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Brigitte Maillard, Le Mystère des choses inexplicables, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Mystère des choses inexplicables, Brigitte Maillard, 2021, éditions Monde en poésie, 15 e.

Brigitte Maillard est l’auteure de sept recueils de poésie et de plusieurs livres d’artistes. Elle anime le site Monde en poésie. Elle nous offre ici un recueil qui frappe par sa tonalité solaire. Il y a dans ces pages une disposition à accueillir et saisir la beauté du vivant : « voici la vie dans sa douceur étincelante, sa joie rutilante […] voici le chant du vivant qui veut pousser son cri ». Belle métaphore pour signifier une naissance. Ou plutôt une renaissance étrangement radieuse. Car Brigitte Maillard sait qu’elle a coûté cher cette joie qui s’enracine dans l’empêchement de vivre : « Depuis 1999 le cancer enserre mon quotidien ». Le mal qui la touche ne traverse ces pages qu’en rares flashs, ainsi, par exemple, « le corps se saisit pour vivre sa souffrance ». Tout se passe comme si la poète voulait mettre ce vécu circonstanciel et particulier en sourdine. Pas d’éclat, pas de pathos, pas de déploration.

Au cœur de ces poèmes, au contraire, une sorte d’art de la joie : de cette maladie, la poète fait une grâce.  Ses vers libres et petites proses se placent sous le signe de l’exhaussement de soi : « Le visage tuméfié par les apparences, j’ai du mal à m’y retrouver […] Je suis ce chant dans la rivière du monde, impalpable, insondable, meurtri par les ondes ». Voici qu’émerge précisément le sentiment océanique de l’existence. Point de religion au sens strict, même si le terme de « prière » nous est donné. Il s’agit plutôt de la persistance d’un sacré. La mystique sans horizon divin d’un chemin intérieur empruntant au détachement des spiritualités orientales. 

Comment dire l’intensité de cet élan vital ? Renaissance et métamorphose sont les deux pôles de cet affût du vivant qui se joue dans l’attention au paysage, à la mer ou bien au sourire de l’autre.

Le mystère et le rêve sans cesse irriguent ce chemin de la naissance à soi. C’est un vers de Roberto Juarroz porteur de cette idée de mystère qui donne le titre au recueil. La poète habite « l’état de poésie », formule qui n’est pas sans rappeler un autre poète, Georges Haldas. Le chant, chez elle, s’amplifie en une tonalité forte, la beauté qui a scintillé agrandit le présent :

« Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons les désirs se réalisent. Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes. À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire et gracieux. »

Est-ce à dire que tout est rose pour autant ? Bien au contraire, Brigitte Maillard évoque « la détresse des hommes » et, plus loin dans le recueil, « le monde avec ses engelures ». Le souci du monde est toujours là pour qui sait être à l’écoute de ce qui l’entoure.

C’est une poésie du questionnement qui se déploie ici. « Qui sommes-nous ? » demande Brigitte Maillard qui se tourne vers une quête du sens de l’existence. Parole et « lieu commun » universels. À de nombreuses reprises, le poème fait place à la tension de questions. « Tu n’en peux plus de vivre ? Détache-toi du monde ». Et cela passe par l’amour, notion aussi présente dans les mots de la poète que la joie. Cette expérience de l’amour au sens d’énergie vitaliste se voit ici magnifiée : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres. Le ciel qui vient vers nous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. »

« je ne suis ni guérie ni malade ». C’est une façon de dire que la vérité de l’être est ailleurs. Dans cette centralité du poème, véritable contre-chant autour duquel s’organise la vie. Au cœur des mots et de leur transmutation mystérieuse. La beauté ? « une grâce pour les riverains, un solide état d’âme […] Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être ». Écrire prend ainsi une visée cathartique. Il s’agit de transmuer ce qui s’éprouve de souffrance en quelque chose de plus élevé.

Dans ce mouvement d’éveil, le retour des choses vers le temps lointain, primordial de l’enfance suspend la temporalité linéaire et se boucle en un temps cyclique : « Que s’ouvre maintenant le temps glorieux de l’enfance ! ». Une musique naît par petites touches et retouches dans la fluidité de ces vers qui nous emportent par ce « oui » au monde.

©Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Chronique de Marie-Hélène Prouteau

Le Modèle oublié, Pierre Perrin, Robert Laffont, 2019, 218 pages.

Le Modèle oublié de Pierre Perrin ressuscite Virginie Binet (1808-1865) qui fut le premier amour et la muse de Gustave Courbet dans les années 1840. Une vie commune qui dura plus de dix ans et d’où naquit un garçon. Comme le titre l’indique, Le Modèle oublié est le livre d’une femme. Il s’ouvre sur la présentation de celle-ci à Dieppe, sa ville de naissance. Et se clôt, magnifiquement, en 1877, sur Gustave Courbet à l’agonie, se remémorant Virginie Binet et Émile, leur enfant.

Même si le peintre est largement présent dans le livre à travers ses propos, ses tableaux, ses difficultés à se faire reconnaître, le point de vue retenu par Pierre Perrin se centre sur la figure féminine, sur leur amour et sur leur fils. C’est ce regard intime qui fait la singularité de ce roman inséré dans l’Histoire. C’est aussi la perspective temporelle du récit qui frappe : au-delà de la mort de Virginie en 1865, le récit se prolonge par l’évocation de sa descendance, en la personne de son fils Émile puis de son petit-fils, Charles, descendance jamais reconnue par Courbet et vouée au malheur de la mort précoce. 

Nous suivons pas à pas Virginie, fille d’un modeste cordonnier, jeune femme intelligente et sensible. De Dieppe où elle naît et où elle rencontre Gustave Courbet à Paris où il l’emmène, nous voyons par ses yeux les journées de 1848, les fréquentations parisiennes de Courbet, Champfleury, Baudelaire, les amis du peintre. En arrière-plan passent Lamartine, Flaubert, Hugo, entre autres. Virginie Binet n’est pas que cette beauté figurée nue dans La Blonde endormie et dans L’Atelier du peintre reproduit en couverture du livre. Elle est aussi une femme issue du peuple qui cherche à s’instruire – héritage peut-être de la Révolution française ? Celle-là même qu’on voit lire dans le tableau La Liseuse endormie. Le superbe dessin au fusain où elle est assoupie, sa main sur le livre posé près d’elle. Peut-être un clin d’œil à Balzac très présent dans le livre, ce romancier habitué à un lectorat féminin – ne souligne-t-il pas, au début du Père Goriot, que les pages de ses romans sont tournés par « une main blanche », celle des femmes ? 

L’auteur nous rend vivantes plusieurs facettes de ce modèle oublié : l’amante passionnée, d’abord, à travers les dialogues et le rappel des tableaux du peintre d’Ornans, ainsi Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge. Cette danse d’amour dont Pierre Perrin a décrit la merveilleuse juvénilité. Il redonne vie également à la tendre mère du jeune Émile, puis à la femme déçue par ce compagnon d’une rare lâcheté qui cache leur liaison à ses parents. Mais la douce Virginie a du caractère et finit par ne plus accepter l’attitude de Gustave qui refuse de reconnaître l’enfant et les délaisse de longs mois. La rupture de Virginie la ramène à Dieppe où elle finira misérable. Son fils intelligent et sensible devenu sculpteur mourra fort jeune. Cette répétition du malheur semble s’attacher à ce destin marqué d’opprobre qu’on désigne alors du nom de fille-mère et qui est celui de la Fantine des Misérables. 

Que dire de Courbet ? Pierre Perrin recrée ici un être dans sa complexité et ses contradictions. Son obsession du succès, son égocentrisme, son goût de l’argent sont les faces moins glorieuses d’un immense talent artistique souvent mis au service des humbles. Pierre Perrin campe à la fois son côté sombre et son réel attachement de père qui le fait s’émouvoir sur son petit garçon et le peindre dans des chefs d’œuvre, tels L’Atelier ou bien Les Cribleuses de blé

« Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre », dit Goethe. C’est cette ironie qui est, par moments, la marque de Pierre Perrin et qui allège le récit aucunement moralisateur. La dimension de forte humanité qui ressort de ce livre touche par une belle démarche d’écriture face l’intime.

©Marie-Hélène Prouteau