l’espoir d’une grève / que la plage magnifiait / plus riche que source vive / plus belle encore que vengeance assouvie / face à l’irréelle sublimation / d’une mort annoncée / face à face / dans un regard… de CRS » ( p.31 ). L’inspiration de Christian Amstatt ne ressemble qu’à elle-même. Mais par sa qualité elle s’élève aux sommets de l’art poétique. Il est vrai que l’auteur n’en est pas à son coup d’essai puisque dans la partie inaugurale « ELEMENTS – Galaxie – Terre – Eau – Désert » de son recueil De glace et de feu il avait déjà évoqué avec une intensité particulière le cosmos. Dire plus de ses tambours du vent serait sans doute ne faire qu’un peu de verbe, un peu de bruit sur ce qui mérite de se laisser pleinement ressentir. Simplement : il s’agit d’un très grand recueil. Il est à remarquer que la couverture de l’ouvrage s’orne d’une fort belle peinture de Violette Barbosa qui a également réalisé les dessins qui s’intercalent entre les poèmes.
Chronique parue dans le N° 56 – Automne – 2009
Les auteurs sont :
3 Werner LAMBERSY…………………………………………
— ………………………………………………… Te spectem
17 Paul MATHIEU………………………………………………
— ………………… Werner Lambersy ou le désir du désert
32 Michel VOITURIER………………………………………….
— ………………………………………………………. Acidité
36 André DOMS………………………………………………..
— ………………… Procès des frontières : Michel Voiturier
37 Salomé Molina LÓPEZ……………………………………..
— ………………………………. El verde dibuja caligramas
38 Christine VAN ACKER………………………………………
— ……………………………………. Une femme comme ça
42 Béatrice GAUDY…………………………………………….
— …………………………………………………. Cuicuchicui
44 Laurent FELS………………………………………………..
— ………………………………………………………. Limite
46 Vincent WAHL……………………………………………….
— …………………………………… (Quoi) confit de nous ?
47 Lucile NEGEL………………………………………………..
— …………………………………… Enkidu et la courtisane
49 üzeyir Lokman çayci……………………………………..
— ………… Ne passe pas par les lieux que j’ai fréquentés
51 Daniel PISTERS…………………………………………….
— …………………………….. Par-delà la borne et la stèle
Chroniques de livres et de revues de :
Jacques CORMIER, André DOMS, Nadine DOYEN, Béatrice GAUDY, Jean-Paul GAVARD-PERRET, Jean-Paul GIRAUX et Daniel PISTERS
L’éditorial de la page 2 est de ………….. Véronique DAINE
La photo de la page 1 de couverture est de Jean-Luc Geoffroy
La page 3 de couverture et la page 52 sont illustrées par..
…………………………………………… Üzeyir Lokman ÇAYCI
L’auteur, journaliste polémique et romancier suédois né en 1944, a expérimenté le principe de « l’éducation mutuelle » au collège privé et élitiste de STJÄRNSBERG (nom fictif), à la fin des années 50. Il s’agit de la maltraitance des collégiens jeunes par leurs aînés de terminale, constitués en Conseil, sorte de tribunal inquisitorial sans appel, dont les prérogatives sont illimitées.
Par exemple, nuit du bizutage et razzias nocturnes : « Ils avaient tout fait : frappé, tabassé, passé au minium, rasé, hissé au mât, ligoté et compissé. Tout. » (p. 324) ; « clonques » (tapes sur le crâne avec le manche d’un couteau de table pendant le repas) ; tabassage public sur un ring nommé « le Carré », écartèlement et ébouillantage, corvées, mises à l’arrêt le samedi et le dimanche : « Stjärnsberg échappait à la règle et ressemblait à une ville soumise à la loi martiale où la kommandantur des forces d’occupation exerçait tous les pouvoirs » (p. 254), d’autant que « La grande majorité de l’école était en faveur de ce système. » (p. 267).
Et les professeurs dans tout cela ? En fait, « Ce collège comportait deux mondes totalement différents. Les cours, pendant lesquels les professeurs ne perdaient jamais patience, répétaient sans arrêt les mêmes explications, ne se moquaient jamais de ceux qui ne savaient pas et ne distribuaient pas de punitions, même pas de devoirs supplémentaires, constituaient l’un de ces mondes. Mais, une fois qu’on en était sorti, on était entre les mains du Conseil. » (p. 156) Retranchés dans l’indifférence ou la lâcheté, les professeurs et le directeur semblent ignorer ces malveillances qui ont lieu sous leurs yeux…
Au cours de ses longues analyses, présentées sous forme de dialogues avec son compagnon de chambrée et ami, Pierre, l’intellectuel binoclard et rondouillard, devenu le souffre-douleur des « Kapos », le héros-narrateur, double de l’auteur, Erik (13 ans au début du récit, 16 à la fin), qui refuse de se plier aux ordres imbéciles de ses aînés, pose la question de l’origine de la violence : « Est-ce qu’on naissait comme ça ? Ou bien avait-il reçu trop de coups étant enfant ?» (p.232). Il apprend que « la violence réside dans la tête et non pas dans les muscles » (p. 277).
En outre, nouvel arrivant dans ce collège sélect, Erik fuit un univers familial répressif, où il subissait les raclées d’après-dîner d’un père -maître d’hôtel dans un restaurant- autoritariste et sadique. Face aux tortionnaires du Conseil, il a de l’entraînement et fait le rapprochement : « Il (Silverhielm, l’élève Président du Conseil) aimait donc ça, tout simplement. Car il y a des êtres qui aiment faire souffrir les autres. Un certain père, par exemple. » (p. 231) Son ami Pierre le lui rappelle : « Tu l’as appris de ton bon sang de père. » (p. 322) Le récit se termine d’ailleurs avec un retour vers ce père haï, puisqu’après tout, « La fabrique de violence » a porté ses fruits…
Enfin, ce récit captivant est truffé de références littéraires (HOMERE, SARTRE (p. 203), B.SHAW,…), car le héros lit et verbalise l’horreur, s’efforçant de porter un regard distancié sur les événements.
Bref, outre la mise à nu du si enviable et réputé « modèle éducatif suédois », La fabrique de violence de Jan GUILLOU démonte un système patriarcal guerrier, dans lequel d’une part, le lycéen plus âgé s’exerce à la virilité en agressant les collégiens, au nom de l’ordre établi ; d’autre part, l’adulte masculin, le père, a le droit de vie et de mort sur le fils ; enfin, ce système éducatif initie les garçons à une conception antagoniste de la société… selon la loi du plus fort, du plus riche et du plus aisé, le féminin étant en dehors de ce jeu très sérieux.
Autres récits parallèles auxquels je ne peux m’empêcher de penser :
D’abord, Elliot de Graham GARDNER, 2003, Editions Flammarion pour le texte Français, publié en 2005, ou l’horrible et attendrissante histoire d’un souffre-douleur dans un collège anglais.
Grâce à la technique du discours indirect libre et de la vision limitée, comme une caméra à l’épaule- et malgré la traduction- le lecteur s’identifie au malheureux et émouvant héros, qui apprend à durcir sa fibre sensible en observant ses bourreaux. Ici, le père est un légume et la mère, comme beaucoup aujourd’hui, doit tout assumer.
Ensuite, La mort est mon métier de Robert MERLE, best-seller historique de 1952, renvoie à la même question du patriarcat sanglant, qui castre les fils, ces derniers répétant plus tard les mêmes gestes…
Enfin, le spectacle de la troupe Les Ateliers de la Colline, Tête à claques, coup de foudre de la presse au festival de HUY en 2007, ravive encore, au niveau du théâtre, le problème épineux de la violence, via les aventures malheureuses de jumeaux en détresse qui, mis au banc de la société du village dans lequel ils habitent, commettent des actes irréparables… Proposé en matinée scolaire au Centre Culturel d’ATHUS, le spectacle a répondu aux questions implicites des jeunes, tellement convaincus qu’ils ont rappelé trois fois les acteurs
Pour conclure, GANDHI avait-il tort et ne sortirons-nous jamais de cette spirale infernale ? Contre la violence physique, la meilleure arme, comme le dit le journaliste GUILLOU aujourd’hui, ce sont les mots… Or, un certain Jean-Paul S. l’avait déjà dit… et d’autres avant lui !
Article paru dans le N° 57 Hiver 2009-2010