Traversées N°96 -Été 2020

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Là d’où je viens a disparu de Guillaume Poix – Verticales (272 pages – 19,50€); septembre 2020

Chronique de Nadine Doyen

Là d’où je viens a disparu  de Guillaume Poix – CollectionsVerticales- Gallimard (272 pages – 19,50€); septembre 2020


Quel est le point commun entre tous les personnages dont Guillaume Poix se fait le porte-voix ? Je dirais le mot frontière. Certains l’ont déjà franchie, d’autres en rêvent. Et il y a ceux qui la protègent et la défendent avec détermination.

Que fuient-ils ? Qui sont ces candidats à l’exil, prêts à affronter le tout pour le tout ?

Car comme le formulent les extraits d’un texte de la poétesse somalienne, Warsan Shire, placardés sur les murs de l’association dont s’occupe Hélène : « Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin. No one leaves home unless home is the mouth of a shark ». 

L’auteur ne traite pas le sujet de façon frontale, ce qui en fait l’originalité, mais la galerie de vies minuscules est édifiante. On croise les parents, dont les enfants ont disparu sans donner signe de vie, qui dénoncent « cet eldorado qui engloutit leurs enfants ». On les suit sur cinq années, de 2015 à 2019.

Chacun relate son parcours par flashback, ou c’est une tierce personne qui raconte leurs pérégrinations. Ils viennent du Salvador, de Somalie, etc…

La première à prendre la parole, c’est Litzy, 25 ans,  mère célibataire, installée à Somerville (New Jersey) avec son jeune fils Zach, qui, lui ,sait lire, nager, pas comme ce jeune enfant syrien échoué sur une plage turque dont la dramatique photo, devenue virale, a ému, a révolté et fait polémique. Peut-on montrer à la une d’un journal cette mort en direct ? Pour Litzy, ce fils est sa fierté. Né à San Diego, donc américain, il a moins à craindre qu’elle qui doit être transparente, s’effacer pour durer ». Mais pourra-t-elle prétendre à un autre statut que clandestine, quand on connaît la politique migratoire ? Quand un mur doit être érigé ?

Les Etats-Unis ont aussi attiré Sahra, qui travaille avec Litzy comme femme de ménage pour un richissime Américain. Deux classes sociales sous le même toit.

On croise Angie (de Mogadiscio, Somalie) qui rêve d’ailleurs, bercée par la voix de Beyoncé dans une vidéo dont les paroles sont inspirées par la poétesse anglo-somalienne engagée, mentionnée ci-dessus.

Peu à peu, comme un puzzle, les portraits s’étoffent, le lecteur perçoit ce qui reliait certains personnages entre eux.

L’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau d’une femme, dans le rôle d’une mère. Il soulève les craintes du père d’avoir à élever une fille, taraudé par tous les périls qu’il fait défiler ! Prémonitoire, pense-t-on, une fois le livre refermé.

Voici Marta (du Salvador) désespérée d’apprendre que son fils Luis veut émigrer aux Etats-Unis, avec femme et bébé, d’autant que son autre fils s’est déjà évanoui. Eux aussi seraient-ils hypnotisés par « l’American dream » ? Mais quelle odyssée pour rallier leur destination : passer par le Mexique, rejoindre le Texas, obtenir un visa humanitaire, et enfin l’asile aux U.S A.Y parviendront-ils ? On partage les inquiétudes de Marta, cette mère qui a inculqué à ses fils des valeurs féministes, le sens du partage des corvées ménagères. Elle, qui les a « formés au ménage, à la cuisine, au repassage, associés à la tenue de la maison », se retrouve seule au Salvador, ne pouvant profiter de sa petite fille Angela. Rafael, ami et témoin au mariage de Luis, la soutient, écoute ses confidences, sa détresse au vu d’une photo qui témoigne d’une tragédie de plus. Des nuits à venir hantées par les cauchemars.  Mais « vos enfants ne vous appartiennent pas », affirme Khalil Gibran (1), alors comment aurait-elle pu s’opposer au choix de son fils ?

Le narrateur nous intrigue avec cet alignement de chiffres que commente Pascal (de Lyon), essayant lui-même de décrypter leur signification, avançant des hypothèses des plus inattendues. Quand sa femme, Hélène, documentaliste, impliquée dans une association, la lui révèle, quelle claque ! Quelle comptabilité macabre !

Encore plus surprenant l’engagement de leur fils Jéremy. Celui-ci crée le suspense en parlant d’« opérations imminentes », puis de la réussite de son action, mais tardant à dévoiler celle-ci. Une famille qui incarne les deux camps aux convictions diamétralement opposées face aux migrants : soit les refouler, soit les intégrer.

On est témoin du malaise de la mère qui se livre à une introspection et tente de convertir « l’être qu’elle a sorti d’elle-même », en lui joignant un document.

On reconnaît sa formation de cinéaste quand Guillaume Poix zoome sur un détail ! La peluche, jetée d’une fenêtre de bus à de pauvres enfants qui squattent un trottoir, hélas avalée par l’égout. Et des pleurs au lieu d’un sourire.

Le romancier distille des réflexions sur le côté nombriliste et égocentrique des réseaux, sur les croyances, explore les relations filiales, la transmission, pointe le rôle des passeurs, la carence des gouvernements quant à la politique migratoire.

On pense aux propos d’Erri de Luca pour qui ce flux migratoire ne peut pas être réglé par des murs, des barbelés, des digues et qui dénonce « les pires conditions de transport de l’histoire humaine », conduisant à tant de naufrages et tragédies.

L’écrivain nous émeut quand sont énumérées les données d’un article du Guardian qui recense tous ceux qui ont perdu la vie dans leur migration. Une litanie de noms qui donne le frisson, « une psalmodie funèbre ». « La vie est implacable, elle n’appelle aucune consolation aucune justice, aucune revanche ». Certaines situations font penser au tableau de Böcklin, «  L’île des morts », ici la lune a remplacé le soleil : « je glisse sur une marée noire, je m’y englue comme un oiseau ».

On est frappé par l’extrême précision dans les descriptions de lieux, que ce soit le local mystérieux où Jérémy rejoint un groupe en vue d’actions ou la chambre de bébé chez Marta. Un style concis, poétique qui nous happe, une construction originale qui peut dérouter mais quelle découverte que cette poétesse anglo-somalienne, fille de migrants, qui a inspiré Beyoncé dans son clip Lemonade ! Warsan Shire apporte sa voix forte, émouvante et rythmique à ce drame mondial des migrants.

Quand on a parmi ses connaissances des personnes qui enseignent aux migrants les rudiments du français, une autre qui en a épousé un, d’autres qui en ont hébergés, nourris, on se sent doublement concerné.

Guillaume Poix signe un récit choral poignant qui ne peut laisser indifférent, inspiré par des faits réels, dont certains ont été largement relayés par les médias. Il met en parallèle les réactions opposées de nous, les humains, les altruistes et les sans-coeur. 

Des destins brisés, des familles dans la détresse, mais aussi des retrouvailles.

L’auteur offre, dans son deuxième livre, une sorte de tombeau de papier aux disparus, une manière d’honorer et de ne pas oublier ces anonymes, donne la parole aux minorités, ce qui permet au lecteur de prendre conscience des drames qui se jouent en mer, ou quand les pays ferment leurs frontières. Nul doute que le message devrait être entendu par ceux qui vont jusqu’à ériger un mur pour refouler l’étranger.

Un roman nécessaire pour agir, pour sauver des vies, pour aider les immigrés.

(1) Khalil Gibran: Le prophète


©Nadine Doyen

Amélie Nothomb, Les aérostats ; Albin Michel (17,90€ – 175 pages) Août 2020

Chronique de Nadine Doyen

Amélie Nothomb, Les aérostats ; Albin Michel (17,90€ – 175 pages) Août 2020

Amélie Nothomb revisite, à travers sa narratrice Ange, ses années estudiantines, après celles passées à l’athénée d’Arlon.Trouver à se loger sur place à Bruxelles est une des priorités. L’étudiante en philologie a renoncé au logement universitaire (« thurne bruyante ») après une expérience peu concluante, privilégiant « une chambre à soi » : « Virginia Woolf a trop raison, rien n’est aussi important ». Un luxe, certes, mais en contrepartie des règles strictes à respecter et « des sermons » à supporter. 

Le chapitre d’ouverture a un côté théâtral avec les chamailleries entre Donate et sa colocataire, Ange, qui porte un prénom épicène ! Afin de se constituer un petit pécule, Ange décide de passer une annonce pour donner des cours. En citant Nietzsche( 1), la future répétitrice de 19 ans impressionne Grégoire Roussaire, cambiste, qui l’embauche derechef pour aider son fils, en prévision du bac de français.

L’heureux élu sera Pie, qui aurait préféré s’appeler Pi, ayant une attirance pour les mathématiques. Spécialiste de l’onomastique, l’écrivaine décrypte ce prénom Pie, qui « signifie pieux », faisant référence à Pie XII.

Le titre a dû en interpeller plus d’un, il correspond au centre d’intérêt du lycéen.

On assiste avec délectation aux séances censées corriger la dyslexie qui sont en fait une initiation approfondie à la littérature. Les réparties du jeune homme sont savoureuses. « En Amérique, de l’Iliade, on dirait : It’s bigger than life ! »

Pie, (dont l’impertinence insupporte le père), prend de l’assurance, n’hésitant pas à contrer Ange quand il donne son avis sur les ouvrages classiques qu’elle lui a imposés. Un large éventail/un vaste panel de textes : Stendhal, Homère, Radiguet, Kafka, Dostoïesvki … La leçon sur Rousseau en forêt l’émerveille. Mais aura-t-il l’aval du père pour la rendre quotidienne, comme il le souhaiterait ? 

On participe à d’autres sorties mémorables qui suscitent la réprobation du père : la visite du musée de l’air et la foire du Midi. (Cette dernière rappelle une émission d’Augustin Trapenard, 21 cm, tournée avec l’écrivaine à Disneyland Paris!) 

Ange tente de décrypter la personnalité de son élève mais aussi de ses parents, intriguée par cette scolarité faite aux îles Caïmans, et maintenant au Lycée français de Bruxelles. Elle sonde la relation de Pie avec sa famille et nous fait entendre ses réactions. Elle s’étonne que cet ado de 16 ans soit resté si longtemps sans lire.

Les parents seraient-ils démissionnaires ? Une bien étrange famille. Un fils cloîtré dans sa chambre, des parents qui ne communiquent pas. Un paternel qui fait conduire son fils à l’école en Ferrari ! Un père certainement atteint du syndrome du « tsundoku », au vu de sa bibliothèque. Une bibliothèque pour l’esbroufe, pour épater, quand les parents reçoivent ! Une maison de fous, pour Mademoiselle Daulnoy !

La confrontation avec le géniteur est de nouveau très théâtrale. On devine sa présence en coulisses à tout épier, ce qui insupporte de plus en plus Ange.

Toute aussi ubuesque l’entrée de  Carole, la mère… Si elle est atteinte comme Emmanuel Pierrat de collectionnite (2), sa passion est très particulière. Motus ! 

Quand Pie fait remarquer de façon impromptue à sa répétitrice qu’elle est son aînée de trois ans seulement, que veut-il insinuer là ? Ne lui avoue-t-il pas ne plus pouvoir se passer d’elle ? Et elle, qu’éprouve-t-elle à son encontre ?

Quant au professeur d’Ange, il cherche à se rapprocher d’elle pour lui déclarer sa flamme. Déstabilisée, elle finit par accepter ses rendez-vous, le champagne à la clé ! 

Comme l’a déclaré PPDA : « Le champagne c’est du chic, mais pas du luxe ».

A travers ses deux personnages masculins, l’auteure explore à la fois les liens de l’amitié, de l’amour et du désir. Elle pointe aussi le mal de l’adolescence : « Avant Kafka, personne n’avait osé dire que la puberté est un carnage. ». 

En filigrane de l’autoportrait de la narratrice, on devine l’académicienne belge elle-même, si on a en mémoire ses confidences lors d’interviews sur la période de son arrivée en Belgique. Elles ont en commun leur solitude, leur transparence… leur boulimie de lecture.

De nombreuses références littéraires ( les souvenirs de lectures d’enfance d’Amélie Nothomb), cinématographiques (Rohmer) et musicales (Skillex) jalonnent le roman. 

D’ailleurs David Foenkinos glisse, à juste titre, cette remarque dans son dernier livre La famille Martin : « sa référence à Amélie Nothomb lors de notre premier dîner m’avait laissé penser que j’avais affaire à un littéraire ».

Quant à l’épilogue, la romancière connaît le pouvoir des mots et ne se prive pas de manipuler la nitroglycérine contenue dans le langage pour tuer. 

Précisons que l’auteure belge imprime sa marque de fabrique et se fait un plaisir infini à glisser le mot pneu dans ses récits, sachant que les aficionados vont le traquer !

Amélie Nothomb décline une puissante ode à la littérature, un hymne à la lecture ainsi qu’un plaidoyer en faveur des classiques. Espérons que ce roman donnera le déclic à ceux qui boudent la lecture. Un récit sous l’oeil du « Big father » qui montre l’emprise délétère d’un père sur son fils. Un fils qui, dès l’âge de 8 ans, avait catalogué ses parents ; «  un sale type » pour le père, « une idiote » pour la mère.

L’écrivaine glisse habilement du registre de la comédie à la tragédie grecque et laisse le lecteur sidéré par ce conte cruel qu’est ce vingt-neuvième roman.

En situant le roman à Bruxelles, l’académicienne rend hommage à sa ville d’adoption et son poumon vert : la forêt de Soignes, aux Ardennes belges et aux citoyens belges en citant Jules César :«  Omnium Gallorum fortissimi sunt Belgae. » (3)

© Nadine Doyen


(1) Retrouver Nietzsche dans l’ouvrage de Marianne Chaillon : Ainsi philosophait Amélie Nothomb. Albin Michel.

(2) La collectionnite d’Emmanuel Pierrat

(3) « De tous les Gaulois, les plus courageux/les plus braves, ce sont les Belges. »

Philippe Mathy, Étreintes mystérieuses, Coll. Grand ours, Éditions L’ail des ours, 2020

Chronique d’Hervé Martin

Philippe Mathy, Étreintes mystérieuses, Coll. Grand ours, Éditions L’ail des ours, 2020


Ce petit livre est source de joies pour le lecteur. Composé au feu du regard et de la langue, il est né de la proximité qu’entretient Philippe Mathy avec la nature.

En guetteur sans but tel qu’il se définit, il puise sa poésie dans l’observation des paysages de campagne et des jardins qu’il fréquente assidûment, avec une vive attention aux arbres, aux oiseaux, aux bruissements de la nature et aux ciels qui les recouvrent.

Dans ces moments de quiétude, il est à l’affût de ravissements sonores ou visuels qui lui seront offerts.

Les peintures colorées de Sabine Lavaux-Michaëlis, couleurs automnales ou reflets de ciels accompagnent avec justesse les textes.

Le livre est composé en deux parties intimement liées. 

La première, sans titre, fait écho aux éclats de ce monde que le poète perçoit et révèle dans des proses poétiques à la fois sensibles, délicates et précises. 

La seconde, assez brève, intitulée au bord de l’encre, dit le désir qui anime le(s) poète(s) pour circonscrire, à jamais par les mots, ces émotions captées aux rivages du monde : ces étreintes mystérieuses.

Le lecteur comme au sein de la forge du poème, découvre ici la manifestation de la création  poétique.

Les poètes sont des révélateurs de beautés parfois invisibles. Philippe Mathy montre bien l’état qui naît en lui lorsqu’il est porté à la joie par une scène, un animal, un paysage… Saisi soudain, par ce que l’on nommait autrefois « l’inspiration ». On sait aujourd’hui que nul dieu n’inspire les poètes, si ce n’est leur sensibilité d’Être au monde.

Philippe Mathy est ainsi attentif aux moindres scintillements de lumières, qui percent l’ordinaire des jours.

«  Lumière rasante des beaux jours de novembre, douce et discrète sur les pierres des murs… »

C’est dans une attente sereine qu’il se laisse absorbé par l’univers(t) qui l’entoure. 

Ses mots puisent leurs sources aux paysages de la nature, aux feuillages des arbres ou aux successives lumières du jour. 

« Pourvu qu’on la veille, la lumière germera sous nos paupières. » 

Méditatif, il est comme un quêteur d’émotions, attentif aux moindres bruits, aux chants des oiseaux ou aux éclats de couleurs qui surgissent de l’apparente immobilité des paysages qu’il traverse.

« Une voix dans le silence. Chacune des syllabes frémit comme feuilles en automne, bercées par une brise légère. On ferme les yeux pour écouter ce qui se met à chanter plus loin que cette voix… »

Parfois l’instant vécu s’auréole d’une déception, devant l’échec de n’avoir pu saisir entièrement la joie qu’il recelait.

« La lumière est si belle et si nue qu’on rêve de lui donner la main pour s’avancer avec elle dans le jardin…/… Mais les couleurs vibrent au dehors, pas au-dedans. La transparence des vitres avoue des barreaux plus froids que l’acier ; le corps immobile ne sent monter en lui qu’un murmure de solitude. » 

Avec la voix du poète, c’est aussi l’enfance qui éclot dans le livre :

« J’ai dévalé le vallon, croisé quelques roches, quelques arbres, cueilli un chant d’oiseau, goûté au sourire du ciel bleu, ressuscité l’enfant sauvage d’autrefois. »

Ces moments fugaces puisés par les campagnes et les chemins la rappellent par bribes. Le poète retrouve alors la légèreté de l’enfance. Elle s’ouvre à lui avec cette faculté retrouvée d’accueillir les joies que les beautés de la nature procurent. 

« Étoile lointaine de l’enfance, sous quel regard berces-tu mon sommeil, pour apporter encore, après toutes ces années, tant de lumière à mes rêves ? ».

©Hervé Martin

NOUVEAU AUX ÉDITIONS TRAVERSÉES

Chronique de Lieven Callant

Christine Hervé, De l’autre côté de l’eau, Éditions Traversées, 106 pages, 2020, 15€


Sur la couverture, une vague se révolte. La mer, le déroulement infini de ses vagues occupent une place importante dans ce recueil. On retrouve le rythme. Le dépouillement comme une ouverture à un autre monde plus dilué. 

« Devant le bleu
des mers

tu sais uni
et solitaire

par le roulis des vagues
des galets de la plage

coquillage ensablé
le vivre encore possible

dans le silence des mots »

On s’habitue à ne retenir que l’écume, le sel, la collerette de coquillages sur le sable. Des larmes que recueillent le vent, le souffle comme le témoignage d’une émotion qui n’est jamais une lamentation. Dans ce livre en quatre parties, il est avant tout question d’émotion. Simple. Épurée grâce à un choix mesuré des mots.

« mer sans rivage
ni écho

et la chaleur infinie

des jours à chevaucher 

les vagues de l’indifférence »

La prose raconte, énumère, repère et laisse disparaître. Il est d’abord question de naissance, de comprendre d’où l’on vient, pourquoi cette différence, pourquoi cette solitude intrinsèque à l’écriture?

On s’exile, on cherche un chemin et on trouve la vie. Le quotidien avec ses quelques points de repères dans le passé et dans le présent. Écrire ressemble à dérouler une longue langue de mots, une étoffe qui gagne en souplesse au fur et à mesure qu’on la déploie. On gagne en conscience de soi mais aussi et c’est cela qui importe le plus peut-être, en conscience de l’autre, de sa déshérence, de sa solitude. Un cheminement qui nous force à progresser.

« Judith ou Yasmina

amandiers en pleurs

sur les rives
de l’oued desséché

soif d’une terre de repos

sous la lumière
des pays froids

intérieur de feu

le soleil les pousse

au vieil arbre
une dernière prière

des cimetières rasés
elles emportent leurs morts
à l’autel du coeur

et les désirs froissés
d’une jeunesse de sang

pour enfanter des gosses
à jamais étrangers » 

Lire c’est s’écrire en silence. C’est ce que s’efforce de dévoiler de livres en livres de numéros en numéros de revue toute la chaleureuse équipe de Traversées. 

Commandez dès aujourd’hui ce livre!

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Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)

Une chronique de Xavier Bordes

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)


Dans ce petit livre, léger d’une centaine de pages, lourd de culture et de réflexions gaiement sérieuses, cédant à la facilité je dirai qu’on n’y voit que du bleu : sous prétexte d’ordre alphabétique structurant, Zéno Bianu, avec son habituelle et éclectique vivacité, décline toutes les variations qui lui chantent sur le thème du « bleu », thème qui touche forcément un natif le la Côte d’Azur tel que moi ! Il convoque à cet effet les références culturelles les plus diverses, écrivains, musiciens, peintres évidemment, etc. au cours de pages qui sont un festival où le clin d’oeil de connivence et de poésie, où la culture contemporaine, côtoient l’histoire de la pensée, et le Quattrocento y voisine avec Coltrane, le Zen, Rimbaud, la métaphysique, Wang Weï, la philosophie, la science-fiction, dans un optimiste et primesautier parcours en zigzag sous l’égide illimitée du Bleu, cet « emportement céleste » dont le peintre Yves Klein fut un des ardents promoteurs !

Du reste, ce merveilleux livre, qui tient si bien dans une poche, se place judicieusement dans la stratosphère de deux citations croisées, qui pour ainsi dire définissent son projet : « Ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore… » (Yves Klein), et « L’art suprême est celui de la variation… » (André Suarès). Le vide est évidemment ce qui appelle l’écriture et l’inspiration féconde de Zéno, et la variation son talent qui rivalise avec l’improvisation infinie du Jazz et de son blue’s. Dans Ouverture bleue, le prologue du livre, Zéno détaille toutes ses motivations, avec une clarté telle que je préfère, plutôt qu’en donner un aperçu maladroit, lui « céder l’écriture » : « Le bleu, on l’aura compris, se décline ici amoureusement. Telle une boussole qui marquerait sans relâche le Sud émerveillant. De A à Z, de l’Apnée au Zen, toute ma vie se retrouve sous la forme d’un abécédaire lumineux et virevoltant. Une histoire personnelle de l’azur en vingt-six épisodes. Une autobiographie au prisme du bleu.Un alphabet des exaltations, où découvrir les signes fervents de ma prédilection bleutée… Penser, voir, respirer avec le coeur, me souffle le bleu. Il se déploie en continu tel un kaléïdoscope d’états émotionnels. On dirait qu’il n’en finit jamais d’émettre son magnétisme. Pour qui l’écoute au plus vif, il permet de rayonner – et de rêver juste… Les noms changent, la source reste présente. D’où qu’on approche, le bleu ouvre un espace de pure immensité. Au fond du ciel comme au fond du coeur. Il mérite un éloge ardent. »

Qu’ajouter, sinon recommander la lecture de ce livre délicieux, profond, riche, inépuisable, dont la teneur rejoint l’intuition d’un autre Suarès, Carlo, ami de Joe Bousquet, qui écrivit « Le coeur du monde esr espace azuré et brise qui chante ». Zéno Bianu a sa manière à lui de chanter, foisonnante, en éventail, grave mais roborative et d’une sorte de nonchalance inimitable dans son voyage parmi les mots de la géographie terrestre aussi bien que culturelle. Un petit livre solide à fréquenter, surtout les jours de blue’s justement. Mon seul regret : rien sur le bleu touareg, ce bleu indigo qui déteint sur la face des Hommes bleus du Sah’ra, qui vivent sous un azur d’une intensité que renforce, ainsi qu’en le vers fameux d’Éluard, le safran ombré des dunes ondoyant jusqu’à l’horizon. Cela pourrait offrir à Zéno Bianu un programme de pérégrinations nouvelles, mais il lui faudra inventer une nouvelle lettre à l’alphabet latin !

 ©  (Xavier Bordes – 23/10/2020)

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